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HISTOIRE
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TOME QUATRIEME
TRADUIT DE L'ALLEMAND
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De répoque du gaon Saadia (920)
à répoque de la Réforme (1500)
PARIS
LIBRAIRIE A. DURLAGHER
83*'"», RUE LAFAYETTE, 83*"
1893
Droits de traduction et de reproduction réservés.
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HISTOIRE
DES JUIFS
ÏOME QUATRIÈME
TRADUIT DK I,' A 1. I. E M A N D
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De l'époque da gaon Saadia (920)
à l'époque de la Réforme (1500)
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DES JUIFS
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HISTOIRE
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TOME QUATRIEME
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MOÏSE BLOCH
De l'époque du gaon Saadia (920)
à l'époque de la Réforme (1500)
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LIBRAIRIE A. DURLAGHER
83"», RUE LAFAYETTE, SS*'»
1893
Droits de traduction et de reproduction réservés.
HISTOIRE
DES JUIFS
TOME QUATRIEME
TRADUIT DE L'ALLEMAND
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MOÏSE 'BLOCH
De répoque du gaon Saadia (920)
à répoque de la Réforme (1500)
PARIS
LIBRAIRIE A. DURLAGHER
83*'», RUE LAFAYETTE, 83*'"
1893
Droits de traduction et de reproduction réservés.
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TROISIÈME PÉRIODE
LA DISPERSION
DEUXIEME EPOQUE
LA SCIENCE ET LA POÉSIE JUIVES
A LEUR APOGÉE
CHAPITRE PREMIER
SAADIA, HASDAÏ ET LEURS CONTEMPORAINS
(928-970)
Après la disparition de la branche des Carolingiens en Germanie,
au moment où, dans l'Europe chrétienne, le dernier rayon de la vie
intellectuelle s'éteignait sous les ténèbres croissantes du moyen
âge, la civilisation juive brillait d'un très vif éclat. Tandis que les
hauts dignitaires de l'Église et la foule ignorante étaient d'accord
pour condamner toute recherche scientifique comme œuvre dia-
bolique, les chefs de la Synagogue encourageaient, au contraire,
le peuple à s'instruire. Pendant trois siècles consécutifs, les doc-
teurs juifs se montrèrent pour la plupart les principaux promoteurs
de l'instruction.
Le mouvement qui se développa à cette époque, parmi les Juifs,
avec une intensité si remarquable^ était dû surtout à deux savants,
dont l'un vivait en Orient et l'autre en Occident : c'étaient Saadia,
à Sora, et Hasdaï, en Espagne. Avec l'apparition de ces deux
esprits éminents commence, dans l'histoire juive, une nouvelle
époque, qu'on peut qualifier de scientifique. Ce fut pour le
judaïsme comme un nouveau printemps, une époque de jeunesse
et d'activité, pendant laquelle la poésie fit entendre ses accents
IV. i
426859
2 HISTOIRE DES JUIFS.
gais et mélodieux. Devant ce réveil intellectuel, on oublia bien vite
la chute de Texilarcat. Déjà une première fois, après la destruction
du premier temple et la cessation du culte des sacriflces, une
nouvelle vie religieuse avait refleuri en Israël sur des ruines. Main-
tenant, de nouveau, la vie religieuse des Juifs reprenait un admi*
rable essor au moment même où, par suite de la fermeture des
écoles babyloniennes, on la croyait éteinte pour toujours. Elle chan-
gea seulement de pays. Transplantée des bords de TEuphrate en
Europe, elle dépouilla peu à peu ses formes orientales pour prendre
en quelque sorte un caractère européen. Saadia est le dernier
représentant de la civilisation juive en Orient. Hasdaïet les autres
savants qui se formèrent à son école sont les premiers promoteurs
d*une civilisation judéo-européenne.
Saïi ou Saadia ten Joseph (892-942), de la ville de Fayyoum,
dans la haute Egypte, fonda le premier une science juive parmi
les rabbanites. Il fut le créateur de la philosophie religieuse au
moyen âge. Son savoir était très étendu. Outre son érudition tal-
mudique, il possédait des connaissances variées, qu'il avait acquise-
chez les caraïtes et les musulmans de son époque. Il avait égales
ment un sentiment très élevé de la religion et de la morale et était
doué d*un caractère droit et ferme, sachant ce qu*il voulait et
mettant au service de sa volonté une rare persévérance.
On sait peu de chose de sa jeunesse. Comme, de son temps,
rÉgypte ne possédait pas de savants talmudistes, il faut bien
admettre qu*il était redevable à sa seule intelligence de la supério-
rité qu*il avait acquise dans le domaine talmudique. Il était aussi
très versé dans la littérature caraïte, comme aucun rabbanite ne le
fut avant lui. Â Tâge de vingt-trois ans, il publia, sous le titre de
« Réfutation d*Ânan », un ouvrage de polémique contre les caraïtes.
On ne connaît pas le contenu de cet écrit, mais il est vraisemblable
que Saadia y démontrait la nécessité de la tradition et faisait res-
sortir les erreurs et les inconséquences d*Ânan. Un autre de ses
ouvrages reproche à Anan d*avoir étendu beaucoup trop loin les
degrés de parenté et représente le fondateur du caraïsme comme
un ambitieux « impudent et irréligieux », que son outrecuidance
seule a éloigné du judaïsme talmudique.
A peine arrivé à Tâge d*homme, Saadia, au grand profit du
SAADIA, 3
judaïsme, entreprit un travail qui présentait de nombreuses diffi-
cultés. Jusqu*alors, Tétude sérieuse de la Bible était restée le pri-
vilège des caraïtes, qui avaient publié de nombreux commentaires
sur rÉcriture sainte. Les docteurs rabbanites n'accordaient d'atten-
tion qu'au Talmud. Frappé de cette infériorité des rabbanites,
Saadia résolut de traduire la Bible en arabe, langue qui était alors
comprise par les Juifs depuis Textrême Occident jusqu'aux Indes;
il accompagna la traduction d'explications plus ou moins longues,
selon qu'il le jugeait nécessaire. Par là, il poursuivait un triple
but : rendre l'Écriture sainte accessible au peuple; arrêter le
développement du caraïsme qui, par des interprétations spécieuses,
cherchait à mettre la tradition en contradiction avec la Bible ; et
enfin, réagir contre les divagations des mystiques, qui prenaient
à la lettre les anthropomorphismes de la Bible. Convaincu que la
loi orale est d'origine divine aussi bien que la loi écrite, et persuadé,
d'un autre côté, que ni l'Écriture sainte ni la tradition ne peuvent
être en contradiction avec la raison, Saadia admettait que, s'il se
rencontrait quand même des contradictions, elles ne pouvaient
être qu'apparentes, et par sa traduction comme par son commen-
taire il s'efforça de les faire disparaître. Pour atteindre le but
quil poursuivait, il dénaturait souvent le sens des mots. Aussi la
traduction de Saadia, malgré l'esprit puissant et original de son
auteur, présente-t-elle un défaut capital. Comme elle cherche à
mettre la Bible d'accord avec la tradition et les conceptions phi-
losophiques de l'époque, elle fait souvent dire au texte plus et
autre chose qu'il ne dit en réalité.
Contrairement à l'habitude des Juifs qui écrivaient en arabe,
Saadia transcrivit sa traduction en caractères arabes et non pas en
caractères hébreux, pour la rendre accessible aux lecteurs musul-
mans.
En même temps qu'il traduisait la Bible, Saadia composa égale-
ment une sorte de grammaire hébraïque en langue arabe et un
lexique hébreu, connu sous le titre hébreu A'iggarôn, Dans ce
dernier ouvrage aussi se présentent bien des erreurs de sens et de
philologie. Cependant, Saadia a rendu des services importants par
ses travaux grammaticaux et exégétiques, parce qu'il a ouvert la
voie, chez les rabbanites, à l'étude de la Bible et aux recherches
4 HISTOIRE DES JUIFS.
linguistiques. Ses erreurs mêmes furent utiles a ses successeurs.
Par ses attaques contre le caraïsme, Saadia se créa de nombreux,
ennemis. Auparavant, les caraïtes pouvaient porter impunément
des coups au judaïsme talmudique, sans craindre aucune riposte.
Aussi étaient-ils fort irrités de se voir attaqués à leur tour, et ils.
cherchèrent naturellement à rendre coup pour coup. De là, entre
les rabbanites et les caraïtes, une lutte très ardente, qui eut cet
excellent résultat de réveiller dans les deux camps Tintérèt pour
les études bibliques. Un des principaux antagonistes caraïtes d&
Saadia fut Salmon àen Yerukam (Ruhaïm), né à Fostat en 885 et,:
par conséquent, âgé seulement de quelques années de plus que^
Saadia. D'autres caraïtes encore étaient entrés dans Tarène. Mais
Saadia était toujours prompt à la riposte, se défendant avec vigueur
et maintenant victorieusement tous ses arguments.
Grâce à sa vaillante polémique et à ses nombreux écrits, Saadia
fut bientôt connu dans les communautés juives du khalifat de
l'Afrique et de l'Orient. Sa réputation était surtout très grande
dans la ville où résidait le gaon, à Sera.
A ce moment, la situation de l'académie de Sora était déplorable.
En l'absence de savants, l'exilarque David ben Zakkaï avait dO
placer à la tête de cette école un simple tisserand du nom de Yom
Tob Kahana ben Jacob. Celui-ci était en fonctions depuis deux
ans quand il mourut (928). Sur les conseils de Kohen-Cédék, gaon
de Pumbadita, qui avait surtout en vue le développement de son
école, l'exilarque résolut alors de laisser tomber complètement
l'académie de Sora, d'en faire venir les membres restants à Pum-
badita et de nommer un gaon honoraire de Sora qui aurait son
siège à Pumbadita. Le fils d'un gaon de Pumbadita, du nom de
Nathan ben Yehudaï, venait d'être revêtu de cette nouvelle dignité
quand il mourut subitement. Pour les contemporains, la fin sou-
daine du gaon honoraire était un avertissement du ciel, c'était Dieu
lui-même qui proclamait ainsi la nécessité de maintenir l'ancienne
et vénérable académie de Sora. L'exilarque revint alors sur sa
première décision et consentit à nommer de nouveau un gaon à'
Sora même.
Deux candidats étaient en présence, Siaadia et une autre personne,
pieu connue, mais d'ancienne noblesse, et qui s'appelait Cémah ben
SAADIA NOMMÉ GAON. «5
Schahin. Ne sachant lequel nommer, Texilarque David' consulta
Nissi Naharvani, dont Tavislui paraissait être d'autant plus désinr
téressé qu'il avait décliné pour lui-même l'honneur d'être élevé au
gaonat. Nissi se prononça en faveur deCémah. Il reconnaissait
cependant la grande supériorité de Saadia, qui, dit-il, « surpas-
sait tous ses contemporains en sagesse, en piété et en éloquence»,
mais il craignait « son esprit ferme et indépendant que rien
n'effraie ». D'après Nissi, cette indépendance de caractère pouvait
devenir une cause permanente de conflits entre Saadia et l'exi-
larque^ et cela à un moment où ce dernier avait besoin de trouver
dans le gaon de Sera un instrument docile pour réprimer l'arrogante
présomption de l'académie de Pumbadita. David nomma néanmoins
Saadia (mai 928).
C'était peut-être la première fois qu'on élevait à la dignité de
gaon un savant du dehors, qui n'avait pas passé de nombreuses an-
nées dans les écoles talmudiques, ni franchi un à un tous les degrés
de la hiérarchie. Il faut ajouter également que Saadia était connu
par ses travaux scientifiques bien plus que par son érudition talmu-
dique. Aussi peut-on dire que parla nomination de Saadia aux
fonctions de gaon, la Babylonie renonçait en quelque sorte en faveur
du dehors à la suprématie qu'elle avait exercée pendant sept siècles
sur les Juifs de tous les pays et proclamait que pour elle les connais-
sances philosophiques avaient autant de valeur que la science
talmudique. Le libre examen, banni des académies avec Anan, le
fondateur du caraïsme, y fit sa rentrée solennelle avec le philo-
sophe Saadia.
La personnalité de Saadia rendit un éclat momentané à l'école
de Sera. Sentant la gravité des obligations qui lui incombaient, le
nouveau gaon se mit au travail avec ardeur. Il essaya de combler
les lacunes qui s'étaient produites dans le Collège et confia les
diverses fonctions académiques à des personnes méritantes, quoi-
que jeunes. Mais il dut bientôt reconnaitreque l'ancienne splendeur
de Sera avait bien pâli, que les titres emphatiques et les qualifi-
cations pompeuses des divers fonctionnaires cachaient le vide et
le néant, et que toutes ces vénérables antiquités étaient condamnées
à une disparition prochaine. Sans autorité dans les communautés,
('exilarcat, au lieu de chercher un point d'appui dans son accord
il- .
6 HISTOIRE DES JUIFS.
avec les académies, était ea conflit perpétuel avec elles. A la
cour, il D*avait d^influence qu*ea Tachetant à deniers comptant»
et il n^obtenait du peuple que par des exactions les sommes
considérables qui lui étaient nécessaires pour payer favoris et
courtisans. Les collèges académiques, de leur côté, pressuraient
les communautés pour en tirer les ressources dont ils avaient
besoin. Partout régnaient l'arbitraire et la violence. Ainsi, Texi-
larque David excommunia les Juifs de Fars (Hamadan?), parce qu'ils
avaient refusé de contribuer à une collecte faite par son fils, et il
en informa le khalife, qui leur infligea une forte amende.
Les gaonim n'avaient pas un mot de blâme pour de tels faits l
Saadia lui-même, si honnête et si courageux, était obligé de se
taire, car son élection était encore de date trop récente. Du reste>
sa renommée lui avait créé des ennemis, qui épiaient ses actes et
ses paroles pour les tourner contre lui. D'une part, il avait pour
adversaire Kohen-Cédék, le gaon de Pumbadita, affligé que son
collègue de Sera le mit complètement dans l'ombre, et, d'autre part^
il avait excité la haine d'Aaron (Kalb) ibn Sardjadou, de Bagdad,
homme encore jeune, savant, riche et très influent. Comme il se
sentait surveillé par des personnes malveillantes et que sa situa-
tion n'était pas encore très solide, il garda d'abord le silence sur
les faits répréhensibles qu'il voyait commettre. Mais l'indignation
l'emportant un jour sur la prudence, il s'éleva énergiquement
contre la conduite coupable de ceux qui avaient la charge de repré*
senter le judaïsme dans la Babylonie.
Voici le fait qui provoqua la protestation de Saadia. Dans un pro*
ces relatif à un héritage important, l'exilarque David, influencé
parla promesse de recevoir un riche présent, avait rendu un juge*
ment qui ne paraissait pas équitable. Pour rendre la sentence exé»
cutoire, il demanda aux deux gaonim d'y apposer leur signature.
Kohen-Cédék y consentit, mais Saadia s'y refusa, et, sur les ins«
tances des deux parties, il fit connaître les motifs de son refus*
L'exilarque lui enjoignit, par l'intermédiaire de son fils Juda, de
signer l'arrêt sans retard. Saadia répliqua que, dans les questions
de droit, la loi prescrivait de n'avoir d'égards ni pour les grands ni
pour les petits, et, malgré l'insistance de Juda et ses menaces de
destitution^ il persista dans son refus. Irrité de cette résistance^
L'EXILARQUE CONTRE SAADIA. 7
Juda leva la main sur Saadia et, d'un ton violent, lui ordonna encore
une fois de signer. Les gens du gaon le mirent à la porte. Se considé*
rant alors comme outragé, David révoqua le gaon, Texcommunia et
nomma à sa place un homme encore très jeune, Joseph ben Jacob
ben Salia. Loin de se laisser intimider, Saadia destitua à son tour
Texilarque David et, d*accord avec ses partisans, il le remplaça
par son frère Josia Hassan (930).
II se forma alors deux partis, celui de Saadia et celui de David. Le
gaon était soutenu par tous les membres du Collège de Sera et par de
nombreux savants de Bagdad, il avait contre lui Aaron ibn Sardja-
dou et probablement Kohen-Cédék avec le Collège de Pumbadita.
Les deux adversaires en appelèrent au khalife Almouktadir et
achetèrent à prix d'argent les bonnes grâces de ses favoris. Sur
Tordre du khalife, le vizir Ali ibn Isa, assisté de plusieurs hauts
dignitaires, fit comparaître les deux partis devant lui. Il n'intervint
aucune décision sous Almouktadir, sans doute à cause du grand
nombre de vizirs qui se succédèrent dans les deux dernières
années du règne de ce khalife et à cause des troubles qui se pro-
duisirent fréquemment pendant cette période (930-932). Saadia et
Joseph ben Satia continuèrent à remplir tous les deux les fonctions
de gaon de Sera, et David ainsi que son frère Josia Hassan restèrent
tous les deux exilarques.
Ce ne fut qu'après la mort d'Almouktadir, tué dans une émeute
(octobre 932), et à Tavènement de son successeur, le khalife Kahir,
que la cause fut définitivement jugée. Kahir était extrêmement
pauvre, son trésor était à sec et il avait un besoin pressant d'argent.
Comme les partisans de David disposaient de ressources plus con-
sidérables que ceux de Saadia, ce fut Texilarque qui triompha.
Kahir défendit à Saadia de conserver les fonctions de gaon et peut-
être même de continuer à séjourner à Sera (933). L'anti-exilarque
Hassan fut exilé à Khorassan, où il mourut.
Saadia vécut pendant quatre ans (933-937) très retiré à Bagdad.
Quoique sa santé et son caractère se fussent altérés à la suite des
déboires qu'il avait subis, son esprit avait conservé toute sa puis-<
sance, et c'est dans sa retraite, à Bagdad, qu'il composa ses œuvres
les plus importantes et les plus originales. Il écrivit des travaux
talmudiques et des prières rimées et non rimées empreintes d'une
8 . HISTOIRE DES JUIFS.
ardente piété, réunit les prières de la Synagogue dans un ordre ré-
gulier (Siddour), publia les règles du calendrier (Ibbour), soutint des
discussions avec le massorète Âaron ben Ascher, de Tibériade, et se
montra, en général, dans cette période, un écrivain actif et fécond.
Ses écrits les plus remarquables sont les deux ouvrages dans
lesquels il a exposé ses idées philosophiques : son commentaire
sur a le Livre de la Création » {Sèfér Yecira) et son « Traité des
Croyances et des Opinions », tous deux en arabe. Ni les caraïtes
ni les Arabes ne possédaient encore à cette époque un système
complet de philosophie religieuse. Saadia fut le premier à créer un
pareil système; il emprunta à Técole arabe des mutazilites sa
méthode et quelques-unes des questions philosophiques qu'il traita
dans ses ouvrages. Quelques années auparavant, Saadia avait eu
la singulière idée de publier un parallèle entre les dix commande-
ments et les dix catégories d'Aristote.
: En publiant (en 934) le « Traité des Croyances et des Opinions »,
Saadia avait pour but de combattre et de rectifier les erreurs qui
•avaient cours sur le judaïsme parmi les incrédules et les sceptiques,
et aussi dans la foule croyante mais ignorante, qui considérait
comme hérétiques ceux qui se permettaient de raisonner sur les
questions religieuses, a Je suis vivement peiné, dit Saadia dans
son introduction, qu*il existe des êtres intelligents, même parmi
mon peuple, qui ont une foi imparfaite et des idées religieuses
absolument fausses. Les uns nient des vérités claires comme te
soleil et se vantent d*ètre incrédules, d'autres sont plongés dans
Tabime du doute, ils sont submergés sous des flots d'erreurs, et le
plus courageux nageur n'ose pas les en tirer. Étant, par la grâce
de Dieu, en état de leur être utile, je considère comme un devoir
de les remettre par mon enseignement dans le droit chemin... A
ceux qui déclarent que la spéculation philosophique conduit à la
négation et à l'incrédulité, je répondrai que pareille crainte ne peut
exister que chez la foule ignorante, chez ceux, par exemple, qui
croient dans notre pays que quiconque se rend aux Indes est sûr
de s'enrichir, ou chez ceux qui admettent que quelque monstre
semblable à un dragon avale la lune et produit ainsi l'éclipsé, ou
qui croient à d'autres absurdités de ce genre. On objectera peut-être
que les plus éminents d'entre les docteurs juifs ont défendu de
PHILOSOPHIE DE SAADIA. ^ '9
rechercher rorigîne du temps et deTespace, comme il est dit dans
le Talmud (Haguiga, 11) : Celui qui se préoccupe de ce qui est en
bas et en haut, de ce qui a été avant et sera après ^ n'est pas digne
de vivre. Je répliquerai à ces adversaires de la philosophie qu'il
n*est pas possible que le Talmud ait défendu la spéculation sérieuse,
- puisque notre Créateur nous Ta, au contraire, prescrite... Les Tal-
mudistes nous défendent seulement de dédaigner complètement
les livres des prophètes et d'accepter ce que la raison suggère à
chacun de nous sur l'espace et le temps, parce que nous pourrions
être conduits tantôt à la vérité, tantôt à Terreur... Même dans les
cas où nous atteindrions la vérité, cette vérité ne serait pas établie
sur des bases solides, parce qu'elle ne serait pas confirmée par la
Révélation. Mais si la philosophie est guidée par la foi, elle ne
s'égarera pas, elle confirmera au contraire les vérités de la Révé-
lation et pourra réfuter les objections faites par les incrédules
contre la Révélation. On peut considérer comme acquise (Z ;?mrê
la vérité du judaïsme révélé, puisqu'elle a été affirmée par des
miracles... Mais, pourrait-on objecter, si la spéculation philoso-
phique apporte à l'esprit la même conviction que la Révélation,
celle-ci a été inutile puisque la raison humaine est capable de
trouver la vérité sans l'intervention divine. A cet argument je
réponds que la Révélation a été nécessaire, parce que l'esprit
humain livré a ses seules facultés n'aurait découvert la vérité qu'a-
près de longs tâtonnements, il aurait été assailli de mille doutes, et
mille accidents l'auraient fait dévier du droit chemin. Dieu nous a
épargné toutes ces difficultés et nous a envoyé ses messagers, qui
nous ont parlé en son nom et ont confirmé leurs paroles par des
miracles. »
Cette argumentation en faveur de la Révélation était devenue
nécessaire à l'époque de Saadia. Car, par suite de l'influence de
récole philosophique des mutazilites, l'incrédulité religieuse avait
fait dans le khalifat d'Orient de tels progrès qu'un poète arabe,
Abou-1-Ala, contemporain de Saadia, pouvait dire : « Musulmans,
juifs, chrétiens et mages, tous marchent dans l'erreur et les
ténèbres; il n'y a plus dans le monde que deux espèces d'hommes,
les uns sont intelligents mais incrédules, les autres ont la foi mais
inanquent d'intelligence. » Le judaïsme n'avait point échappé aux
I
10 . HISTOIRE DES JUIFS.
attaques des sceptiques. On avait commencé par dénier toute auto-
rité aux décisions des gaonim et des docteurs du Talmud, puis peu
à peu on avait mis en doute le caractère sacré de la Bible et le fait
même de la Révélation.
Le principal représentant du scepticisme juif de cette époque
était le rabbanite Hivi Âlbalchi, de la ville de Balch, dans Tan*
cienne Bactriane. Dans un de ses ouvrages, il s^attaqua à la Bible
et fit deux cents objections contre la possibilité d'une Révélation
divine. Malgré leur hardiesse, les opinions de Hivi trouvèrent des
partisans, même de son temps, et furent enseignées dans certaines
écoles juives. Saadia, qui avait déjà écrit en Egypte contre Hivi,
s'efforça particulièrement dans son « Traité des Croyances et des
Opiiiions » de prouver Tinanité des objections de son adversaire
contre la Révélation, en même temps qu'il réfutait les arguments
invoqués contre le judaïsme par les chrétiens et les musulmans.
Pendant que Saadia, banni et excommunié, composait son impor-
tant et remarquable ouvrage philosophique, les circonstances
étaient devenues plus favorables pour lui. Au cruel et cupide kha-
life Kahir avait succédé un souverain honnête et juste, Alradhi, dont
le vizir, Ali ibn Isa, estimait beaucoup Saadia.Le gaon Kohen-Cédék
était mort en 936 et avait été remplacé par un homme paisible,
Cémah ben Kafnaï. L'exilarque David n'avait donc plus qu'un seul
partisan sérieux, Aaron ibn Sardjadou. La réputation de Saadia
avait, au contraire, tellement grandi que dans un nouveau procès
qui venait d'éclater une des parties avait chargé le gaon exilé de
la représenter contre Texilarque David^ défenseur de l'autre partie.
Irrité de ce choix, qu'il considérait comme une injure personnelle,
l'exilarque fit maltraiter celui qui avait fait appel à l'honnêteté et
au talent de Saadia. Cet acte de violence produisit une vive émotion,
on se convainquit de la nécessité de tenter un rapprochement
entre le gaon et l'exilarque, et, pour réussir dans cette tentative,
on invoqua l'intervention d'une personne influente de Bagdad,
Kasser ben Aaron, beau-père d'ibn Sardjadou.
Kasser accepta la mission de paix qu'on lui confiait et parvint
tout d'abord à réconcilier son gendre avec Saadia. Après bien des
pourparlers, l'exilarque consentit enfin, à son tour, à faire la paix.
Une fois ce résultat obtenu, Kasser demanda à Saadia d'oublier
GÉNÉROSITÉ DE SAADI A. 1 1
également et de pardonner. Le gaon accéda avec empressement à
cette proposition. Quand Saadia et David se rencontrèrent, en
présence d'une foule sympathique, dans la maison où devait avoir
lieu la réconciliation définitive, ils s'embrassèrent cordialement et
se promirent de vivre dorénavant en amis. Saadia resta pendant
plusieurs jours Thôte fêté de Texilarque et fut rétabli avec des
honneurs particuliers dans ses fonctions de gaon.
A la suite de cette réintégration, Tacadémie de Sora reconquit
son éclat et sa supériorité sur sa rivale de Pumbadita. On la con-
sulta des pays les plus éloignés sur des points de casuistique, et
Saadia, malgré son déplorable état de santé, répondit à toutes les
questions qui lui étaient soumises. La plupart de ses réponses,
qui sont très nombreuses et datent en grande partie de la dernière
année de son gaonat, sont écrites en arabe; quelques-unes seule-
ment sont rédigées en hébreu.
Après la mort de David (vers 940), Saadia fit preuve d*une grande
générosité d'âme. Oubliant Tiniquifé dont il avait été victime, il
chercha et réussit à faire élever Juda, le fils de son ancien adver-
saire, à la dignité d'exilarque. Juda ne conserva ses fonctions que
pendant sept mois ; il mourut, laissant un enfant de douze ans.
Saadia recueillit Torphelin dans sa maison et l'éleva avec soin, pour
qu'il pût succéder un jour à son père. Il nomma provisoirement
comme exilarque un parent de Torphelin, un membre de la famille
des Benè-Haiman^ résidant à Nisibis. A peine installé, le nouveau
Rèsch Galutha fut accusé par des musulmans d'avoir outragé
Mahomet, et il fut tué.
Quand le fils de Juda eut atteint Tâge d'homme, on Tinvestit
de la dignité d'exilarque. Résolus, dans leur fanatisme, à ne pas
tolérer que les JuiCs eussent plus longtemps à leur tête un prince
ùà leur religion, des musulmans, nobles et gens du peuple, for'-
mèrent un complot contre la vie de Texilarque. En vain le khalife
chercha à entraver l'exécution de ce projet. Le crime tut accompli.
Pour ne pas mettre de nouvelles existences en danger, les repré-
sentants du judaïsme décidèrent de ne plus nommer d'exilarque.
C'est ainsi que disparut l'exilarcat après une durée de sept siècles.
Il succomba sous les coups du fanatisme musulman comme le
patriarcat avait succombé auparavant en Judée sous les attaques
12 HISTOIRE DES JUIFS.
de Tintolérance chrétienne. L'unité du judaïsme babylonien n*était
plus représentée que par les académies de Sera et de Pumbadita;
mais celles-ci aussi étaient près de leur fln.
La mort de Saadia (942) amena la décadence irrémédiable de
récole de Sora. Quoique Saadia eût laissé un fils, Dossa, qui était
versé dans le Talmud et la philosophie, on lui donna comme suc-
cesseur son ancien rival, Joseph ben Satia. Sous ce gaon, l'aca-
démie de Sora perdit la prépondérance que Saadia lui avait as-
surée sur récole de Pumbadita. Celle-ci était alors dirigée par Ibn
Sardjadou, homme fort riche, établi pendant longtemps comme
commerçant à Bagdad, et qui avait été élevé au plus haut grade
de la hiérarchie académique sans avoir eu à franchir les échelons
inférieurs et sans jamais avoir été membre du Collège. Il pos-
sédait quelques connaissances philosophiques et avait publié
un ouvrage sur la philosophie et un commentaire sur le
Pentateuque.
Pendant les dix-huit années qu'Ibn Sardjadou resta en fonctions
(943-960), il travailla de tout son pouvoir, à Texemple de son pré-
décesseur Kohen-Cédék, à étendre l'influence et Tautorité de son
école. De toutes parts on lui adressait des questions rituéliques.
L'académie de Sora, au contraire, déclinait de plus en plus; elle ne
recevait plus de subsides du dehors et, par conséquent, ne pouvait
plus entretenir d'élèves. Sa décadence devint telle que son chef,
Joseph ibn Satia, Tabandonna lui-même pour se rendre (vers 948)
àBassora.
Les Juifs de Sora voyaient arriver avec douleur la fin de l'école
fondée par Rab, qui^ pendant plus de sept siècles, avait fait la
gloire de leur communauté. Ils essayèrent donc de relever leur
académie. Quatre jeunes savants furent envoyés à l'étranger pour
recueillir des dons et réveiller l'intérêt des communautés juives
en faveur de cette ancienne et vénérable école. Mais la fatalité
paraissait conspirer contre l'académie de Sora. Les quatre délé-
gués furent faits prisonniers, sur les côtes d'Italie, par un amiral
bispano-maure, Ibn Ruhami, et expédiés, l'un en Egypte, l'autre
en Afrique, le troisième à Cordoue et le dernier probablement à
Narbonne. Loin d'aider à la reconstitution de l'école de Sora, ces
quatre savants contribuèrent par leur départ, involontairemeati
POLÉMIQUES DES CARAÏTES. 13
il est vrai, à précipiter la chute du gaonat. C'était TEspagne qui
allait devenir le centre de la civilisation juive.
Encouragés par la disparition de Técole de Sora et surtout par
la mort de Saadîa, leur plus redoutable adversaire, les caraïtes
attaquèrent de nouveau les rabbanites avec une grande violence.
On aurait dit qu*il s'agissait pour eux de donner le coup de grâce
au rabbanisme. Salmon ben Yeruham, si vivement combattu par
Saadia, arriva en toute hâte de Palestine en Babylonie pour accuser
son ancien adversaire, dont la mort le garantissait contre toute
nouvelle riposte, de n'avoir su défendre le Talmud qu'en l'inter-
prétant faussement. A côté de lui, luttait avec vaillance et passion
un jeune caraïte de Jérusalem, Aboulsari Sahal ben Maçliah
Kohen, homme austère et fanatique, qui comprenait l'arabe, écri-
vait l'hébreu avec une grande élégance et passait aux yeux de ses
coreligionnaires pour un savant remarquable.
Comme si c'était une question d'honneur pour les caraïtes de
réfuter les arguments de Saadia, Sahal, après bien d'autres écri-
vains, commença par répondre aux attaques que le gaon avait
dirigées contre le caraïsme. Mais il ne s'en tint pas là. Il organisa^
des conférences publiques, probablement à Bagdad, pour démon-
trer les erreurs des rabbanites, il y adjurait les assistants, par
leur salut, de rejeter tout ce qui est tradition et de refuser toute
obéissance aux lois établies par les académies de Sora et de Pum-
badita, « personnifiées par les deux femmes coupables dont parle
le prophète Zacharie, et qui ont transporté le péché en Babylonie. »
Ces attaques ne restèrent naturellement pas sans réponse. Un
rabbauite influent semble avoir fait appel au pouvoir séculier pour
mettre fin à la propagande caraïte. Un autre rabbanite, Jacob ben
Samuel, disciple de Saadia, emprunta à Sahal ses propres armes^
pour le combattre, il parla contre le caraïsme dans les rues et sur
les places publiques.
La réplique passionnée de Sahal aux attaques de Jacob, ré-
digée dans un excellent hébreu, donne des renseignements inté-
ressants sur la situation du caraïsme et du rabbanisme de ce
temps. Après avoir raillé en vers élégants, le mauvais style hébreu
de son adversaire et accusé les rabbanites d'avoir dénaturé le
judaïsme, Sahal continue en ces termes : a Je suis venu de Jéru-
14 HISTOIRE DES JUIFS.
salem pour avertir le peuple et le remettre dans le droit chemin.
Que û'ai-je la force d'aller de ville en ville pour réveiller le peuple
de Dieul Tu crois que j'ai été attiré en Babylonie par l'espoir d'un
bénéfice, comme tant d'autres qui écorchent les pauvres jusqu'à
l'os. Je me suis rendu ici au nom de Dieu... Pouvais-je m'abstenir
de faire ce voyage quand je me sentais profondément ému devant
l'impiété de mes frères et concitoyens, quand je les voyais suivre
une mauvaise route, imposer un joug pesant aux ignorants, op-^
primer et rançonner les faibles, établir leur autorité par l'excom-
munication et la persécution, faire appel au bras séculier des
musulmans, contraindre les pauvres à emprunter de l'argent à
intérêts pour s'enrichir et pouvoir acheter l'appui des fonction-
naires! Comment me taire quand je vois les chefs des commu-
nautés manger sans scrupule avec des non-juifs, quand je m'a-
perçois que des membres de mon peuple adoptent des pratiques
païennes, s'asseoient sur des tombes, séjournent avec les morts
et adressent avec ferveur cette invocation à José le Galiléen :
Puisses-tu ne guérir! Puisses-tu me donner des enfants! Pour
obtenir la guérison, ils se rendent en pèlerinage auprès des tom-
beaux d'hommes pieux, font des illuminations ou brûlent de l'en-
cens en leur honneur... Enfants d'Israël^ ayez pitié de votre âme,
choisissez le bon chemin ! N'objectez pas que les docteurs caraïtes
aussi sont en désaccord entre eux sur ce qui constitue véritable-
ment la religion et qu'ainsi vous ne pouvez pas savoir où trouver
la vérité. Sachez que les caraïtes ne veulent exercer aucune
autorité sur vous, ils vous conseillent seulement d'examiner et de
raisonner par vous-mêmes. »
Outre la polémique vigoureuse de Sahal, Jacob ben Samuel eut
encore à repousser les attaques d'un autre caraïte, Yephet ibn
Ali Hallévi (Âbou Ali Hassan), de Bassora (950-990). Malgré ses
œuvres grammaticales et ses commentaires bibliques, malgré la
grande autorité dont 11 jouissait parmi les caraïtes, Yephet n'est
pas un écrivain sérieux. Comme tous ses coreligionnaires, il est
prolixe, amphigourique et superficiel. On remarque bien vite, dans
les écrits des caraïtes, qu'ils ne sont pas habitués, comme les
rabbanites, à la dialectique pénétrante du Talmud; ils manquent
de précision et de profondeur. A cette époque, ces défauts étaient
LE CARAÏTE YEPHET. 15
encore plus frappants chez les caraïtes, esclaves de la lettre et
sans aucune envolée vers la spéculation élevée. Ainsi Salmpn
ben Yeruham, qui écrivaillait jusqu'à un âge avancé (au moins
jusqu'en 957), publiant des commentaires sur le Pentateuque et
les Hagiographes et d'autres travaux restés inconnus, était ennemi
déclaré de toute recherche philosophique. « Malheur, dit-il dans
son commentaire sur les Psaumes, trois fois malheur sur ceux qui
délaissent la Bible pour d^autres études, consacrent inutilement
leur temps à des sciences étrangères et tournent le dos à la vérité
divine I Vaine et stérile est la philosophie! On ne trouve pas deux
philosophes qui soient d'accord sur un point quelconque. Il se ren-
contre aussi des Juifs qui étudient la littérature arabe et sont
ainsi amenés à négliger la Loi de Dieu. » Quel contraste entre
Saadia et son adversaire I Le gaon aimait la philosophie et savait
l'utiliser au profit du judaïsme, Salmon ben Yeruham Tanathé-
misait sans la connaître et voulait s'en tenir à un judaïsme
pétrifié.
Quand l'école de Sora fut fermée, Aaron ibn Sardjadou se flattait
que l'école de Pumbadita resterait seule le centre de la civilisation
juive; mais ses prévisions furent trompées. Il n'assista cependant
pas à la ruine de ses espérances. Ce fut seulement après sa mort
que des rivalités éclatèrent à Pumbadita et amenèrent la déca-
dence de l'académie. A force d'intrigues, Néhémia, le fils de
Kohen-Cédek, était parvenu à recueillir la succession d'ibn Sard-
jadou, mais il avait contre lui tout le Collège, alors présidé par
un homme de haute noblesse, Scherira ben Hanania. Soutenu
seulement par quelques riches personnages, il put quand même
rester dans ses fonctions pendant huit ans (960-968), mais ne fut
jamais reconnu comme gaon par ses adversaires.
Pendant qu'on se disputait à Pumbadita la dignité de chef
d'école et, par conséquent, la direction religieuse du judaïsme, les
quatre savants de Sora dont il a été question plus haut fondaient
de nouvelles écoles talmudiques dans les pays où ils étaient em-
menés captifs, en Egypte, en Afrique, en Espagne et en France,
et ils rendaient ainsi les communautés juives de ces contrées
indépendantes du gaonat. Ces quatre talmudistes s'appelaient :
ScAemaria ien MAanan, racheté de l'esclavage à Alexandrie
16 HISTOIRE DES JUIFS.
(Egypte) et établi ensuite à Misr (Caire); Huschiely vendu dans
un port de l'Afrique et rendu a la liberté à Kairouan; le troisième
était probablement Nathan ben Isaac Kohen, le Babylonien, qui,
à ce que Ton croit, se rendit à Narbonne; enfin le quatrième était
Moïse ben Hanoi.
Moïse ben Hanok subit de nombreuses tribulations. Étant seul
marié parmi les quatre délégués de Sera, il avait emmené avec
lui sa femme et son jeune fils. Sur le vaisseau, l'amiral ibn Ruhami
convoitait la compagne de Moïse, qui était d*une beauté remar-
quable, et le lui fit comprendre. La jeune femme, effrayée du sort
qui la menaçait, demanda en hébreu à son mari si les personnes
qui périssaient dans la mer seraient aussi un jour rappelées à la
vie. Sur la réponse affirmative de Moïse, elle se précipita dans
les flots.
Amené avec son enfant comme esclave à Cordoue, Moïse fut
racheté par la communauté. Pour ne pas tirer de profit matériel
de renseignement de la Loi, il laissa ignorer sa profonde érudition
talmudique. Ce fut sous des haillons qu'il se rendit un jour à
récole de Cordoue, où enseignait alors le rabbin et juge Nathan,
homme peu versé dans le Talmud mais admiré en Espagne comme
une des lumières du pays. Assis comme un auditeur ignorant dans
un coin, près de la porte, il ne put s'empêcher, en entendant
Nathan expliquer en écolier un passage du Talmud, de faire timi-
dement quelques objections. Les assistants reconnurent îmmé*
diatement un maître dans le malheureux qu'ils venaient de ra-
cheter ; ils le pressèrent d'élucider le passage controversé et de
résoudre en même temps d'autres questions soumises à Texamen
du rabbin. A la grande surprise et à l'admiration de l'assistance,'
Moïse exposa ses idées avec une érudition et une compétence
rares. Ce jour même, Nathan, faisant preuve d'un remarquable
désintéressement, déclara qu'il cédait sa place de juge et de
rabbin au savant étranger qui était venu à l'école sous des vête-
ments de mendiant. La communauté de Cordoue plaça alors Moïse
ben Hanok à sa tête, le combla de présents, lui assura un traite-
ment annuel et mit un luxueux carrosse à. sa disposition.
Eh apprenant que son prisonnier avait une si haute valeur, ibn
Rùhàmi voulut rompre le marché qu'il avait conclu avec la com-
LA CULTURE JUIVE A KAIROUAN. 17
Htnunauté pour obtenir une rançon plus élevée, lîrâce à rinter-»
vention de Hasdaï, alors tout-puissant à la cour, le khalife Abdul
Rahman m fit renoncer l'amiral à ses prétentions. Ce souverain
s'était montré très empressé à donner satisfaction, dans cette
<Iuestion, à la communauté juive, parce qu'il voyait avec déplaisir
; des sommes considérables sortir tous les ans de son royaume pour
soutenir le gaonat, placé sous l'autorité d'un khalifat ennemi. Il
vêtait donc enchanté que ses sujets juifs pussent se rendre indé*
pendants de l'académie de Pumbadita en fondant une école talmu-»
•dique à Cordoue^
, De leur côté, deux des anciens compagnons de Moïse créèrent
au Caire et à Kairouan des écoles talmudiques, qui devinrent des
foyers d'instruction pour TÉgypte et le khalifat des Fatimides, et
: permirent à ces pays de cesser leurs relations avec le gaonat.
, Mais parmi ces diverses contrées, l'Espagne ou TAndalousie
musulmane jouissait seule d'une situation politique et intellectuelle
assez heureuse pour pouvoir aspirer à devenir le ceptre de la
scieiice juive et à enlèvera la Babylonîe la direction spirituelle du
judaïsme. L'Egypte n'était pas indépendante, elle n'était qu'une
province de l'empire fatimide. Du reste, elle n'offrait pas de terrain
: propice pour la< haute culture intellectuelle et était condamnée à
' irester, ce qu'elle a toujours été et ce qu'elle est encore aujourd'hui^
un grenier de blé. L'empire des Falimides, fondé en Afrique, en
face des côtes d'Italie, paraissait offrir des conditions plus favo-
. râbles. Les Juifs de Kairouan, la capitale des Fatimides, avaient
témoigné de tout temps d'un intérêt très vif pour l'étude du Talmud
•et les recherches scientifiques. Avant l'arrivée de Huschiel, ils
possédaient déjà une école, dont le chef portait le titre de prési-^
dent de rassemblée (Resch Kalla, Rosch). Quand Huschiel vint
parmi eux, ils le placèrent à la tête de leur école avec le titre de
Jiosck et lui fournirent les moyens nécessaires pour développer
renseignement du Talmud. Pendant son séjour à Kairouan (950-
-980), Huschiel forma deux élèves remarquables, son fils Hananel
•et un indigène nommé Jacob ben Nissim ibn Schahin. A cette
époque, vivait également à Kairouan un disciple d'Isaac Israeli, le
médecin et favori des deux premiers khalifes fatimides; il s'appelait
. Abousahal Dounasch (Adonim) ben Tamim.
IV. 2
18 HISTOIRE DES JUIFS.
' Adot^ahal DoùnascA (vers 900-960) était le médecin du troi-
sième khalife fatimide Ismael Almanzour ibn u*I Kaïm; il avait
peut-être déjà exercé ces fonctions auprès du père de ce prince.
Originaire de Tlrak, il vint dès son jeune âge à Kairouan, où, sous
la direction d'Isaac Israeli, il étudia toutes les sciences connues de
son temps. II a écrit des ouvrages sur la médecine, Tastronomie et
* les chiffres indiens. Sa réputation était tellement grande chez le»
Arabes que, pour l'accaparer au profit de Tislamisme, ils répan-
' ^dirent le bruit que Dounasch s'était fait musulman. Cette informa-
tion est fausse. Le disciple dlsraeli resta fidèle au judaïsme jusqu'à
' la fin de sa vie. — Dounasch était en correspondance avec Hasdaï,
pour qui il composa un opuscule astronomique sur le calendrier
^ juif.
Sans être un savant éminent, Dounasch aurait certainement pu
créera Kairouan un mouvement scientifique juif qui, de cette ville,
se serait étendu dans des régions plus éloignées si, par son origine
même, le khalifat fatimide n'avait offert un terrain rebelle à toute
' culture juive. Ladynastie desFatimides, fondée par unimposteur qui
se faisait passer pour le vrai Imam et le mahdi, était forcément into-
lérante. Pour développer sa puissance^ elle avait besoin de soldats
fanatiques, et son principal instrument de propagande religieuse
' était le glaive. Dans de telles conditions, il était impossible que la
civilisation juive prit racine dans l'empire des Fatimides.
Elle pouvait encore bien moins se développer dans les pays
chrétiens d'Europe, qui, à cette époque, étaient presque barbares.
Les Juifs de ces contrées ressemblaient sous ce rapport à leurs
concitoyens des autres confessions. Ce n'est qu'en Italie qu'on trou-
vait quelques rares talmudistes, mais sans valeur sérieuse. En
général, les juifs italiens n'ont montré d'originalité dans aucune
science, ils sont presque toujours restés les disciples laborieux et
zélés de maîtres étrangers. Aussi ne se faisait-on pas faute en
r Babylonie de se moquer des « sages » de Rome, c'est à-dire de
l'Italie. Même Sabbataï Donnolo, le représentant de la science juive
en Italie du temps de Saadia, était une individualité de valeur
moyenne, pour ne pas dire médiocre. Il doit sa réputation à sa vie
accidentée bien plus qu'à son savoir.
Sdbiataï Donnolor (Domnoulos), né en 913 et mort vers 970,
SABBATÀÏ DONNOLO. lÔ
était d*Oria, près d'Otrante. Il avait douze ans quand il fut fait pri-
sonnier avec ses parents et d'autres Juifs d'Oria (9 Thamouz on
4 juillet 925), lors de l'invasion de TApuIie et de la Calabre, par les
musulmans de Tempire fatimide. Ses parents et le reste de sa famille
furent emmenés les uns à Palerme et les autres en Afrique, mais
lui fut racheté et resta à Trani. Orphelin, livré à ses propres
forces, Donnolo se mit au travail avec ardeur; il étudia la médecine,
se laissa séduire par les divagations de Tastrologie et acquit rapi-
dement une grande réputation. Le vice-roi (basilicus) Eupraxios,
qui gouvernait la Calabre au nom de Tempereur de Byzance,
l'attacha comme médecin à sa personne. Dès qu'il eut acquis quel-
que fortune, il se mit à acheter de nombreux ouvrages d'astrologie
et entreprit de longs voyages; il poussa même jusqu'à Bagdad. II
consigna le résultat de ses études et de ses recherches dans un
livre qu'il publia en 946 et qui, à en juger par les fragments qui
en restent, n'a pas grande valeur. Mais il éprouvait pour cette œuvre
une affection très vive et une estime toute particulière, parce qu'elle
était destinée, dans sa pensée, à transmettre à la postérité le
nom de « Sabbataï Donnolo d'Oria. »
Quelque médiocre que parût Donnolo comparativement à Saadia
et d'autres savants juifs de son temps, il était cependant bien supé-
rieur à son compatriote Nil le jeune, de Rossano, abbé de Grotta
Ferrata, qui représente la dévotion catholique de ce temps et que
l'Église a béatiQé plus tard. Donnolo et Nil étaient liés d'amitié
depuis leur jeune âge. Un jour que le médecin juif voyait l'ascète
chrétien épuisé par les macérations qu'il s'imposait, il lui offrit un
remède qui devait le prémunir contre les accès d'épilepsie dont il
était menacé. Par fanatisme, saint Nil refusa le remède, il ne vou-
lait pas, comme il dit, qu'un Juif pût se vanter d'avoir guéri le
Saint, le Thaumaturge. Ce trait aide à faire connaître l'état d'esprit
des catholiques d'Italie au x* siècle.
Ainsi, ce n'était ni dans l'Europe chrétienne, retombée dans la
barbarie d'où les premiers Carolingiens avaient essayé de la tirer,
ni dans le khalifat fatimide, si près de sa décrépitude, que la
science juive pouvait être transplantée de Babylonie. Seule l'Espa-
gne musulmane, qui comprenait la plus grande partie de la pres-
qu'île pyrénéenne, offrait alors un sol favorable à la culture juive.
;20 HISTOIRE DES JUIFS.
Gouvernée par le khalife Abdul Rahman III, i*EspagQe était à cette
époque un brillant centre d'activité intellectuelle. Avec ce prince
commença en Espagne Tépoque classique de la civilisation arabe«
favorisée par le bien-être du peuple et la tolérance des souverains.
En ce temps, les khalifes d'Espagne étaient, en effet, des souverains
libres de préjugés, qui protégeaient tous les hommes de talent sans
s'enquérir de leur religion. Us estimaient particulièrement les
iavoris des Muses, les poètes aux chants mélodieux et spirituels.
A leurs yeux, un beau poème avait plus de prix qu'une victoire.
Le souverain trouvait des imitateurs jusque chez les moindres
gouverneurs de province, qui s'honoraient de compter au nombre
de leurs amis des savants et des. poètes, et de leur servir des pen-
sions pour les mettre à l'abri de toute préoccupation matérielle. .
Un tel milieu agit fortement sur les Juifs. A l'exemple des Arabes,
ils s'enthousiasmèrent pour la poésie et la science. Pour eux aussi,
l'Espagne devint a un jardin délicieux où fleurissait une belle et
joyeuse poésie, le pays de l'étude et des recherches. » Comme les
mouzarabes, c'est-à-dire les chrétiens établis parmi les musulmans,
ils se familiarisèrent avec la langue et la littérature des conqué-
rants. Seulement chez les mouzarabes, l'assimilation avec les
musulmans fut telle qu'ils oublièrent leur langue maternelle, le
latin gothique, ne purent plus comprendre leurs livres religieux et
renoncèrent même à leur foi. Les Juifs, au contraire, en acquérant
des connaissances profanes, aimèrent encore d'un amour plus pro-
fond leur idiome, leurs livres sacrés et leurs croyances héréditaires.
Grâce à ce concours de circonstances favorables, l'Espagne juive
put d'abord se mesurer avec la Babylonie, lui enlever ensuite la
direction du judaïsme et la conserver pendant près de cinq siècles.
Trois savants eurent le mérite de créer la civilisation hispano-
juive : Moïse ben Hanok, que le hasard avait conduit à Cordotie;
le premier grammairien andalou, Menahem ben Sarouk; et enfin
le poète Dounasch ben Labrat. Mais les efforts de ces trois hommes
auraient peut-être échoué s'ils n'avaient été secondés par une
personnalité éminente, qui mit au service du judaïsme espagnol
sa va3te intelligence et sa situation élevée. Cet homme était Aiou
Youssouf Hasdaï ben Isaac ibn Schaprout (né vers 915 et mort
vers 970), de la famille d'Ibn Ezra, Il fut le premier de cette longue
HASDAÏ lEK SCHAPROUT. 21
suite de personnages généreux et haut placés qui se donnèrent
pour tâche la protection et la glorification du judaïsme. Hasdaî
n'avait rien de la gaucherie de TOriental, ni de la triste gravité du
Juif; c'était une figure toute moderne, aux manières affables et
aisées. Avec lui, Thistoire juive prend en quelque sorte un cachet
européen.
Les aïeux de Hasdaî étaient originaires de Jaen. Son père Isaac,
établi probablement àCordoue, était riche et se montrait très libé-
ral envers les savants. II avait appris à son fils à estimer la science
et à faire un noble emploi de sa fortune. Hasdaî avait étudié la
médecine, mais ne la pratiqua jamais. Il connaissait plusieurs
langues; outre Thébreu et Tarabe, il savait le latin. Abdul
Rahman III, qui entretenait des relations diplomatiques avec les
petites cours chrétiennes du nord de TEspagne, appréciait beau-^
coup le savoir et Thabileté de Hasdaî, il le nomma son interprète^
(vers 940) et le chargea souvent de négociations diplomatiques.
Hasdaî remporta un jour un succès marqué. 11 réussit à faire
venir à Cordoue, pour y contracter une alliance avec Abdul
Rahman, Sancho Ramirez, roi, de Léon, et Toda, reine de Navarre,
avec une nombreuse suite de nobles et de prélats. Satisfait des
services qu'il lui rendait, le khalife confia à Hasdaî des fonctions
analogues à celles de ministre des affaires extérieures, le chargeant
d'accueillir les ambassadeurs des puissances étrangères, de recevoir
d'eux leurs lettres de créance et d'échanger avec eux les cadeaux
que les souverains s'offraient en pareil cas. Hasdaî remplissait
également les fonctions de ministre des finances et du commerce.
Il n'avait cependant aucun titre officiel, il n'était ni vizir (kadjib
chez les musulmans d'Espagne) ni secrétaire d'État {katib). Car,
devant les préjugés que les Arabes nourrissaient encore contre les
Juifs, le khalife, malgré son esprit large et tolérant, n'osait pas
investir ouvertement Hasdaî d'une dignité de l'État. Ce n'est que
peu à peu, et à force de prudence et d'intelligence, que les Juifs
parvinrent à triompher de ces préventions.
Animé de sentiments très religieux, Hasdaî était convaincu qu'il
devait sa haute situation non pas à son mérite mais à la protection
divine, et il se croyait choisi par Dieu pour employer son influence
et sa fortune en faveur de ses coreligionnaires. Aussi devint-il le
22 HISTOIRE DES JUIFS.
protecteur et le défenseup des communautés juives de l'Espagûe
et de rétraoger. A Cordoue même, il exerçait sur la communauté
une sorte de souveraineté politique et judiciaire. Quoiqu'il fût, sans
doute, encore moins versé dans le Talmud que ce Nathan qui dut
se retirer devant Moïse ben Hanok, l'académie de Babylone lui
décerna cependant le titre pompeux de chef des assemblées de
savants (Resch Kalla.)
On a déjà vu précédemment que Hasdaï était Hé avec Dounasch
ben Tamim, qui composa pour lui un traité astronomique sur le
calendrier juif. Il était aussi en relations avec Dossa, le fils de
Saadia, qui> sur sa demande, lui envoya la biogriaphie de son père.
Du reste, Hasdaï s'intéressait vivement à ses frères de toutes les
contrées. Chaque fois que des ambassadeurs lui rendaient visite,
il s'informait de la situation des Juifs de leur pays et les recomman-
dait à leur bienveillance.
A deux reprises différentes, Hasdaï eut Toccasion d'entrer en
rapports avec des délégués envoyés par les puissances les plus
importantes de l'Europe. L'empire byzantin, menacé de tous les
côtés, avait besoin sans cesse des secours du dehors. Sous le règne
du faible et prétentieux Constantin VIII, dont le père et le frère
avaient si cruellement persécuté les Juifs, une brillante ambas-
sade se rendit à Cordoue (vers 944-949) pour contracter, au nom de
leur maitre, une alliance contre le khalifat d'Orient avec le puissant
souverainmusulman de l'Espagne. Ce futHasdaïqùireçutlesenvoyés
byzantins. Parmi les magnifiques cadeaux apportés au khalife
se trouvait un ouvrage d'un médecin grec, Dioscoride, traitant
des propriétés des simples. Sur le désir du collège médical de Cor-
doue, le khalife avait demandé ce livre à l'empereur de Byzance:
Celui-ci avait envoyé avec le livre un moine, Nicolas, chargé de le
traduire du grec en latin. Le seul médecin qui comprit cette langue
à Cordoue était Hasdaï, et, à la grande satisfaction du khalife, il
traduisit en arabe la version latine de Nicolas.
A l'occasion d'une autre ambassade, celle du puissant empereur
allemand Othonl% qui était- venue à Cordoue, Hasdaï joua un rôle
plus important. Abdul Rahman avait envoyé auprès d'Othon une
délégation avec une missive- qui contenait quelques expressions
injurieuses pour le christianisme. Irrité de cette audace, l'empereur
i^
HASDAÏ ET LE3 KHAZARS. 2?
d^AIl^Diagne ne reçut les délégués qu'après plusieurs anués d'at*
tente. A son tour, il envoya à Cordoue, sous la direction de Tabbé
Jean de Gorze (Jean de Yendières), des ambassadeurs chargés dç
remettre au khalife une lettre où il parlait de rislamisme en termes
peu convenables. Abdul Rahman, flairant un piège, chargea Hasdaï
d'essayer d'apprendre par Tun ou l'autre des ambassadeurs quel
était le contenu de cette lettre. Après de nombreux pourparlers, où
il déploya beaucoup d'habileté et de pénétration, Hasdaï parvint 4
arracher le secret à Jean de Gorze. Après les avoir fait attendre pen-
dant une année, le khalife reçut enfin les ambassadeurs quand, sur
les instances de Hasdaï et de l'évèque mouzarabede Cordoue, leur
«hef se fut fait envoyer une nouvelle lettre d'introduction (956-959).
Profondément attaché au judaïsme et aux Juifs, Hasdaï voyait
avec douleur la situation précaire et parfois misérable de ses frère$
'Ct leur dispersion au milieu dépeuples souvent hostiles. Que de
fois ne dut-il pas entendre les chrétiens et les musulmans traiter
sa religion avec dédain, parce que, comme ils disaient, « le sceptre
avait été ravi à Juda et que, par conséquent, les Juifs avaient été
repoussés par Dieu lui*même! » C'est qu'à cette époque régnait
encore cette conception étroite qu'une religion n'avait de valeur et
ne pouvait durer qu'autant qu'elle disposait d'un territoire, d'un
souverain et d'une cour, en un mot du pouvoir temporel. Hasdaï
partageait sur ce point les idées de son temps. Aussi se préoccu-
pait-il vivement de ce qu'on lui avait raconté au sujet de Texistence
4'un empire juif autonome dans le pays des Khazars, existence
affirmée par des bruits vagues qui avaient pénétréjusqu'en Espagne»
Il ne manquait jamais d'interroger sur ce point les ambassadeurs
qui venaient de pays lointains à la cour du khalife.
Ce fut pour lui une grande joie d'apprendre un jour par un
•envoyé du Khorassan qu'il existait, en effet, un roi juif dans le
pays des Khazars, et cette joie redoubla quand une ambassade de
Byzance Tinforma que ce roi portait le nom juif de Joseph et que les
Khazars formaient une nation puissante et belliqueuse. Son plus vif
désir fut alors d'entrer en relations avec le roi juif, et il chercha un
homme prudent et courageux qui pût transmettre de sa part une
lettre à ce souverain et lui rapporter des renseignements plus
détaillés. . ;
«4 ' HISTOIRE DES JUIFS, :
* Après bien des tentatives infructueuses, 'il réussit enfin â'se
ÎDoiettre en rapports avec le roi des Khazars. Une ambassade du roi
Blavon Hunu arriva un jour à Cordoue. Deux Juifs l'accompa-'
gnaient en qualité d'interprètes. Ceux-ci purent donner à Hasdaï
des informations précises sur les Khazars et se chargèrent de
faire parvenir sa missive au roi de ce peuple par l'intermédiaire de
leurs coreligionnaires de Hongrie, de Galicie et de Bulgarie, Hasdaï
remit aux deux Juifs slavons sa lettre pour le roi des Khazars. Cette
épitre, écrite en prose hébraïque, avec un exorde en vers, et rédi*
gée par Menahem ben Sarouk, est un document très important pour
Vhistoire du temps et la connaissance du caractère de Hasdaï. On
y reconnaît la vive piété de Hasdaï, son esprit politique, ;»a modestie
en même temps que la conscience de sa valeur et même une
certaine vanité naïve.
' L'espoir de Hasdaï se réalisa. Sa lettre fut remise au chagan
Joseph par un homme du pays de Némez (Allemagne), appelé Jacob
ben Éléazar. Joseph était le onzième des princes juifs qui régnaient
sur les Khazars depuis Obadia, le fondateur du judaïsme dans ce
pays. A cette époque (vers 9C0), TÉtat des Khazars était encore
assez puissant, bien qu'il eût perdu plusieurs provinces et contrées
vassales. Le chagàn Joseph avait sa résidence dans une ile du
Volga. C'était un palais somptueux, sous forme de tente, avec une
porte en or. ; i
Obligés de se défendre sans cesse contre l'ambition des Russes»
qui désiraient vivement conquérir le pays des Khazars, les chagans
entretenaient une armée permanente. Vers le x« siècle, ils avaient
près de douze mille soldats réguliers, tant archers à cheval aveé
casque et cuirasse que fantassins munis de lances. Aussi le vieil
empire byzantin, sur son déclin, considérait-il le pays des Khazars
comme une grande puissance et qualifiait-il le chagan du titre de
< noble et sérénissime ». Pendant que les pièces diplomatiques
adressées par les empereurs byzantins au pape et aux empereurs
d'Occident étaient scellées avec une bulle d'or ne pesant que deux
soldi^ cette bulle en pesait trois quand elle était attachée à des
documents destinés au roi des Khazars. Pour qui connaît l'étiquette
ioainutieuse de la cour de Byzance, cette petite différence en faveuir
des Khazars est le témoignage d'un profond respect. >
LETTRE DE HASDAÎ' AUX KHAZARS. 25
Les chagans s'intéressaient beaucoup aux Juifs des autres pays,
ils exerçaient des représailles contre les peuples qui les persécu-'
talent. Un jour, un chagan apprit que les musulmans avaient détruit
une synagogue dans le pays de Baboung. Aussitôt il Qt démolir dans
sa capitale le minaret d'une mosquée et exécuter les muezzin (921);
La crainte d*exciter davantage la colère des musulmans contre les
Juifs Tempêchait seule, dit-il, d*ordonner la destruction de toutes'
les mosquées de son empire. '
^ Ces sentiments de bienveillance pour les Juifs des divers pays
se retrouvaient chez tous les princes des Khazars. On comprend
donc avec quelle satisfaction le chagan Joseph reçut la lettre d&
Hasdaï. Comme les Khazars comprenaient Thébreu et se servaient/
pour leur correspondance, de caractères hébreux, le chagan'
répondit dans cette langue à Hasdai. Il lui exprimait toute la joie
que lui avait causée sa missive, mais il détruisait son illusion
sur Torigine des Khazars. Ceux-ci n'étaient pas, comme le croyait
Hasdaï, des débris d'anciennes tribus juives, mais des païens con-
vertis au christianisme. Le chagan raconte ensuite, dans sa réponse,*
la conversion de son ancêtre Boulan, mentionne les noms, tous
hébreux, des successeurs de ce souverain, indique retendue dè^^
son pays et décrit les peuples qui lui sont soumis. Il continue
ainsi : « Pas plus que vous, nous n'avons de données certaines sur
répoque de la délivrance messianique. Nos regards sont dirigés
vers Jérusalem et les académies de Babylonc. Plaise au ciel que
nous soyons bientôt délivrés I D'après ta lettre, tu désirerais me voir ;
de mon côté, je voudrais te rendre visite et connaître ta sagesse. Si ce '
vœu pouvait se réaliser, si je pouvais te parler face à face, je te
vénérerais comme un père, je serais pour toi un fils dévoué et je
te confierais la direction de mon État. » ^
A ce moment, Joseph était encore puissant. Quelques années plus
tard, la situation se modifia. Un des descendants de Rurik, le prince
l'usse Swiatislaw, de Kiew, marcha contre le pays des Khazars et
conquit sur la frontière la forteresse de Sarkel (965). En 969, il
s'empara de la capitale Itil (Atel) et de la ville importante de Semen-'
der. Une partie des Khazars se réfugia dans une île de la mer Cas-
pienne, une autre partie à Derbend et dans la Crimée, qui prit le
nom de pays des Khazars, avec Bosporus (Kertsch) pour capitale.
2a HISTOIRE DES JUIFS.
A partir de cette époque, les Khazars ne formèrent plus qu*un Éltat
secondaire; Joseph fut le dernier de leurs souverains puissants. ;
Quand Hasdaï reçut la missive du chagan Joseph, le khalife
Âbdul Rahman était mort. Son fils et successeur Alhakem, protec-
teur très zélé de la science et de la poésie, mais ennemi de la
guerre, laissa Hasdaï dans les fonctions qu*ll avait occuï)ées jus-
que-là et le traita, comme Tavait fait son père, avec beaucoup
d'égards.
Stimulé par Texemple de ses deux maîtres Abdul Rahman et
Alhakem, Hasdaï protégeait les savants et les poètes juifs, et c'est
à lui principalement que revient le mérite d'avoir implanté la civi-
lisation juive en Espagne. Parmi les hommes de talent qu'il appela
auprès de lui, les plus remarquables étaient sans contredit Menahem
ben Sarouk et Dounasch ben Labrat. Tous les deux ont approfondi
rétude de la langue hébraïque et grandement enrichi et enno-,
bli cette langue. Ils ont dépassé de beaucoup, dans cette voie, leurs;
prédécesseurs, notamment les grammairiens caraïtes et même;
Saadia.
Dounasch ben Labrat donna à la langue sainte une harmonie et
une symétrie qu'elle ne connaissait pas auparavant, il introduisit
dans l'hébreu le mètre, la strophe et une richesse d'assonances
que personne ne soupçonnait avant lui. Saadia le blâma de ce,
qu'il appelait une innovation inouïe et lui reprocha de faire vio-
lence à la langue.
En même temps que la forme, le fond de la poésie hébraïque subit
également de profondes modifications. Jusqu'alors la poésie hé-
braïque était restée purement synagogale, elle avait des allures con-
trites de pénitente, sans jamais être égayée par un sourire. Même
quand elle s'élevait jusqu'à l'hymne, elle restait austère, inégale
et prolixe. Kaliri était son modèle. Dans les écrits didactiques et
polémiques, elle descendait à une plate vulgarité, comme dans les
œuvres de Salmon ben Yeruham, d'AbouAli Yephet, deBen-Ascher
et de Sabbataï Donnolo. Hasdaï fournit à la poésie l'occasion de
varier ses thèmes. Son extérieur imposant, sa situation élevée, ses
talents, sa générosité enflammaient l'imagination des poètes. En le,
célébrant dans des vers d'un lyrisme élevé, ils rajeunissaient la
langue hébraïque, qui paraissait déjà morte, et lui donnaient de Iqj
MENAHEM BEN SAROUK. 27;
Vigueur et de Tharmonie. Tout eu imitant les Arabes, comme il»
l'avouaient eux-mêmes, Dounasch et les autres poètes hispano-juifa
ne suivaient cependant pas servilement leurs modèles, ils n'im-
posaient pas à la langue hébraïque des mètres qui ne pouvaient
convenir qu*à l'arabe, mais tenaient toujours compte, dans leurs
ceuvres, de la nature particulière de Thébreu. Ils imprimaient à la
nouvelle poésie une allure vive, rapide, sautillante. Du temps de
Hasdaï, cette poésie était cependant restée un peu raide et guindée;
comme dira plus tard un critique, « les chanteurs ne faisaient encore
entendre qu'un gazouillement vague et incertain ». Les thèmes
favoris des poètes étaient alors les panégyriques et les satires,
mais ils cultivaient aussi la poésie liturgique.
On connaît peu de chose du caractère et de la vie de Menahem
hen Sarouk. On sait seulement qu'il est né à Tortose (vers 910;
mort vers 970), d'une famille peu aisée, et qu'Isaac, le père de
Hasdaï, fut son premier protecteur. Menahem se livra avec ardeur
é l'étude de la langue hébraïque; il sut utiliser avec profit les tra-
-vaux des premiers grammairiens. Son style avait un éclat incom-
parable et était même supérieur à celui du caraïte Aboulsari
•Sahal.
Dès que Hasdaï eut été nommé à un poste élevé, il appela au-
près de lui le protégé de son père par des paroles flatteuses et de
séduisantes promesses. Sur son conseil, Menahem étudia particu-
lièrement les diverses formes et les significations variées des mots
hébreux.Vers 955, il composa un lexique hébreu complet sous le nom
de MaKbéréty où il indiquait également quelques règles gramma-
ticales et rectifiait sur plusieurs points les opinions de ses prédé-
cesseurs. Il fut le premier grammairien qui distinguât la racine dans
les mots hébreux et en séparât les lettres serviles et les autres
additions. Théorie admise partout aujourd'hui, mais qui était
inconnue des devanciers de Menahem. Celui-ci donne, dans son
ouvrage, chaque racine avec ses inflexions et ses diverses modifi-
' cations, et en explique les différents sens avec beaucoup de finesse
et dans un langage clair et juste. Dans cet espace d'un deiQi-siècle
qui séparait Menahem de Ben-Ascher, la science grammaticale
•avait fait des progrès considérables.
' Comme le lexique de Menahem était écrit en hébreu, iltrôuva de
28 . HISTOIRE DES JUIFS.
nombreux lecteurs ; il se répandit rapidement en France et sup-*
planta les travaux de Saadia et des caraïtes. Pendant quelque
temps, il fut le seul guide autorisé pour les études bibliques.
^ Élégant, noble et clair dans sa prose, Menahem ne composa que
des vers lourds et disgracieux; il ne savait pas encore manier le
mètre hébreu. Sur ce point, il fut surpassé par son rival Dounasch
ben Labrat.
Ce poète, nommé aussi Adonim, était originaire de Bagdad. Plus
jeune que Menahem (né vers 920 et mort vers^ i)90), il était établi
à Fez quand il fut appelé par Hasdaï à Cordoue. Possédant appa-
remment une petite fortune, il se montra de caractère plus indé-
pendant que le grammairien de Tortose. Vif, impétueux, prompt à
la riposte, il semblait né pour les luttes littéraires. Sans égards
pour la personnalité et la situation de Saadia, dont il était l'ami et
peut-être le disciple, il attaqua avec vigueur les écrits exégé-
tiques et grammaticaux du gaon. Dès qu'il connut le lexique de
Menahem, il accabla Fauteur de ses railleries et de ses sarcasmes.
Sa critique, écrite dans un langage élégant mais souvent injurieux,
ne resta pas sur le terrain scientifique, il lui imprima un caractère
personnel en dédiant à Hasdaï ses polémiques contre Menahem.
Ses dédicaces, toujours très flatteuses pour Hasdaï, indiquent clai-
rement qu'il s'efforçait de plaire au ministre juif et de déprécier à
ses yeux le grammairien de Tortose.
Dounasch atteignit le but qu'il poursuivait.L'admi ration de Hasdaï
pour Menahem, très grande à l'origine, diminua peu à peu, elle se
changea même en hostilité quand des envieux, comme il s'en ren-
contre toujours, eurent noirci Menahem dans l'esprit du ministre
juif. Après la mort de leur maître, des disciples de Menahem, dont
le plus remarquable était Juda ben Daoud llayyoudj, défendirent
sa mémoire. Employant contre Dounasch les armes dont il s'était
servi lui-même, ils l'attaquèrent avec véhémence dans des satires
qu'ils dédièrent à Hasdaï. A l'occasion du retour du ministre à
Cordoue, ils lui adressèrent les vers suivants : « Saluez^ ô mon-
tagnes, le protecteur de la science, le prince de Juda! Tous applau-
dissent à son retour, car en son absence les ténèbres seules régnent,
les arrogants sont les maîtres et maltraitent les enfants d'Israël.
Avec lui reviennent l'ordre et la sécurité. » Les disciples de
Ik
L'ENSEIGNEMENT TALMUDIQUE A CORDOUE. 29
Dounasch prirent naturellement parti pour leur maitre, et la lutte
continua assez longtemps, ardente et passionnée, entre les élèves
des deux chefs d'école. Ces polémiques, regrettables à certains
égards, eurent cependant un excellent résultat, elles contribuèrent
à polir la langue hébraïque et à la rendre plus riche et plus souple.
Outre la poésie et renseignement de la grammaire hébraïque^
Hasdaï protégea également l'étude du Talmud. On se rappelle que
Moïse ben Hanok, parti de Sera pour recueillir des subsides en
faveur de Tacadémie de cette ville, avait été emmené comme es-
"Clave à Cordoue et s'y était révélé talmudiste remarquable. Hasdaï
prit Moïse sous sa protection. Le moment était, d'ailleurs, favorable
pour créer un enseignement talmudique en Espagne. A Tinstar
des Arabes espagnols, désireux d'éclipser leurs coreligionnaires de
Bagdad, les Juifs espagnols s'efforçaient d'organiser une école
talmudique à Cordoue et de lui donner un grand éclat, au détri-
ment de l'académie de Sera. Moïse fut placé à la tête de cette
école et reconnu comme seule autorité religieuse. C'est à lui qu'é-
taient dorénavant soumises les questions rituéiiques, dont la solu-
tion était demandée auparavant aux académies de Babylone. De
tous les points d'Espagne et même de l'Afrique, on vit affluer des
disciples à Cordoue. Hasdaï fit venir des exemplaires du Talmud
de la ville de Sera, où ils étaient devenus inutiles par suite de la
décadence de l'académie, pour les distribuer parmi les élèves.
Cordoue devint la Sera de l'Andalousie, et Moïse ben Hanok eut en
Espagne la même importance qu'autrefois Rab en Babylonie. Muni
du simple titre de juge (dayyan) ou rabbin, il avait les mêmes
prérogatives qu'un gaon, donnant, parait-il, par l'imposition des
mains, l'ordination aux rabbins, expliquant la Loi, jugeant en
dernier lieu les procès juifs et étant autorisé à excommunier les
membres récalcitrants des communautés. Ces prérogatives furent
attribuées plus tard à tous les rabbins d'Europe.
C'estainsi que l'Espagne devint peu.à peu le centre du judaïsme.
Elle dut cette situation privilégiée à quelques circonstances favo-
rables, mais les Juifs espagnols avaient su aider le hasard par leur
activité, leur intelligence et leur libéralité. Ils firent tout leur pos-
sible pour rester à la tête du mouvement intellectuel juif. La large
aisance de la communauté de Cordoue lui assignait, du reste, un
30 HISTOIRE DES JUIFS.
rôle particulièrement important. La capitale de l'Andalousie comp-
tait plusieurs milliers de Juifs, qui rivalisaient de luxe avec les
Arabes. Habillés de soie, coiffés de riches turbans, se montrant
en public dans de somptueux caresses ou sur de magniflques cour-
siers, ils avaient des manières chevaleresques, qui les distinguaient
avantageusement de leurs coreligionnaires d'autres pays. Il y a
cependant une ombre à ce tableau. Plusieurs d'entre eux devaient
leurs richesses au commerce d'esclaves, ils vendaient des Slavons
aux khalifes, qui en faisaient leurs gardes du corps.
Après la mort de Moïse (vers 965), deux compétiteurs se dispu*-
tèrent sa succession, son fils Hanok et un de ses disciples, Joseph
ien Isaac ibn Abitour. Ce dernier^ né en Espagne, était poète et
connaissait la littérature arabe, tandis que Hanok n'avait que des
connaissances talmudiques et n'était pas originaire du pays. Cha-
cun des deux rivaux avait ses partisans. Hasdaï se prononça pour
Hanok et fit ainsi pencher la balance en sa faveur.
Hasdaï ibn Schaprout mourut vers 970, sous le règne du khalife
Alhakem, laissant parmi les Juifs comme parmi les musulmans le
souvenir d'un homme aimé et respecté et d'un ministre de grand
mérite.
CHAPITRE II
FIN DU GAONAT EN BABYLONIE
AURORE DE LA CIVILISATION JUIVE EN ESPAGNE
(970-1070)
Quand une institution historique porte en elle le germe de la
mort, les plus énergiques efforts ne peuvent la sauver. On parvient
quelquefois, par des merveilles d'activité et de dévouement, à en
prolonger l'existence, mais ce n'est là qu'une vie factice ou plutôt
un prolongement d'agonie. Une fois que les communautés d'Espagne
et d'Afrique eurent retiré leur appui au gaonat, il était forcément
condamné à périr. C'est en vain que deux hommes éminents, doués
de vertus solides et de connaissances étendues, essavèrent succès-
LE GAON SGHERIRA. 3l
sivement, à la tête de Técole do Pumbadita, de rendre au gaonat
de réclat et de la vigueur, ils ne réussirent qu'à en retarder d'un
demi-sièclé la disparition définitive. Ces deux savants illustrés,
les derniers chefs de Tacadémie de Pumbadita, étaient Scherira
et son fils Haï, surnommés plus tard « les pères et les docteuts
d'Israël ».
Scherira (né vers 930, mort Tan 1000), fils du gaon Hanina,
descendait, par son père comme par sa mère, de familles très
distinguées, dont plusieurs membres avaient été investis de la
dignité de gaon. Sur le sceau de la famille était gravé un lion, qui
représentait autrefois, parait-il, les armes des rois de Juda. C'était
un gaon de la vieille roche, hostile aux spéculations philosophiques
et zélé pour renseignement du Talmud. Tout en sachant Tarabe
assez bien pour correspondre dans celte langue avec les commu-
nautés juives des pays musulmans, il avait peu de goût pour la
littérature arabe et aimait mieux écrire en hébreu ou en araméen.
L*exégèse biblique ne le préoccupait guère, il concentrait tous ses
efforts intellectuels sur Tétude du Talmud. Mais sa haute moralité
faisait oublier les lacunes de son instruction. Comme juge, il était
d'une intégrité absolue, et comme chef d*école il déployait une
activité infatigable.
Son ouvrage le plus importannt, celui qui Ta rendu célèbre, est
la Lettre qu'il a écrite sur Tépoque talmudique et post-talmudiqùe
et sur la période des gaonim. Cette lettre fut composée à la suite
d'une demande adressée à Scherira, au nom de la communauté de
Kairouan, par Jacob ben Nissim ibn Schahin, disciple de ce
Huschiel qui avait été emmené comme esclave en Afrique et avait
ensuite fondé une école talmudique à Kairouan. Ibn Schahin dési-
rait avoir quelques éclaircissements sur la rédaction de la Mischna.
Dans un exposé lumineux, écrit moitié en hébreu et moitié en
chaldéen, Scherira élucida (en 987; quelques points obscurs de
Thistoire juive. Ce travail, qui seul nous fait connaître la suite des
saboraïm et des gaonim, a les qualités et les défauts ordinaires
de la chronique, il est sec et aride, mais exact et précis. On y
reconnaît cependant une certaine partialité pour les exilarques de
la famille de Bostanaï et pour quelques contemporains de Scherira,
notamment pour Aaron ibn Sardjadou.
32 HISTOIRE DES JUIFS.
Malgré le zèle et le dévouement de Scberira, l'académie de Pum«
badlta continuait à décliner. On était devenu indifférent en Baby-
lonie aussi bien pour les études talmudiques que pour la science,
et ce pays était si pauNTe en hommes instruits, que Scherira était
. obligé d*élever a la dignité de président de tribunal, c'est-à-dire de
vice-ffam, son flls Haï\ excellemment doué, il est vrai, mais alors à
peine âgé de seize ans. Un autre inconvénient, c'est que le gaon avait
perdu en partie son autorité. Des calomniateurs ne craignirent pas
-de porter contre Scherira une accusation, dont on ne connaît pas
le caractère, auprès du khalife Alkadir (vers 997). A la suite de
cette accusation^ Scherira et son fils furent emprisonnés et leurs
biens confisqués. Sur les démarches d*amis, ils furent remis en
liberté et réintégrés dans leurs fonctions. Mais à cause de son grand
Âge, Scherira se démit de sa dignité et en investit son fils (998).
Il mourut quelques années après.
ffaï avait trente ans quand il succéda à son père. Il inspirait à
tous une telle sympathie que le samedi, à la fin de la section
hebdomadaire de la Thora, on récitait en son honneur le passage
biblique où Moïse demande à Dieu de lui donner un successeur
digne de diriger le peuple, et Ton ajoutait : a Haï était assis sur le
siège de son père Scherira, et son autorité était solidement établie. »
Pendant que la civilisation juive déclinait graduellement en
Orient et arrivait peu à peu à une complète décadencç, elle s*épa-
; nouissait pleine de vigueur sur les bords du Guadiana et du Guadal-
quivir. Dans les communautés andalouses, on cultivait avec une
activité féconde les diverses branches des connaissances humaines;
maîtres et élèves rivalisaient de zèle et d'ardeur. Ces magni-
. fiques résultats étaient certainement dus à la libéralité de Hasdaï,
à l'enseignement de Moïse ben Hanok et aux travaux de Ben
Sarouk et de Ben Labrat. La semence avait été bonne et abondante,
ia moisson fut brillante. En Andalousie, parmi les juifs comme
parmi les musulmans, les savants et, en général, les esprit cuN
tivés étaient honorés et nommés aux plus hautes dignités. A
l'exemple de l'illustre Abdul Rahman, des princes chrétiens et
musulmans d'Espagne appelaient à leur cour des conseillers et
des ministres juifs. Ceux-ci se faisaient pardonner leur situation
par leur bonté et leur générosité, et, à l'instar de Hasdaï, ilsencou*
SUPÉRIORITÉ DES JUIFS D'ESPAGNE. 33
rageaient et protégeaient la science et la poésie. Les plus cordiales
relations régnaient entre les musulmans et les juifs, qui écrivaient
souvent Tarabe avec élégance et pureté. On ne voyait pas, comme
dans certains pays, les talmudistes témoigner de Thostilité aux
autres savants. Ëxégètes, talmudistes, philosophes, poètes, vivaient
entre eux dans un parfait accord et savaient s*estimer et se res-
pecter les uns les autres.
 côté de leur goût éclairé pour les sciences et les arts, les Juifs
d'Espagne possédaient l'aisance des manières et Télévation des
sentiments. Aussi chevaleresques que les Arabes d'Andalousie, ils
leur étaient supérieurs en loyauté et en noblesse. Ils étaient Qers
de leurs aïeux, et certaines familles telles que les Ibn Ëzra, les
Alfachar^ les Alnakwah, les Ibn Faljadj, les Ibn Giat, les Benve*
nisti, les Ibn Migasch, lesAbulafia, formaient une véritable aristo-
cratie. Mais loin de s'arroger des privilèges spéciaux, ces familles
illustres estimaient, au contraire, que leur naissance leur imposait
des obligations plus nombreuses et plus lourdes; elles s'efforçaient
de briller par leur intelligence et leur cœur, et de se rendre ainsi
dignes de leurs ancêtres. Attachés à leur religion, fidèles aux lois
de la Bible comme aux prescriptions du Talmud, les Juifs d'Es-
pagne se tenaient éloignés de la bigoterie comme des extrava-
gances mystiques. Par suite de leurs recherches et de leurs spé-
culations, ils couRnaient parfois à Tincrédulité, mais presque
aucun des penseurs hispano-juifs n^en franchit la dernière limite.
Aussi leur prestige était-il très grand auprès de leurs frères de
'France, d'Allemagne, d'Italie et des autres pays, alors peu civilisés,
de TEurope. Leurs écoles prenaient la place des académies baby-
loniennes, etCordoue, Lucena, Grenade, étaient aussi célèbres que
Sora et Pumbadita.
Après la mort de Hasdaï, les disciples de Menahem et de Dounasch
continuèrent les études linguistiques de leurs maîtres, et, comme
eux, ils soutinrent entre eux de vives polémiques, en prose et en
vers. Les plus remarquables d'entre eux furent Isaac ibn Gika-
tila, poète, et YeAuda ibn Daud, grammairien. Celui-ci s'appe-
lait en arabe Abou Zakaria Yahya Hayyoudj et descendait
d'une famille de Fez. Le premier, il donna une base scientifique
à l'étude de l'hébreu, montra que, sous la forme qu'elle a dans la
IV. 3
34 HISTOIRE DES JUIFS.
Bible, cette langue se compose de mots formés de racines trllit-
tères, et fit remarquer que certaines consonnes disparaissent ou
se changent en voyelles. Grâce à ses recherches, on apprit à dis-
tinguer les racines des mots d*avec leurs modifications et à en
faire un emploi plus correct pour la poésie. Hayyoudj introduisit
un changement profond dans l'étude de la langue hébraïque, il
mit quelque ordre dans le chaos où ses prédécesseurs caraïtes et
rabbanltes, y compris Saadia, Menahem et Dounasch, avaient laissé
régner la confusion et Tobscurité. N'ayant en vue que ses cx>nci-
toyens, il écrivit ses œuvres en arabe ; elles restèrent donc incon*
nues des Juifs des autres pays, qui continuèrent à suivre la mé-
thode de Menahem et de Dounasch. ^
Le représentant officiel du judaïsme en Andalousie était Hanok
(né vers 940 et mort en 1014), qui avait succédé à son père Moïse
comme rabbin de Cordoue. 11 avait un rival, Joseph Isaac ibn
Abitour, aussi savant talmudiste que lui, et, de plus, auteur de
poésies liturgiques et familiarisé avec la langue arabe. Sur le
désir du khalife Alhakem, il avait même traduit la Mischna en
arabe. Tant que Hasdaï vécut, la rivalité entre Hanok et Ibn Abi-
tour ne troubla pas la communauté. Dès qu'il fut mort, les dis-
cussions éclatèrent. Le parti d'ibn Abitour, composé des mem-
bres très nombreux de sa famille et de deux fabricants de soie
de la cour, les frères Ibn Gau, essayait de faire placer son
protégé à la tête des Israélites de Cordoue. Mais presque toute
la communauté tenait pour Hanok. Les discussions furent lon-
gues et violentes entre les deux partis, et, comme ils ne parve-
naient pas à s'entendre, ils en appelèrent finalemeat au khalife.
Alhakem se prononça en faveur de Hanok. Battu une première
fois, Ibn Abitour continua la lutte; il fut mis en interdit par le
parti victorieux. Il s'adressa alors personnellement au khalife,
faisant valoir sa connaissance de la langue arabe et les services
qu'il avait rendus au souverain par sa traduction de la Mischna.
Ce fut peine perdue. « Si mes Arabes, lui dit Alhakem, avaient
montré pour moi le mépris que t'a témoigné la communauté de
Cordoue Je quitterais mon royaume. » Ibn Abitour comprit et partit
de Cordoue (vers 975). Il s'embarqua pour l'Afrique, séjourna
quelque temps dans le Maghreb, parcourut l'empire des khalifes
HANOK ET IBN ABITOUR. 3j
fatimides et, sans doute, TÉgypte. Il reçut partout un accueil
assez froid.
Cependant les circonstances devinrent subitement plus favo-
rables, en Andalousie, pour Ibn Abitour. Quand Alhakem mourut
(976), il ne laissait pour successeur qu'un enfant maladif, Hischam.
L'État était, en réalité, dirigé par Mohammed Almanzour. Jacob
ibn Gau, un des partisans dlbn Abitour, sut gagner les faveurs
d* Almanzour et fut nommé (vers 985) prince et juge souverain de
toutes les communautés juives du khalifat d'Andalousie. Seul 11
avait le droit de nommer les rabbins et les juges des commu-
nautés, et de répartir entre les Juifs les divers impôts qu'ils devaient
payer. Il fut même autorisé à se faire accompagner d'une garde
d'honneur, formée de dix-huit pages, et à sortir dans les car-
rosses de l'État.
Ibn Gau profita naturellement de sa position élevée pour desti-
tuer Hanok et nommer Ibn Abitour à sa place. Comme ce dernier
était excommunié, l'interdit ne pouvait être levé sans l'assenti-
ment de la communauté. Par égard pour Ibn Gau, les membres
de la communauté, même les anciens adversaires d'Ibn Abitour,
lui envoyèrent une adresse très flatteuse pour l'inviter à venir
occuper le rabbinat de Cordoue. Déjà les préparatifs étaient faits
pour le recevoir avec pompe, quand il écrivit d'Afrique pour refu-
ser la dignité qui lui était offerte, louer les vertus et la piété de
Hanok et conseiller à la communauté de le réintégrer dans ses
fonctions.
Peu de temps après (vers 987), Ibn Gau dut quitter la cour et
fut même emprisonné. Les motifs de sa disgrâce font honneur
à l'ancien favori, qui ne perdit sa situation que sur son refus de
pressurer les communautés juives pour satisfaire la cupidité
d' Almanzour. Il fut cependant remis en liberté et rétabli dans sa
dignité par le khalife Hischam. Mais comme Almanzour lui était
hostile, il ne recouvra plus son ancienne influence.
Quand Ibn Gau mourut, un des parents de Hanok s'empressa
joyeusement de lui annoncer cette nouvelle. Mais Hanok fut très
affligé de cette mort. « Ibn Gau a toujours secouru généreusement
les indigents, s'écria-t-il en pleurant. Qui le remplacera auprès
d'eux ? Moi, je suis trop pauvre pour leur venir en aide. » Hanok
36 HISTOIRE DES JUIFS.
survécut de quelques années à son adversaire. Il assista encore è
la décadence de Cordoue et aux premières persécutions générales
tlirigées contre ses frères d'Allemagne, d'Afrique et d'Orient. Le
dernier jour de la fête des Cabanes, il se tenait sur l'estrade de
la synagogue (almemar) quand elle s'écroula. Il mourut de cette
chute (septembre 1014).
Si de l'Espagne on passe en France et en Allemagne, la situa-
tion des Juifs offre un contraste frappant. Écartés par les lois
canoniques de toute fonction ofDcielle, ils étaient sans cesse
iroublés dans leur sécurité, leur commerce et la pratique de
leur religion par les dignitaires de l'Église. Dans les provinces^
françaises, le pouvoir appartenait à la noblesse et aux prélats;
les rois étaient impuissants à protéger les Juifs contre l'arbitraire^
et la violence. Autrefois, les ecclésiastiques seuls nourrissaient
des préjugés religieux contre les Juifs. Peu à peu, à la suite des
excitations incessantes du clergé, le peuple était devenu égale-
ment très hostile aux Juifs, dans lesquels il s'était habitué à voir
une nation maudite et indigne de compassion. On les accusait
d'exercer toutes espèces de sortilèges contre les chrétiens. A la
mort de Hugues Capet (996), qui avait été soigné par un médecin
juif, on répandit le bruit qu'il avait été assassiné par des Juifs, et
les moines enregistrent gravement cette accusation dans leurs^
annales. Dans la Provence et le Languedoc, où l'autorité de la
royauté était presque nulle, le sort des Juifs dépendait absolu-
ment des caprices des comtes et des vicomtes. Ici, ils possédaient
des fermes et des salines, et là ils étaient traités en serfs.
En Allemagne, les Juifs n'étaient pas précisément opprimés,^
mais on ne leur était pas favorable. Par suite du système féodal
qui régnait alors dans ce pays, ils ne pouvaient pas posséder des^
terres et étaient poussés tous vers le commerce. Juif et mar-
chand étaient devenus synonymes. Les riches faisaient des affaires
de banque et les autres empruntaient de l'argent à un taux rela-
tivement modéré pour se rendre à la foire de Cologne ; à leur
retour, ils étaient généralement en état de s'acquitter de leurs^
dettes. A l'exemple des premiers Carolingiens, les empereurs
d'Allemagne exigeaient des Juifs une contribution annuelle. Quand
Othon le Grand voulut assurer des ressources à l'église nouvelle-
ORDONNANCES DE GUERSCHOM. 37
ment construite de Magdebourg, il lui abandonna (965) les impôts
payés par les « Juifs et autres marchands ». De même, Otbon II
fit cadeau, comme on disait alors, « des Juifs de Mersebourg » à
révêque de cette ville (981). Cet empereur avait dans sa suite un
Juif italien du nom de Kalonymos, qui lui était très dévoué et
qui, un jour, risqua sa vie pour sauver celle de son souverain (982).
Sous le règne tant vanté des Othon, Tétat intellectuel de TÂl-
lemagne était peu brillant. Les chrétiens avaient fait de nombreux
emprunts aux Arabes, mais ils n*avaient pas appris d'eux à cul-
tiver la science et à en encourager la culture parmi les autres
croyants. Les Juifs d* Allemagne, tout en étant supérieurs à leurs
concitoyens chrétiens par leur moralité, leur sobriété et leur acti-
vité, n'étaient pas plus civilisés qu'eux. Leurs talmudistes remar-
quables venaient d'autres pays. L'enseignement du Talmud avait
été transplanté en Allemagne du sud de la France, de Narbonne,
par Guerschom, le plus savant talmudiste de l'époque, et par son
frère Makir.
Guerschom ben Tehuda (né vers 960 et mort en 1028) était
originaire de France. Il se rendit, on ne sait pour quel motif, dans
la ville de Mayence et y créa une école, où affluèrent rapidement
de nombreux élèves de l'Allemagne et de ritalie. Sa réputation
était telle qu'on le surnomma la « Lumière de l'exil » ; mais il
avouait modestement qu'il devait toute sa science à son maître
Léontin, probablement de Narbonne. Son enseignement, comme
ses commentaires sur le Talmud, était clair et méthodique. Son
autorité religieuse s'étendit rapidement sur les communautés
juives de France, d'Allemagne et d'Italie, et lui qui se déclarait
humblement l'élève de Haï et respectait profondément le gaon, il
contribua, involontairement, il est vrai, à précipiter la chute du
gaonat en développant l'étude du Talmud parmi les Juifs de ces
pays et en les rendant indépendants des académies babylo-
niennes .
Guerschom se fit surtout connaître par ses Ordonimnces^ qui
exercèrent la plus heureuse action sur les Juifs d'Allemagne et
de France. Il défendit, entre autres, la polygamie, décréta que
pour le divorce le consentement de la femme, inutile d'après le
Talmud, était nécessaire aussi bien que celui du mari, interdit
38 HISTOIRE DES JUIFS.
aux messagers de lire les lettres, même non cachetées, qui leur
étaient confiées. Cette dernière défense était d'une très grande im-
portance à une époque où les lettres étaient portées à destination
par des voyageurs. La transgression de ces diverses ordonnances
était punie de l'excommunication.
En même temps que Guerschom, un autre savant vivait à
Mayence ; il s'appelait Simon ben Isaac 6m Atoun, descendant
d'une famille française (du Mans?) et auteur d'un ouvrage talmu-
dique. Simon composa également des poésies synagogales, à la
manière du Kalir, sèches, incorrectes et obscures. Il était riche,
et sa fortune lui servit à détourner en partie des Juifs d'Allemagne
un dangereux orage.
A cette époque, en effet, éclatèrent en Allemagne les premières
persécutions contre les Juifs. Elles étaient dues, selon toute appa-
rence, à la conversion d'un ecclésiastique au judaïsme. Ce prêtre,
nommé Vecelinus, était le chapelain du duc Conrad, un parent de
l'empereur. Après sa conversion (1005), il publia un écrit des plus
injurieux contre ses anciens coreligionnaires, a Êtres stupides,
dit-il en s'adressant aux chrétiens, lisez le prophète Habaccuc et
vous verrez que Dieu proclame qu'il est TÉternel et ne change
jamais. Comment pouvez-vous alors croire, comme vous le faites,
que Dieu s'est transformé et a fait concevoir une femme? Ré-
pondez, benêts! » Irrité de l'apostasie de Yecelinus et de ses
attaques violentes contre le christianisme, l'empereur Henri fit
publier contre lui par un prélat de sa cour un libelle plein d'in-
vectives. Quelques années plus tard (1012), ce même empereur fit
expulser les Juifs de Mayence et probablement d'autres villes.
Simon et Guerschom composèrent sur ce malheureux événement
de douloureuses élégies. Pour sauver leur vie ou leurs biens, de
nombreux Juifs, et parmi eux le fils de Guerschom lui-même,
embrassèrent le christianisme. Grâce à des démarches pressantes,
appuyées par de fortes sommes d'argent, Simon ben Isaac réussit
à arrêter les persécutions et à obtenir pour ses coreligionnaires
l'autorisation de s'établir de nouveau à Mayence. Ceux qui, par
contrainte, avaient accepté le baptême, revinrent au judaïsme, et
Guerschom les protégea contre tout outrage en menaçant d'ex-
communication tout Juif qui leur reprocherait leur moment de
LE GAON HAÏ. 39
défaillance. La communauté de Mayence perpétua le souvenir de
l'heureuse intervention de Simon en rappelant son nom chaque
samedi à la synagogue.
Vers la même époque, à la fin du n* siècle de Thégire, les Juifs
d'Orient et de TÉgypte subirent également de violentes persé-
cutions. Convaincu qu*il était investi de la puissance divine et
que, par conséquent, il avait droit à être adoré comme Dieu, le
khalife égyptien Hakim, ce Caligula oriental, menaça de châtier
sévèrement tous ses sujets, juifs, chrétiens ou musulmans, qui
douteraient de sa divinité. D*abord il ordonna que les Juifs qui
n'accepteraient pas les croyances des chiites fussent contraints,
en souvenir du veau d*or, de porter au cou l'image d'un veau et
de se soumettre aux autres lois restrictives édictées autrefois
contre eux par Omar. Les coupables étaient punis de la confis-
cation de leurs biens et de l'exil (1008). Des mesures analogues
étaient prises contre les chrétiens. Quand Hakim apprit que les
Juifs éludaient ses ordres en portant au cou de tout petits veaux
en or, il les obligea à s'attacher au cou un bloc de bois de six
livres et à garnir leurs vêtements de clochettes pour signaler leur
présence de loin (vers 1010). Plus tard, il fit démolir des syna-
gogues et des églises et expulsa juifs et chrétiens (1014). Comme
le kbalifat des Fatimides s'étendait alors en Egypte, dans le nord
de l'Afrique, en Palestine et en Syrie, et avait même des adhérents
à Bagdad, les Juifs orientaux ne savaient où se réfugier. Pour
échapper à l'exil et à la mort, beaucoup d'entre eux se firent mu-
sulmans. Cette situation ne cessa qu'avec la vie de Hakim. Fatigué
des folies de leur souverain, les musulmans l'assassinèrent (1020).
En Babylonie, le gaonat expirant jetait alors quelques dernières
lueurs avec Haï et Samuel ben Hofni. Comme on a vu plus haut,
Haï avait trente ans quand il succéda à son père Scherira à la tête
de l'académie de Pumbadita. Caractère ferme et indépendant, es-
prit élevé, penseur profond, Haï ressemblait beaucoup à Saadia,
qu'il se proposait comme modèle et dont il défendait fréquemment
la mémoire contre d'injustes agressions. Comme lui, il écrivait
Parabe très facilement, et il se servait de cette langue pour ré-
pondre aux consultations qui lui étaient adressées et traiter diverses
questions scientifiques. Large d'idées comme Saadia, il admettait
40 HISTOIRE DES JUIFS.
que sa religion ii*avait pas le monopole de la vérité et que d^autres
religions contenaient également d'excellents éléments. Quand il
s'agissait d'expliquer certains mots obscurs de la Bible, il ne
craignait nullement, pour en rendre le sens plus clair, de recourir
au Coran et aux anciennes traditions musulmanes. Souvent il
discutait avec des théologiens musulmans sur les rapports du ju-
daïsme et de l'islamisme, et parvenait à les réduire au silence.
Ses connaissances talmudiques étaient très étendues. Il ne s'oc-
cupait pas de spéculations métaphysiques, mais tout en n'étant
pas véritablement philosophe, il avait des vues très justes sur
les divagations mystiques qui, sous le voile de la religion, éga-
raient les esprits faibles, et qu'il condamnait sévèrement.
Dans tous les temps et dans tous les pays, il s'est trouvé des
foules qui ont attribué à certains personnages la faculté de faire
des miracles et d'arrêter ou de modifier momentanément la marche
des lois de la nature. Â l'époque de Haï, cette croyance existait
parmi les juifs comme parmi les musulmans et les chrétiens; elle
régnait surtout en Palestine et en Italie. On était convaincu que
par des formules magiques, par certaines transpositions des lettres
qui forment le nom de Dieu , l'homme réellement pieux pouvait
en tout temps opérer des miracles. Pour Haï, de telles superstitions
étaient une profanation de la religion, et il les combattait de
toutes ses forces. Interrogé par un disciple de Jacob ben Nissim,
de Kairouan, sur le prétendu pouvoir magique du nom de Dieu, il
répondit que ceux qui prétendaient croire à ce pouvoir étaient des
fous ou des imposteurs. Il ajouta : ce S'il était possible au premier
venu de faire des miracles et de déranger l'ordre de la nature par
certaines formules, où serait donc la supériorité des prophètes?
Bien coupables sont les thaumaturges qui, pour leurs exploits,
abusent du nom de Dieu. »
Haï rendit un éclat momentané à l'académie de Pumbadita.
Estimé et vénéré par Nissim et Hananel, de Kairouan, par les chefs
de la communauté de Fez, le vizir Samuel Naguid, l'illustre Guer-
scbom, de Mayence, et les savants juifs de tous les pays, il était
considéré comme le principal représentant du judaïsme et fut sur-
nommé « le père d'Israël ». Loin de désirer, comme ses prédé-
cesseurs et même comme son père, le déclin et la disparition de
\
SAMUEL BEN HOFNI. 41
récole de Sora, il chercha, au coatraîre» à mettre à la tête de
cette académie un homme qui pût la diriger avec dignité. A cet
effet, il fit nommer comme gaon de Sora son beau-père, Samuel
ben Hofni, son égal en science et en vertus, et auleur de plusieurs
ouvrages rituéliques, d'un traité sur l'unité de Dieu et d'un com-
mentaire sur le Pentateuque. Dans ce commentaire, Samuel suit
le système de Saadia, expliquant la Thora autant que possible
d'une façon rationnelle et cherchant à ramener à des faits naturels
les événements bibliques qui ont un caractère surnaturel. Ainsi,
pour lui, l'évocation de l'ombre de Samuel par la nécromancienne
d'En-Dor et le dialogue de l'ânesse de Bileam avec son maitre
n'ont jamais eu lieu en réalité; ce sont des visions, de simples
rêves. Samuel ben Hofni eut encore un autre trait de ressem-
blance avec Saadia, il attaqua vivement les caraïtes. Samuel fut
le dernier desgaonim de Sora; il mourut quatre ans avant son
gendre Haï (1034).
La mort de Haï, qui survint en 1038, affligea profondément
toutes les communautés juives; elle fut pleurée dans de touchantes
élégies par Ibn Gabirol, le plus remarquable poète du temps, et
par Hananel, de Kairouan. Avec ce gaon disparut définitivement
Tacadémie de Pumbadlla. Le collège donna bien un successeur à
Haï, il investit à la fois de la dignité de gaon et de celle d'exilarque
Hiskiyya^ arrière- petit-fils de Texilarque David ben Zakkaï. Mais
à la suite de fausses accusations et sur l'ordre de Djelal Addaulah,
ministre tout-puissant d'un khalife sans force et sans autorité,
Hiskiyya fut jeté en prison, dépouillé de ses biens et finalement
mis à mort (1040). Ses deux fils s'enfuirent et, après avoir long-
temps erré, trouvèrent enfin un refuge en Espagne. En leur qualité
de derniers rejetons de la maison royale de David, ils furent traités
avec respect dans ce pays et s'y livrèrent, sous le nom A'Iin
Daudi, au culte des Muses. Ainsi finit le gaonat de Pumbadita.
Le rôle de la Babylonie, si brillant dans l'histoire juive, était ter-
miné, et pendant quelque temps cette contrée n'exerça plus
aucune action sur le judaïsme.
L'Andalousie juive recueillit l'héritage de la Judée, de la Baby-
lonie et du nord de l'Afrique, et l'augmenta encore, au grand
avantage des générations suivantes. Déjà la civilisation arabe,,
42 HISTOIRE DES JUIFS.
veoue d*Oriènt, avait dépassé sod point culminant en Espagne et
commençait à décliner avec le morcellement du khalifat des Om-
mayyades, quand la civilisation juive jetait ses premières lueurs
et marchait rapidement vers son apogée. Dans un seul demi-siècle,
on vit surgir nombre de personnalités remarquables, dont une
seule aurait sufQ pour illustrer une époque : c'étaient les princes
Samuel et Joseph Naguid, le poète et philosophe Ibn Gabîrol,
fexégète Ibn Djanah, sans compter les savants de moindre enver-
gure. Cette première période Tobhinique^ ainsi appelée à cause
de rindépendance acquise par les écoles talmudiques et les rab-
bins d'Europe à la suite de la ruine du gaonat, est une période
classique. Par ses travaux originaux et ses importantes recherches
scientifiques exécutées dans toute les directions, elle éclipsa tota-
lement les époques précédentes. La science grammaticale de
rhébreu arriva à sa pleine maturité, la poésie néo-hébraïque
atteignit sa plus puissante expression. La philosophie, consi-
dérée jusqu'alors parmi les Juifs comme Thumble servante de la
théologie, conquit son indépendance et s'éleva aux plus hautes
conceptions. L'enseignement talmudique lui-même se créa une
méthodologie en réunissant les détails disséminés et isolés pour
établir des règles fixes. Dans le mouvement intellectuel de ce
temps, les Juifs occupaient sans conteste le premier rang.
 ce moment, la vie intellectuelle et religieuse des Juifs était
tellement intense en Andalousie que cette contrée devint le centre
du judaïsme et apparaissait aux communautés du dehors sous
l'aspect d'un État juif. Aussi les enfants fugitifs du prince juif des
Khazars et les deux fils du dernier exilarque vinrent-ils y chercher
un refuge. A la tête du judaïsme andalous se trouvait alors une
personnalité aussi distinguée par ses vertus et sa sagesse que par
sa haute position politique : Samuel ibn Nagrela ou Nagdela.
Réunissant dans sa personne les qualités des trois grands hommes
qui fondèrent la gloire de l'Espagne juive, il était généreux et
ami de la science comme Hasdaï, savait le Talmud comme Hanok, ^
était poète et grammaiûen comme Dounasch ben Labrat.
Né en 993 à Cordoue, où son père Joseph était venu s'établir de
Morida, il fréquenta l'école talmudique de Hanok et fut initié aux
Biiesses et aux difficultés de l'hébreu par Juda Hayyoudj. D'autres^
\
SAMUEL IBN NAGRELA. 43
maîtres, qu'il n'était pas difficile de trouver alors à Cordoue, lui
enseignèreot les sciences profanes et surtout Tarabe. Par suite de
la guerre civile que le chef berbère Soleïman, en lutte avec les
Arabes et la garde du corps slavonne des khalifes, avait allumée
à Cordoue, Samuel, comme beaucoup d'autres Juifs, fut obligé, à
rage de vingt ans, de partir de cette ville (1013). Les fuyards se
rendirent à Grenade, Tolède et même jusqu'à Saragosse. Samuel
ibn Nagrela s'établit à Malaga. Il y ouvrit une boutique, mais con-
tinua de s'occuper de ses études talmudiques et linguistiques.
Outre l'hébreu, l'arabe et le chaldéen, il savait encore quatre
autres langues, notamment le latin, le castillan et le berbère.
Contrairement à l'habitude de ses coreligionnaires, qui, pour la
plupart, écrivaient l'arabe en caractères hébreux, il était très
habile dans la calligraphie arabe. Ce fut à son talent de calli-
graphe autant qu'à ses connaissances linguistiques qu'Ibn Nagrela
dut sa haute position.
Affaibli par les guerres civiles et l'ambition des gouverneurs ou
émirs, le grand empire hispano-musulman, créé par les khalifes
ommoyyades, se morcela, après la chute de cette dynastie, en une
quantité de petits États. En 1020, une tribu de Berbères, les SiU"
hadja^ sous la direction de leur chef Maksen, fondèrent dans l'Es-
pagne méridionale un petit royaume indépendant, avec Grenade
pour capitale; Malaga faisait également partie de ce royaume. A
Malaga, le palais d'Aboulkassim ibn Alarif, vizir de Habous, le
deuxième roi de Grenade, se trouvait à côté de la boutique de
Samuel. Une esclave du vizir, qui avait toute la conflance de son
maître et était chargée de lui adresser certains rapports, se les
faisait rédiger par le petit boutiquier juif. Frappé de l'élégance du
style et de la beauté de l'écriture, le vizir voulut connaître le
rédacteur de ces rapports. Il fit mander Samuel au palais et le
nomma son secrétaire intime (vers 1025). Il s'aperçut bientôt que
Samuel avait des idées justes et des vues profondes sur les ques-
tions politiques, et il prit l'habitude de le consulter pour toute
affaire grave.
A la mort du vizir, le roi Habous, éclairé par son ministre mou-
rant sur le mérite de Samuel, le nomma son conseiller. Les Ber-^
bères avaient moins de préjugés contre les Juifs que lés Arabes
44 HISTOIRE DES JUIFS.
musulmans. Aussi Habous n'hésita -t-il pas à élever Samuel à la
dignité de ministre d*État (katib) et à lui confier la direction des
affaires diplomatiques et militaires (1027). A partir de ce moment,
Samuel quitta sa boutique pour le palais de son souverain. Le
disciple du talmudiste Hanok eut ainsi une grande influence sur la
politique de TEspagne, car les souverains musulmans régnaient
mais ne gouvernaient pas; ils étaient capricieux, despotiques, mais
le grand vizir seul dirigeait TÉtat. Par contre, sa responsabilité
était lourde ; il y allait souvent de sa tête.
Habous n*eut qu*à se féliciter de son choix. Grâce à Tintelligence
et à l'activité de son ministre juif, son État était devenu prospère.
Du reste, Samuel savait plaire à son roi et occuper son esprit
versatile; il écrivit à sa louange un poème en sept langues. Or
Habous^ comme tous les princes musulmans, était très flatté d'être
loué en beaux vers. Samuel ne sut pas moins se faire aimer de la
population musulmane que de son souverain. Esprit net et cir-
conspect, il avait des manières affables et parvenait souvent à
triompher des difficultés par sa grande patience. Habile, prudent,
toujours maître de lui-même, il parlait peu mais réfléchissait beau-
coup. Sa sagesse et sa piété le préservèrent de Torgueil, ce défaut
si commun et si détesté chez les parvenus. Pendant près de trente
ans, il sut se maintenir comme ministre principal du royaume de
Grenade.
L*anecdote suivante nous montre la mansuétude remarquable de
Samuel. Dans le voisinage du palais de Habous, un musulman
tenait une boutique d'épiceries. Toutes les fois qu'il voyait sortir
le roi, accompagné de Samuel, il accablait le ministre juif d'impré'
cations et d'invectives. Irrité de tant d'insolence, Habous ordonna
à Samuel d'arrêter ce fanatique et de lui faire arracher la langue.
Le vizir usa d'un moyen moins violent pour réduire son ennemi
au silence, il lui remit une forte somme d'argent. Touché de tant
de générosité, le marchand combla Samuel de bénédictions. Un
jour que Habous aperçut de nouveau le marchand, il fit des
reproches à son ministre de ce qu'il n'avait pas exécuté son ordre :
« J'ai suivi votre prescription, lui répondit Samuel, j'ai arraché à
•cet homme sa méchante langue et l'ai remplacée par une bonne.»
Ce ne fut pas là le seul ennemi de Samuel. Bien des musulmans
HOSTILITES CONTRE SAMUEL IBN NAGRELA. 45
fanatiques voyaient dans la situation élevée du ministre juif un
outrage pour leur religion, ils ne pouvaient admettre qu*un mé-
créant gouvernâtlesvraiscroyants. Mais la fortune favorisait Samuel
et il sortait des épreuves plus puissant que jamais. Ainsi, après la
mort de Habous (1037), deux partis se formèrent à Grenade. La plu-
part des grandes familles berbères, ainsi qu'un certain nombre de
Juifs influents, tels que Joseph ibn Migasch, Isaac ben Léon et
Néhémia Eskafa, se déclarèrent en faveur de Balkin, le fils cadet
de Habous. Un groupe moins important, auquel appartenait Samuel,
se rangea du côté du fils aine Badis. Avant d'essayer même de
lutter, Balkin se retira devant son frère. Badis monta sur le trône
(octobre 1037). Samuel, confirmé dans sa dignité, devint en réalité
le véritable roi de Grenade, car Badis, adonné aux plaisirs, se
déchargeait complètement sur son ministre des soucis du gouver-
nement.
Les partisans de Balkin, et parmi eux les trois Juifs nommés plus
haut, quittèrent Grenade pour se retirer à Séville. Le prince
Mohammed Algafer, ennemi du roi de Grenade, leur fit un excel-
lent accueil et éleva même un des trois réfugiés juifs, Joseph ibn
Migasch I®% à de très hautes fonctions.
La situation brillante de Samuel à la cour de Grenade lui suscita
des ennemis, même au dehors. Dans le petit royaume d'Almeria,
formé, comme TÉtat de Grenade, d'un lambeau du vaste empire
hispano-musulman, régnait alors le Slavon Zohaïr. Son ministre
Ibn Abbas, d origine arabe et descendant des premiers compagnons
ûe lutte de Mahomet, souffrait dans son orgueil qu*un Juif fût
investi de la même dignité que lui. H excita la population musul-
mane de Grenade contre Samuel et demanda à Badis de destituer
et peut-être même de faire exécuter son ministre. Sur le refus de
Badis, Zohaïr et Ibn Abbas lui déclarèrent la guerre. Mal leur en
prit. Conseillé par Samuel, Badis s'établit avec ses soldats dans
une position très forte, d'où il attaqua et parvint à défaire l'armée
d'Almeria. Zohaïr fut tué et Ibn Abbas fait prisonnier (3 août 1038).
Quelques semaines après, Ibn Abbas fut exécuté (23 ou 24 septembre).
Dans sa profonde piété, Samuel attribua l'heureuse issue de cette
lutte à une intervention spéciale de la Providence; il composa sur
«es événements un poème qu'il adressa à ses amis et admirateurs
46 HISTOIRE DES JUIFS.
de TEspagne et des autres pays, et il exprima le désir qu'on célé-
brât comme un nouveau Pourîm la date où lui et ses coreligionnaires
de Grenade avaient été sauvés de l'opprobre et de la mort. Voici
quelques vers de ce poème :
Annoncez la nouvelle en Afrique et en Egypte,
Copamuniquez-la aux enfants de la Terre Sainte,
Faites-la connaître aux anciens de Pumbadita,
Transmettez-la aux docteurs de Sora,
Inscrivez-la dans des annales
Pour en perpétuer le souvenir dans l'éternité.
Le premier représentant de la période raibinique remporta cet
éclatant triomphe dans la même année où mourut Haï, le dernier
représentant du gaonat en Babylonie.
La défaite d'Ibn Abbas rendit inofTensif un autre ennemi de
Samuel. Ibn Abi Moussa Bakkana, vizir à Malaga, avait complolé
avec Ibn Abbas la perte du ministre juif. Quand Ibn Abbas fut mort,
ibn Abi Moussa resta sans appui et se trouva, par conséquent,
dans l'impossibilité de nuire à Samuel.
On sait par un historien du temps que, s'élevant au-dessus des
scrupules religieux de son époque, Samuel ou, comme l'appelaient
les Arabes, Ismaël ibn Nagrela employait dans les pièces admi-
nistratives les formules consacrées par les usages musulmans.
Ainsi ses ordonnances commençaient par ces mots : Hamdou liU
lahi (Gloire à Dieu!). Mentionnait-il le nom de Mahomet, il ajou-
tait : Que Dieu prie pour lui et le bénisse. Il exhortait ceux aux-
quels il adressait ses mandements à conformer leur vie aux
prescriptions de l'islam. Bref, il observait dans les pièces officielles
les coutumes en vigueur chez les musulmans.
Il parait sûr que Habous et plus tard Badis conférèrent à Samuel
un certain pouvoir sur les communautés juives de Grenade. C'est
ainsi que s'explique le titre de Naguid (prince) dont il est qua-
lifié par ses coreligionnaires. En même temps que ministre d'État
il était rabbin, et il remplissait toutes les fonctions que compor-
tait cette dignité, enseignant le Talmud et rendant des décisions
sur des questions religieuses. Son premier ouvrage fut une métho-
dologie du Talmud, qu'il fit précéder d'une introduction énumé-
ŒUVRES DE SAMUEL IBN NAGRELA. 47
rant là suite des représentants autorisés du judaïsme, depuis les
membres de la Grande Synagogue et les Tannaïm jusqu'aux gaouim
et ses maîtres Moïse et Hanok. Il composa également un commen-
taire sur le Talmud,oii il élucide de nombreux points de casuistique.
Habile versificateur, il écrivit des prières pleines d*onction et de
ferveur sur le modèle des Psaumes, des maximes et des paraboles
sur le modèle des Proverbes, et enfin un traité de philosophie pra-
tique à Timitation de TEcclésiaste; 11 intitula ces divers recueils
Ben Tehilim (Fils du Psautier), Ben Mischlè (Fils des Proverbes)
eXBenKoMlét (Fils de TEcclésiaste). Il écrivit aussi des épigrammes
et des panégyriques, mais ces compositions poétiques, remplies
d'excellentes idées, manquent d'élégance, de grâce, de chaleur et
de clarté. De là le proverbe : « Froid comme la neige du mont Her-
mon ou les poésies du lévite Samuel. »
Sous rinspiration d'une profonde piété et de nobles et généreux
sentiments, Samuel devint le bienfaiteur de ses coreligionnaires,
il soutenait et encourageait la science avec libéralité. Ses relations
avec les savants s'étendaient jusqu'en Irak, en Syrie, en Egypte
et en Afrique, 11 faisait des largesses au gaon Haï et à Nlsslm de
Kairouan, distribuait des livres aux étudiants pauvres, se faisait,
en un mot, le génie tutélaire des Juifs les plus éloignés. Quand Ibn
Gabirol fut frappé par le malheur, 11 lui prodigua les plus affec-
tueuses consolations. Grâce à sa généreuse protection, les Juifs de
Grenade pouvaient remplir des fonctions publiques, servir dans
l'armée et jouissaient d'une entière liberté. Après des temps tristes
et sombres, c'était une joyeuse éclalrcie. Du reste, la tribu des
Berbères, maîtresse du pays, éprouvait plus de sympathie pour les
Juifs que pour la population purement arabe, qui supportait avec
impatience la domination des Slnhagites et dont les regards
étaient sans cesse tournés vers le prince de Sévllle, qui était de
son sang et de sa race.
Talmudiste, homme d'Etat, poète, Ibn Nagrela s'occupait égale-
ment de linguistique, mais il ne brillait pas dans cette science.
Aveuglé par son admiration pour Hayyoudj, il n'admettait pas qu'on
pût être d'un autre avis que son maître sur un point quelconque
de la grammaire hébraïque. Il composa lui-même sur la grammaire
vingt-quatre écrits, dont un seul, le Livre de la Richesse^ mérite
48 HISTOIRE DES JUIFS.
d*être mentionne; les autres étaient des articles de polémique
dirigés contre le célèbre grammairien Ibn Djanah. Ce dernier,
Testé inconnu et méconnu pendant longtemps, est une des gloires
du judaïsme espagnol, il mérite d'occuper une des places d*honneur
dans Thistoire de la littérature juive.
lona Mérinos, appelé en arabe Aiou-l-Walid Merwan ibn
Djanah (né vers 995 et mort vers 1050), naquit, comme Samuel
ibn Nagrela, à Cordoue. Dans sa jeunesse, il étudia la médecine
dans récole créée parle khalife Alhakem. Vivant à une époque où
la langue sacrée excitait parmi les Juifs un vif enthousiasme, il
commença par écrire des poésies. Mais bientôt il renonça à la
versification pour s'occuper exclusivement de Tétude de Thébreu;
il atteignit dans cette science une grande supériorité. Aujourd'hui
encore, ses travaux peuvent être consultés avec fruit pour Tétude
de la langue hébraïque et de la Bible.
Obligé, comme tant d'autres de ses coreligionnaires, de quitter
Cordoue à la suite des ravages du Berbère Soleïman (1013), il alla
s'établir à Saragosse. Là régnait encore ce préjugé que l'exégèse
biblique et les recherches grammaticales étaient dangereuses pour
le judaïsme rabbinique. Il est vrai que dans le nord de l'Espagne
il existait un certain nombre de communautés caraïtes. Or, on sait
que le caraïsme avait toujours montré une prédilection marquée
pour ce genre d'études ; ce qui explique l'aversion des Juifs rabba-
nites pour ces recherches. Néanmoins Ibn Djanah ne sq laissa pas
détourner de ses études favorites; il poursuivit avec ardeur ses
investigations sur la langue hébraïque et le sens vrai du texte
biblique. En même temps, il exerçait la médecine; il composa même
quelques traités sur l'art de guérir. Mais son but principal était
l'explication rationnelle de la Bible. Ses travaux grammaticaux
n'étaient pour lui qu'un moyen qui devait l'aider à mieux com-
prendre l'Écriture Sainte.
En sentant approcher la vieillesse, qu'il nommait, avec Platon,
a la mère de l'oubli », Ibn Djanah se hâta d'achever son œuvre
capitale et la nomma « La Critique ». Il y établit certaines règles
grammaticales, qui étaient trop profondes ou paraissaient trop
téméraires pour être comprises ou adoptées par tous. C'est Ibn
Djanah qui créa la syntaxe hébraïque. 11 émit surtout, dans cet
IBN DJANAH. 49
nuvrage, des aperçus ingénieux et lumineux sur le texte biblique.
Des hauteurs sereines où il s*était placé, il scrutait ce texte avec
une impartialité et une pénétration remarquables. Malgré tous
leurs efforts pour déterminer exactement le sens de chaque mot
de la Bible, les caraïtes, presque à leur insu, étaient influencés
4ans leurs explications par la haine de la tradition. Saadia lui-
même ne cherchait souvent dans la Bible que la justiflcation et la
•confirmation de ses théories philosophiques. Ibn Djanah, le pre*
mier, érigea Texégèse biblique en une science indépendante,
^yant en elle-même sa raison d*ètre. Aux anciennes interpréta-
tions, qui faisaient quelquefois parler à Dieu et aux prophètes un
langage enfantin, il opposa des explications claires et simples,
<l\ii jetaient une vive lumière sur la pensée des auteurs sacrés.
Cest ainsi qu'il rendit compréhensibles plus de deux cents pas-
sages difficiles, en partant de ce point de vue qu'au lieu de Tex-
pression juste, qu*il indiquait, les écrivains sacrés avaient employé
un terme impropre. Sa croyance au caractère divin de la Bible
était absolue, mais il estimait qu*en s*adressant à des hommes,
•elle avait dû se servir du langage des hommes et était soumise,
par conséquent, aux règles et aux défauts habituels de la rhéto-
rique. Il n'était donc pas nécessaire, selon lui, pour expliquer les
incorrections et les obscurités qui se rencontrent dans la Bible,
d'admettre que, par ignorance, les copistes ou les inventeurs des
points-voyelles aient modifié ou corrompu des mots ou des formes
•du texte primitif.
La <c Critique » d'Ibn Djanah est écrite en arabe. Cet ouvrage
•qui, après le traité philosophico-religieux de Saadia, est la pro-
duction la plus importante de la littérature juive du moyen âge
jusqu'au xi® siècle, témoigne non seulement du savoir de Tau-
ieur, mais aussi de sa haute valeur morale et religieuse. Ibn
Djanah déclare, en effet, dans son introduction, qu'il n'a publié
son livre ni par ambition ni par vanité, mais pour rendre plus
facile la lecture de TÉcriture Sainte et pour éveiller ainsi la
piété dans le cœur de ses frères. Convaincu d'être utile, par son
livre; à la religion, il persista dans son entreprise sans se laisser
arrêter ni détourner de sa voie par l'accusation d'hérésie et les
autres attaques que dirigèrent contre lui ses violents et nombreux
IV. 4
m HISTOIRE DES JUIFS.
adversaires. Il n^exprima nulle anîmosité contre ses ennemis, il
île les mentionne même pas par leurs noms dans ses ouvrages, et
si on ne le savait pas d'autre part, la postérité aurait ignoré à
tout jamais les polémiques et les persécutions qu'il eut à subir
de. la part du ministre Samuel ibn Nagrela.
Quoiqu'il parût familiarisé avec les questions philosophiques et
eût écrit un ouvrage sur la Logique, Ihn Djanah était ennemi des
spéculations métaphysiques sur les rapports de Dieu avec le
monde et sur les causes premières, spéculations qui préoccu-
paient vivement plusieurs de ses contemporains et compatriotes
juifs, particulièrement Ibn Gabirol. A son avis, de telles recher-
ches ne pouvaient conduire qu'au doute et à l'athéisme. Penseur
calme et réfléchi, son esprit était fermé à toute idée excentrique
ou fantaisiste, et aussi à toute inspiration poétique. Il formait
ainsi un contraste frappant avec Ibn Gabirol, le troisième person-
nage du triumvirat, qui occupa une place si glorieuse dans l'his-
toire juive de cette époque.
Salomon ben Juda ibn Gabirol, en arabe Abou Ayoub Soleï-
man ibn Yahya (né en 1021 et mort en 1070), est une des per-
sonnalités les plus remarquables de l'Espagne juive. A la fois
poète gracieux et profond penseur, « il s'éleva au-dessus des
intérêts matériels et des préoccupations terrestres pour s'attacher
aux questions supérieures de l'existence ». Dans ses ouvrages,
Ibn Gabirol nous montre souvent à nu son esprit, si puissant dans
son originalité, et son cœur généreux ; mais on sait peu de choses
sur sa vie et sa famille. Son père Juda, qui habitait Cordoue,
parait avoir émigré de cette ville, à la suite de troubles, en
même temps que Samuel ibn Nagrela, pour se rendre à Malaga.
C'est dans cette dernière ville que naquit et fut élevé cet homme
remarquable, qui brilla d'un si radieux éclat par son génie
poétique et sa raison pénétrante, et qu'on peut surnommer le
Plotin juif.
D'après quelques-uns de ses vers, où il déplore avec des accents
plaintifs et touchants d'être resté de bonne heure sans appui,
sans frère ni ami, Ibn Gabirol paraît avoir perdu, fort jeune
encore, ses parents. Son caractère, très impressionnable, se res-
sentit de cet isolement. N'ayant jamais connu les joies de l'en-?
SALOMON IBN GABIROL. 51
fanée ni peut-être le doux sourire de sa mère, il devint sombré et
mélancolique. Comme il le dit lui-même :
Dans ma poitrine de jeune homme bat un cœur déjà vieux,
Mon corps marche sur terre et mon esprit plane dans les cieux.
D*une susceptibilité presque maladive, il se replia de plus en
plus sur lui-même, s*isolant avec les inspirations de son imagina-
tion et les méditations de son esprit. La poésie et la foi, éclairée
par la philosophie, furent les deux anges qui le couvrirent de
leur égide et le préservèrent du désespoir. Néanmoins, son cœur
resta fermé à la joie, et ses chants sont empreints de tristesse.
A rage de seize ans, il écrivit une poésie dont les vers suivants
montrent la sombre mélancolie :
Devant le rire mon cœur s'attriste.
La vie me paraît si sombre I
ami, un adolescent de seize ans devrait-ii se lamenter^
Au lieu de se réjouir de sa jeunesse comme le lis sous la rosée?
On sent, dans ses poésies, qu'il trouve sans nul effort l'expres-
sion et la rime, l'image ^t l'idée. Son imagination féconde est
contenue dans de justes limites par un jugement droit, qui sait le
préserver de toute exagération. Sous l'inspiration ardente du
jeune poète, la vieille langue hébraïque se rsgeunit et sait expri-
mer éloquemment ses pensées et ses sentiments; il la manie
comme une langue maternelle, l'assouplit et lui donne un poli,
une élégance et une harmonie remarquables. Pour la première
fois, la Muse, qui n'avait été représentée sous une forme quel-
conque ni dans la Bible, ni dans la poésie néo-hébraïque, fut per-
sonniQée par Ibn Gabirol, qui la dépeignit sous les traits d'une
colombe aux ailes d'or et à la voix mélodieuse. Appelé à bon droit
le maître de la poésie et de l'éloquence, Ibn Gabirol attira bientôt
sur lui les regards de ses contemporains.
Dans son isolement et sa situation précaire, Ibn Gabirol trouva
un protecteur et un ami dont il a perpétué le souvenir dans ses
poésies. C'était Yekoutiel ibn Hassan ou AUHassan, qui, à Sara-
gosse, auprès du roi Yahya ibn Mondhir, occupait une situation
52 HISTOIRE DES JUIFS.
analogue à celle de Samuel ibn Nagrela à Grenade. Yekoutiel avait
une très grande influence à la cour, ses conseils étaient écoutés
avec faveur. A Texemple d'autres coreligionnaires haut places,
il s intéressait aux savants et aux poètes juifs. Il se montrait parti-
culièrement bienveillant pour Ibn Gabirol, calmant sa susceptibi-
lité farouche et adoucissant par d'affectueuses remontrances sa
morne tristesse. Dans sa profonde reconnaissance pour cette sol-
licitude vigilante, le poète emprunta à la nature ses plus écla-
tantes couleurs et à la Bible ses plus magnifiques images pour
chanter les vertus de son bienfaiteur. Mais qui voudrait reprocher
à un jeune poète de dix-sept ans, jusque-là délaissé et abandonné
à ses chagrins, les exagérations de sa palette?
Enhardi par les encouragements de Yekoutiel, Ibn Gabirol sortit
peu à peu de lui-même, de ses sombres pensées, son cœur s'ou-
vrit aux douceurs de Tamltié, son âme s'éprit des beautés de la
nature. Il se mit alors à chanter son protecteur, ses amis, la
sagesse, la nature. Mais on aurait dit qu'une fatalité implacable le
poursuivait de ses coups. Il fut douloureusement réveillé de son
heureuse quiétude par la mort de Yekoutiel, qui périt, selon toute
apparence, dans la révolution de palais qui amena la chute de
son maître et Tavènement au trône d'Abdallah ibn Hakam, cousin
et meurtrier de l'ancien roi (1039). La fin tragique de Yekoutiel
affligea profondément les Juifs du nord de l'Espagne et causa à
Ibn Gabirol un violent désespoir. Le poète célébra la mort de son
ami dans une élégie d'une pénétrante émotion « Yekoutiel, s'écrie-
t-il au commencement de ce poème, a cessé de vivre ! Les cieux
peuvent-ils donc également disparaître? »
A la suite de cette catastrophe, Ibn Gabirol s'enfonça de nou-
veau dans son isolement et sa mélancolie. Son excessive sensi-
bilité augmentait encore ses tourments, il ne voyait partout que
haine, envie et trahison. Ses productions poétiques de ce temps
portent le cachet de la plus noire tristesse. Mais la douleur eut
pour lui cet heureux résultat de retremper son énergie et d'affer-
mir son âme; c'est vers cette époque qu'il publia ses meilleures
œuvres. Sa facilité était telle qu'à l'âge de dix-neuf ans (1040), il
écrivit une grammaire hébraïque complète en quatre cents vers
monorimes, compliqués d'acrostiches. Dans l'introduction de cet
ÉTHIQUE DUBN GABIROL. 53
ouvrage, Ibn Gabirol exalte les grâces de la langue hébraïque,
a que les anges emploient journellement pour chanter les louanges
du Créateur, qui a servi à Dieu sur le Sinaï, aux prophètes et
aux psalmistes », et il fustige de sa verve sarcastique TindifTé-
rence de la « communauté aveugle » de Saragosse pour Thé-
breu. Les uns, dit-il, parlent Tiduméen (le roman) et les autres
la langue de Kèdar (Parabe). Ibn Gabirol écrivit cette grammaire
à Saragosse.
C'est aussi dans cette ville qu'Ibn Gabirol composa (en 1045) un
traité de morale. Cet ouvrage n'a pas la même valeur philoso-
phique que ses écrits postérieurs, mais il offre un vif intérêt, à
cause de Tesprit qui y règne et de la grande érudition que Tau-
teur, encore très jeune, y déploie. À côté de citations de la Bible
et de sentences talmudiques, on y trouve des maximes du « divin
Socrate », de son disciple Platon, d'Àristote, de philosophes arabes
et surtout d'un moraliste juif nommé AlkotUi. Cet écrit, intitulé
a Du Perfectionnement des facultés de Tâme », expose un système
original sur le tempérament, les passions et les instincts de
rhomme. Il contient aussi des allusions mordantes à certains juifs
de Saragosse. Ces traits étaient sans doute peu déguisés, car Ibn
Gabirol ajoute : « Il est inutile que je cite les noms, on reconnaîtra
facilement les personnages. y> Il attaque surtout les orgueilleux,
toujours disposés à humilier les autres et à vanter leur propre
mérite, les hypocrites, qui parlent sans cesse d'amitié et de
dévouement et dont le cœur déborde d'envie et de haine. Dans
la préface, l'auteur ne se dissimule pas que ses railleries lui
créeront de nombreux ennemis, mais la crainte du danger ne
l'empêchait pas d'accomplir ce qu'il considérait être son devoir.
« Qu'ils me haïssent, dit-il, je ne m'abstiendrai pas de faire le
bien. »
Peu de temps après, ses prévisions se réalisèrent; il fut expulsé
de Saragosse (après 1045). En partant, Ibn Gabirol proféra des
plaintes amères contre Saragosse, qu'il comparait à Gomorrhe.
En même temps, devant l'avenir douloureux dont il se sentait me-
nacé, il faisait entendre en vers pathétiques de déchirants cris de
détresse. Dans son désespoir, il voulait quitter l'Espagne et aller
visiter l'Egypte, la Palestine et la Babylonie. Pour se donner du
54 HISTOIRE DES JUIFS.
courage, il rappelait les nombreuses migrations des patriarches,
et il fit ses adieux à TEspagne dans cette apostrophe véhémente :
Malédiction sur toi, pays de mes ennemis !
Mon sort ne sera plus jamais mêlé à ta destinée.
Je ne m'intéresse plus ni à ta prospérité ni è^ tes peines.
Cependant, il n'exécuta pas son projet. Il erra çà et là en
Espagne, déplorant, dans de plaintives élégies, les trahisons de la
destinée et Tinconstance de ses amis, et gémissant sur ses mal-
heurs, réels ou imaginaires. A la fin, il semble avoir trouvé un
refuge auprès du bienfaiteur des Juifs d'Espagne, le prince
Samuel ibn Nagrela, et, sous la protection de cet homme d*État,
il s'adonna avec une nouvelle ardeur à ses spéculations philo-
sophiques.
On a vu plus haut que, jeune encore, Ibn Gabirol avait déjà
examiné les problèmes les plus élevés qui préoccupent la raison
humaine. Quand il eut retrouvé sa liberté d'esprit, il reprit
l'étude de ces questions difficiles. Le devoir, la substance et Tori-
gine de l'âme, la vie future. Dieu et son essence, la création, tels
étaient les sujets habituels de ses méditations. Il les traita en
partie dans un poème écrit sous forme de prière et appelé Kéler
Mal tout j qui est d'une élévation de pensée et d'une vigueur
d'expression incomparables. Sans doute, les idées d'Ibn Gabirol
ne sont pas nouvelles, elles ont déjà été exprimées longtemps
avant lui. Mais il eut le mérite de coordonner des idées éparses et
de les réunir en un tout systématique, qu'il exposa dans un ou-
vrage écrit en hébreu et intitulé Mequor Hayyim, Forts VUa
Source de la Vie ». La philosophie, chassée autrefois d'Athènes
par un empereur romain et, depuis, dédaignée ou du moins restée
inconnue en Europe, avait dû chercher un refuge en Asie. Ce fut
Ibn Gabirol, le penseur juif, qui le premier la transporta de nou-
veau en Europe; il lui éleva un autel en Espagne.
A la fois poète et philosophe comme Platon, Ibn Gabirol, à
l'exemple de son illustre devancier, exposa ses idées dans des
dialogues. Il développa son système dans un entretien animé entre
un maître et son élève, et il évita ainsi la sécheresse et Taridité
inhérentes à l'examen de questions métaphysiques.
BAHYA BEN JOSEPH. 55
Dans les ouvrages philosophiques d'Ibn Gabirol, rien n*est par-
ticulièrement juif, rien ne révèle les croyances de l'auteur. Aussi
ses travaux eurent-ils peu de retentissement et, par conséquent,
peu d'influence chez les Juifs. Par contre, ils excitèrent un vif
intérêt parmi les Arabes et les scolastiques chrétiens. Une année
après son apparition, la « Source de la Vie » fut traduite en latin
par un prêtre chrétien et un juif baptisé. Parmi les maîtres de la
scolastique chrétienne, les uns adoptèrent ses idées, les autres
les combattirent, tous en tinrent compte. La Cabbale même lui
emprunta plus tard certaines conceptions. Ibn Gabirol est connu
<îhez les chrétiens sous le nom A'Avicebrol ou Avicebron.
Un autre philosophe juif de cette époque, Bahya (Behaya) ben
Joseph ibn Pakouda (Bakouda), suivit une autre voie qu'Ibn Ga-
birol. D'une foi ardente et d'une moralité austère, Bahya était une
de ces personnalités à l'âme énergique, aux mœurs graves et
pures, qui opéreraient facilement une révolution religieuse s'ils y
étaient aidés par les circonstances. Il fonda une morale théologique
du judaïsme d'une grande originalité et l'exposa en arabe dans un
ouvrage qu'il appela « Guide pour les devoirs des cœurs ». Dans ce
livre animé d'un souffle de profonde piété, l'auteur enseigne que
dans la pratique de la religion, la pensée intime, le sentiment, im-
porte seul, parce que seul il conduit à une vie véritablement sainte
6t pénétrée de la crainte de Dieu. Exégèse biblique, grammaire,
poésie, philosophie spéculative, toutes ces sciences, toutes ces
recherches qui préoccupaient alors les esprits au plus haut point,
n'étaient pour Bahya que des objets secondaires, à peine dignes
d'une attention sérieuse; même l'étude du Talmud ne présentait
a ses yeux qu'une importance médiocre. Il voulait que le judaïsme
eût surtout sa place dans les cœurs, et pour lui les obligations
imposées par la conscience étaient bien supérieures aux pratiques
prescrites par la Loi. A l'exemple des docteurs pagano-chrctiens
des premiers siècles, il divisait le judaïsme en deux parties : les
lois religioso-morales et les lois cérémonielles. Ces dernières lui
paraissaient naturellement d'un caractère moins élevé que les
obligations purement morales.
Entraîné par ses aspirations vers Dieu et par son amour de la
religion, telle qu'il l'entendait, Bahya arriva à considérer l'ascé-
56 HISTOIRE DES JUIFS.
tisme, avec ses mortifications et ses austérités, comme le suprême
degré de la sagesse humaine. À son avis, le judaïsme prescrit la*
sobriété et Tabstinence. Depuis Hénoc jusqu'à Jacob, dit-il, les
patriarches n'eurent pas besoin d'être astreints à la tempérance
par des lois spéciales, parce que chez eux l'esprit triomphait tou-
jours de la chair. Ces lois devinrent seulement nécessaires après
que le peuple Juif, corrompu par son séjour en Egypte et les riches
dépouilles trouvées plus tard dans le pays des Cananéens, se fut
laissé séduire par les jouissances matérielles. De là l'utilité de
Tinstitution du naziréat.
A mesure que le peuple dégénérait, des patticuliers, notam-
ment les prophètes, se sentaient portés à renoncer à toute relation
sociale et à toute occupation pour se retirer dans la solitude et
mener une vie contemplative. Cet exemple ne peut sans doute
pas être suivi par tous, car il faut dans la société des hommes
qui travaillent et agissent. Mais il est nécessaire qu'il y ait une
classe d'hommes contemplatifs, séparés du monde (Peruschim) et
enseignant au reste des humains à modérer leurs appétits et
à vaincre leurs passions.
Comme on voit, Bahya avait des tendances à exalter le mena-
chisme, tendances qui régnaient au moyen âge chez les musul-
mans comme chez les chrétiens. Quoique familiarisé avec la phi-
losophie, il aurait vécu dans la retraite du cloître et l'immobilité
de la contemplation, si le judaïsme rabbanite n'était pas abso-
lument contraire à une telle exagération.
Parmi les figures si originales de la première période raidi^
nique, se trouve un savant dont les idées offraient un danger réel
pour le judaïsme. G éloMAiou- Abraham Isaac ibn Kastar ien
Jasm, connu comme auteur sous le nom de Titshaki et célèbre,
même chez les Arabes, par ses connaissances médicales et philo-
sophiques. Originaire de Tolède (né en 982 et mort en 1057), il
était le médecin de Moudjahid et de son fils AU Ikbal Addaula,
princes de Dénia. Il écrivit une grammaire hébraïque, sous le titre
de «Recueil)), et un autre ouvrage qu'il appela Se fer Titshaki
et où il exposait des idées excessivement hardies sur la Bible.
Ainsi, selon lui, le chapitre de la Genèse qui parle des rois idu-
méens n'est pas de Moïse, mais a été interpolé quelques siècles
JOSEPH IBN NAGRELA. 57
plus tard. Affirmation audacieuse pour l'époque, et qui n'a été
reprise que dans les temps récents.
Samuel ibn Nagrela, Torgueil du judaïsme espagnol, qui, selon
Texpression de son biographe, était ceint de la quadruple cou-
ronne de la science, de la naissance, de la gloire et de la bontés
mourut en 1055, sincèrement regretté et pleuré de ses contem-
porains. Il fut enterré près de la porte d'EIvire, à Grenade, et son
fils lui érigea un magnifique mausolée. Ibn Gabirol composa en
son honneur ce quatrain :
Tu résides dans mon cœur.
Ton nom y est gravé à jamais.
Là, je te cherche et là je te trouve,
Je suis attaché à ton souvenir comme à mon âme.
Abou fftmsseïn Joseph iMNagrela (né en 1031) succéda à son
père dans toutes ses dignités. Il fut nommé vizir par le roi Badis^
et quoiqu'il eût alors à peine vingt ans, la communauté juive lui
conféra le titre de rabbin et de « chef» (naguid). Instruit par des
savants juifs que son père avait fait venir de divers pays, versé
dans la littérature arabe, Joseph montra de bonne heure un&
grande maturité d'esprit. Quand il se maria a dix-huit ans, il ne
choisit pas sa femme parmi les riches et les notables d'Anda-
lousie, il alla la chercher dans une famille pauvre mais vertueuse
et universellement respectée, celle de Nissim, de Kairouan. Pos«
sesseur d'une grande fortune, occupant une brillante position,
jeune et beau, Joseph menait cependant une existence simple,,
qui formait un contraste frappant avec la vie somptueuse de la
noblesse. Il dirigeait avec dévouement et indépendance les affaires
de l'État et, comme son père, il protégeait les poètes et les écri-
vains juifs, était a la tête d'une école et enseignait le Talmud. Sa
générosité s'exerçait également envers les poètes arabes, qui célé-
braient ses louanges. Quand les deux fils du dernier gaon de
Babylonie, qui descendaient d'un exilarque, arrivèrent en Espagne,
le jeune ministre leur fit un excellent accueil et les établit à
Grenade.
En deux points, cependant, Joseph différait de son père : il
n'avait ni sa prudence ni son affabilité. Ainsi il nommait trop
58 HISTOIRE DES JUIFS.
facilement ses coreligionnaires à dès fonctions publiques, et il se
montrait orgueilleux envers ses subordonnés; il eut ainsi souvent
Toccasion d'irriter la population berbère de Grenade. A la suite
de divers incidents, cette colère se changea en une haine violente.
Balkin, rhéritier du trône, qui avait eu des rapports très tendus
avec Joseph, mourut subitement, et Ton crut à un empoisonne-
ment. Le roi Badis fit alors mettre à mort quelques serviteurs et
quelques femmes du prince (1064), mais le peuple accusa Joseph
seul de ce crime. Un autre incident fit perdre à Joseph les faveurs
de son maître. Les Berbères et les Arabes se haïssaient récipro-
quement, et chaque ville qui contenait des représentants des deux
races était divisée en deux camps opposés. Un jour, le roi Badis
apprit qu'à la suite d*un complot ourdi par le roi de Séville et les
Arabes, le gouverneur berbère de Ronda avait été assassiné.
Hanté par la crainte de subir le même sort, il conçut le projet
diabolique de faire exterminer par son armée tous les Arabes de
Grenade, pendant qu'ils seraient réunis le vendredi à la mosquée.
Joseph, informé par le roi de sa résolution, lui en montra les
f&cheuses conséquences et lui fit comprendre que, même en cas
de réussite, il en résulterait pour TÉtat de graves dangers. « Les
Arabes des États voisins, lui dit-il, marcheront tous contre ton
royaume pour venger la mort de leurs frères. Déjà, je vois des
milliers de glaives s'abattre sur ta tète et l'armée ennemie ravager
notre pays. » Rien n'y fit, Badis persista dans son projet. Décidé
à épargner à son maître, même contre sa volonté, un crime et
une grave faute politique, Joseph fit avertir secrètement les no*
tables arabes de ne pas se rendre le vendredi suivant à la mosquée.
Ceux-ci comprirent à demi-mot. Au jour fixé, tout était prêt pour
le massacre, quand les espions de Badis vinrent lui rapporter
qu'il ne se trouvait à la mosquée que des Berbères et des Arabes
de la basse classe. Irrité de voir échouer son complot, Badis s'en
prit à Joseph et lui reprocha d'avoir trahi son secret. Le ministre
eut beau protester de son innocence, il ne parvint pas à convaincre
le roi. Depuis ce moment, Joseph, tout en restant ministre, n'avait
plus la confiance de son souverain.
Rendus perspicaces par la haine, les ennemis de Joseph s'aper-
çurent bien vite que sa situation était devenue moins solide à la
MORT. DE JOSEPH IBN NAGRELA. 59
cour et que le moment était venu de Tattaquer, lui et çea coreli-
gionnaires. Les plus odieuses calomnies étaient répandues contre
lui. Un poète musulman, Abou Ishak al Eiviri, prépara la voie
aux violences populaires en publiant contre les Juifs un poème
passionné dont voici un passage :
Dis aux Sinhagites, aux puissants, aux lions du désert : Votre sou-
verain a péché, il a conféré des honneurs aux mécréants, il a nommé
un Juif son ministre au lieu d^élever un croyant à cette dignité. Aussi
les Juifs conçoivent-ils les plus folles espérances, ils se conduisent en
maîtres et traitent les musulmans avec orgueil. A mon arrivée à Gre-
nade, j*ai remarqué que les Juifs sont tout- puissants et qu'ils se par-
tagent entre eux la capitale et les provinces. Partout règne un de ces
maudits.
Ces vers haineux étaient bientôt dans la bouche de tous les
musulmans de Grenade. La mort de Joseph était résolue, on n'atten-
dait qu*un prétexte pour attenter à sa vie.
Ce prétexte fut fourni par Tincursion des soldats d'un souverain
voisin, Almotassem, prince d'AImeria, qui venaient envahir Grenade.
On répandit aussitôt le bruit que Joseph était vendu à Almotassem
et qu'il avait promis à ce monarque de lui livrer le pays. Des
Berbères, suivis de la plus vile populace, se précipitent un samedi
soir vers le palais de Joseph, en forcent l'entrée, tuent le ministre
Juif et mettent le cadavre en croix hors de la porte de Grenade.
C'est ainsi que mourut l'infortuné ministre, à Tâge de trente-cinq
ans (9 Tebet=30 décembre 1066). Ce premier crime surexcita la
fureur de la populace, qui résolut d'exterminer tous les Juifs de
Grenade. Plus de quinze cents familles trouvèrent ainsi la mort, et
leurs maisons furent détruites. Parmi les quelques Juifs qui purent
échapper au massacre et se réfugier a Lucéna, se trouvaient la
femme et le fils de Joseph. La bibliothèque de ce dernier fut en
partie détruite, en partie vendue. La mort des martyrs de Gre-
nade et du ministre juif produisit dans toute TËspagne juive
une profonde et douloureuse impression. Même un poète arabe,
Ibn Alfara, consacra une élégie à la malheureuse fin de Joseph.
Dénoncé à la cour d'Almeria, où il vivait, pour les regrets qu'il
avait exprimés sur la mort de Joseph, il fut hautement approuvé
60 HISTOIRE DES JUIFS.
par le roi « d'avoir eu la noblesse de pleurer un Juif mort, à une
époque où tant de musulmans dénigrent leurs coreligionnaires
vivants ».
Les troubles de Grenade étaient le premier mouvement dirigé
contre les Juifs, depuis que les musulmans dominaient en Espagne.
Cette persécution semble avoir duré un certain temps, car les Juifs
de tout le royaume furent contraints de vendre leurs immeubles et
de s'expatrier. Heureusement, les souverains des divers royaumes
de l'Espagne étaient jaloux les uns des autres, et quand les Juifs
étaient persécutés par un de ces princes, ils recevaient un accueil
bienveillant de l'autre. C'est ainsi que Joseph ibn Migasch !•',
expulsé de Grenade, fut nommé à un poste élevé par Almouthadid,
roi de Séville, et qu'un autre prince, le roi Àlmouktadir Billah, de
Saragosse, avait comme vizir un autre Juif, Abou Fadhl Hasdaï.
Ce ministre (né vers 1040) était le fils du poète Joseph ibn Hasdaï,
le rival d'Ibn Gabirol. Lui-même était également poète, mais il était
aussi versé dans les sciences et s'occupait de musique et surtout
de philosophie.
Peu de temps après la persécution de Grenade, mourut Ibn Gabi-
rol. Dans ses dernières années, il s'était renfermé de plus en plus
dans ses tristes pensées et sa sombre mélancolie. Ses dernières com-
positions sont des élégies sur la destinée cruelle des Juifs : a Hélas !
s'écrie-t-il, l'esclave gouverne les fils de rois I Depuis mille ans,
Israël est exilé et ressemble à l'oiseau qui gémit dans le désert.
Où est le grand-prêtre qui lui annonce enfin la délivrance? — Nos
années, dit-il encore, passent dans la misère et dans l'affliction
nous attendons la lumière et nous sommes plongés dans les ténèbres
et l'avilissement. Des esclaves sont nos maîtres. » Après avoir erré
dans bien des villes, il mourut à Valence en 1069 ou 1070, à peine
âgé de cinquante ans. A en croire une légende, un poète arabe,
jaloux de son talent, l'aurait tué et enterré sous un figuier. Cet
arbre aurait alors produit des fruits en si grande abondance qu'il
aurait attiré l'attention sur lui. C'est ainsi que le crime aurait été
découvert.
^
L'ENSEIGNEMENT TALMUDIQUE EN ESPAGNE. 61
CHAPITRE III
LES CINQ ISAAC ET YITSHAKI
(1070-1096)
Troublés un instant dans leur sécurité par les désordres de
Grenade, les Juifs d'Espagne se remirent rapidement de cette
alerte. Cette persécution fut, du reste, un fait isolé. Les rois et
les émirs des autres parties de TEspagne continuaient à appeler à
leur cour des Juifs habiles et intelligents, à leur confier la direction
des affaires et à laisser à la population j^ive les mêmes droits
qu'à leurs autres sujets. A Texemple des princes musulmans, les
rois chrétiens nommaient également des Juifs aux fonctions publi-
ques et utilisaient leur intelligence, leur activité et leur dévoue-
ment. Les Juifs ne perdirent donc rien de leur influence, au début,
par suite de TafTaiblissement progressif des États musulmans çt
de la prépondérance de plus en plus grande de l'élément chrétien.
A Tombre de la croix comme sous la domination du croissant, ils
pouvaient se livrer librement à la culture des sciences et de la
poésie. Il est à remarquer, néanmoins, qu'après la mort de Samuel
ibn Nagrela et d'Ibn Gabiroi, la poésie, l'exégèse, la linguistique
et la philosophie, tout en ayant de zélés partisans, durent céder
le pas à rétude du Talmud. C'est surtout la partie dialectique du
Talmud qui fut remise en honneur et cultivée de nouveau avec
ardeur en Espagne, en Afrique et en France.
Des six principaux maîtres qui dirigèrent le mouvement talmudi-
que pendant la seconde période rabbinique, cinq s'appelaient Isaac et
le sixième se nommait Yitshaki. C'étaient Isaac ibn Albalia, investi
également de fonctions politiques, Isaac ibn Giat et Isaac ben
Reuben, tous deux poètes liturgiques en même temps que talmu-
distes, Isaac ibn Saknaï, moins remarquable que les précédents,
>•.
62 HISTOIRE DES JUIFS.
Isaac Alfasi et Salomon Yitshaki, créateurs tous les deux d*uDe
mélhode d'enseignement supérieure à celle des gaonim.
Isaac ien Baruch Albalia prétendait descendre d'un émigré de
Jérusalem, nommé Baruch, que Titus aurait envoyé à iMérida pour
organiser la fabrication de la soie en Espagne. La famille des Alba-
lia se rendit plus tard à Cordoue. Dès son enfance, Isaac (né en 1035
et mort en 1094) se montra passionné pour Tétude, et plus tard il
partagea son temps entre Tastronomie, les mathématiques, la phi-
losophie et le Talmud. Protégé par Samuel ibn Nagrela et son Qls
Joseph, il recevait de ce dernier des subsides considérables. Il résida
tantôt à Grenade, auprès de son Mécène, tantôt à Cordoue, sa ville
natale. A Tâge de trente ans, Isaac ibn Albalia avait déjà commencé
à écrire un commentaire pour expliquer les passages difficiles du
Talmud. Il composa en même temps un traité astronomique sur
les calculs du calendrier juif, qu'il dédia à Joseph ibn Nagrela
(vers 1065).
Pendant qu'il résidsgt à Cordoue, où il était venu chercher un
refuge lors des persécutions de Grenade, il se fit connaître et
apprécier du prince Aboulkassim Mohammed, et quand celui-ci
devint roi de Sévilie, il nomma Ibn Albalia son astronome ou plu-
tôt son astrologue. Il était, en effet, moins désireux de favoriser
les observations aslronomiques que de connaître l'avenir d'après
la marche des astres. Isaac ibn Albalia, comme d'autres ministres
juifs, fut placé eu qualité d'administrateur et de rabbin à la tête
de toutes les communautés de Cordoue et reçut ainsi le titre de
prince (nassi). Grâce à son influence et à son savoir, Sévilie, comme
précédemment Cordoue et Grenade, devint le centre du judaïsme
espagnol. Un autre Juif, Ibn Mischal, était également au service
du roi de Sévilie, qui lui confiait des missions diplomatiques.
On sait peu de chose di' Isaac ben Juda ibn Giat, Né à Lucéna
(vers 1030) d'une famille riche et considérée, il fut également pro-
tégé par les deux Ibn Nagrela et conserva un souvenir reconnais-
sant de leurs bienfaits. Après la fin tragique de Joseph, il essaya
de faire nommer son fils Abounassar Azaria au rabbinat de Lucéna.
Azaria mourut avant que ses démarches n'eussent abouti; il fut
alors nommé lui-même rabbin de cette ville. Il mourut en 1089.
Isaac ben Reuben Albargueloni avait quitté de bonne heure
-%
ISAAC ALFASI. 63
Barcelone, où il était Dé en 1043, pour se rendre dans la ville
maritime de Dénia. Là^ il se consacra à Tétude du Talmud. Il était
âgé de trente-cinq ans quand 11 traduisit en hébreu le traité arabe
de Haï sur le droit commercial talmudique. Plus tard, à un âge
très avancé, il composa lui-même un livre sur le droit civil du
Talmud. Il était également poète et écrivit des azharot, où il
émaillait très habilement ses vers de citations bibliques et faisait
des jeux de mots piquants et spirituels.
Quand Isaac Albarguelonl vint s'établir à Dénia, Isaac ben
Moïse idn Saknaï quitta cette ville, probablement parce que la
réputation du nouvel arrivant le mettait dans Tombre. Il se rendit
à Pumbadita, où il enseigna avec le titre degaon. Triste retour des
choses! C'est TOccident, autrefois totalement subordonné aux aca-
démies babyloniennes, qui envoyait à Pumbadita, au berceau de
renseignement talmudique, un homme sans notoriété en Espagne,
et que les Babyloniens considéraient comme une autorité.
Le dernier des cinq Isaac était bien supérieur aux quatre autres.
Né en 1013 à Kala-ibn-Hammad, près de Fez, Isaac ben Jacob
Alfasi ou Alkalaï eut pour maîtres les dernières autorités talmu-
diques d'Afrique, Nissim et Hananel. Après la mort de ces rabbins
(vers 1050), il était le seul représentant de la science talmudique
dans l'Afrique occidentale. Esprit original et pénétrant, il délaissa
les sentiers battus pour chercher des voies nouvelles. Comme le
Talmud a souvent pour une même question des solutions diamé-
tralement opposées, on avait pris l'habitude, dans la pratique, de
suivre les explications des gaonim. Alfasi entreprit de trouver
pour tous les cas des décisions certaines dans le Talmud même,
et dans ce but il expliqua les textes talmudiques avec une sagacité
étonnante, mettant de coté tout ce qui lui paraissait douteux ou
accessoire pour ne conserver que les passages qui avaient un
caractère de certitude et étaient utiles pour la pratique. C'est ainsi
qu'il composa un code (Halakot), attaqué de son vivant, mais qui
fut ensuite adopté par le judaïsme tout entier. Cette œuvre fit oublier
tous les travaux analogues publiés dans le cours des trois siècles
précédents depuis le gaon Yehudaï; elle rendit célèbre le nom
d' Alfasi plus peul-etre en Espagne que dans l'Afrique, sa patrie.
En même temps qu'Alfasi, vivait en France un savant talmu-
64 HISTOIRE DES JUIFS.
diste, esprit aussi pénétrant et aussi original que lui, plus étendu,
mais moins hardi et moins impartial. C éieii Salomon Yitshaki^
connu sous le nom de SascAi, et né à Troyes (Champagne) en
1040. Sa mère était la sœur de ce Simon ben Isaac connu par
seà poésies liturgiques et les services qu*il rendit à la commu-
nauté de Mayence, et son père était très versé dans le Talmud.
Quoiqu'il fût né et élevé au milieu de talmudistes, Raschi, pour
augmenter son instruction, alla fréquenter les écoles de Mayence,
Worms et Spire. Comme autrefois Âkiba, il quitta sa femme et sa
famille pour se rendre au loin et se consacrer entièrement à
rétude. De temps à autre, sans doute aux jours de fête, il retour-
nait auprès de sa femme, mais se rendait ensuite de nouveau aux
écoles allemandes, ou plutôt, comme on les appelait alors, lor-
raines. A vingt-cinq ans, il s'établit définitivement à Troyes (1064),
où il était tout étonné, dans sa modestie, d*être déjà considéré
comme un maître. Isaac Hallévi lui écrivit à cette époque : a Tu
illustres ta génération. Puisse Israël produire beaucoup d*esprits
tels que toi 1 »
Raschi fut nommé rabbin de Troyes et des environs, mais il ne
tira aucun profit de cette dignité. Dans un temps où, d* après le
témoignage d'un écrivain chrétien, aucun ecclésiastique ne pou-
vait être nommé évêque ou abbé s'il ne possédait une grande for-
tune, où on louait et admirait surtout les prêtres qui avaient les
plus riches habits et la meilleure table, dans ce même temps les
rabbins auraient cru agir contrairement à Thonneur et à la reli-
gion s'ils avaient retiré de leurs fonctions le moindre avantage
pécuniaire. Le rabbin ne devait pas être seulement le plus ins-
truit, mais aussi le plus vertueux de sa communauté, il devait
mener une vie simple, modeste, et donner l'exemple du désinté-
ressement et de la bonté. Sous tous les rapports, Raschi était
certainement l'idéal du rabbin. Aussi inspirait-il à tous ses core-
ligionnaires de France et d'Allemagne le plus profond respect.
Après la mort des talmudistes lorrains (vers 1070), les dis-
ciples allemands et français affluèrent en grand nombre à l'école
de Raschi, à Troyes. Le maître leur enseignait la Bible et le
Talmud, il savait rendre clairs les passages les plus difficiles, et
on a pu dire avec raison que, sans Raschi, le Talmud de Baby-
COMMENTAIRES DE RASCHI. 60
lone aurait été négligé autant que celui de Jérusalem. Les explica-
tions que, sous le nom de <i Commentaire » (Kontros), il écrivit dans
la langue talmudique sur presque tous les traités du Talmud,
sont des modèles de simplicité, de netteté et de précision ; elles
sont utiles au commençant comme à l'homme instruit. Ce com-
mentaire est vraiment une œuvre artistique dans son genre. Aussi
écllpsa-t-il bien vite les commentaires de Guerschom et des autres
talmudistes.
Outre ses explications sur le Talmud, Raschi écrivit également
un commentaire sur la plupart des livres bibliques. Grâce à son
tact, son bon sens et son instinct de la vérité, il rencontrait
presque toujours la signification juste des mots et des versets.
Mais souvent il suivait Tinterprétation aggadique, parce qu'il pre-
nait au sérieux les explications fantaisistes que le Talmud et les
recueils d'aggadot donnent de certains versets. Il sentait cepen-
dant confusément que, plus d'une fois, le sens réel du texte
(Peschat) était en contradiction avec l'interprétation aggadique
(Derasch). Dans sa vieillesse, ce sentiment était devenu chez lui
plus net et plus vif, car il recommanda à son petit-fils de modi-
fier son commentaire biblique, de façon à rendre ses explications
conformes au sens naturel du texte. Raschi était bien supérieur
aux commentateurs chrétiens de son temps, qui admettaient gra-
m
vement que l'Ecriture Sainte pouvait être interprétée de quatre
manières difTérentes.
Les commentaires de Raschi sont d'autant plus remarquables
que le savant de Troyes ignorait la plupart des travaux exégé-
tiques de l'école espagnole. Il connaissait bien en partie les
écrits de Menahem ben Sarouk et de Dounasch, dont il adoptait
toutes les idées, mais les ouvrages de Hayyoudj et d'Ibn Djanah,
écrits en arabe, lui étaient totalement inconnus. De là, souvent,
des singularités, des maladresses et des obscurités dans ses obser-
vations grammaticales. Mais, en dépit de quelques points faibles,
le commentaire de Raschi est devenu tellement populaire que,
pendant longtemps, il était considéré par une partie des Juifs
comme une annexe indispensable du texte biblique et qu'à son
tour il a été longuement commenté.
Raschi ne laissa pas de fils; il eut trois filles, dont l'une savait
IV. 6
66 HISTOIRE DES JUIFS.
assez bien Thébreu pour pouvoir lire à son père, tombé malade,
les consultations talmudiques qui lui étaient adressées et y
répondre sous sa dictée. Ces trois filles épousèrent toutes des
talmudistes distingués. L'un d*eux, Meir^ de Ramerupt (près de
Troyes), eut trois fils remarquables, s'inspirant, comme les autres
membres de la famille, de l'esprit de leur aïeul.
Sous l'influence de Raschi et de son école, la Champagne devint
le centre de l'enseignement talmudique. Les savants français
furent recherchés jusqu'en Espagne, et ce dernier pays dut par-
tager désormais avec la France la direction du judaïsme. L'Es-
pagne resta bien le pays classique de la poésie hébraïque, de la
linguistique, de l'exégèse et de la philosophie, mais, pour la con*
naissance du Talmud, elle dut céder la palme à la France.
En Italie, on ne trouvait à cette époque ni poètes, ni savants
juifs. Le seul Italien de ce temps qui occupe un certain rang dans
la littérature juive ^%\. Nathan ben Tehiely de Rome. Il composa
(vers 1101), sous le titre A'Aroukh, un lexique talmudique.
Celte œuvre, plus complète que les travaux antérieurs de ce
genre, ne présente aucune originalité ; c'est une compilation, tirée
d'écrits plus anciens.
C'est vers celte époque qu'on commence à trouver des traces
certaines de Juifs dans l'Europe orientale. Il en existait, au x° siècle,
en Bohême, en Moravie et en Pologne. A en croire la communauté
de Prague, elle serait une des plus anciennes agglomérations
juives de l'Europe, et elle appuie sa prétention sur l'inscription
d'une pierre tumulaire qui remonterait à un siècle avant le chris-
tianisme. Qui prouve trop ne prouve rien. C'est seulement à partir
du x® siècle qu'on trouve sûrement des Juifs en Bohême, où ils
possédaient même des esclaves chrétiens. D'après une lettre d'une
princesse de Moravie, les habitants juifs du faubourg de Prague
et du village de Wyssegrad passaient pour être particulièrement
riches. Cette princesse écrivit en effet à son beau-frère, avec
lequel elle était en hostilités : « Espères-tu trouver chez nous des
gens riches? Tu en rencontres un plus grand nombre dans ton
propre pays. Le faubourg de Prague et Wyssegrad sont habités
par des Juifs excessivement opulents. » En Moravie, il y avait éga-
lement des Juifs au xi° siècle. Un d'eux, appelé Podiva, fit con-
CONQUÊTE DE L'ESPAGNE PAR LES CHRÉTIENS. 67
struire près de Lundenbourg, sur les frontières de la Moravie et
de l'Autriche, ud château fort auquel il donna son nom. Enfin,
dans le royaume nouvellement constitué de la Pologne, notam-
ment à Gnesen, la capitale, les Juifs, tout en vivant sous des sou-
verains chrétiens, pouvaient, comme en Bohème, posséder des
esclaves chrétiens.
Mais si, au point de vue matériel^ la situation des Juifs de TEu-
rope orientale était satisfaisante, leur culture intellectuelle laissait
à désirer. Ils ne semblaient même posséder parmi eux aucun talmu-
diste. Ce n*est qu'un siècle plus tard que Thistoire mentionne quel-
ques rares talmudistes de la Bohème, de la Pologne et de la Russie.
Il se préparait alors, dans TËurope occidentale, des événements
qui devaient modifier profondément la situation des Juifs de cette
région : c'était la conquête de TEspagne par les chrétiens et la
première croisade contre les musulmans de TOrient. Ces guerres
furent douloureuses pour les Juifs et très préjudiciables à leurs
études. En Espagne, les Juifs furent mêlés assez activement aux
événements. Ils ne prévoyaient pas qu'en contribuant, dans ce
pays, à la destruction de Tislamisme et au développement de la
puissance chrétienne, ils aidaient à creuser la mine qui devait
faire sauter plus tard leurs descendants.
Ce fut Alphonse VI, Thabile et vaillant roi de Castille, qui porta
les premiers coups aux musulmans d'Espagne. Esprit très souple
et très adroit, il vit de suite qu'il ne pourrait conquérir les États
mahométans qu'en semant la division parmi eux et en les affai-
blissant les uns par les autres. Pour atteindre son but, il avait
besoin de diplomates intelligents et expérimentés, qu'il ne pouvait
trouver que parmi les Juifs. Ses chevaliers étaient trop grossiers
et ses bourgeois trop ignorants pour réussir dans ces missions
délicates, auprès des cours spirituelles, élégantes, instruites, de
Tolède, de Séville et de Grenade. Seuls les Juifs comprenaient
assez bien la langue arabe, avec ses finesses et ses subtilités,
étaient assez au courant de la littérature arabe et avaient des
manières d'une noblesse et d'une aisance suffisantes pour plaire
à des princes musulmans. C^était donc parmi eux qu'Alphonse YI
choïsissaiisesambBiSSdLieuvs.Telïai AmramôenlsaacibnSckalbid^
d'abord médecin, plus tard secrétaire intime et conseiller influent
68 HISTOIRE DES JUIFS.
du roi de Castille. Un autre conseiller juif d'Alphonse fut Cidellus,
qui avait toute la confiance du souverain et pouvait lui parler
avec plus de franchise et de liberté qu'aucun des nobles et des
grands d'Espagne. Étranger à la bigoterie et au fanatisme, le roi
Alphonse ne se bornait pas à favoriser un petit nombre de Juifs,
11 accordait à tous, dans ses Etats, les mêmes droits qu'aux autres
Espagnols, et les admettait aux fonctions publiques. Il est vrai
qu'à côté de la législation visigothe, qui traitait les Juifs en
parias, il s'était déjà établi, avant Alphonse VI, des coutumes
(fueros) plus douces, qui assuraient les mêmes droits aux chré-
tiens, aux Juifs et aux musulmans d'une même ville ou d'une
même province. Mais le roi de Castille érigea ces diverses cou-
tumes en lois de l'État, effaçant ainsi les derniers vestiges des
institutions visigothes.
A Worms également, les Juifs jouissaient à cette époque des
mêmes droits que les autres habitants. Le malheureux empereur
Henri IV leur avait accordé cette faveur ou plutôt cet acte de
justice, parce qu'au milieu de toutes les trahisons dont il était
enveloppé et des outrages dont l'abreuvaient nobles et prélats, il
n'avait rencontré de dévouement, d'affection et de fidélité qu'au-
près des Juifs de Worms. Ceux-ci s'étaient joints en armes aux
chrétiens de la ville pour défendre leur empereur. Henri IV les en
récompensa en les traitant avec équité.
Mais que devenait la prétendue malédiction qui, d'après rÉglisc,
devait peser éternellement sur les Juifs, si ceux-ci vivaient tran-
quilles dans des pays chrétiens? Aussi le chef suprême du christia-
nisme, le pape Hildebrand qui, sous le nom de Grégoire VII,
bouleversa toute l'Europe, se mit-il à l'œuvre pour faire cesser un
tel état de choses. Lui, le maître des maîtres, qui voyait ramper à
ses pieds peuples et souverains, il jugeait nécessaire d'humilier
les faibles Juifs et de les faire mettre hors la loi dans les con-
trées où ils étaient aimés et estimés! Au concile de Rome (1078),
où, pour la seconde fois, il lança l'anathème contre les ennemis
de la papauté, il défendit par une loi canonique d'admettre les Juifs
à des emplois publics ou de leur assurer une autorité quelconque
sur des chrétiens. Celte ordonnance visait spécialement la Castille.
Car en 1080, le pape adressa au roi Alphonse VI un mandement
GRÉGOIRE VII ET LES JUIFS. 69
dont voici un extrait : « Nous considérons comme une obligation
de l'exprimer nos vœux pour les progrès constants de ta gloire,
mais en même temps il est de notre devoir d'appeler ton attention
sur les fautes que tu commets.* Nous invitons ton Altesse à ne plus
permettre désormais que des Juifs exercent quelque pouvoir sur
des chrétiens. Subordonner des chrétiens à des Juifs et les sou-
mettre à leur jugement, c'est opprimer l'Église de Dieu et exalter
la Synagogue de Satan, On méprise le Christ lui-même en cher-
chant à plaire à ses ennemis. »
En Angleterre, lavoixdeGrégoireVfl trouva de l'écho. Guillaume
le Conquérant, roi d'Angleterre et duc de Normandie, défendit aux
Juifs de posséder des serfs chrétiens et d'engager des nourrices
chrétiennes. Mais Alphonse de Castille, préoccupé de projets très
graves, ne se souciait pas de mettre en pratique, dans son royaume,
les décrets du concile de Rome, et il conserva ses conseillers juifs.
Il cherchait à ce moment à s'emparer du royaume de Tolède. Pour
réussir dans son entreprise, il sentait qu'il était nécessaire de
détacher du roi de Tolède les princes des contrées voisines et
d'obtenir leur neutralité ou leur appui. Grâce à l'habileté de ses
diplomates juifs, il put contracter une alliance avec Almoutamed
ibn Abbad, le vaillant roi de Séville, et conquérir la vieille et impor-
tante cité de Tolède (1085). Il laissa aux Juifs de cette ville les
libertés dont ils jouissaient sous le roi vaincu Yahya Alkader.
Après ce premier succès, Alphonse sentit grandir son ambition,
et il aspira à conquérir également le royaume de Séville. Jetant
subitement le masque, il chargea un de ses conseillers, le Juif Isaac
ibn Schalbib, de soumettre de sa part à son ancien ami Almouta-
med des propositions telles que le roi de Séville ne pouvait les
accepter sans déshonneur. Pour donner plus d'autorité à ses
paroles, Ibn Schalbib, sur l'ordre de son souverain, se fit accom-
pagner de cinq cents chevaliers chrétiens. Cette mission lui coûta
la vie, car les propositions dont il était porteur indignèrent telle-
ment Almoutamed que, violant le droit des gens, il le fit tuer et
mettre en croix et jeta son escorte en prison.
A la suite de cet incident, le roi de Séville, craignant la vengeance
d'Alphonse VI, résolut, sur les conseils des autres princes musul-
mans, d'invoquer l'appui du vainqueur de l'Afrique du nord, du
70 HISTOIRE DES JUIFS.
chef morabethique Youssouf ibn Teschoufin. Celui-ci répondit à
rappel, mais au lieu de la délivrance, il apporta aux princes d'An-
dalousie la défaite et l'asservissement. Son armée, augmentée du
contingent des provinces musulmanes d'Espagne, était très nom-
breuse. Alphonse, de son côté, réunit des troupes considérables.
Dans les deux camps combattaient de nombreux Juifs, coiffés tous
de turbans noirs et jaunes; on en évalue le nombre à quarante
mille. Quand les deux armées furent en présence et que toutes les
dispositions étaient prises pour livrer bataille le jour même (ven-
dredi, 28 octobre 1086), Alphonse proposa de remettre la lutte au
lundi suivant pour ne pas combattre le vendredi, ni le samedi,
ni le dimanche, jours de repos des musulmans, des juifs et
des chrétiens. Youssouf y consentit. Alphonse, qui n'avait fait
accepter ce délai que dans l'espoir de pouvoir surprendre les
musulmans, tomba subitement sur eux le vendredi même. Mais ils
étaient sur leurs gardes. C'est alors que se livra la bataille de
Zalaca, qui se termina à l'avantage des musulmans et où la plus
grande partie de l'armée d'Alphonse fut détruite. Les Almoravides
d'Afrique profitèrent seuls de cette victoire, ils humilièrent et
opprimèrent à la fois les vaincus et les princes mahométans qui
les avaient appelés à leur aide.
Dès lors, l'Espagne méridionale devint le théâtre de luttes san-
glantes, auxquelles prirent part les Almoravides, Alphonse et le
fameux chevalier Rodrigues Cid, immortalisé par les romances et
le théâtre. Les Juifs souffrirent cruellement de ces guerres conti-
nuelles, mais pas plus que les autres habitants. Ils n'eurent pas à
subir de persécutions religieuses. En déclarant la guerre sainte
aux chrétiens, les Almoravides ne poursuivaient qu'un but poli-
tique, ils n'étaient nullement fanatiques. Sous leur domination, les
Juifs de Grenade rentrèrent même en possession des biens dont ils
avaient été dépouillés vingt ans auparavant sous le règne de Badis.
Ce fut à l'époque de ces troubles qu'Isaac Alfasi, accusé sans
doute d'un délit politique, fut contraint d'abandonner la ville de
Kala-ibn-Hammad, où il demeurait et qui faisait partie du royaume
de Youssouf, pour se réfugier en Espagne. Il s'établit à Gordoue
(1088), ville qui appartenait alors à Almoutamed, dont les rapports
avec Youssouf étaient extrêmement tendus. Un homme très estimé
ALFASl EN ESPAGNE. 71
dans cette ville, Joseph ibn Schartamikasch, lui fit le plus cordial
accueil. Son arrivée en Espagne produisit, du reste, une vive sen-
sation dans tout le pays, et on le salua comme une des plus grandes
autorités talmudiques. Soit par jalousie, soit parce qu^ils désapprou-
vaient sa manière hardie d'expliquer le Talmud, les deux princi-
paux rabbins du sud de TEspagne, Isaac Albalia et Isaac ibn Giat,
firent une opposition violente à Alfasi. Celui-ci riposta avec viva-
cité, et ainsi naquit une polémique acharnée, qui dura jusqu'à la
mort des deux rabbins espagnols.
Ibn Giat mourut le premier, en 1089. Alfasi le remplaça comme
rabbin à Lucéna, où il réunit autour de lui de nombreux disciples.
Mais il n'enseigna que le Talmud, à Texclusion de toute autre
science, se désintéressant même de la poésie hébraïque, que tous
les savants cultivaient en ce temps.
Le second adversaire d'Alfasi, Isaac Albalia, perdit son emploi
à la cour de Séville après la défaite de son souverain. Car Almou-
tamed fut battu et détrôné par son ancien allié Youssouf, qui
l'emmena prisonnier en Afrique (1091). Albalia parait avoir quitte
Séville après cet événement et s'être établi à Grenade; il s'éteignit
dans cette ville en 1094. Sur son lit de mort, il montra une grandeur
d'âme qui n'appartient qu'aux caractères vraiment élevés. Baruch,
son fils, âgé de dix-sept ans, pleurait devant lui. « Après ma mort,
dit-il à son fils, tu te rendras auprès d'Alfasi à Lucéna, tu lui diras
qu'avant de comparaître devant Dieu je lui ai pardonné tout ce qu'il
a dit ou écrit contre moi ; j'espère qu'il me pardonnera à son tour
et recevra à bras ouverts le fils de son adversaire. » Baruch obéit à
son père. Alfasi embrassa le fils d'Albalia en pleurant et lui dit : « Je
serai dorénavant ton père. » On ne sait ce qu'il faut admirer le plus,
la confiance d'Albalia dans la générosité de son adversaire ou la
noble conduite d'Alfasi.
Les Juifs sont arrivés à une période de leur histoire oii ils vont
subir les plus sanglantes persécutions. Avant d'aborder ce chapitre
douloureux de leurs annales, il ne nous paraît pas inutile de jeter
un dernier et très rapide coup d'œil sur le rôle important et glo-
rieux qu'ils jouèrent dans les dix derniers siècles qui suivirent la
chute de leur Etat. Les empereurs romains et les souverains de
72 HISTOIRE DES JUIFS.
la Perse avaient essayé de les exterminer; leur haine se brisa
contre la ténacité opiniâtre du peuple juif. Rome tomba, la mo-
narchie néo-perse s'évanouit, mais les Juifs continuèrent a vivre
sur les ruines de ces deux grands empires. L'Église, de persé-
cutée devenue persécutrice, essaya ensuite de leur ravir leurs
droits d*homme et de citoyen; elle échoua dans sa tentative. A la
suite de la migration des peuples, les civilisations grecque et ro-
maine disparurent ; seule la science juive continua de briller dans
Tobscurité générale. Les Juifs furent aidés et stimulés dans leur
œuvre civilisatrice par une nouvelle religion, Tislamisme, qui
avait emprunté ses principes au judaïsme et conquit sur les chré-
tiens de vastes régions en Asie, en Afrique et en Europe.
Disséminés dans le monde entier, éparpillés dans le nord jusqu'à
la mer Caspienne et à Tembouchure du Volga, dans le sud, en
Afrique, jusqu'en Egypte et en Arabie, dans Test jusqu'aux Jndes,
en Europe, jusqu'en Espagne, en France et en Angleterre, les Juifs,
malgré cette dispersion, étaient plus unis entre eux, par suite des
institutions qu'ils s'étaient données, que les divers États chrétiens
et musulmans. L'étude du Talmud les avait protégés contre l'igno-
rance et la barbarie, avait aiguisé leur esprit et les avait ainsi ren-
dus, capables de comprendre facilement les autres sciences. Grâce
à leur intelligence, ils étaient devenus dans certains pays les con-
seillers presque indispensables des souverains.
C'est ainsi que faibles et humbles au dehors, les Juifs avaient pu
cependant échapper à la haine de l'Eglise et à l'intolérance de
l'islamisme et continuer à cheminer dans ce sentier douloureux
qui, de Jérusalem, les avait conduits à l'étranger. Plus d'une fois,
les ronces du chemin leur avaient déchiré les pieds, et plus d'une
fois ils recevront encore de profondes blessures. Dans la lutte
gigantesque qui va s'engager entre la croix et le croissant, mettre
à feu et à sang trois parties du monde et déchaîner les plus violentes
passions, les Juifs auront des coups des deux côtés. Comment
supporteront-ils ces nouvelles épreuves? La suite de cette histoire
montrera comment ils sauront résister à la longue série de malheurs
qui allaient les atteindre, et arriver ainsi au jour où Ton reconnaîtra
enfin qu'ils sont également des hommes et doivent être traités
comme des hommes.
V
> "'-.■ 1.1
. V .
LES JUIFS EN ALLEMAGNE AVANT LES CROISADES. 73
CHAPITRE IV
LA PREMIÈRE CROISADE — JUDA HALLÉVI
(1096-1148)
La grande lutte entre le christianisme et Tislamisme, qui eut
des conséquences si funestes pour les Juifs, commença dans les
dernières années du xi*" siècle. A la suite des doléances qu'un
ermite, Pierre d'Amiens, fit entendre au concile de Clermont sur
les misères que les pèlerins chrétiens avaient à supporter à Jéru-
salem, nobles, bourgeois et serfs prirent la croix pour aller déli-
vrer le Saint-Sépulcre. Les passions les plus nobles, comme les
plus viles, furent mises en branle par cette entreprise, des
désordres signalaient partout le passage des croisés, qui répan-
dirent surtout la terreur parmi les Juifs d'Allemagne.
Avant les croisades, les Juifs vivaient en Allemagne dans une
sécurité complète. Quand Tévêque Rudiger Huozmann, de Spire,
éleva le bourg de Vieux-Spire à la dignité de ville (1084), il résolut
de faciliter le développement de la nouvelle cité, en permettant
aux Juifs de s'y établir et en leur accordant certains privilèges.
Non seulement leur commerce était libre de toute entrave, mais
ils pouvaient posséder à Neuf-Spire des fermes, des maisons,
des jardins et des vignobles. Leur chef religieux ou rabbin (archi-
synagogus) était autorisé, comme le bourgmestre, à rendre la
justice. Malgré la défense de la loi canonique et la volonté expresse
du pape Grégoire Vlï, ils pouvaient acheter des esclaves et engager
des nourrices et des domestiques chrétiens. Pour les protéger
contre les attaques et les outrages de la population, révoque
Rudiger leur assigna pour séjour un quartier spécial de la ville,
qu'ils avaient le droit de fortifier et de défendre. En compensation
de ces privilèges, qui leur étaient garantis pour toujours, ils
payaient un impôt annuel de 3 livres et demie en or. L'empereur
74 HISTOIRE DES JUIFS.
Henri IV avait ratifié les diverses décisions de Rudiger relatives
aux Juifs.
Ce souverain, d'un caractère indécis et léger, avait à un haut
degré le sentiment de la justice. Le 6 février 1095, il promulgua
un édit qui défendait de baptiser de force les Juifs ou leurs esclaves,
ou de les soumettre à l'épreuve du feu ou de l'eau, et qui ordon-
nait que les procès entre Juifs et chrétiens fussent jugés d'après
le droit juif. C'est à ce moment, où leur tranquillité paraissait le
plus assurée, que fondirent sur eux avec une férocité sauvage les
combattants armés pour la guerre sainte. Un illuminé avait même
réveillé, à cette époque, les espérances messianiques dans le
cœur des Juifs de l'Allemagne et du nord de la France, il avait
calculé que, vers la fin du 256^ cycle lunaire, entre 1096 et 1104,
le Messie viendrait réunir les fils dispersés d'Israël et les ramener
à Jérusalem. Au lieu de l'heureuse annonce de la délivrance, ils
entendaient partout les clameurs sauvages des croisés : « Les Juifs
ont tué notre Sauveur : qu'ils se convertissent ou qu'ils meurent ! »
Les deux premières bandes de croisés, dirigées par Pierre l'Er-
mite et Gautier Sans-Avoir, ne maltraitèrent pas spécialement les
Juifs, elles pillèrent tout le monde, chrétiens et juifs. Mais les
autres bandes, formées du rebut de la France, de l'Angleterre, de
la Lorraine et des Flandres, se préparèrent à la guerre sainte
contre les musulmans en massacrant partout les Juifs. Ce
fut un moine qui leur inspira cette pieuse pensée; il leur fit
accroire qu'on avait découvert, sur la tombe de Jésus, un écrit
imposant aux pèlerins l'obligation de contraindre, avant tout, les
Juifs à embrasser le christianisme. Les croisés adoptèrent cette
idée avec enthousiasme. Les Juifs n'étaient-ils pas, comme les
musulmans, des ennemis du christianisme? Cependant, en France
même, d'où la croisade était partie, les massacres furent très
rares, parce que l'énergie des princes et des prélats put réprimer
la fqreur de leurs soldats. A Rouen seulement, ville qui apparte-
nait alors à l'Angleterre, les croisés poussèrent par force les Juifs
à l'église, et, le poignard sur la gorge, les obligèrent à choisir
entre le baptême et la mort.
C'est surtout en Allemagne que les persécutions des croisés
prirent un caractère de bestiale férocité. Les bandes qui péné-
ik
MASSACRES DES JUIFS EN ALLEMAGNE. 75
trèreat dans ce pays avaient pour chef un chevalier français,
Guillaume le Charpentier, qui, déjà avant son départ, avait volé
aux paysans les ressources nécessaires pour équiper ses troupes.
On peut juger de Tinteiligence de ces bandes par le trait suivant.
Pour trouver le chemin de Jérusalem, ils se faisaient précéder
d'une oie et d'une chèvre, qu'ils croyaient animées de Tesprit saint.
Tels étaient les hommes qui allaient se ruer sur les Juifs d'Alle-
magne, dont le seul protecteur qui eût pu leur venir en aide,
l'empereur Henri IV, était alors en Italie, occupé à se défendre lui-
même.
A la seule annonce de l'approche de ces hordes, les Juifs
de Trêves furent pris d'une telle frayeur que plusieurs d'entre
eux égorgèrent leurs enfants et se tuèrent ensuite eux-mêmes.
Des femmes et des jeunes filles se jetèrent dans la Moselle, pour
échapper à leurs violences. Il y en eut qui implorèrent la pro-
tection de l'évêque Égilbert. « Convertissez-vous, leur dit cej)rélat,
et je vous laisserai jouir en paix de votre liberté et de vos biens.
Si, au contraire, vous persistez dans votre erreur, vous perdrez
votre âme avec votre corps. » Réunis pour délibérer, ils décidèrent,
sur la proposition d'un de leurs chefs nommé Michée, d'adopter
en apparence le christianisme : « Fais-nous connaître rapidement,
dit Michée à l'évêque, ce que nous devons croire, et protège-nous
contre ceux qui nous guettent à la porte pour nous exterminer. »
Égilbert lut alors à haute voix le Credo chrétien, les Juifs le répé-
tèrent et se firent ensuite baptiser. Triomphe bien peu glorieux
pour le christianisme !
De Trêves les croisés se rendirent à Spire. Les Juifs de cette
ville avaient été déclarés inviolables par l'évêque et l'empereur,
mais les croisés n'en tinrent nul compte. Ils commencèrent
par traîner dix Juifs à l'église. Ceux-ci préférèrent la mort à
l'apostasie; ils furent tués (3 mai=10 iyyar 1096). Le reste de la
population juive chercha un refuge dans le palais de l'évêque
Johansen et dans le château fort impérial. Plus humain que son
collègue de Trêves, Johansen accorda sa protection aux Juifs. Il fit
saisir et pendre quelques-uns des croisés. Cet acte d'énergie
suffit pour arrêter les désordres.
Les bandes qui avaient attaqué Spire ne paraissent pas avoir
78 HISTOIRE DES JUIFS.
tendant chaque jour à être massacrés, priant et jeûnant. Le ciel
resta sourd à leurs supplications. A la Saint-Jean, les croisés
envahirent Neus, un des villages où les Juifs s'étaient cachés, et
les y massacrèrent. De là, ils se rendirent dans les autres villages,
recherchant les Juifs qui s*y étaient réfugiés et tuant tous ceux
qu'ils découvraient. Un grand nombre des fugitifs cherchèrent la
mort dans les étangs et les marais. Un vieillard très savant,
Samuel ben Yehiel, égorgea son fils, beau et vigoureux jeune
homme, au milieu d'un étang, récitant à voix haute la formule de
bénédiction qu'on prononce pour un sacrifice ; la victime répondit :
Amen^ et tous les assistants , entonnant la profession de foi :
Écoute, Israël^ se précipitèrent dans l'eau.
On évalue à douze mille le nombre des Juif» tombés dans les
communautés du Rhin, depuis le mois de mai jusqu'en juillet,
sous les coups des croisés. Les autres avaient momentanément
embrassé le c^iristianisme; ils espéraient qu'à son retour d'Italie,
l'empereur Henri IV les reprendrait sous sa protection et leur
permettrait de revenir à leur ancienne foi.
En Bohème également, se produisirent des scènes de carnage
partout où les croisés rencontraient des Juifs. Dans ce pays, où le
christianisme était encore moins puissant que dans d'autres con-
trées, les Juifs avaient joui jusqu'alors d'une entière sécurité.
Leurs souffrances commencèrent avec l'arrivée des bandes de
croisés. Le pliissant duc de Bohême Wratislaw II, qui seul aurait
pu réprimer les excès de ces forcenés, guerroyait alors loin de
son pays ; les croisés avaient ainsi toute liberté pour accomplir
leurs massacres. A Prague, de nombreux Juifs furent tués; d'au-
tres se laissèrent baptiser. L'évêque Cosmas s'éleva en vain
contre ces violences. Les croisés connaissaient sans doute mieux
que le prélat les devoirs imposés par le christianisme.
Pour le bonheur des Juifs de l'Europe occidentale et l'honneur
de l'humanité, la populace seule prenait part à ces massacres. Les
princes, les bourgeois et, à l'exception de l'archevêque Ruthard,
de Mayence, et de l'évêque Egilbert, de Spire, les prélats eux-mêmes
témoignaient leur horreur pour ces crimes. Le temps n'était pas
encore venu où princes, peuple et ecclésiastiques s'entendraient
pour persécuter les Juifs.
RETOUR DES JUIFS BAPTISÉS AU JUDAÏSME. 79
Quand on apprit que les deux cent mille croisés conduits par
Emmerich et Hermann avaient été honteusement battus par les
Hongrois et avaient péri en grande partie, Juifs et chrétiens regar-
dèrent cet échec comme un juste châtiment de Dieu. Un autre
événement favorable pour les Juifs, fut le retour de Tempereur
Henri IV, qui revenait d'Italie. U manifesta publiquement sa com-
passion pour les Juifs, et, à la demande du chef de la commu-
nauté de Spire, Moïse ben Gouthiél, il autorisa tous les Juifs qui
avaient reçu le baptême par contrainte à revenir au judaïsme. Ce
fut une joie générale parmi les Juifs d'Allemagne. Tous les Juifs
baptisés s'empressèrent de rejeter leur masque chrétien (1097).
Cette large tolérance de Henri IV irrita les représentants de l'Église,
et le pape Clément HI lui-même, qui devait cependant sa tiare à
l'empereur d'Allemagne, lui adressa des reproches amers. « Nous
avons appris, lui écrivit-il, que les Juifs baptisés ont été autorisés
a sortir du giron de l'Église. Pareil fait est inouï; c'est un grand
péché, et nous t'invitons ainsi que nos frères à prendre des me-
sures pour que la sainteté de l'Église ne soit pas souillée. i>
Henri IV ne se préoccupa nullement de ces reproches et il con-
tinua à traiter les Juifs avec, équité. Il ordonna même une enquête
sur la conduite de l'archevêque Ruthard , qui s'était approprié les
biens des Juifs de Mayence, et il dédommagea en partie ces der-
niers au détriment de l'archevêque (1098).
A la nouvelle que les Juifs baptisés d'Allemagne pouvaient reve-
nir au judaïsme, ceux de Bohême reprirent également leur an-
cienne religion. Mais, dans la crainte de nouvelles persécutions,
ils résolurent d'émigrer avec leurs richesses, soit en Pologne,
soit dans la Panonie (Autriche et Hongrie). En apprenant la déci-
sion des Juifs, le duc Wratislaw, qui venait de rentrer dans son
pays, fit occuper leurs maisons par des soldats, réunit leurs
chefs et leur déclara que tous les biens des Juifs de Bohême lui
appartenaient. « Quand vous êtes venus ici, leur dit-il, vous
n'avez rien rapporté des trésors de Jérusalem. Vaincus par Vespa-
sien et vendus pour un prix dérisoire, vous avez été dispersés
dans le monde entier. Vous êtes arrivés nus dans ce pays, et nus
vous en sortirez. » Que répondre à un tel discours? Il fallait se
soumettre à la force. Les Juifs de Bohême furent ainsi dépouillés
80 HISTOIRE DES JUIFS.
de tout ce qu^ils possédaient ; on leur laissait à peine de quoi se
nourrir pendant quelques jours.
Les Juifs de Jérusalem furent maltraités, comme leurs frères de
l'Europe, par les croisés. Quand Godefroy de Bouillon fut parvenu,
après de longs efforts, à prendre d'assaut la ville sainte, il fit
enfermer tous les Juifs, caraïtes et rabbanites, dans une syna-
gogue et y mit le feu (15 juillet 1099). On voit que, pour Israël,
le XI® siècle s'acheva dans le sang.
Pour protéger les Juifs d'Allemagne contre de nouvelles persé-
cutions, Henri IV fit jurer, en 1103, aux princes et aux bourgeois
qu'ils ne maltraiteraient pas la population juive et qu'ils la laisse-
raient vivre en paix. La protection impériale, très utile à Tori-
gine, amena plus tard des conséquences fâcheuses ; elle rendit les
Juifs dépendants des seigneurs, qui allaient les considérer bientôt
comme leur propriété.
On a vu plus haut avec quel empressement les Juifs baptisés
revinrent au judaïsme dès que les circonstances le leur permi-
rent. Leur réadmission dans la Synagogue rencontra une vive
opposition de la part des Juifs qui étaient restés fidèles, malgré
tout, à leur religion et qui ne voulaient pas reconnaître les anciens
apostats comme leurs frères ni s'apparenter avec eux. Ces idées
étroites affligèrent Raschi, qui les combattit de toutes ses forces :
« Gardons-nous bien, leur dit-il, de nous éloigner de ceux qui
reviennent à nous et de les humilier. Ils ne se sont faits chré-
tiens que par la crainte de la mort ; dès que le danger a disparu,
ils se sont hâtés de retourner au judaïsme. »
Une autre conséquence funeste des persécutions, fut le déve-
loppement de l'esprit de ihortification et de la dévotion excessive
parmi les Juifs d'Allemagne. Malgré leur aversion pour le culte
de leurs persécuteurs, ils lui empruntèrent néanmoins l'usage de
visiter les tombeaux de leurs martyrs, qu'ils appelaient également
des saints (Kedoschim), d'y faire des prières et de demander à
ces saints leur intercession auprès de Dieu, A partir de ce
moment, les Juifs allemands se plongèrent dans une sombre et
farouche piété.
Il existait cependant un remède bien efficace contre cette ten-
dance de s'enfermer dans des pratiques de contrition et des habi-
LES JUIFS SOUS LES ALMOBAVIDES.
81
tudes monacales, c'était l'étude du Talmud. Quiconque voulait se
retrouver dans les dédales du Talmud, suivre sa dialectique
serrée et ses raisonnements subtils, avait besoin d*une intelli-
gence claire et d'une attention soutenue; les talmudistes ne pou-
vaient pas s'endormir dans un doux mysticisme. Aussi voyait-on
régner dans les écoles talmudiques une activité saine et joyeuse,
on n'y connaissait ni les préoccupations affligeantes, ni les gémis-
sements stériles, on y étudiait avec ardeur et on y oubliait les
malheurs du passé et les menaces de l'avenir.
Les deux savants qui evaient donné un essor considérable à
l'enseignement du Talmud moururent tous deux au commence-
ment du xii« siècle : Isaac Alfasi en 1103 et Raschi en 1105. Tous
les deux laissèrent de nombreux disciples, qui continuèrent
l'œuvre de leurs maîtres, et tous les deux furent profondément
vénérés par leurs contemporains comme par la postérité. L'admi-
ration des Juifs espagnols pour Alfasi se manifesta par des poésies
élégantes et touchantes, et celle des Juifs d'Allemagne et du nord
de la France pour Raschi se fit jour- dans de nombreuses légendes.
Les Juifs d'Espagne pouvaient encore considérer ce beau pays
comme une patrie. Même sous la domination des Almoravides,
ces princes barbares qui s'étaient emparés de l'Espagne méridio-
nale, ils vivaient dans une parfaite sécurité. Sous le règne d'Ali
(1106-1143), le deuxième souverain de la dynastie des Almoravides,
quelques Juifs furent même chargés par la population juive et
chrétienne de percevoir les impôts, d'autres furent nommés, à la
cour, à des emplois élevés. Ainsi Abou Ayyoub Salomon ibn Almou-^
allem, de Séville, poète très distingué, fut attaché comme médecin
à la personne d'Ali et reçut le titre de prince et de vizir. Un autre
médecin, Abou-1-Hassan Abraham ben Meïr ibn Kamnial, de Sara-
gosse, vivait également à la cour d'Ali avec le titre de vizir. A en
croire les poètes contemporains, Ibn Kamnial avait des sentiments-
élevés, était généreux et s'intéressait beaucoup au sort de ses
coreligionnaires. « Ce prince, disent-ils, marche sur terre, mais
ses regards sont dirigés vers le ciel. 11 se précipite avec la rapidité
de la foudre au secours de ses semblables, ses largesses s'adres-
sent aux étrangers comme à ses concitoyens, il consacre sa fortune
à sauver ceux que le malheur a voués à la mort... Sa protéctiôa
IV. 6
82 HISTOIRE DES JUIFS.
s'étend sur tous ses coreligionnaires ; il réside en Espagne, mais
il vient en aide à ses frères d'Egypte et de Babylonie. » Enfin, un
autre Juif d'Espagne, célébré par ses contemporains, était le
prince Salomon ibn Faroussal, qui se trouvait sans doute au ser-
vice d'un roi chrétien. Chargé d'une mission auprès de la cour de
Murcie, il fut assassiné en 1108, peu de temps avant la victoire
que les musulmans remportèrent près d'Uclès sur les chrétiens.
Parmi les Juifs qui occupaient, à cette époque, une situation poli-
tique, il faut encore mentionner Abraham ben Hiyya Albargue-
loni (né en 1065 et mort en 1136). Astronome habile, il était en
quelque sorte le ministre de la police (zahib as schorta] d'un
prince musulman et jouissait d'une grande autorité.
De tous les Juifs influents par leur science, leur fortune ou
leur situation, qui vivaient dans ce temps en Espagne, aucun
n'exerça sur ses contemporains une action analogue à celle que
Hasdaï ibn Schaprout et Samuel ibn Nagrela avaient eue autrefois,
quand ils réveillèrent les intelligences assoupies et imprimèrent
une puissante impulsion à l'activité littéraire de leurs coreligion-
naires. Il est vrai qu'à cette époque point n'était besoin d'un chef
pour maintenir et diriger le mouvement ; l'émulation qui régnait
entre les savants juifs, dans toutes les sphères des connaissances,
était un stimulant suffisant. Pendant la première moitié du
XH^ siècle, le judaïsme espagnol produisit un grand nombre
d'hommes supérieurs dans tous les genres, des poètes, des phi-
losophes et des talmudistes, dont les œuvres étaient presque toutes
parfaites. En ce temps, on ne connaissait plus parmi les savants
juifs cette envie mesquine dont Menahem ben Sarouk et Ibn Ga-
birol eurent tant à souffrir; cette rivalité malveillante et cette hos-
tilité haineuse qui divisèrent Ibn Djanah et Samuel ibn xNagrela,
Alfasi et Ibn Albalia. Poètes et savants se considéraient comme
les membres d'une seule famille et étaient unis entre eux par les
liens d'une estime et d'une amitié réciproques.
Parmi les rabbins espagnols de l'époque, presque tous disciples
d'Alfasi, le plus remarquable fut, sans contredit, Joseph ibn
Migasch (né en 1077 et mort en 1141). Petit-fils d'un homme qui
avait joui d'une très grande considération à la cour des Abbadides
à Séville, et fils d'un savant distingué, Ibn Migasch méritait cer-
JOSEPH IBN MIGASCH. 83
tainement les éloges que le poète Juda Hallévi lui décernait
pour son intelligence et son caractère. Quoiqu*il descendit d'une
famille illustre et fût placé à la tête de la communauté im-
portante de Lucéna, il resta toujours modeste, affable, plein
d*indulgence. Une seule fois, cependant, il se montra très sé-
vère, mais il s'agissait de l'intérêt supérieur d'une communauté
entière.
L'Espagne était à ce moment très divisée. En Andalousie, les
Arabes, anciens maîtres du pays, haïssaient leurs vainqueurs
berbères et leur faisaient une guerre incessante, tantôt sourde,
tantôt ouverte. Dans le royaume de Grenade, les chrétiens qui
étaient venus s'établir dans le pays conspirèrent contre leurs sei-
gneurs musulmans, appelèrent à leur aide Alphonse d'Aragon,
le conquérant de Saragosse, et lui promirent de lui livrer Grenade.
Mêmes luttes intestines dans l'Espagne chrétienne. Malgré l'union
contractée par Alphonse d'Aragon avec Urraca, reine de Castille,
ou peut-être à cause de cette union, les Aragonais et lés Cas-
tillans tenaient les uns pour le roi, les autres pour la reine, et se
livraient des combats continuels. Il y avait même un troisième
parti, qui soutenait le jeune infant Alphonse VII contre sa mère et
son beau-père. Parfois on voyait chrétiens et musulmans combattre
sous un même drapeau, tantôt contre un prince chrétien, tantôt
contre un émir arabe. Les alliances se concluaient et se rompaient
avec une rapidité singulière, les conspirations et les trahisons
étaient très fréquentes. Les Juifs ne restaient naturellement pas
neutres au milieu de cette anarchie. Volontairement ou par con-
trainte, ils se déclaraient pour tel ou tel parti. Mais ils couraient
de plus grands risques que leurs autres concitoyens. En cas d'in-
succès ou de trahison, les conspirateurs chrétiens et musulmans
trouvaient un refuge auprès de leurs puissants coreligionnaires. Il
n'en était pas de même pour les Juifs. Pour être forts, ils avaient
besoin d'être unis. Chez. eux, la discorde pouvait avoir les plus
funestes conséquences, parce qu'en cas de dénonciation, ce n'est
pas seulement le coupable qui aurait été puni, mais la communauté
entière à laquelle il appartenait, et peut-être les Juifs de tout le
pays. Aussi, quand Ibn Migasch apprit qu'un membre de la com-
munauté de Lucéna se proposait de dénoncer un de ses coreli-
84 HISTOIRE DES JUIFS.
gionnaires, le fit-il condamner à mort et lapider. L'exécution eut
lieu à la fête de TExpiation, au coucher du soleil.
À sa mort (1141), Joseph ibn Migasch laissa un fils très savant,
nommé Méïr, et de nombreux disciples, entre autres Maïmoun, de
Cordoue, dont le fils devait occuper un rang si brillant dans l'his-
toire du judaïsme.
A mesure que renseignement du Talmud se développait en
Espagne, on s'occupait moins d'exégèse biblique et de science
grammaticale. Par contre, cette époque fut riche en poètes.
Depuis que, deux siècles auparavant, Dounasch ben Labrat avait
commencé à assouplir la langue hébraïque, celle-ci avait acquis
une flexibilité singulière et était devenue, pour les poètes, un
instrument très facile à manier. Stimulés parle succès d'Ibn Gabirol
et l'exemple des Arabes, qui écrivaient même leurs lettres en
vers, les Juifs espagnols voulaient presque tous devenir poètes.
Quiconque ne voulait pas être réputé ignorant, devait connaître
l'art de versifier. Aussi rimait-on beaucoup à cette époque. Mais
toutes ces productions sont rarement animées d'un souffle poé-
tique. Parmi les poètes de ce temps qui n'ont pas encore été
nommés et qui méritent une mention, on peut citer Moïse ibn Ezra,
Juda ibn Giat, Juda ibn \bbas, Salomon ibn Sakbel, et surtout le
premier de tous, Juda Hallévi.
Contrairement aux habitudes de la plupart des poètes juifs de
cette époque, qui ne traitaient que des sujets sérieux, Salomon
ben Sakbel, parent du rabbin Joseph ibn Sahal de Cordoue, se
servit de la langue hébraïque pour peindre l'amour frivole et
badin. Il composa son ouvrage, intitulé « Tachkemoni », sur le
modèle des Makàmât (Séances) que le poète arabe Hariri, de Bas-
sora, venait de publier et dont la réputation avait pénétré jusqu'en
Espagne. C'était une espèce de roman satirique, écrit en prose
rimée, entrecoupée de vers. Le héros de ce roman raconte comme
il est sans cesse victime de ses illusions. Après avoir vécu long-
temps dans la solitude des bois avec sa bien-aimée, il s'est fatigué
de cette existence monotone et désire faire ripaille en nombreuse
et joyeuse compagnie. Son repos est troublé par un billet mys-
térieux que lui remet une belle inconnue. Toujours à la poursuite
de cette enchanteresse, qui lui échappe constamment, il arrive
MOÏSE IBN EZRA. 85
dans un harem dont le maître, avec une « mine de berbère », le
menace de mort. bonheur! sous ce masque terrible se cachait
une femme d^une beauté éblouissante, Tesclave de celle qui était
la reine de ses pensées et qui lui promet que tous ses désirs
seront réalisés. Il retrouve enfin l'objet de sa passion, et déjà il
se croit au comble de ses vœux quand il s'aperçoit que du com-
mencement à la fin il a été mystifié par ses amis. Telle est Tœuvre
de Ben Sakbel. En elle-même, elle n'a aucune valeur poétique;
c'est une simple imitation de Tarabe. Mais il est intéressant de
voir avec quelle habileté Ben Sakbel manie Thébreu et expose
dans cette langue si grave de simples futilités.
A cette époque vivaient également à Grenade les quatre frères
Ibn Ezra : c'étaient Abou-Ibrahim Isaac, l'aîné; Abou-Haroun
Moïse^ AboU'l'Hassan Juda et Abou Hadjadj Joseph, le plus
jeune, savants distingués et dMllustre naissance. « On reconnaît,
dit un contemporain, à la noblesse de leurs sentiments, qu'ils
descendent de la famille royale de David. » Leur père, nommé
Jacob, avait occupé un emploi sous le roi Habous ou plutôt sous
Samuel ibn Nagrela. Le plus remarquable des quatre fut Abou
Haroun Moïse (né vers 1070 et mort vers 1139). Il fut le poète le
plus fécond de son temps. C'est le chagrin qui semble avoir éveillé
en lui l'inspiration poétique. Amoureux de sa nièce, dont il était
également aimé, il se vit refuser sa main. Dans sa douleur, il
abandonna la maison paternelle, errant à travers le Portugal et la
Castille. Comme le temps était impuissant à adoucir sa souffrance,
il demanda des consolations à la science et surtout à la poésie. Il
rencontra des amis dévoués et des admirateurs sincères, et Ibn
Kamnial, le noble bienfaiteur de ses coreligionnaires, lui voua
une vive affection.
Moïse ibn Ezra avait de nombreux traits de ressemblance avec
Salomon ibn Gabirol. Comme ce dernier, il se plaignait amèrement
de l'envie et de la trahison de ses contemporains, et s'occupait
principalement, dans ses œuvres, de sa propre personnalité, de
son moi» Mais il était moins sensible, moins susceptible et aussi
moins sombre que le poète de Malaga; sa nature plus énergique
lui permettait de sortir parfois de sa tristesse pour faire entendre
des accents plus gais. Sa Muse aimait quelquefois le badinage.
86 HISTOIRE DES JUIFS.
Néanmoins, comme poète, il est bien inférieur à Ibn Gabirol; il est
maniéré et guindé, ses images sont exagérées, ses vers manquent
de mesure et d'harmonie. Il faut cependant admirer son habileté
dans le maniement de Thébreu, la fertilité de son imagination,
l'abondance de ses productions et les nombreuses variétés de vers
dont il a enrichi la littérature hébraïque. Sous le titre de a Collier
de perles», il publia un recueil de chants de douze cent dix vers,
divisé en dix chapitres. Il y célèbre son protecteur Ibn Kamnial,
chante tour à tour le vin, l'amour, les plaisirs, la vie voluptueuse
sous les voûtes de feuillage et au milieu des chants des oiseaux, dé-
plore l'éloignement de ses amis, se plaint de trahison, gémit sur
l'approche de la vieillesse, conseille la confiance en Dieu et exalte
enfin l'art de la poésie. Â côté de ce recueil, Ibn Ezra produisit
encore trois cents poésies de circonstance, réunies en un diwan
de plus de dix mille vers, et près de deux cents compositions
liturgiques pour les fêtes du Nouvel an et de l'Expiation, qui ont
été admises dans le Rituel de plusieurs communautés. Ses prières
manquent d'élévation et de sincérité, elles sont écrites selon toutes
les règles de l'art, mais on n'y sent ni chaleur ni sentiment.
Moïse ibn Ezra composa également deux ouvrages didactiques,
l'un, écrit en arabe et intitulé « Dialogues et Souvenirs w, où il
traite des principes de l'art oratoire et de la poésie et énumère les
travaux des poètes hispano-juifs depuis les premiers temps; l'autre,
en hébreu, a tendances philosophiques, où il expose sèchement,
d'après des modèles arabes, la philosophie aride du temps.
Quoiqu'il fût poète à peine suffisant et philosophe médiocre.
Moïse, grâce à son étonnante facilité, jouissait cependant de la
considération générale. Il entretenait des relations amicales avec
toutes les personnalités éminentes de son époque, qui le louèrent
en prose et en vers.
Mais la gloire la plus pure et la plus lumineuse de ce temps fut
Abou-hHassan Juda ben Samuel Hallévi, né vers 1086 dans la
Vieille-Castille. Comme poète il surpassa ses prédécesseurs et ses
contemporains, et comme penseur il fait partie du petit nombre
d'élus qui ont mis au monde des conceptions nouvelles et exprimé
des idées suggestives. Pour le célébrer dignement, l'histoire de-
vrait emprunter à la poésie ses plus brillantes images et ses
JUDA HALLÉVI. 87
accents les plus doux. C'était une intelligence d'élite qui passa
sur la terre comme un être divin, entouré d'une radieuse auréole
et illuminant le judaïsme de l'éclat de sa splendeur. Quand l'Ks-
pagne aura triomphé de ses préjugés et ne fera plus passer ses
grands hommes d'autrefois sous la toise de l'Église avant de les
adopter comme des illustrations nationales, elle accordera cer-
tainement à Juda Hallévi une place d'honneur dans son Panthéon.
Les Juifs ont déposé depuis longtemps la couronne de la poésie
sur le front de ce chantre admirable, d'une piété si profonde et
d'une moralité si élevée.
Sans tache, pure et sincère
Fut sa poésie comme son âme.
Après l'avoir créée,
Dieu, content de son œuvre,
Embrassa cette belle âme.
Et l'écho de ce baiser divin
Résonne dans les chants du poète.
Cet homme extraordinaire réunissait en lui les qualités les plus
opposées. Esprit sérieux et méditatif, il savait être gai et enjoué;
entouré d'admirateurs passionnés, il resta modeste; profondément
attaché à ses amis, il ne leur sacrifia jamais ses idées et ses con-
ceptions; poète dans toute la force du terme, il sut toujours maî-
triser sou imagination et diriger ses sentiments, ses pensées et
ses actions, avec la plus parfaite clairvoyance. Il s'imposa des
règles de conduite dont il ne se départit jamais.
Né dans l'Espagne chrétienne, Juda Hallévi se rendit à Lucéna
pour étudier le Talmud auprès d'Alfasi, parce que la Castille et,
en général, l'Espagne septentrionale ne possédaient pas de savants
talmudistes. Comme Ibn Gabirol, il était encore jeune quand il
sentit en lui l'inspiration poétique. Mais loin d'être triste comme
celle du chantre de la mélancolie et de la souffrance, sa Muse
ne faisait entendre, au contraire, que des notes joyeuses, celé-
brant^ par exemple, le mariage d'Ibn Migasch, la naissance du
premier-né dans la famille de Baruch ibn Albalia (vers 1100), et
d'autres événements heureux. C'est que le bonheur sourit cens-
tamment à ce favori du sort. A Grenade, il se lia avec la famille
des Ibn Ezra, et quand il apprit qu'à la suite d'un chagrin d'amour
88 HISTOIRE DES JUIFS.
Moïse iba Ezra s'était condamné volontairement à Texil, il lui
adressa des consolations dans des vers remarquables d'émotion
et de bon sens.
Malgré son humeur toujours sereine, il ressentit aussi les joies
et les douleurs de Famour. Il chante les yeux de sa gazelle, de sa
bien-aimée, ses lèvres de pourpre, ses cheveux noirs comme le
corbeau, et il reproche à Tinfidèle sa trahison. Ses chants d'amour
respirent le feu de la jeunesse et de la passion et sont animés
d'un souffle vraiment éloquent, ils témoignent d'une richesse
d'imagination et d'une connaissance de l'art poétique qu'on est
étonné de rencontrer à un si haut degré chez un jeune homme.
Outre son talent poétique, Juda Hallévi avait des connaissances
philosophiques et était versé dans les sciences naturelles; il écri-
vait Tarabe avec élégance et était très familiarisé avec la poésie
castillane. Il demandait ses moyens de subsistance à la pratique
de la médecine, qu'il exerçait avec succès. Quoiqu'il fut appelé
par sa profession à vivre souvent au milieu des malades et des
mourants, son âme sut toujours planer au-dessus des misères de
la vie, dans les régions de l'idéal. Il écrivit à un ami la lettre sui-
vante au sujet de ses occupations : « Même aux heures qui n'ap-
partiennent ni au jour ni à la nuit, je me consacre au vain art de
la médecine, bien que je sois incapable de guérir. La ville où je
demeure est grande, les habitants en sont des géants, mais des
gens très durs. Je ne puis leur donner satisfaction qu'en gas-
pillant mes jours à guérir leurs infirmités. J'essaie de rendre la
santé à Babel, mais elle reste malade. Puisse Dieu m'envoyer
bientôt la délivrance et m'accorder le repos, afin que je puisse
aller dans une ville où fleurit la science et m*y désaltérer à la
source de la sagesse. »
Juda Hallévi avait une idée plus juste de la poésie que ses con-
temporains arabes et juifs, il la considérait comme un présent du
ciel, un don divin, et non comme un résultat de l'art. Aussi raille-
t-il ceux qui établissent des règles de prosodie. Selon lui, le vrai
poè te devine instinctivement les lois de la poésie. Dans sa jeunesse,
il prodigua les trésors de son imagination féconde en productions
légères, en badinages, il écrivit, selon l'usage du temps, des
kassides pleines d'éloges exagérés pour ses nombreux amis. Il
^
OEUVRES POÉTIQUES DE JUDA HALLÉVI. 89
chanta le vin et les plaisirs et composa des énigmes en vers. A
ceux qui lui reprochaient de consacrer son talent à de telles futi-
lités, il répondit avec la présomption de la jeunesse : « Ma vingt-
quatrième année n*est pas encore évanouie, et je fuirais avec cha*
grin le vin joyeux ! »
Dans ses poésies légères, il se plaisait à surmonter les plus
grandes difficultés de rime et de mètre; parfois il les terminait par
un vers castillan ou arabe. A la tournure comme à l'expression, on
reconnaît tout de suite le maître, qui, en quelques traits hardis,
dessine un tableau achevé. Ses descriptions de la nature sont aussi
brillantes et aussi pittoresques que tout ce qui a été écrit de plus
parfait en ce genre dans toutes les langues, les fleurs y resplen-
dissent de mille couleurs et répandent au loin leurs parfums
embaumés, les branches y plient sous le poids de leurs fruits d'or,
les oiseaux y font entendre leurs doux gazouillements. Quand il
montre les bouillonnements impétueux de la mer sous l'action de
la tempête, ses lecteurs se sentent émus jusqu'au fond de Tàme
devant ce spectacle si grand et si terrible. Mais pas plus dans ces
tableaux que dans les compositions liturgiques, qu'il écrivit au
nombre de plus de trois cents, Juda Hallévi ne déploya tout son
talent. Ses chefs-d'œuvre sont ses poèmes religieux et nationaux ;
il y met toute son âme de poète, tout son enthousiasme de croyant,
il y chante tour à tour les misères présentes de Sion et ses splen-
deurs futures. De toutes les poésies néo-hébraïques, les Sionides
se rapprochent le plus des Psaumes. Quand Juda Hallévi exhale ses
douloureux soupirs sur l'abandon de Sion, ou lorsqu'il rêve de son
magnifique avenir, de son union future avec son Dieu et son
peuple, on croirait entendre le Psalmisle ! Ibn Gabirol ne déplore
que son propre isolement, Moïse ibn Ezra ses propres souffrances,
mais Juda Hallévi gémit sur les malheurs de son peuple, sur les
ruines du sanctuaire national, sur l'asservissement d'Israël. Voilà
pourquoi ses plaintes nous émeuvent si profondément, voilà pour-
quoi ses accents pénétrants remuent les plus intimes de nos fibres.
Après avoir exprimé, dans les Sionides, les sentiments nationaux
d'Israël, Juda Hallévi fait connaître en quelque sorte les conceptions
nationales du judaïsme. Il émet des idées originales sur les rapports
de Dieu avec la création et sur la valeur comparative des religions
90 HISTOIRE DES JUIFS.
juive, chrétienne et musulmane. Si, comme poète, il ressemble
au Psalmiste, dans Texposition de ses idées philosophiques il se
rapproche de Fauteur de Job; seulement il est plus complet. A
l'exemple de cet auteur et de Platon, il développe ses idées sous
forme de dialogues et rattache son exposé à un fait historique. Son
ouvrage théologique, écrit en arabe, fut composé à la suite de la
demande que lui adressèrent quelques-uns de ses disciples de faire
connaître ses vues sur le judaïsme rabbanite et de le défendre
contre les objections soulevées contre cette religion par la philo-
sophie, le christianisme, Tislamisme et le caraïsme.
Un païen, aussi ignorant de la philosophie scolastique que
des trois religions existantes, éprouve un jour le désir de se ratta-
cher plus étroitement à son Créateur. Après un examen attentif, il
est convaincu de la vérité du judaïsme. Ce païen est Boulan, le roi
des Khazars, qui se convertit, en effet, à la foi juive. Tel est le
point de départ historique choisi par Juda Hallévi pour Texposé de
ses doctrines. De là aussi le nom de Khozari donné à cet exposé.
L'auteur suppose que le roi des Khazars, sincèrement attaché
au culte des idoles et animé des meilleurs sentiments, vit plusieurs
fois en rêve un ange qui lui dit : a Tes intentions sont excel-
lentes mais ta conduite est détestable. » Pour connaître alors
la manière dont Dieu veut être adoré, il s'adresse d'abord à un
philosophe. Celui-ci, imbu en partie des idées d'Âristote et en
partie des doctrines platoniciennes, enseigne au roi que la divinité
est trop élevée pour se mettre en rapport avec l'homme ou pour
lui demander de l'adorer. Peu satisfait de cette doctrine, le roi
des Khazars sollicite les représentants du christianisme et de
Tislamisme de lui faire connaître enfin la vraie foi. Il ne daigne
pas consulter les Juifs parce qu'à ses yeux, l'état d'abaissement
où ils se trouvent prouve avec évidence l'infériorité de leur religion.
Il apprend par un prêtre chrétien que le christianisme accepte
toutes les prescriptions de la Thora et des autres écrits sacrés du
judaïsme, et qu'il admet comme dogme fondamental l'incarnation
de Dieu dans le sein d'une vierge descendant de la famille royale
des Juifs. Les chrétiens croient aussi que le Fils de Dieu ne fait
qu'un avec le Père et le Saint-Esprit, et ils adorent cette trinité
comme le Dieu-Un ; ils prétendent qu'ils sont les vrais israélites et
': X
LE KHOZARI. 91
que leurs douze apôtres ont pris la place des douze tribus. Cer-
taines croyances des chrétiens paraissent au pridfte en contradiction
trop flagrante avec la raison pour qu^Jl les adopte; il ne se fait
donc pas chrétien.
Un théologien musulman lui expose alors les principes de Tisla-
mîsme. Cette religion croit avec le judaïsme àTunité et à Télernité
de Dieu et à la création ex nihilo; elle admet, en outre, que
Mahomet est le plus grand des prophètes, qu*il a convié tous
les peuples à embrasser la vraie foi, promettant aux croyants le
paradis avec ses jouissances toutes matérielles, et menaçant les
mécréants du feu de Tenfer. Au dire du théologien musulman, la
vérité de Tislamisme serait prouvée par ce fait que nul homme
ne pourrait écrire un livre parfait comme le Coran. Mais cette cir-
constance ne suffit pas pour porter la conviction dans Tesprit du
roi des Khazars.
En voyant que pour démontrer la vérité de leurs croyances le
chrétien comme le musulman ont besoin de s*appuyer sur la
Bible, le roi des Khazars se décide, malgré ses préjugés, à consulter
un savant juif. Il apprend ainsi que les Juifs adorent le Dieu de leurs
ancêtres, Celui qui a fait sortir leurs aïeux de TÉgypte, a accompli
des miracles en leur faveur, les a conduits dans la Terre promise
et leur a envoyé des prophètes pour les diriger dans la bonne voie.
« J'avais bien raison, dit alors le roi, d'hésiter à m'adresser aux
Juifs. A en juger par le mépris dont ils sont l'objet, je devais pré-
voir qu'ils ont perdu toute intelligence. Au lieu de m'exposer
sèchement une profession de foi qui ne peut avoir de valeur que
pour vous, tu aurais dû commencer par me dire que vous croyez à
un Dieu qui a créé et dirige le monde. — Mais, réplique le juif,
des croyances de ce genre ont besoin d'être démontrées par une
argumentation longue et difficile, les philosophes ont émis des
hypothèses différentes sur la création et la direction de l'univers,
tandis que mes assertions n'exigent aucune preuve; l'authenticité
des miracles opérés en notre faveur est affirmée par des témoins
oculaires. » Après avoir établi et fait admettre ce dernier point,
Juda Hallévi pouvait prouver facilement la vérité du judaïsme. Ne
sachant que faire de Dieu et de la religion, la philosophie les
chasse du monde. Le christianisme et l'islamisme sont en contra-
92 HISTOIRE DES JUIFS.
diction avec le bon sens, tandis que le judaïsme prend comme
point de départ des faits matériels, avérés, que nul raisonnement
ne saurait faire disparaître ; il est donc complètement d'accord
avec la raison, tout en lui imposant certaines limites. La raison perd,
en effet, ses droits quand elle a contre elle la certitude du fait.
En restreignant ainsi les limites de la spéculation philosophique,
Juda Hallévi ne se montrait pas seulement supérieur à ses con«
temporains, mais il était encore de plusieurs siècles en avance
sur son époque. Pendant que les penseurs de son temps, juifs,
chrétiens ou musulmans, suivaient servilement les idées d'Aristote,
admettant sans discussion ses conceptions sur Dieu et le monde
et s*évertuant à les trouver dans la Bible, le philosophe de Castille
eut le courage d'assigner à Tesprit humain ses limites naturelles
et de lui dire : « Jusqu'ici et pas plus loin! » Selon lui, la philoso-
phie ne peut rien contre le fait réel, elle doit l'accepter tel quel et
tenir compte de son existence dans ses raisonnements. C'est aiusi
que dans le domaine de la nature, l'observateur n'a pas le droit de
rejeter les phénomènes, quelque singuliers et absurdes qu'ils
paraissent, mais il est tenu de les comprendre et de les expliquer.
Ce principe, admis aujourd'hui, Juda Hallévi Ta établi le premier.
En opposition avec les nombreux savants qui acceptaient aveu-
glément toutes les conceptions de la philosophie grecque, il jugeait
sévèrement cette philosophie dans la strophe suivante :
Ne te laisse pas séduire par la sagesse grecque.
Qui a seulement de belles fleurs, sans produire aucun fruit.
Que dit-elle? Que le monde n'a pas été créé par Dieu,
Mais a existé de tout temps. Elle raconte encore des mythes.
Si tu récoutes, tu reviendras abasourdi
Par beaucoup de bavardage, mais le cœur vide et mécontent.
D'après la théorie de Juda Hallévi, le judaïsme ne peut donc pas
être attaqué par la philosophie, car il s'appuie sur des faits cer-
tains. Il a été créé tout d'une pièce et révélé devant une foule
immense, qui a pu se rendre compte qu'elle n'était victime
d'aucune mystification. Les miracles qui ont précédé et suivi la
Révélation ont été opérés également devant des milliers de témoins
Du reste, Tintervention divine ne s'est pas produite seulement à
r -I
LE JUDAÏSME D'APRÈS JUDA HALLÉVI. 93
Torigiae de la formation du peuple juif, elle s'est manifestée pen-
dant plusieurs siècles par inspiration prophétique. Ces fails ont
donné à la religion juive un caractère de certitude que ne possède
aucune philosophie, et l'existence de Dieu est prouvée bien mieux
par la Révélation que par tous les raisonnements.
Après avoir établi ainsi la vérité du judaïsme, Juda Hallévi en
montre la sagesse et la haute valeur. Voici sa théorie, à coup sûr
très originale. Il admet naturellement la création du monde telle
qu'elle est rapportée dans le Pentateuque. En sortant de la main
du Créateur, pur, sans tache, exempt de tout défaut héréditaire,
le premier homme était parfait au physique comme au moral,
possédant Tinspiration prophétique et appelé pour cette raison
« fils de Dieu ». Il transmit cette perfection à ceux de ses descen-
dants qui étaient d'une organisation supérieure. C'est ainsi qu'à
travers la longue suite des générations, cette vertu innée devint
le partage des patriarches et des chefs des douze tribus et fit du
peuple juif le cœur et le noyau de l'humanité, la race exclusive-
ment douée de la grâce divine, c'est-à-dire du don de la prophétie.
Pour que ce caractère spécial pût se maintenir chez les Israélites,
il était nécessaire de les placer dans une région dont les conditions
climatériques fussent favorables au développement de la vie in-
tellectuelle. Voilà pourquoi Dieu leur a donné le pays de Canaan.
A un peuple élu il fallait un pays élu. Les lois religieuses avaient
pour but de conserver la faculté prophétique dans la nation juive.
Tel était le but poursuivi par l'institution du sacerdoce, la con-
struction du temple de Jérusalem, le culte des sacrifices et toutes
les autres prescriptions. Dieu seul sait dans quelle proportion cha-
cune de ces lois nous aide à atteindre notre but; les hommes ne
doivent donc rien y changer. Car la moindre modification apportée
à ces lois peut en changer les conséquences, de même que la
moindre altération du sol ou du climat influe sur les produits de
la terre. A l'opposé de certaines opinions, il admet que ce ne
sont pas les lois morales ou rationnelles, mais les prescriptions
purement religieuses, qui donnent au judaïsme son caractère vrai-
ment original et perpétuent dans le peuplejuif l'esprit prophétique.
Juda Hallévi montre, ensuite, que les lois religieuses du judaïsme
donnent satisfaction aux besoins du corps comme à ceux de
94 HISTOIRE DES JUIFS.
rame. Le judaïsme, dit-il, ne prêche ni Tascétisme ni la retraite
du cloître; il est Tennemi des sombres méditations et prescrit
plutôt une vie active et gaie. Il recommande la modération dans
rétude et les passions, et veut qu'il règne un heureux équilibre
dans la vie individuelle comme dans la vie nationale. D*après lui,
le vrai juste ne fuît pas le monde, ne haït pas Texistence et ne
désire pas la mort sous prétexte de vouloir jouir plus tôt de la
béatitude éternelle; il ne s'interdit même pas les jouissances
de la vie, mais reste toujours maître de son corps comme de
son âme et évite Pexagération en tout.
Puis Juda Haliévi prouve la supériorité du judaïsme talmu-
dique, non seulement sur le caraïsme, mais aussi sur Tislamisme
et le christianisme. L*état d'abaissement dans lequel vivent les
Juiiis n'est nullement à ses yeux un signe d'infériorité, pas plus
que la puissance des chrétiens eVdes musulmans n'est une preuve
en faveur de leur culte. Ce que les hommes considèrent comme
méprisable, Dieu l'estime, au contraire, à très haut prix. Du
reste, les chrétiens eux-mêmes font valoir, non pas leur pouvoir,
mais les humiliations de Jésus, les souffrances et la pauvreté des
apôtres et des martyrs. Les mahométans aussi exaltent les com-
pagnons de leur prophète, parce qu'ils ont souffert beaucoup pour
lui. Mais, parmi tous les peuples, Israël a souffert le plus, parce
qu'il occupe dans l'humanité la place que le cœur occupe dans
l'organisme humain. De même que le cœur ressent le plus vive-
ment toutes les douleurs du corps, de même Israël est atteint le
plus cruellement par toutes les calamités. Mais, en dépit de ses
misères, la nation juive est toujours vivante ; elle ressemble à un
malade abandonné par les médecins et qui attend sa guérison
d'un miracle. Comme les ossements disséminés dont parle le pro-
phète, Israël sera animé d'un nouveau souffle de vie et reprendra
sa vigueur d'autrefois. Dieu a dispersé les descendants de Jacob
pour leur faciliter Taccomplissement de la mission dont ils sont
chargés; ils répandent ainsi plus rapidement leurs doctrines parmi
les peuples. Quand le grain de blé est déposé dans la terre, il
reste caché pendant quelque temps à tous les yeux, se désorga-
nise, est absorbé en apparence par les éléments qui l'entourent,
et semble disparaître pour jamais; mais peu à peu il germe et
LES SIONIDES DE JUDA HALLEVL 95
fleurit, reprend sa nature originelle et reparait grandi et déve-
loppé. Le peuple juif ressemble à ce grain. L'humanité, modifiée
par le christianisme et Tislamisme, reconnaîtra un jour la vraie
valeur de la nation juive, elle honorera le tronc qui a produit de
si fortes branches et se confondra, en quelque sorte, avec le
judaïsme le jour où commencera le règne du Messie et où Tarbre
produira enfin des fruits.
Personne, avant Juda Hallévi, n'avait encore parlé avec une
éloquence si vigoureuse d'Israël et de sa foi. La raison et le sen-
timent, la philosophie et la poésie se sont prêté un appui mutuel,
dans le système de l'écrivain castillan, pour créer un idéal où se
concilient dans un harmonieux ensemble les exigences des ap-
pétits avec les aspirations supérieures.
Juda Hallévi n'était pas homme à mettre en contradiction ses
actes et ses paroles. Une fois convaincu que la langue hébraïque
avait un caractère divin et ne devait servir, par conséquent, qu'à
exprimer des pensées religieuses, il cessa, de crainte de la pro-
faner, d'écrire des vers hébreux d'après la métrique arabe. Une
autre de ses convictions le portait à croire que la Palestine était
spécialement favorisée de la grâce divine et que, même dans sa
décadence, elle conservait encore des traces de son ancienne
splendeur. Son âme était attirée avec une force invincible vers les
ruines sacrées du temple. Il était persuadé que les portes du ciel
s'ouvraient à Jérusalem et que c'est dans cette ville seulement
qu'il trouverait le vrai repos. Il résolut donc de se rendre en
pèlerinage dans la Terre Sainte et d'y terminer ses jours.
Ce désir passionné de voir la Palestine lui inspira une série de
chants, appelés Sionides, où l'élévation du sentiment le dispute
à la beauté de l'expression, et qui forment la plus magnifique
partie de la poésie néo-hébraïque :
cité du moude, si belle dans tes brillants atours.
Du fond de TOccident j'aspire vers toi de toute mon âme.
Que n'ai-je la rapidité de l'aigle pour voler vers toi
Et mouiller de mes pleurs ta poussière sacrée!
Tel est le thème principal qu'il développe dans ses Sionides,
avec des variations infinies. Il y représente le peuple juif tantôt
*■ .
r'
96 HISTOIRE DES JUIFS.
portant une couronne d'épines qui lui inflige mille souffrances,
tantôt entouré d'une auréole qui le fait briller d'un éclat divin. En
lisant ces chants magiques, on partage malgré soi Tamère dou-
leur et les joyeuses espérances de Tauteur, et on est profondé-
ment impressionné par ces accents éloquents , où la conviction se
môle à la plus vive exaltation.
Pour réaliser son désir de se rendre en Palestine, Juda Hallévi
ne craignit pas de transformer son existence calme et tranquille
en une vie d'aventures et de dangers. Il abandonna son école
de Tolède, qu'il avait fondée, ses nombreux disciples, auxquels il
était très attaché, ses amis, sa fille unique et son petit-fils, qu'il
chérissait tendrement, il sacrifia tout à son amour pour Dieu, à
sa passion pour la Terre Sainte.
Son voyage à travers l'Espagne ressembla à une marche triom-
phale. Dans toutes les villes où il passait, ses nombreux admira-
teurs lui prodiguaient les témoignages de leur respect et de leur
sympathie. Accompagné de quelques amis, il s'embarqua (vers
1441) sur un navire se dirigeant vers l'Egypte. Exposé aux raille-
ries de matelots grossiers, brisé par la fatigue, malade, il avait
rénergie d'oublier ses souffrances pour s'élever jusqu'aux régions
du rêve et de la poésie. Au milieu d'effroyables tempêtes, qui im-
primèrent au navire les plus terribles secousses et t le mirent à
deux doigts de sa perte », il composa d'admirables « chants
de mer » .
Retardé par des vents contraires, le navire n'entra dans le port
d'Alexandrie (Egypte) que vers la fête des Cabanes, en septembre.
Juda Hallévi avait la ferme résolution de ne s'arrêter en Egypte que
très peu de temps et de reprendre au plus tôt son pieux pèleri-
nage. Dès que son arrivée fut connue, de nombreux Juifs vinrent
lui apporter le témoignage de leur admiration. L'homme le plus
considérable d'Alexandrie, Aron ben Zion ibn Alamâni, rabbin et
médecin, Taccueillit avec ses compagnons, et, grâce à ses préve-
nances, sa large hospitalité et son affectueuse insistance, il par-
vint à le retenir pendant trois mois, jusqu'à la fête de Hanouca.
S'arrachant avec peine à railection de si bons amis, Juda se
décida enfin à partir pour Damiette, où il voulait rendre visite à
Abou Saïd ben Halfon Hallévi, qu'il avait déjà connu en Espagne.
MORT DE JUDA HALLÉVL 97
Mais il modifla son itinéraire, et, sur la pressante invitation du
prince juif Abou Mansour Samuel ben Hanania, qui occupait une
situation élevée à la cour du khalife d'Egypte, il se rendit au Caire.
Le Nil, sur lequel il voyageait, réveilla dans son esprit les sou-
venirs de Thistoire du peuple d'Israël, et il les rappela dans deux
remarquables poèmes. Mais ces souvenirs mêmes ramenèrent sa
pensée vers le vœu qu'il avait formé de se rendre le plus tôt pos-
sible dans la Terre Sainte. Aussi, malgré les instances d*Abou
Mansour pour le retenir en Egypte, ne fit-il qu'un court séjour au
Caire pour continuer ensuite son voyage.
A cette époque, la Palestine était gouvernée par des rois et des
princes chrétiens, parents de Godefroy de Bouillon et descendants
des premiers croisés. Sous la domination de ces petits souverains,
les Juifs vivaient en complète sécurité; ils avaient même acquis
une certaine influence dans les diverses cours. On voit, en effet,
un évèque du temps se plaindre que, sur Tinstigation de leurs
femmes, les princes chrétiens préfèrent les médecins juifs, sama-
ritains et sarrasins à leurs confrères chrétiens.
Juda Hallévi parait avoir pu réaliser son plus cher désir et
entrer dans Jérusalem, mais il ne séjourna que peu de temps
dans la ville sainte. Il y fut maltraité, selon toute apparence, par
les chrétiens et en partit assez promptement. Les derniers événe-
ments de sa vie sont restés inconnus. On sait seulement qu'il alla
à Tyr et y reçut un accueil respectueux. Dans un poème adressé
à un de ses amis de Tyr, il montre un profond découragement,
déplorant sa jeunesse perdue, ses espérances déçues, tous ses
beaux rêves évanouis. Il séjourna également à Damas. C'est dans
cette ville qu'il fit entendre son chant du cygne, cette admirable
Sionide qui réveille notre amour pour Jérusalem avec la même
force que les plus beaux psaumes d'Assaf.
On ignore la date de sa mort ainsi que le lieu de sa sépulture.
Une légende raconte qu'il mourut, écrasé par un cavalier musul-
man, aux portes de Jérusalem, au moment où il chantait son
émouvanteSionide. Un inconnu grava sur sa tombe cette inscrip-
tion, si éloquente dans sa concision :
La Piété, la Douceur et la Générosité
Disent : nous avons disparu avec Juda.
IV. 7
K
98 HISTOIRE DES JUIFS.
i Et pourtant, cette ioscription ne célèbre qu'une partie des mé-
rites du poète castillan. Juda Hallévi était Timage radieuse de la
nation juive ayant conscience d'elle-même et proclamant, par la
poésie et la philosophie, Thistoire de son passé et ses rêves
d'avenir.
CHAPITRE V
LA DEUXIÈME CROISADE ET LA PREMIÈRE ACCUSATION
DE MEURTRE RITUEL DIRIGÉE CONTRE LES JUIFS
(1148-1171)
Sous les deux rois capétiens Louis VI et Louis VU, les Juifs de
France jouissaient, pendant la première moitié du xii*' siècle,
comme autrefois sous Louis le Débonnaire, d'une situation pros-
père. Une large aisance régnait parmi eux, ils possédaient non
seulement des maisons, mais aussi des champs et des vignes, qu*ils
cultivaient eux-mêmes ou faisaient cultiver par des serviteurs
chrétiens. On raconte même, non sans exagération, que la moitié
de la ville de Paris, encore peu importante à cette époque, appar-
tenait à des Juifs. Les communautés juives étaient reconnues
comme des corporations indépendantes et avaient à leur tête un
chef, portant le titre de prévôt et chargé de représenter leurs inté-
rêts vis-à-vis des chrétiens. Le prévôt de chaque ville était élu
par les Juifs, et son élection était ratifiée par le roi ou le baron
qui avait droit de suzeraineté sur la ville. Les Juifs étaient reçus
à^la cour et occupaient divers emplois. Jacob Tarn, la plus grande
autorité rabbinique du temps, était très estimé du roi.
/Grâce à la sécurité qui leur était ainsi assurée, les savants
juifs du nord de la France pouvaient continuer l'œuvre commencée
par Raschi. Arraché par la mort à la tâche qu'il avait entreprise,
le chef d'école de Troyes laissa de nombreux disciples, qui, à
Texemple de leur maître, s'appliquaient avant tout à comprendre
et à expliquer le Talmud. Dans leur amour pour la vérité, ils ne
craignaient pas de soumettre même les explications de Raschi à
i
LES TOSSAFISTES. 99
la plus sévère critique; mais leur respect pour la mémoire de
leur maître était tel qu'ils ne présentaient leurs commentaires
que comme des additions (Tossafot) à ceux de Raschi. De là,
leur nom de tossafistes. Leur but était, en partie, de combler les
lacunes laissées par Rascbi, en partie de rectifier et compléter ses
explications.
Le principal caractère des tossafistes est de ne s*appuyer, dans
leurs commentaires, sur aucune autorité, mais de faire appel,
pour comprendre le texte, à la seule intelligence. Possédant une
érudition prodigieuse, ils connaissaient toutes les contradictions,
apparentes ou réelles, et toutes les analogies qui pouvaient se
présenter dans le Talmud. et, grâce à leur étonnante finesse de
dialectique, ils savaient disséquer, en quelque sorte, chaque passage
et chaque opinion, en montrer les éléments constitutifs, indiquer
le côté commun de ce qui semblait contradictoire, et faire ressortir
la différence de ce qui paraissait semblable. Le texte du Talmud
devint entre leurs mains comme une matière très malléable, qu'ils
façonnaient à leur guise. Il arrivait même souvent que pour des
questions que, pour les besoins de la pratique, ils étaient obligés
de résoudre, ils trouvaient les solutions dans des textes talmu-
diques qui, au premier abord, ne paraissaient avoir rien de
commun avec ces questions.
Les premiers tossafistes appartiennent, pour la plupart, à la
famille de Raschi : ce furent ses deux gendres, Méïr ben Samuel,
de Ramerupt (petite ville près de Troyes), et Juda ben Nathan; ses
trois petits-fils Isaac, Samuel et Jacob Tarn, fils de Méïr, et enfin
un de ses parents d'Allemagne, Isaac ben Ascher Hallévi, de Spire.
Mais si les Juifs du nord de la France et des provinces rhénanes
étudiaient avec ardeur le Talmud, ils négligeaient totalement la
poésie. L'imagination ne pouvait, en effet, s'abandonner que diffi-
cilement à ses caprices et à ses fantaisies dans un milieu où
dominait surtout la logique, et où Ton était surtout occupé à
éplucher le texte du Talmud. Même les explications de la Bible
avaient un caractère talmudique. Les commentateurs de la Bible
ne se préoccupaient nullement du sens réel du texte, ils restaient
servilement attachés aux explications traditionnelles et aux inter-
prétations de i'Aggada. A côté des tossafot talmudiques, il y eut
100 HISTOIRE DES JUIFS.
les tossafot bibliques. Deux hommes, qui vécurent vers 1100-1166^
firent seuls exception à cette règle : Joseph Kara et Samuel bea
Méïr. Le premier était fils de Simon Kara, l'auteur d*un recueil
d'aggadot, et le second était petit-fils de Raschi, élevé également
dans le respect de TAggada. Ils avaient donc d'autant plus de
mérite d'abandonner la routine et de se laisser guider, dans leurs
commentaires sur la Thora, par la grammaire et le bon sens, et
non pas uniquement par la tradition. Samuel ben Méïr ou, par abré-
viation, Saschbam, ne craignit même pas de donner parfois des
explications qui sont en contradiction formelle avec le Talmud,
ont une allure caraïte et frisent presque l'hérésie. Cette ardeur
des Juifs de France pour l'étude s'éteignit brusquement dans le
sang; l'ère des persécutions commença également pour eux.
« Nous ne trouvons de sécurité ni en Orient, ni en Occident,,)»
dit Juda Hallévi dans un de ses chants d'une tristesse si poi-
gnante, et ces paroles étaient vraiment prophétiques. Tant que, par
indifférence, par habitude ou par intérêt, les chrétiens et les mu-
sulmans négligeaient de mettre en pratique le principe, essen-
tiellement intolérant, de leurs religions, les Juifs pouvaient vivre
à côté d'eux. Mais dès qu'ils eurent été excités à conformer leur
conduite à leurs croyances, les plus sanglantes persécutions affli-
gèrent la population juive. Quoique les Juifs, en général, et surtout
leurs chefs religieux ne fussent pas inférieurs aux chrétiens et a
leurs prêtres, ceux-ci n'éprouvaient pour eux que du dédain»
Dans les pays chrétiens, on méprisait les Juifs parce qu'ils ne
voulaient pas croire à la divinité du Fils de Dieu, et les musulmans
les maltraitaient parce qu'ils ne reconnaissaient pas Mahomet
comme prophète. Des deux côtés, on les plaçait entre l'apostasie
et la mort. Français et Allemands rivalisaient avec de sauvages
Berbères pour persécuter la plus faible des nations. Sur les bords
de la Seine, du Rhin et du Danube comme sur les plages de l'A-
frique et du sud de l'Espagne, les adeptes du Christ et de Mahomet,
oubliant que la meilleure partie de leurs religions est empruntée
au judaïsme, entreprirent, au nom de ces religions, une chasse
féroce contre les Juifs. A partir de l'année 1146, commence pour
les Juifs une longue période de malheurs et d'indicibles souf-
frances, qui imprimèrent à la race juive cet air de misère et
■v«- <J-
PIERRE DE CLUNY CONTRE LES JUIFS. 101
d'humilité, qui, aujourd'hui encore, après de nombreuses années
de liberté, n'a pas complètement disparu.
Ces persécutions eurent pour cause indirecte les catastrophes
qui éclatèrent alors en Asie et en Afrique. Pendant que les
chrétiens s'oubliaient dans une fausse sécurité à Jérusalem et
dans les autres petites principautés qu'ils avaient fondées en Asie,
le héros turc Noureddin se préparait à les chasser de ces régions.
11 s'était déjà emparé de la ville importante d'Édesse, quand les
croisés s'aperçurent de l'imminence du danger et implorèrent le
secours de l'Europe. C'est alors que fut prèchée en France et en
Allemagne une nouvelle croisade, et qu'on surexcita le fanatisme
des chrétiens contre les Juifs.
En France, le roi Louis VU, en expiation de certains actes, prit
lui-même la croix. Il était accompagné, dans son expédition, par la
reine Éléonore et ses dames d'honneur, qui transformèrent le
camp des croisés en une cour d'amour. L'abbé de Clairvaux,
saint Bernard, homme d'une grande bonté et d'une éloquence
entraînante, prit également la croix. Pour grossir l'armée des
croisés, le pape Eugène III dispensa, par une bulle^ tous ceux qui
prenaient part à la croisade, de payer aux Juifs l'intérêt de
leurs dettes. Cette mesure équivalait à une véritable spoliation.
L'abbé Bernard, qui, d'habitude, se gardait bien de participer à
tout acte déloyal, fut invité par le pape à parler de cette bulle
dans ses sermons. Un autre abbé, Pierre de Cluny, alla plus loin :
« A quoi bon, écrivit-il à Louis VII, s'en aller dans des pays
lointains à la recherche des ennemis du christianisme, quand
nous laissons les Juifs, qui sont pires que les Sarrasins, outrager
en paix parmi nous nos plus saintes pratiques. Car le Sarrasin,
tout en niant le dogme de l'incarnation, admet du moins que Jésus
est né d'une Vierge, tandis que le maudit Juif rejette toutes nos
croyances. Fidèle à la loi qui défend le meurtre, je ne vous
demande pas d'ordonner le massacre de ces blasphémateurs;
Dieu ne veut pas qu'ils soient exterminés, ils doivent errer à
travers le monde comme Caïn, chargés de honte et d'opprobre,
et mener une vie mille fois pire que la mort. Leur existence
est vile, misérable et troublée p&r de continuelles frayeurs. Il ne
faut donc pas les tuer, mais leur infliger un châtiment qui soit en
102 HISTOIRE DES JUIFS.
rapport avec leur condition. » Le pieux abbé terminait sa lettre en
conseillant au roi de dépouiller les Juifs de tous leurs biens,
a afin que I*argent de ces maudits ait au moins un emploi utile,
en servant à combattre les Sarrasins. » Quoique favorablement
disposé pour les Juifs, le roi Louis était obligé de laisser exécuter
la bulle papale qui dispensait les croisés de s'acquitter de leurs
dettes envers les Juifs. Mais, pour le moment, les Juifs de France
n'eurent à supporter que des pertes d'argent. Grâce a la bien-
veillance du roi et de ses ministres, et à l'intervention énergique
de l'abbé Suger et de saint Bernard, ils furent préservés de la
fureur des croisés.
Il en fut autrement en Allemagne et principalement dans les
communautés rhénanes, qiii avaient déjà tant souffert de la pre-
mière croisade. L'empereur Conrad III était sans grande autorité^
et la bourgeoisie, qui avait défendu les Juifs lors de la première
croisade, s'était tournée contre eux. Ce fut un moine français,
Rodolphe, échappé de son couvent sans l'autorisation de son supé-
rieur, qui excita le fanatisme des Allemands contre les Juifs. Allant
de ville en ville et de village en village, il prêcha partout l'extermi-
nation de ceux qu'il appelait les « déicides n. Les persécutions
seraient, certes, devenues plus sanglantes encore que la première
fois, si l'empereur Conrad n'avait accordé aux Juifs une protection
efQcace. Dans son propre domaine, il leur offrit un asile à Nurem-
berg et dans d'autres forteresses, et, dans les villes ou contrées sur
lesquelles il n'avait pas de pouvoir direct, il demanda aux princes
laïques et ecclésiastiques de les défendre. Il y eut cependant des
victimes. Un homme de Trêves, Simon le pieux, qui séjournait à
Cologne, fut saisi au moment même où il s'embarquait pour retour-
ner dans sa ville, et, sur son refus de recevoir le baptême, il fut tué.
A Spire, une femme, du nom de iMinna, qui refusait également d'em-
brasser le christianisme, périt au milieu d'atroces tortures. Effrayés
par ces meurtres, les Juifs des bords du Rhin achetaient aux
princes, à prix d'argent, le droit de se réfugier dans leurs forte-
resses ou leurs châteaux. Le cardinal Arnold, de Cologne, leur
donna le château fort de Wolkenburg, près de Kœnigswinter,
ainsi que des armes pour se défendre. Tant qu'ils restaient enfermés
dans le château, leur vie était en sûreté; dès qu'ils sortaient.
LE MOINE RODOLPHE. i:03
ils tombaient entre les mains des croisés, qui les épiaient, et
étaient condamnés à choisir entre le baptême et la mort.
Irrité de Tintervention bienveillante des prélats en faveur des
Juifs, le moine Rodolphe engagea les croisés à désobéir aux évêques.
Ses conseils ne furent que trop bien suivis. L*archevêque de
Mayence, Henri P% chancelier de Tempire, ayant donné asile dans
son palais à quelques Juifs poursuivis par la populace, celie^i
pénétra dans la demeure archiépiscopale et les massacra sous ses
propres yeux. L'archevêque fit connaître ce fait à saint Bernard
et lui demanda d'essayer de réprimer ces excès. L'abbé de Clair-
vaux publia alors un mandement dans lequel il appelait le moine
Rodolphe « un fils indigne de l'Église, rebelle envers le supérieur
de son couvent, désobéissant aux évêques, et prêchant le meurtre,
contrairement aux lois de sa religion ». l\ ajoutait qu'il était indis-
pensable de ne pas maltraiter les Juifs, parce que l'Église demande
leur conversion dans une prière spéciale du vendredi saint, a Or,
dit-il, il est impossible de les convertir, s*ils sont tous tués. » Ce
mandement fut adressé aux ecclésiastiques et aux chrétiens de
France et de Bavière.
D'abord le moine Rodolphe résista aux injonctions de saint
Bernard et continua son (oeuvre de destruction, mais il dut céder à
la fin devant l'énergie de l'abbé deClairvaux, et bientôt il disparut
de la scène. Malheureusement, les germes malfaisants qu'il avait
semés continuaient à se développer en son absence et à produire
leurs fruits empoisonnés. On ne cessa pas de massacrer des Juifs à
toute occasion. Un jour, on trouva, près de Wûrzbourg, le cadavre
d'un chrétien. Des Juifs seuls, disait-on, peuvent avoir commis ce
crime, et immédiatement on se rua sur la communauté de Wûrz-
bourg (24 lévrier 1147). Plus de vingt Juifs, entre autres le rabbin
Isaac ben Eliakim, furent mis à mort. D'autres furent tellement
maltraités qu'on les crut morts. Quelques chrétiens compatissants
les relevèrent du milieu des cadavres et leur prodiguèrent les soins
nécessaires. Ému de pitié, l'évêque de Wûrzbourg fit transporter
les cadavres des martyrs dans son palais et les enterra dans son
jardin.
Quand l'empereur Conrad, après avoir pris la croix avec ses
chevaliers et la plus grande partie de son armée, eut quitté l'Aile-
104 HISTOIRE DES JUIFS.
magne, les excès contre les Juifs se multiplièrent. La populace,
se sentant maîtresse du pays, massacra impunément des Juits
sur divers points du territoire (mai 1147).
Ces scènes sauvages eurent leur contre-coup en France. A
Carentan (département de la Manche), dans une cour où se trouvaient
réunis de nombreux Juifs, il y eut une vraie bataille entre ces
derniers et des croisés. La lutte fut longue et acharnée, les pertes
furent considérables des deux côtés, mais, à la fin, les Juifs suc-
combèrent sous le nombre. Pas un ne fut épargné. Un tossafiste,
Rabbi Péter, périt aussi à cette époque. Â Ramerupt, une bande de
croisés pénétra le deuxième jour de Pentecôte dans la maison du
savant et vertueux tossafiste Jacob Tarn, la pilla, déchira un rou*
leau de la Loi et traîna Jacob Tam dans les champs pour l'y tuer.
Il était couvert de blessures et prêt à rendre Tàme, quand vint à
passer un chevalier qu'il connaissait. Il implora son secours. Le
chevalier consentit à lui venir en aide à la condition de recevoir
pour, son intervention un beau cheval. Jacob Tam le lui promit et
échappa ainsi à la mort (8 mai 1147). Il faut dire cependant qu*ea
France, il n'y eut pendant la seconde croisade que des désordres
locaux.
En Angleterre, où de nombreux Juirs de France s'étaient établis
depuis Guillaume le Conquérant, ils n eurent à subir aucune perse*
cution, parce que le roi Etienne avait pris à cœur de les protéger.
Mais en Bohème, cent cinquante environ furent tués par les croisés.
En résumé, la deuxième croisade fut moins désastreuse pour les
Juifs que la première, parce que les princes et les hauts dignitaires
de l'Eglise les avaient protégés, et aussi parce que l'empereur
d'Allemagne et le roi de France, qui s'étaient mis à la tète des
croisés, n'avaient pas accepté dans leurs armées des bandes do
brigands et d'assassins, comme l'avaient fait Guillaume le Char**
pentier et Emicho de Leiningen. Mais, comme on l'a déjà vu plus
haut, les Juifs d'Allemagne payèrent chèrement la protection qui
leur avait été accordée : elle leur coûta leur liberté! L'empereur
d'Allemagne se considéra dès lors comme le protecteur des Juifs,
et ceux-ci, jusque-là libres et indépendants comme les Germains
et les Romains, devinrent a serfs de la chambre impériale », Kaynr
merknechte. Au commencement, cette qualification indiquait qu'ils
LES ALMOHADES, 105
étaient inviolables comme les serviteurs de l'empereur et qu'en
échange de cette protection, ils verseraient un tribut annuel dans
le trésor impérial. Plus tard, les Juifs devinrent à la lettre la pro*
priété de la couronne, ils furent traités en véritables esclaves.
Toutes leurs productions intellectuelles se ressentirent, pendant
des siècles, de leur situation misérable, elles étaient chétives et
mal venues ; leurs poètes ne composèrent que des élégies, sans
goût ni élégance. Les Juifs d'Allemagne restèrent ainsi les parias
de leur pays jusqu'à la fin du xviii® siècle.
Pendant qu'en France et en Allemagne les Juifs étaient exposés
à la fureur des croisés, dans le nord de l'Afrique ils étaient perse*
cutés par un homme qui s'était mis en tète d'établir dans son pays
un nouveau système politique et religieux. Ce réformateur, nommé
Abdallah ibn Toumart, avait été, à Bagdad, élève du philosophe
mystique Alghazali. De retour en Afrique, il prêcha aux Berbères
la simplicité dans la manière de vivre et de s'habiller et la haine
de la poésie, de la musique et de tous les arts en général, et il
les excita à combattre les rois almoravides, amis du progrès et de
la civilisation. Au point de vue religieux, Ibn Toumart rejeta la
doctrine sunnite et l'interprétation littérale du Coran, il n'admettait
pas que Dieu sentit comme les hommes et agit sous l'influence
des passions. La secte qu'il fonda prit le nom S Almovahides ou
Almohades, c'est-à-dire partisans de l'unité, parce que, d'après
eux, l'unité de Dieu était telle qu'elle ne pouvait être représentée
sous aucune forme corporelle. Ibn Toumart propagea sa doctrine par
le glaive dans l'empire des Almoravides. Après lui, son disciple
Abdulmoumen continua son œuvre. De victoire en victoire, il ren-
versa la dynastie des Almoravides et s'empara de tout le nord de
l'Afrique. Comme c'était un fanatique des plus violents, il ne vou-
lait pas qu'on pratiquât dans son empire une autre religion que la
sienne.
Après s'être emparé de la ville de Maroc, qui avait soutenu
vaillamment un long siège, Abdulmoumen convoqua tous les habi-
tants juifs et leur dit : « Dans votre pensée, Mahomet n'est pas
prophète et un autre messie viendra pour confirmer votre religion
et vos croyances. Vos aïeux ont déclaré que ce messie se présentera
au plus tard cinquante ans après Mahomet. Or, ce délai est écoulé
\m HISTOIRE DES JUIFS.
depuis longtemps, sans qu*aacun prophète soit apparu parmi vous.
U ne nous est donc plus possible de vous laisser persister dans
votre incrédulité, et vous avez le choix entre la conversion à l'islam
et la mort. » Sur les instances des JuiCs, Âbdulmoumen modifia
légèrement son édit« il leur permit d*émigrer et leur accorda même
un délai pour vendre leurs immeubles et autres objets qu'ils ne
pouvaient emporter avec eux. Mais ceux qui restaient devaient se
faire musulmans ou mourir. Bien des Juifs abandonnèrent l'Afrique
pour se rendre en Espagne, en Italie ou dans d'autres pays, mais
le plus grand nombre se soumit momentanément à l'édit d'Abdul-
moumen et accepta l'islamisme (1146).
Les chrétiens étaient soumis à la même alternative que les Juifs,
mais comme ils savaient qu'ils seraient reçus à bras ouverts par
leurs coreligionnaires de l'Espagne, ils émigrèrent tous. Dans tout
l'empire des Almohades, qui s'étendit peu à peu depuis les mon-
tagnes de l'Atlas jusqu'à l'Egypte, on détruisit les églises et les
synagogues, et le voyageur qui serait venu quelque temps plus
tard dans ce pays ne se serait pas douté qu*îl eût jamais renfermé
des jui& et des chrétiens.
Cependant, la plupart des Juifs qui avaient adopté l'islamisme
n'étaient musulmans qu'en apparence. On se montrait, du reste,
peu exigeant à leur égard. Il leur suffisait de reconnaître que
Mahomet était prophète et de visiter quelquefois les mosquées, et
on les laissait pratiquer en secret le judaïsme. Aussi de pieux
rabbins n'avaient-ils pas hésité à se faire musulmans, parce qu'on
ne leur demandait que de déclarer que Mahomet était prophète,
sans les obliger à renier leur religion. Ils réunissaient même autour
d'eux de nombreux élèves pour leur enseigner le Talmud. Il est
vrai que ces mêmes élèves étaient obligés d'assister ensuite à
Texplication du Coran.
Malgré la tolérance relative dont jouissaient les néo-musulmans,
il y eut des Juifs qui éprouvèrent des scrupules à reconnaître,
aussi peu que cela fût, une autre religion que la leur, et ils se
remirent à pratiquer ouvertement le judaïsme; ils furent tués.
Stimulé par ses succès en Afrique, Abdulmoumen passa le
détroit et marcha contre l'Andalousie. Comme elle était déchirée
par des divisions intestines, l'Espagne musulmane fut conquise
!■ :
JUDA IBN EZRA. 107
très rapidement. Cordoue tomba au pouvoir des Âlmohades au
mois de juin 1148, et en moins d-un an la plus grande partie de
FAndalousie subit le même sort. Partout où passa le vainqueur,
les Juifs furent condamnés à choisir entre Tapostasie, l'émigration
ou la mort, et les synagogues furent détruites. Un vieux rabbin
de Cordoue, Joseph ibn Zadik, eut la douleur d'assister à la ruine
de sa communauté, la plus ancienne et la plus considérée de TEs-
pagne; il mourut bientôt après (fin de 1148 ou commencement
de 1149). Les brillantes écoles juives de Séville et de Lucéna furent
fermées. Méïr, fils et successeur de Joseph ibn Migasch, partit de
Lucéna pour Tolède, suivi de tous ceux qui pouvaient quitter la
ville. Les autres se firent musulmans en apparence et pratiquèrent
en secret le judaïsme , attendant une occasion favorable pour
revenir publiquement à leur ancienne religion.
A la suite de ces douloureux événements, le centre du judaïsme
se déplaça de TEspagne musulmane dans TEspagne chrétienne.
Ce dernier pays était alors gouverné par Alphonse Raimundez
(1126-1157), souverain libéral et équitable, dont un des conseillers
était Juda ibn Ezra, fils de ce Joseph ibn Ezra qui, avec ses
trois frères, occupe un rang très honorable dans la littérature
hispano-juive. Après avoir conquis la forteresse de Calalrava,
située entre Tolède et Cordoue, Alphonse Raimundez confia à Juda
ibn Ezra le gouvernement de cette ville et lui accorda en même
temps le titre de « prince ».
Juda mit son influence au service de ceux de ses coreligionnaires
qui fuyaient alors devant Fintolérance des Almohades, facilitant
leur établissement dans TEspagne chrétienne et consacrant sa for-
tune au rachat de ceux qui avaient été faits prisonniers. Il y eut
bientôt à Tolède une colonie considérable d'émigrés juifs, et peu après
on fonda dans cette ville, sous la haute protection du souverain
chrétien, des écoles juives qui attirèrent de nombreux disciples.
Juda ibn Ezra, dont les services étaient de plus en plus appré-
ciés par son maître, fut élevé, en 1149, à la dignité d'intendant de
la maison impériale. Dans son zèle pour le rabbinisme, il se laissa
entraîner à persécuter les caraïtes, qui étaient alors assez nom-
breux en Espagne. Il est vrai qu'ils avaient provoqué leurs adver-
saires par des polémiques violentes.
108 HISTOIRE DES JUIFS.
La scicQce Juive, chassée de l'Espagne musulmane, s'acclimata
rapidement et prit un grand essor dans la Caatille et l'Aragoo.
Deux hommes, tous les deux de Tolède, donnèrent, à cette époque,
un nouvel éclat à la civilisation juive en Espagne : c'étaient
Abraham tàn Daud et AèraAam ibn Eira. DilTérents de carac-
tère et d'esprit, ils aimaient tous les deux d'un amour ardent ta
science et le judaïsme. Ibn Daud (né vers 1110 et mort en 1180]
était familiarisé avec les diverses connaissances humaines de son
temps; it s'occupait tout particulièrement d'histoire, science qui
jusque-là avait été peu cultivée chez les Juifs espagnols. Sans
être un esprit profond et original, il comprenait rapidement et avait
le talent d'exposer les questions avec clarté; c'était un vulgari-
sateur. Passionné pour les problèmes les plus élevés de la raison
humaine, il estimait les recherches philosophiques par-dessus
toutes les sciences, parce qu'elles conduisaient seules, selon lui,
à la véritable connaissance de Dieu. Il exposa ses idées dans un
ouvrage arabe intitulé « la Foi supérieure s, oii il combattait ceux
de ses coreligionnaires qui marquaient de la défiance envers la
philosophie, a Quelques-uns de nos contemporains, dit-il, qui ont
étudié très superliciellement les sciences profanes, se déclarent
impuissants à concilier la raison et la foi. Il est déjà arrivé, en
effet, que la spéculation a nui à la foi. De là celte opinion du
vulgaire que la philosophie est l'ennemie de la religion. Hais le
judaïsme, loin de condamner les spéculations de la raison, les
prescrit au contraire comme un devoir. »
D'après Abraham ibn Daud, le but principal de la philosophie
est d'enseigner eux individus comme aux peuples la pratique de
la morale, but qui lui est commun avec le judaïsme. Celte religion
cherche, en effet, à rendre les hommes vertueux. Ibn Daud divise
ensuite les devoirs religieux des Juifs en cinq classes. En premier
lieu, il faut civire à un Dieu unique et l'aimer. Après, vient
l'amour de la justice, la bonté pour ses semblables, même pour
ses ennemis. La troisième classe comprend les obligations du chef
de la famille envers sa femme, ses enfants et ses serviteurs, obli-
gations r^lées par l'afTection et l'équité. Arrivent ensuite les
devoirs du citoyen envers son pavs et ses concitoyens : amour du
prochain, compassion pour les faibles et les déshérités, charité.
rrfJI^
ABRAHAM IBN DAUD. 10^
Enfin la cinquième classe renferme les prescriptions dont nous ne
connaissons pas la cause avec certitude, telles que les lois alimen-
taires et les lois relatives aux sacrifices. Parmi ces diverses obli-
gations, la plus importante est la croyance à Dieu, et les moins
importantes sont les lois rituelles.
On voit qu'Abraham ibn Daud est arrivé à un résultat tout autre
que Juda llallévi. Celui-ci a accordé aux lois purement rituelles le
premier rang parmi les prescriptions du judaïsme, parce qu'elles
sont destinées, selon lui, à perpétuer Tesprit prophétique chez
les Juifs, tandis que dans le système dlbn Daud, elles n'ont, au
contraire, qu'une importance secondaire.
.A côté de ses travaux philosophiques, Ibn Daud s'adonna à
l'étude de l'histoire, et certes il a rendu à la littérature juive plus
de services comme historien que comme philosophe. Ce furent les
polémiques des caraïtes qui l'engagèrent à étudier l'histoire, pour
y trouver des armes contre les adversaires du rabbinisme. En effet,
après la mort d'Alphonse Raimundez, mort qui avait sans doute en-
traîné la chute de Juda ibn Ezra, l'implacable ennemi des caraïtes,
ceux-ci relevèrent la tète et recommencèrent leurs attaques contre
les rabbanites. Ibn Daud entreprit alors de démontrer par l'histoire
que le rabbinisme s'appuie sur une chaîne non interrompue de
traditions depuis Moïse jusqu'à son temps, et, dans ce but, il
établit par ordre chronologique la suite des représentants du ju-
daïsme qui se sont succédé à travers les époques talmudique,
gaonique et rabbinique. Ce livre, qu'il publia en hébreu en llBl,
est intitulé : « Ordre de la tradition. » La partie la plus importante
de cet ouvrage est le chapitre consacré à la période brillante des
communautés d'Espagne. Pour décrire cette époque, l'auteur s'est
servi, en partie, de documents écrits, en partie de renseignements
oraux qu'il avait recueillis. Ses informations sont exactes et sûres,
ses récits sont brefs, avec bien des sous-entendus, son style est
coulant et parfois poétique.
Abraham ôen Méïr ibn Ezra (né vers 1089 et mort en 1167),
de Tolède, avait plus de savoir et de profondeur qu'Ibn Daud. Admi-
rablement doué, il était capable à la fois d'embrasser les objets
dans leur ensemble et de les examiner dans leurs détails; il était
vif, spirituel, mordant, mais sans chaleur. D'une érudition éton-
110 HISTOIRE DES JUIFS.
nante, il était versé dans les sciences profanes comme dans les
sciences religieuses. Il avait néanmoins un défaut capital, il man-
quait de fermeté dans ses opinions. Versatile et léger, tantôt il
combattait le caraïsme, tantôt il lui faisait des concessions. Sa
polémique était acerbe; il cherchait moins, dans ses discussions,
à trouver la vérité qu*à blesser son adversaire. C'était un esprit
négatif, Tantlthèse de Juda Hallévi, dont il était, dit-on, proche
parent.
On peut dire qu'Ibn Ezra (c'est ainsi qu'à tort on a pris l'habi-
tude de l'appeler) réunissait en lui les plus vifs contrastes. A un
esprit net, perspicace et hardi, il joignait une foi rigoureuse, qui
dégénérait parfois en fanatisme et lui faisait condamner tout libre
examen. Sa froide raison, qui recherchait la cause de tout phéno-
mène, ne l'empêcha pas de fonder une doctrine mystique qui
laisse tout dans le vague. Confiant en Dieu et le considérant comme
seul maître de sa destinée, il ne croyait pas moins à l'influence
fatale des astres sur le sort des hommes. Ces contradictions ont
coexisté chez lui pendant toute sa vie.
Tout en sachant se servir avec habileté des diverses formes de
là prosodie arabe et néo-hébraïque, Ibn Ezra n'était pas poète.
Ses productions poétiques sont savantes, correctes, mais froides
et guindées. Ce sont des pensées, des sentences, des exhortations
exprimées en vers, mais il n'y a là rien qui rappelle l'efTusion
d'une âme ardente ou la foi d'un cœur ému. Il ne retrouve toute
sa supériorité que dans les épigrammes, les satires, les énigmes.
Dans la prose, il est sans rival ; il s'est créé un style à part, d'une
concision et d'une énergie singulières.
Comme commentateur de la Bible, Ibn Ezra occupe le pre-
mier rang. Il était spécialement doué pour l'exégèse. En com-
mentant les Saintes Écritures, il pouvait utiliser sa vaste érudi-
tion et exercer son imagination capricieuse, sans être astreint à
enchaîner ses pensées d'une façon logique. Son esprit mobile et
inquiet était, en effet, incapable de produire une œuvre complète
et systématique. Ses explications du Penlateuque forment une
sorte d'encyclopédie où il parle de tout. Sa langue est vive, spiri-
tuelle, souvent obscure.
Par son commentaire du Pentaleuque, Ibn Ezra devint le chef
'ir' -^
ABRAHAM IBN EZRA. 111
d^un petit nombre d^esprits éclairés, qui entendaient expliquer la
Bible à Taide de la raison et de la science, et non pas d*après les
données de TAggada. A ce point de vue, il est tout Topposé de
Raschi. Quoiqu'il déclarât hérétique toute interprétation contraire
à la Massera, son commentaire est tel que le rationalisme et
même Tincrédulité invoquent parfois son autorité. Et, de fait, il a
pu être accusé, avec une apparence de raison, de mettre en
doute, comme Hiwi Albalchi, Yitshaki et autres rationalistes, la
haute antiquité de la Bible. Dans des phrases obscures et énigma-
tiques, il semble faire entendre que plusieurs versets de la Thora
n'y ont été ajoutés que bien plus tard. Mais Tobscurité calculée de
son style laisse planer le doute sur ses véritables intentions.
Pauvre dans une ville ruinée par la guerre, Ibn Ezra se décida
è émigrer de Tolède. Dans sa passion de faire des épigrammes, il
raillait lui-même son peu dechance : «Je m'efforce, dit-il, d'acquérir
quelque aisance, mais les astres me sont contraires. Si j'étais
marchand de suaires, on cesserait de mourir; si je vendais des
cierges, le soleil ne se coucherait plus jusqu'à ma mort. » Il quitta
donc sa ville natale et se mit à voyager avec son fils Isaac. Il
visita l'Afrique, l'Egypte, la Palestine, et entra en relations, à
Tibériade, avec des rabbins qui prétendaient posséder des exem-
plaires très corrects de la Thora. N'ayant le courage de se fixer
nulle part, il alla jusqu'en Babylonie et gagna même Bagdad, où
résidait alors une sorte d'exilarque, auquel le khalife avait accordé
une certaine suprématie sur les communautés juives de l'Orient.
Dans ses longs voyages, Ibn Ezra recueillit de nombreuses obser-
vations et étendit ainsi son vaste savoir.
Après son retour d'Orient, qu'il quitta, ce semble, à la suite
du chagrin que lui causa son fils en se faisant musulman et
en s'établissant définitivement à Bagdad, Ibn Ezra se rendit à
Rome (1140). Là, il trouva enfin le repos tant désiré. Son appari-
tion en Italie fait époque dans l'histoire de la civilisation des Juifs
de ce pays. Ceux-ci, quoique jouissant d'une certaine liberté, étaient
restés stationnaires à un degré inférieur de culture intellec-
tuelle. Ils ne comprenaient le Talmud que par routine, n'avaient
aucune intelligence sérieuse de la Bible, et la poésie néo-hébraïque
ne s'était manifestée chez eux que sous forme de méchante prose
112 HISTOIRE DES JUIFS.
rimée. Par contre, leur esprit était largement ouvert à toutes les
superstitions du moyen âge.
La présence dlbn Ezra à Rome réveilla parmi les Juifs italiens
le goût des travaux littéraires. L'heure était, du reste, favorable
à la restauration des études juives en Italie. C*était le moment
ou un ecclésiastique hardi, Arnaud de Brescia, reprochait violem-
ment aux papes de ne pas gouverner selon Tesprit de TÉvangile»
et les engageait à déposer le pouvoir temporel pour être vraiment
des serviteurs humbles et modestes de TÉglise. On voyait alors
régner jusque dans Rome Tesprit de critique associé aux aspi-
rations vers la liberté. Entraîné par les paroles enflammées du
jeune réformateur, le peuple s*était insurgé contre le pape et
avait proclamé la république (1139-1143). C'est à cette époque
qu*Ibn Ezra vint à Rome. Bientôt des disciples de tout âge se grou-
pèrent autour du savant espagnol , célèbre par ses connaissances
et ses voyages, et furent captivés par sa parole nette, vive et spi- ^
rituelle. Malgré cet accueil flatteur, Ibn Ezra ne séjourna que peu
de temps à Rome. Il continua ses pérégrinations à travers ritalie,
s*arrêtant tantôt à Salerne, tantôt à Lucques et à Mantoue, et
composant dans ce pays, avec une étonnante rapidité et sur les
sujets les plus variés, des livres qu*il dédiait à ses protecteurs ou
plutôt à ceux qui le faisaient vivre.
D'Italie, Ibn Ezra se rendit dans le midi de la France, région
qui, par suite de son voisinage de la Catalogne, connaissait mieux
la littérature hispano-juive que le nord de la France, ritalieou
TAllemagne. La Provence formait, pour les Juifs, la frontière entre
deux courants intellectuels, Tun dirigé vers les études talmudiques
et Tautre vers les sciences et les arts. Les Juifs de Provence
suivaient les deux courants, mais étaient restés des imita-
teurs dans tous les deux genres d'études, sans parvenir a rien
créer. Ibn Ezra apporta dans ce milieu un nouveau stimulant. Il
s'établit d'abord dans la vieille communauté de Béziers (Bedars).
qui était habitée par plusieurs savants juifs, et où il fut reçu par
tous avec de grandes démonstrations d'estime et de respect.
Quoique âgé de soixante-dix ans, Ibn Ezra, emporté par sa pas*
sion des voyages, quitta là France pour la cité brumeuse de Londres;
il y avait été appelé par un riche protecteur, qui l'entoura de soins
RABBÊNOU TAM. lia
affectueux. A Londres, il écrivit une sorte de philosophie religieuse;
il y composa, en outre, un autre ouvrage, d'un caractère singu-
lier, précédé d'une introduction intéressante. Il raconte que, dans
un songe, une apparition mystérieuse lui a remis une lettre du!
Sàbiaty où ce jour de fête se plaint d'un écrit publié pour démon-
trer que le repos sabbatique ne doit pas commencer la veille au
soir, mais seulement le matin même du samedi. Cette apparition
a invité Ibn Ezra à défendre le samedi tel qu'il a toujours été
célébré. En se réveillant dans la nuit, il a lu, à la clarté de la
lune, les passages coupables qui lui ont été signalés en rêve et
qui déclarent, en effet, que le sabbat ne commence pas la veille*
au soir, mais le matin seulement. Cette opinion, qui excitait tant la
colère d'Ibn Ezra, avait été émise par Raschbam, le petit-fils de
Raschi. « Je combattrai cette erreur de toutes mes forces,
s'écrie Ibn Ezra, afin qu'Israël ne pèche pas contre le Seigneur, i»
et, dans un mouvement de pieuse indignation, il ajoute : « Puisse
«e dessécher la main de celui qui a écrit une telle énormité, et
puisse son œil s'obscurcir ! » Chose plaisante que de voir un '
homme aussi hardi dans ses opinions, parfois presque hérétiques,
(ancerses foudres contre un pieux talmudiste!
Après un court séjour à Londres, où il aurait pu vivre heureux
et tranquille, Ibn Ezra quitta cette ville pour retourner dans le<
midi de la France. Il conserva sa vigueur d'esprit j usqu'à la fin de '
ses jours, et ses dernières œuvres ont les mêmes qualités de
fraîcheur, de clarté et de précision que ses premières. ^
Le plus célèbre contemporain d'Ibn Ezra en France t\xi Jacob
Tam^ de Ramerupt (né vers 1100 et mort en 1171), le plus jeune
des trois petits-fils de Raschi. Bien supérieur, comme talmudiste, a >
tous les rabbins de son temps et même à ses frères Isaac et *
Samuel, il joignait une vaste érudition à une remarquable péné- >
tration et a une grande netteté d'esprit. Ce fut surtout Jacob Tam
qui fonda l'école des tossaflstes. II n'occupait aucune situation
officielle et était simple commerçant, mais il jouissait néan- '
moins d'une très grande autorité, et sa réputation s'étendait jus- <
qu'en Espagne et en Italie. On sait déjà qu'a l'époque de la seconde /
croisade, il perdit tous ses biens et faillit également perdre la
vie. C'est pendant ces temps troublés qu'il composa son com-
IV. 8
114 HISTOIRE DES JUIFS.
mcntairo sur le Talmad. 11 est désigné sous le nom de JBaà-\
àénou Tarn.
 cette époque eut lieu un événement qui se produisait pour la
première fois depuis la clôture du Talmud. Sous la présidence de
Jacob Tarn, de nombreux rabbins de France se réunirent en synode
pour prendre certaines mesures rendues nécessaires par les cir-:
constances et le temps. Ce furent peut-être les concUes tenus en :
France par les papes Pascal, Innocent D, Calixte et Alexandre UI,
qui inspirèrent aux rabbins Fidée de convoquer un synode. Les
assemblées rabbiniques âaieni naturellement entourées de moins
de pompe que les conciles; elles se réunissaient dans une localité
quelconque, où la foire attirait d'habitude de nombreux Juife, à
Troyes ou à Reims.
Ce fut, selon toute apparence, dans un de ces synodes qu*au
souvenir des persécutions de la deuxième croisade, et pour éviter
de mettre en danger la sécurité des communautés, on défendit à
tout Juif d'acheter des crucifix, des vases ou des ornements
d'alise, ou tout autre objet servant au culte catholique. Â un
autre concile, auquel prirent part cent cinquante rabUns de
Troyes, Auxerre, Reims, Paris, Sens, Dreux, Lyon et Carpentras,
de la Normandie, de TÂquitaine, de TÂnjou, du Poitou et de la
Lorraine, et qui fut présidé par Samuel et son frère Tam, on prit
diverses résolutions. Ainsi, on interdit à tout Juif de citer un de
ses coreligionnaires devant la justice du pays, à moins que son
adversaire se refusât a comparaître devant un tribunal juif. Il fut
aussi défendu à tout Juif de chercher à se faire confier, par les
autorités du pays, les fonctions de prévôt ou chef de la commu-
nauté. Ces fonctions ne devaient être accordées que par Téleclion
et à la majorité des voix des membres de la communauté. Qui-
conque transgressait ces défenses élait excommunié. On renou-
vela également, à ce synode, la menace d'excommunier les dénon-
ciateurs et les traîtres. Enfin, on décida que la mesure prise par
Guerschom contre la polygamie ne pourrait être abolie que pour
des motifs très graves et par une réunion d'au moins cent rabbins
venus de trois différentes régions, de l'Ile-de-France, de la Nor-
mandie et de l'Anjou. Toutes ces décisions eurent force de loi en
France comme en Allemagne.
Tf"^
LE5 MARTYRS DE BLOIS. 115.
Dans sa vieillesse, Jacob Tarn fut témoin d'uQ drame sanglant
qui se passa près de sa résidence, à Blois. Cet événement tra-
gique mérite une mention particulière, à cause de i*accusation .
qui eu fut Torigine. Pour la première fois, alors, fut produite
contre les 3\i\fs cette abominable calomnie qu'ils se servent de>
sang chrétien pour la célébration de leur Pâque. Un soir, à Theure .
du crépuscule, un Juif de Blois, allant faire baigner son cheval
dans la Loire, rencontra le domestique d'un seigneur chrétien
dont le cheval ne voulut pas entrer dans Teau. Le domestique)
connaissait la haine de son maître pour la population juive, et il >
eut ridée d'altribuer au Juif qu'il venait de rencontrer la cause de ;
la peur manifestée par le cheval. Il s'avisa donc d'aller raconter ^
qu'il avait vu un Juif jeter à l'eau le cadavre d'un enfant chrétien,
ce qui avait effrayé son cheval et l'avait empêché d'entrer dans)
la Loire. Le maître, qui haïssait fort une femme juive du nom de
Pulcelina, très influente auprès du comte Théobald de Chartres, <
résolut de profiter de cette circonstance pour se venger d'elle. Il:
répéta au comte les paroles de son domestique, et ajouta que les
Juifs avaient crucifié cet enfant à l'occasion de leur fête de Pâque. :
Théobald fit jeter en prison tous les Juifs de Blois, au nombre
d'une cinquantaine, à l'exception de Pulcelina. Celle-ci consola
ses coreligionnaires en leur faisant espérer que son intervention
auprès du comte, qui l'aimait, assurerait leur délivrance. Mais les
malheureux prisonniers apprirent bientôt que, par haine pour
Pulcelina, Isabeau, femme de Théobald, surveillait toutes ses dé-
marches et l'empêchait de pénétrer jusqu'auprès du comte. Il
restait aux Juifs une seule chance de salut, ils connaissaient la
cupidité du comte et ils essayèrent de racheter leur vie à prix
d'argent. Sur les conseils de leurs amis chrétiens, ils lui offrirent
cent livres argent comptant et cent quatre-vingts livres en créan-
ces, probablement tout ce qu'ils possédaient. Le comte aurait i
peut-être accepté cette offre sans l'intervention d'un ecclésiastique,.,
qui lui persuada qu'avant tout il était nécessaire de s'assurer:
si le témoignage du domestique était faux. On soumit le témoin ,
à l'épreuve de l'eau en l'exposant, sur la Loire, dans une barque
remplie d'eau. Comme cette barque ne sombra pas, Théobald eu;
conclut que les Juifs avaient réellement commii^.le crime dont ils^
116 HISTOIRE DES JUIFS.
claieat accusés, et il les coodamoa tous à être brûlés vifis. Ils
étaient déjà sur le bûcber, entourés de flammes, quand un prêtre
chrétien leur promit la vie^ sauve s'ils acceptaient le baptême ; ils
refusèrent. Trente-quatre bommes et dix-sept femmes périrent
ainsi dans les flammes, proclamant jusqu'à leur dernier souffle
l'unité de Dieu et la grandeur de leur religion (20 siwan 1171).
Pulcelina fut également mise à mort.
• Sur Tordre de Jacob Tam, le jour où succombèrent les martyrs
de Blois fut érigé en jour de jeûne et de deuil. La célébration de
cet anniversaire perpétua ainsi le souvenir de la première accu-
sation de sang dirigée contre les Juifs. Combien de fois, depuis,
les Juirs n*ont-ils pas été accusés de se ser\1r de sang chrétien
pour Pâque! Des milliers de martyrs ont péri, victimes de
cette odieuse calomnie.
- Avec Jacob Tam disparait la force créatrice de Técole française,
et avec Ibn Ezra l'originalité de Técole espagnole. Un homme va
paraître, Moïse ben Maïmoun, qui réunira en lui les qualités de
ces deux écoles et exercera une action profonde sur le judaïsme
tout entier.
CHAPITRE VI
SITUATION DES JUIFS A L'ÉPOQUE DE MAÏMONIDE
(1171-1205)
' L'histoire des Juifs entre maintenant dans cette période
néfaste où de sombres nuages s*amoDceIlent sur la maison de
Jacob et obscurcissent son horizon; où peuples et princes, hommes
libres et serfs, grands et petits, se réunissent au nom de Dieu
contre les malheureux descendants d'Israël pour les accabler de
leurs outrages et les faire périr dans les tortures ; où les papes font
attacher un signe d'infamie aux vêtements des Juifs et des Juives
pour les exposer à la raillerie et au mépris. A cette époque, les
•:■■• *
LES JUIFS DANS L'ESPAGNE CHRÉTIENNE. 117
mensonges les plus odieux sont répandus contre les Juifs, ils sont
accusés de tuer des enfants chrétiens, d'empoisonner les puits;,
de jeter des sorts; ils endurent les plus horribles souffrances, leurs
corps et leurs âmes sont soumis aux supplices les plus féroces.
Hais avant de raconter ces persécutions impitoyables, qui com-
mencent pour les Juifs avec Tavènement du pape Innocent III el
arrivent à leurs plus effroyables excès sous le règne de Ferdinand
le Catholique, roi d'Espagne, il est utile d'examiner la situation
de la population juive dans les diverses régions où elle est établie.
" Au temps où nous sommes arrivés, la haine prêchée contre les
Juifs au nom de deux religions n'avait pas encore pris assez de
développement pour les faire traiter partout en parias. Dans tel
pays on les regardait, il est vrai, comme un peuple maudit, mais
dans tel autre ils étaient encore des citoyens estimés. Ici, ils
étaient réduits à l'état de serfs, mais là, les cités leur confiaient
d'importantes fonctions. Avilis et méprisés dans une contrée, ils
étaient soldats dans l'autre et avaient le droit de combattre pour
la liberté de leur patrie.
A ne considérer que le nombre, les Juifs d'Asie avaient une
plus grande importance que les Juifs d'Europe, mais ceux-ci
étaient plus instruits. Aussi pouvait-on regarder l'Europe comme
le vrai centre du judaïsme. Là, les Juifs avaient réellement con-
science de leur valeur; là, ils cherchaient à résoudre le grand pro-
blème de leur mission au milieu des peuples et à se rendre compte
des obligations qui incombaient à chacun d'eux comme membre
de la communauté juive.
Dans le judaïsme européen, c'était l'Espagne chrétienne qui
occupait alors le premier rang. Depuis la conquête de l'Andalousie
musulmane par les Almohades, les Juifs avaient disparu, au moins
en apparence, de ce royaume; les anciens foyers de la science
juive, les écoles célèbres de Cordoue, de Séville, de Grenade
et de Lucéna étaient devenues désertes. L'activité religieuse et
scientifique des Juifs était principalement concentrée dans, les
cinq royaumes chrétiens deCastille, de Léon, d'Aragon, du Portugal
et de Navarre. Tolède, la capitale de la Castille, comptait plus de
42,000 Juifs et possédait plusieurs synagogues « d'une magni-
ficence incomparable 3?. Bien des Juifs se livraient dans Tolède à
Î18 HISTOIRE DES JUIFS.
Tart de. l'escrime et combattaient comme chevaliers dans les
lournois.
Sous Alphonse Vin, dit le Noble (1166-1214), des Juifs occu-
pèrent des fonctions publiques et rendirent des services sérieux
à rÉtat. Joseph ben Salomon ibn Schoschan, qui avait le titre de
« prince », homme riche, généreux, savant et pieux, était très
considéré à la cour et auprès de la noblesse. Une autre person-
nalité juive, Abraham ibn Âlfahar, était également en faveur auprès
d'Alphonse VIII. Versé dans la langue arabe, il écrivait avec élé-
gance en prose et en vers, et un auteur arabe jugea ses pro-
ductions dignes d^être réunies en un recueil.
A cette époque vivait encore à Tolède le vieil historien et philo-
sophe Abraham ibn Daud. Il périt en 1180 dans une émeute contre
les Juifs, dont on ne connaît ni Torigine ni retendue. Ces troubles
se produisirent peut-être au moment où fut tuée la belle Kahel.
Le roi Alphonse, marié à une princesse anglaise, avait eu, en
eiîet, pendant sept ans, une favorite juive appelée Rahel, que sa
beauté avait fait surnommer a Formosa ». Un jour^ des conjurés
assassinèrent Rahel et ses amis, sur une estrade, en présence du
roi. Il est possible que ce meurtre ait été suivi d'une attaque contre
les Juifs, dans laquelle Abraham ibn Daud fut tué.
Les Juifs de Tolède secondèrent énergiquement Alphonse dans
sa lutte contre les Maures. Quand ce souverain se prépara à re-
pousser les attaques des Almohades, qui essayèrent, sous la con-
duite de Jacob Almanzour, d'envahir TEspagne chrétienne, les
Juifs lui fournirent des subsides considérables. Après la bataille
d'Alarcos (19 juillet 1195), où Alphonse fut défait et perdit
rélite de ses chevaliers, les Juifs rivalisèrent de courage avec les
autres habitants de Tolède pour aider Alphonse et son armée à
défendre la capitale contre les assauts de Tennemi.
Dans TAragon et la Catalogne, les Juifs vivaient également dans
une complète sécurité et pouvaient s'adonner librement à des tra-
vaux intellectuels. Alphonse II (1162-1196), grand admirateur de
la poésie provençale, protégeait les savants, qui, à cette époque,
étaient presque tous Juifs. Barcelone était le véritable centre du
Nord de TEspagne, à cause de son voisinage de la mer et de son
mouvement commercial ; le poète Harizi rappelle u la communauté
^
BENJAMIN DE TUDELE. 119
des princes et des grands u. A la tête de cette communauté se
trouvait alors Sehêschét Benveniste, à la fois médecin et philo-
sophe, poète et talmudiste. Comme 11 connaissait a fond la langue
arabe, le roi d* Aragon lui conQa plusieurs missions diplomatiques.
Comblé d'honneurs et de richesses, il devint le protecteur de ses
coreligionnaires. Les poètes célébrèrent l'élévation de ses senti-
ments et sa générosité. Parmi les Juifs notables de Barcelone, il faut
encore mentionner Samuel ibn Hasdaï Hallévi (1165-1216), « la
source de la sagesse, le profond océan de la pensée », comme rap-
pelle avec emphase le poète Harizi. Il eut cinq (Ils, tous très ins-
truits; Tun d'eux, Abraham ibn Hasdaï, s'est fait connaître dans
la littérature juive par le roman en vers « Le Prince et le Der-
viche », et par sa traduction de plusieurs ouvrages philosophiques.
A Tudèle, petite ville située sur TÈbre et devenue un continuel
objet de litige entre les rois d'Aragon et de Navarre, les Juifs
jouissaient des mêmes droits que leurs concitoyens musulmans et
chrétiens; pour leur sécurité, ils étaient même autorisés à
occuper des châteaux forts. C'est à Tudèle que naquit le célèbre
voyageur Benjamin ben Yona, à qui l'histoire des Juifs et aussi
l'histoire générale doivent tant d'exactes et intéressantes infor-
mations. De 116S à 1173, il parcourut pour son commerce, ou pour
recueillir des renseignements relatifs au Messie, une grande partie
de l'Europe méridionale, de l'Asie et de l'Afrique, observant avec
beaucoup de sagacité les pays et les cités où il séjournait, et
consignant ses remarques dans un ouvrage qui a été traduit dans
presque toutes les langues modernes.
La petite communauté de Girone, sur le Ter, en Catalogne,
fut le berceau de plusieurs hommes de mérite, qui prirent le
surnom de Girondi et rendirent ainsi célèbre leur lieu natal. C'était
une communauté rigoureusement orthodoxe, réfractaire à toute
influence philosophique et attachée au Talmud. Un de ses enfants
les plus illustres fut Zerahya Hallévi Girondi, esprit sagace, qui osait
examiner avec impartialité et critiquer, s'il le fallait, les travaux
des plus grands talmudistes. Ses hardiesses, incomprises des tal-
mudistes de son temps, qui s'appuyaient avant tout sur des auto-
rités reconnues, furent vivement attaquées par ces savants.
De l'autre côté des Pyrénées, dans le Languedoc et la Provence,
120 HISTOIRE DES JUIFS.
la situation des Juifs était également bonne vers la fin du xii® siècle.
Cette région, qui avait les mêmes mœurs et les mêmes tendances
que le nord de TEspagne, appartenait alors à divers maîtres. Une
partie était soumise à la France, une autre était un fief de l'Alle-
magne, d'autres parties appartenaient au roi d'Aragon, au comte
de Toulouse et à différents grands vassaux, comtes, vicomtes et
barons, presque tous amis des lettres, enthousiastes de la poésie
provençale et serviteurs très tièdes de l'Église. A côté de la noblesse
s'était formée une bourgeoisie libérale, riche, très jalouse de son
indépendance.. Grâce aux relations suivies des habitants du pays
avec les Juifs et les musulmans, les préjuges de l'Occident contre
les représentants de l'Orient s'étaient singulièrement affaiblis.
Ces mêmes Provençaux, qui osaient railler le clergé, flétrir les
vices de la cour papale et laissèrent se développer plus tard, parmi
eux, l'hérésie des Albigeois, se montraient justes et tolérants
envers les Juifs et le judaïsme. Beaucoup d'entre eux reconnais-
saient en secret, et même publiquement, a que la religion des
Juifs valait mieux que celle des chrétiens » ; bien des seigneurs
appelaient des Juifs aux emplois publics et leur confiaient même
les fonctions de bailli, qui, en l'absence du maître, leur conféraient
les droits de police et de justice. Aussi, dans cette contrée si ri-
chement dotée par la nature, les Juifs étaient très dévoués aux
intérêts du pays et prenaient une grande part au mouvement in-
tellectuel. Enclins, comme leurs concitoyens chrétiens, aux inno-
vations, ils ne se contentaient pas des idées reçues, mais les sou-
mettaient à une judicieuse critique. Néanmoins, leur esprit n'était
pas assez puissant pour créer, ils étaient simplement les disciples
zélés de maîtres étrangers, dont ils traduisaient et répandaient
les productions.
Fidèles aux vertus traditionnelles de la race juive, ils étaient
hospitaliers et charitables à un très haut degré. Les riches fai-
saient instruire les enfants des pauvres et leur fournissaient les
livres, si coûteux à cette époque. Les communautés étaient étroi-
tement unies entre elles, se prêtant un appui mutuel dans les cir-
constances difficiles. Elles vivaient généralement dans l'aisance,
se livrant à Tagriculture et entretenant des relations commerciales
avec TEspagne, Tltalie, l'Angleterre, TÉgypte et l'Orient.
LA FAMILLE DES KIMHI • 12Î
La plus importante communauté du sud de la France était Nar-
bonne; elle comptait trois cents membres. Sous le règne de la
vaillante et prudente princesse Ermengarde, elle avait à sa tête
Kalonymos len Toderos, issu d'une famille très ancienne, et dont
un ancêtre, Makir, s'était établi, dit-on, à Narbonne sous Char*
lemagne et avait été nommé chef de la communauté. Kalonymos
possédait de nombreux immeubles, dont la propriété lui était
garantie par lettres patentes. L'école était dirigée par Abraham
ben Isaac, qui portait le titre de « chef du tribunal ». Sa science
se bornait à une vaste érudition talmudique. Encore, de son vivant,
*il fut surpassé par ses disciples Zerahya Girondi et Abraham ben
David, de Posquières. Il mourut dans l'automne de Tannée 1178.
- Vers le même temps, vivait à Narbonne la famille des Kimhi,.
dont les travaux, quoique inférieurs à leur réputation, furent
-cependant très utiles à la Provence, d'abord, et ensuite à la pos-
térité. Le chef de cette famille, Joseph ien Isaac Kimhi, dont les^
principaux écrits parurent de 1150 à 1170, avait été sans doute
contraint par l'intolérance des Almohades d'émigrcr d'Espagne à
Narbonne. Son grand mérite est d'avoir introduit la civilisation
-juive de l'Espagne dans le midi de la France, et d'avoir ainsi com-
plété l'œuvre à peine ébauchée d'Ibn Ezra. Familiarisé avec la
langue arabe, il traduisit en hébreu le traité philosophico-moral
de Bahya ; il écrivit aussi un commentaire sur la Bible et composa
quelques poésies liturgiques. On lui attribue encore un livre de
polémique contre le christianisme, écrit sous forme de dialogue
entre un « croyant » et un chrétien. Que Kimhi en soit Fauteur
ou non, cet ouvrage a certainement été écrit à cette époque et
dans ce pays; il fait grand honneur au judaïsme. En effet, il fait
déclarer au. « croyant » que la valeur d'une religion se reconnaît
à la valeur morale de ses adeptes. Or, parmi les Juifs, on ne
trouve ni assassins, ni brigands, ni débauchés, tandis que bien
des chrétiens, voleurs de grands chemins, pillent et tuent sans-
scrupule. Les enfants juifs sont élevés dans la crainte de Dieu, on
leur inculque des sentiments de morale qui, très souvent, ne se
.rencontrent pas au même degré chez les enfants chrétiens. Enfin,
le Juif est hospitalier et bienfaisant envers son frère, rachetant
-les captifs et venant en aide à ceux qui soulTrent.
122 HISTOIRE DES JUIFS.
Les deux fils de Joseph EimhU Moise el Daifid, marcbèreiil sur
les traces de leur père. Moise était on e^rit assez ordinaffe, ses
<Buvres avaient eocOTe moins de valeur que ceOes de son père.
David (1160-1235) était sopérieor à soq aîné; par ses écrits il
enseigna la langue hébraïque aux Juifs et aux ehrétîeBs d*Enrope.
Tout en ne pouvant pas être comparé aux Dm Sjianah et aux Dm
Ezra, il ne manquait cependant pas de mérite. D encouragea Tétude
de rhébreu et expliqua la Kbie en opposant aux commentaires
diiïus des mystiques et des aggadistes une interprétation i peu
près simple et claire.
La communauté si ancienne de Bàîers vivait éga1em«it heu-
reuse sous la souveraineté du vicomte Ravmond-Trencavel et de
son fils Roger. 11 régnait dans cette ville un grand esprit de tolé-
rance, on y trouvait de nombreux Albigeois. Néanmoins, Févèque
continuait encore, en vertu d'un ancien usage, à exciter les chré-
tiens, le dimanche des Rameaux, contre la population juive. D en
résultait chaque année des bagarres sanglantes. Grâce aux sen-
timents libéraux du vicomte, et sur les démarches pressantes des
chefs de la communauté juive, cet usage fut aboli. Les Juifs durent
seulement s*engager à payer chaque année quatre livres d*argent.
Après la mort de Raymond, le vicomte Roger continua les tra-
ditions de son père. Favorable à la secte des Albige<HS, U eut éga-
lement deux baillis juifs, Moïse de Cavarite et Nathan. Sa tolé-
rance pour les hérétiques et les Juifs lui attira la cirfère du clergé
et du pape ; il eut une fin traque.
Montpellier, la capitale de la France méridionale, avait aussi
une communauté juive assez importante, très riche et très géné-
reuse, où le savoir était en honneur. Mais les seigneurs de Mont-
pellier étaient moins bienveillants pour les Juifs que ceux de
Béziers.
Non loin de Montpellier, la ville de Lunel. peu importante au-
jourd'hui, mais alors assez considérable et gouvernée par les sei-
gneurs de Gaucelin, comptait près de trois cents familles juives et
possédait une école talmudique importante, qui rivalisait avec
celle de Narbonne et était fréquentée par de nombreux disciples.
La communauté était dirigée par Meschoullam ben Jacob (mort
en 1170), homme riche et talmudiste savant, profondément res-
. LES TIBBONIDES. 123
• pecté par ses contemporains et jouissant d'une grande autorité
dans toutes les questions de science et de droit. Un mot d'éloge
de sa bouche était une haute récompense pour les écrivains.. Il
stimulait Tactivité des savants et les engageait principalement à
traduire en hébreu les ouvrages arabes des auteurs juifs. Ses cinq
fils, tous instruits, représentaient les deux directions opposées
qui devaient bientôt entrer ensemble en lutte. L'un d'eux, Aron
(qui florissait de 1170 à 1210), quoique versé dans le Talmud,
> avait cependant une prédilection marquée pour un judaïsme ra-
tionnel, tandis que deux de ses frères, Jacob et Âscher, repoussaient
l'intervention de la raison dans le domaine religieux. Jacob et
Ascher menaient une vie ascétique, s'abstenant de vin et s'im-
posant des mortifications. Le premier fut même surnommé « le
nazir ».
A Lunel, cependant, le courant scientifique prédominait. Il était
représenté par deux hommes très connus dans la littérature juive,
Juda, le père des Tibbonides, et Jonathan ben David Cohen, de
' Lunel. Celui-ci, qui avait de l'autorité dans les questions talmu-
diques, n'en défendait pas moins les droits de la science.
Juda ben Saul ibn Tiibon (né vers 1120 et mort vers 1190),
originaire de Grenade, avait émigré, devant les persécutions des
Almohades, dans le midi de la France. A Lunel^ il exerçait la mé-
decine et acquit dans cette profession une grande réputation; il
fut appelé à donner ses soins à des princes, des chevaliers et
même des évêques. Versé dans la langue arabe, écrivant l'hébreu
avec facilité, il pesait chaque mot avec minutie, pédant à force
' de vouloir être exact; il était vraiment né traducteur. Sur les
conseils de Meschoullam et d'autres amis, il traduisit successi-
vement de l'arabe en hébreu les « Devoirs des cœurs » de Bahya,
« l'Ethique » et le « Collier de Perles » d'ibn Gabirol, le « Khozari »
de Juda Hallévi, l'important traité grammatical d'Ibn Djanah et le
traité de philosophie religieuse de Saadia. Ses traductions, trop
fidèles, sont parfois obscures; elles sont calquées servilement sur
l'original arabe, et, par conséquent, écrites souvent dans une
langue incompréhensible ou incorrecte.
Son fils Samuel (né vers 1160 et mort vers 1230) formait avec
lui, par le caractère, un contraste complet. Mieux doué que son
îl;; Kli^T IrL l'ES JUIFS.
K--^. MUi-.e: vis t ltrz*r, a'suTDeiir avectareuse, prodigae el *e
uini'^'.^r-: iiijjienî. D axai: ..:^âjr ia mêdâdne, savait l'arabe cl
A, Ib-mjQ. Mais irrittr de* acnK^xifSlatjoiis sévères de son père, 3
alinaa^nua la scieDce pc»ur le* affaires el se mina. Peu à pea il
nrXiUt aui études et traduisîi en bébreu, outre les œuvres d'écri-
vain* juife, des éc^il^ philosophiques d'auteurs arabes. Ses tra-
ductions sont supérieures à celles de son père.
A Pi^juières, près de Lunel. il existait également une oommc-
Eiaut4.' juive, comptant enxiron quarante membres. C'est là que,
vers 1123, naquit ^*nj;i4i« bm David jss^xX en ll98),un des plus
remarquables talmudistes du temps. Très instruit et très riche, il
créa et dirigea une école qui était fréquentée par de nombreux
élèves de la ville el du dehors; il entretenait cette école à ses
frais. Ennemi de toute science, il se vantait de ne rien savoir en
dehors du Talmud. Comme son condisciple Zerahya Girondi, il
possédait un esprit de critique lrt»s pénétrant et s'en servait pour
combattre d'autres talmudistes. Souvent il dépassait les bornes
de la discussion, employant contre son adversaire des expres-
sions grossières et malsonnanles. A son insu peut-être et contre
sa volonté, Abraham ben David posa les premiers fondements d'un
mysticisme qui, plus tard, égara de nombreux esprits.
Bourg-de-Saiiit-Gilles, la deuxième capitale de Raymond V, de
Toulouse, comptait une centaine de familles juives, qui vivaient
heureuses sous la souveraineté bienveillante de celui que les
troubadours nommaient a Texcellent comte ». Raymond VI était
peut-être encore plus favorable aux Juifs que son père, il leur
connaît des emplois publics (1195-1222). Persécuté pour sa tolé-
rance par le pape Innocent lll et le clergé, il ne put recouvrer sa
trnn(iuillité qu'en promettant par serment de révoquer tous les
fonclionnaires juil's.
Dans lo, nt>rd de la France, la situation des Juifs resta assez
prosprro jnstiu'aux dernières vingt années du xii" siècle. Tant
quo, V roi Louis VII (Hait sur le trône, il défendit les Juifs contre
la niauvniso volonté du clergé, ne voulant même pas exécuter
r.ontro imix In décision du concile de Latran qui interdisait aux
JulLs d'avoir d(»s nourrices ou des domestiques chrétiens. Malgré
la dérf'nsf» du pupo, il laissait les Juifs élever de nouvelles synâ-
F^'
LES JUIFS SOUS PHILIPPE-AUGUSTE. 125
gogues. Après son abdicatioD, et sous le règne de son fils Phi-
lippe-Auguste, qui lui succéda en 4179, les Juifs furent aussi
traitéSvd*abord avec équité, et quand l'archevêque de Sens fit des
remontrances à ce sujet, il fut exilé. Hais plus tard, pour des rai-
sons politiques ou plutôt fiscales, les sentiments de Philippe-
Auguste à regard des Juifs se modifièrent totalement.
Quoique souverain de la France et suzerain du roi d'Angleterre,
Philippe-Auguste ne possédait en propre que peu de territoires.
II n'avait que TIle-de-France avec quelques enclaves. Tous ses
elTorts tendaient à agrandir son domaine et à rendre réelle sa
suzeraineté sur les grands barons. Pour atteindre son .but, il
avait besoin d'argent et de soldats. C'est alors qu'il chercha le
moyen de s'emparer des richesses des Juifs de France. II fallait
des prétextes pour les dépouiller, mais ils étaient faciles à trouver ;
le roi n'avait qu'à prêter l'oreille aux calomnies répandues contre
les Juifs. Ceux-ci n'étaient certes pas les seuls à faire le commerce
d'argent, et même peu d'entre eux avaient les ressources néces*
saires pour ce commerce. Néanmoins, Philippe-Auguste les accusa
tous et n'accusa qu'eux d'être usuriers. II feignit aussi de croire
qu'ils étaient capables de tous les crimes, tout en n'ajoutant
certainement pas foi à cette fable ridicule qu'ils égorgeaient des
enfants chrétiens pour célébrer leur fête de Pàque. Mais c'étaient
là, pour lui, des motils plausibles pour justifier sa main-mise sur
leur fortune. Un jour de sabbat, encore du vivant de son père, il
fit arrêter tous les Juifs de son territoire, et, sans formuler contre
eux aucune accusation précise, il les fit jeter en prison (19 jan-
vier 1180); il ne leur rendit la liberté que contre une rançon de
1,500 marcs d'argent. Dans la même année, il déclara annulées
toutes leurs créances sur les chrétiens, mais il obligea les débiteurs
à payer au fisc un cinquième de leurs dettes. Un peu plus tard,
non content d'avoir réduit les Juifs à la mendicité, il leur enjoignit
de quitter le royaume en 1181; ils devaient tous partir entre avril
et la Saint-Jean. Ils ne pouvaient emporter que leurs biens mobi-
liers, s'il leur en restait encore après la spoliation dont ils venaient
d'être victimes; les champs, vignes, granges et autres immeubles
devaient revenir au roi.
Comtes, barons et évêques intervinrent auprès du roi pour l'en-
126 HISTOIRE DES JUIFS.
gager à revenir sur son édit d*expuIsion. Ce fut en vain. Les Juib
de Paris et des environs, établis sor ce territoire depuis des siècles,
durent émigrer. Peu d'entre eux acceptèrent le baptême. Les
synagogues furent transformées en églises.
Heureusement pour les Juâs^ le domaine du roi, comme on l'a
vu plus haut, n'était pas vaste, et les grands vassaux de Philippe-
Auguste ne refusèrent pas seulement de se conformer à son édit^
mais accueillirent même ceux qu'il avait expulsés. Si l'école tal-
mudique de Paris disparut, en revanche celles de la Champagne
continuèrent é fleurir.
n est probable que les Juifs expulsés par Philippe-Auguste
purent revenir peu de temps après en France, car nous voyons ce
roi recommencer ses persécutions contre la population juive. A la
suite d'un incident peu important, les Juifs de Bray durent choisir
entre le baptême et la mort. Us préférèrent la mort à l'apostasie.
Beaucoup d'entre eux se tuèrent eux-mêmes. Philippe-Auguste
en fit brûler plus de cent ; il n'épargna que les enfants âgés de
moins de treize ans. Après cet exploit, il partit pour faire la guerre
sainte en Syrie.
La prise de Jérusalem par Saladin avait produit dans la chré*
tienté une profonde et douloureuse émotion, de nouveaux croisés
avaient essayé de reprendre la ville sainte au conquérant musul-
man; leurs efforts étaient restés stériles. Malgré tout son
héroïsme, Richard Cœur de Lion lui-même avait été contrai ot de
conclure avec Saladin une paix honteuse : il n'avait pu obtenir que
la faveur pour les pèlerins chrétiens de visiter, comme les musul-
mans, l'église du Saint-Sépulcre à Jérusalem. Une nouvelle croisade
était devenue nécessaire. Sur l'ordre d'Innocent III, pape actif et
énergique, le prédicateur Foulques de Neuilly parcourut les villes
et les villages pour faire prendre la croix aux chrétiens. A l'exemple
du moine Rodolphe, il prêcha le pillage des Juifs pour encourager
les chrétiens a prendre part à la croisade. Surexcités par les dis-
cours enflammés de Foulques, bien des barons laissèrent piller les
Juifs et les expulsèrent ensuite de leurs territoires. Contre toute
attente, Philippe-Auguste accueillit les proscrits dans ses domaines
et permit même à ceux qu'il avait expulsés lui-même de revenir
sur son territoire (juillet 1198).
LES JUIFS SOUS RICHARD COEUR DE LION. 127
l En réalité, dans sa conduite à Tégard des Juifs, Philippe-
Auguste De s'inspirait que de son propre intérêt. 11 les considérait
comme des éponges^ auxque]les il faut laisser le temps de se gonfler,
pour pouvoir ensuite les presser avec succès. Les Juifs de France
perdirent sous Philippe-Auguste un des droits les plus précieux
de rhomme, ils furent privés de leur liberté. Autrefois ils pouvaient
se fixer, comme les chevaliers, sur un point quelconque du terri-
toire; Philippe-Auguste les attacha comme des serfs à la glèbe»
S'ils quittaient furtivement la terre où ils étaient établis, ils y
étaient réintégrés de force ou le seigneur leur enlevait leurs biens.
Du reste, ils n'avaient plus le droit de rien posséder. « La for-
tune des Juifs appartient au baron, » était alors un principe
admis dans tout le nord de la France. Le Juif n'était plus qu'un
domaine productif, qu'on appréciait en proportioà de son re-
venu. C'est ainsi qu'un noble vendit à la duchesse de Champagne
« ses biens et ses Juifs ».
En Angleterre et sur les territoires français dépendant de la cou-
ronne d'Angleterre, les Juifs vivaient depuis un siècle dans une
parfaite sécurité. Fixés surtout dans les grandes villes, ils y
avaient acquis des richesses considérables. A Londres, des Juifs
habitaient de magnifiques palais. Aux deux premières crpisades, les
excitations contre les Juifs ne trouvèrent aucun écho auprès des
placides insulaires. Bien des Anglais embrassèrent même alors le
judaïsme. Il existait une communauté juive composée tout entière
de prosélytes.
A la tête des communautés juives d'Angleterre se trouvaient des
rabbins français. Ainsi, les Juifs de Londres avaient pour chef
religieux Jacob d'Orléans, disciple de Jacob Tarn, et tossafiste
célèbre.
La situation des Juifs serait restée prospère sous le règne de
Richard Cœur de Lion, fils de Henri II, prince bon et cheva-
lersque, sans le fanatisme de quelques prélats. Leurs souffrances
commencèrent le jour du couronnement de Richard (3 sept. 1189).
A son retour de l'église où il avait été couronné, Richard, parmi
les nombreuses députations qui venaient lui présenter leurs hom-
mages, reçut également une délégation des Juifs anglais. A la vue
des magnifiques présents que cette délégation offrait à Richard,
128 HISTOIRE DES JUIFS.
Baudouin, archevêque de Cantorbéry, fit observer au prince qu'il
était de sou devoir de refuser les cadeaux des Juife et de faire sortir
les donateurs de la salle.. Richard obéit aux injonctions de farche-
vèque; les serviteurs du palais chassèrent honteusement les
députés juifs et leur infligèrent de mauvais traitements.
Ce fut le signal des désordres. Dans toute la ville de Londres, le
bruit se répandit rapidement que le roi avait fait expulser les
délégués juilis de son palais et désirait la mort de toute la popula-
tion juive. La populace et les croisés se mirent immédiatement
d*accord pour piller les Juifs. Ceux-ci s'étaient enfermés dans leurs
demeures ; les émeutiers y mirent le feu. Des maisons et des syna-
gogues furent incendiées et des Juifs massacrés en grand nombre.
Bien des Juifis, pour ne pas tomber entre les mains de leurs persé-
<^uteurs, se tuèrent eux-mêmes. C*est ainsi que périt aussi
Jacob d'Orléans. Un seul Juif, le riche Bénédict de York, accepta le
baptême. Au sortir du palais, où il s*ctait rendu avec la députa-
tion juive, il avait été traîné dans une église et baptisé ; il consentit
momentanément à rester chrétien.
Le lendemain, quand Richard fut mis au courant de ce qui s'était
passé, il fit arrêter et exécuter les principaux meneurs, et comme
il craignait que les Juifs fussent inquiétés sur d*autres points de
l'Angleterre ou des provinces anglaises de France, il les déclara
inviolables. Il permit également à Bénédict de York, qui le lui
demandait, de retourner à son ancienne religion. L'archevêque de
€intorbéry, présent à Tentrevue du roi et de Bénédict et invité à
exprimer son opinion sur la demande du Juif converti, répondit avec
colère : c S'il ne veut pas rester un enfant de Dieu, qu'il appar-
tienne au diable ! »
Dès que Richard eut quitté l'Angleterre pour se mettre avec
Philippe-Auguste à la tête d'une nouvelle croisade, les massacres
de Londres furent imités dans diverses villes d'Angleterre. Des
scènes sanglantes eurent lieu à Lynn et à Norwich, où les Juifs
furent tués et leurs maisons pillées.
Ce fut à York que se produisit le drame le plus émouvant. Dans
cette ville demeuraient deux Juifs très riches, Jossé et Bénédict,
qui habitaient de superbes palais; Bénédict est ce converti dont
il a été question plus haut. L'opulence de ces deux hommes
LES MASSACRES DE YORK. 129
surexcitait particuIièremeDt Tenvie des chrétiens. Toutes les pas-
sions, toutes les cupidités, tous les mauvais instincts se coalisèrent
alors contre les Juifs. Croisés désireux de s'enrichir, bourgeois
voulant ruiner leurs concurrents, nobles impatients do payer leurs
dettes sans bourse délier, moines brûlant d*un fanatisme sauvage,
tous marchèrent contre la citadelle royale où la population juive
de York avait trouvé un refuge. Ils étaient encouragés dans leur
entreprise criminelle par un moine qui, vêtu de blanc, célébra,
sous les murs de la citadelle, un service solennel, récita la messe
et avala l'hostie pour appeler l'assistance divine sur cette horde
de brigands et d'assassins.
Pendant plusieurs jours, les Juifs repoussèrent vaillamment les
assauts répétés de leurs ennemis, mais les vivres vinrent à man-
quer. Que faire? Après une longue et solennelle délibération, ils
résolurent presque tous de suivre l'avis d'un rabbin, Yom Tob
de Joigny, et de se donner eux-mêmes la mort. Ils détruisirent
leurs trésors, mirent le feu à la citadelle et s'entr'égorgèrent.
En sa qualité de chef de la communauté, Jossé donna l'exemple;
il tua sa femme Anna, puis reçut la mort de la main du rabbin.
Pas un seul membre de la communauté de York ne survécut; le
nombre des martyrs s'éleva à environ cinq cents (17 mars 1190).
Le jour suivant, qui était le dimanche des Rameaux (18 mars),
les croisés massacrèrent à Saint-Edmond soixante-quinze Juifs.
Dans toutes les localités où il y avait des Juifs en Angleterre, on
comptait des martyrs. La communauté des prosélytes, composée
d'une vingtaine de membres, fut exterminée. Indigné de ces atro-
cités, Richard chargea son chancelier d'ouvrir des enquêtes et de
faire exécuter les coupables. Mais les croisés avaient disparu, et
les nobles et les bourgeois qui avaient participé aux désordres
s'étaient enfuis en Ecosse.
A l'avènement du frère de Richard, le roi Jean sans Terre, la
situation des Juifs resta très triste. Ce souverain sans scrupule,
qui rabaissa l'Angleterre à l'état de vassale du pape et témoignait
dans sa conduite des sentiments les moins élevés, ne devait natu-
rellement pas se montrer bienveillant pour les Juifs de son
royaume.
On connaît la situation des Juifs en Allemagne. Ils avaient bien
IV. 9
130 HISTOIRE DES JUIFS.
subi des persécutions pendant les deux premières croisades,
mais Tempereur Henri II, d'abord, et ensuite Conrad UI étaient
intervenus avec énergie en leur faveur. Comme où le sait déjà,
cette intervention coûta cher aux Juifs, ils la payèrent de leur
liberté.
Cependant, tout en étant devenus serfs de la chambre impériale,
les Juifs d'Allemagne possédaient encore au xu^ siècle quelques
droits personnels; ils pouvaient porter les armes, se battre en
duel, etc. Pendant le siège de Worms, ils se joigniretit aux chré-
tiens pour défendre la ville; les rabbins leur avaient même permis
de se battre le samedi. Ils avaient également leur juridiction par-
ticulière, et parfois ils étaient appelés à des emplois élevés. Le
vaillant duc Léopold d'Autriche, qui avait fait prisonnier le roi
Richard Cœur de Lion, faisait gérer ses finances par un Juif,
nommé Salomon. Dans la Silésie, des Juifs possédaient, aux envi-
rons de Breslau, des villages avec leurs serfs. Mais, à mesure que
se propageait la défense faite aux Juifs de posséder des serviteurs
chrétiens, ils étaient obligés d'abandonner leurs terres, de se reti-
rer dans les villes et de s'occuper exclusivement de commerce et
de banque. La calomnie qui attribuait aux Juifs Tusage de se
servir à Pàque de sang chrétien trouva également créance en
Allemagne, et toutes les fois qu'on découvrait un cadavre chrétien,
les Juifs furent accusés de ce meurtre. Cependant, les Juifs aussi
étaient compris dans la trêve que, sur Tordre de l'empereur Fré-
déric Barberousse, parti pour la Terre Sainte, ses sujets devaient
observer les uns envers les autres. Avant son départ, le souverain
allemand avait surtout recommandé aux ecclésiastiques et aux
moines de ne pas exciter le peuple contre les Juifs. Ses ordres
furent peu suivis, et sous son règne, ainsi que sous celui de ses
successeurs, les Juifs d'Allemagne furent souvent persécutés.
Fait à coup sûr remarquable, l'Allemagne produisit à celle
époque un poète juif qui écrivit ses vers dans la langue du pays,
un minnesaengeVy admis dans le cycle des maîtres chanteurs do
l'Allemagne; il s'appelait Siisskind deTrimberg.
En Italie, les Juifs n'eurent pas à subir de persécutions à celte
époque. Le pape Alexandre III leur était favorable, et son admi-
nistrateur des finances était le juif Yehiel ben Abraham, de la
r>
LE PAPE ALEXANDRE III ET LES JUIFS. 131
famille dei Mansi, et neveu de Nathan, Tauteur de VAroukA, A son
entrée dans Rome, d'où un antipape Tavait tenu éloigné pendant
plusieurs années, Alexandre III vit venir à sa rencontre, au milieu
d'autres députations, les chefs de la communauté juive, portant
des bannières et des rouleaux de la Loi.
Ce pape donna aux Juifs des preuves de son bon vouloir au concile
de Latran de 1179, auquel assistaient plus de trois cents prélats.
Plusieurs membres essayèrent de faire prendre des dispositions
hostiles aux Juifs. Ceux-ci, avertis du danger qui les menaçait,
vivaient dans une anxiété continuelle, priant et jeûnant. On ne
sait pas ce qui se passa au concile, mais les décisions de cette
haute assemblée sont animées d*un véritable esprit de justice et
de tolérance. En dehors de la défense, faite depuis longtemps aux
Juifs, d'employer des domestiques chrétiens, et qu'il renouvela, le
concile de Latran ne prit aucune mesure contre eux. En revanche,
il interdit de leur imposer le baptême par la violence, de les atta-
quer, de les piller ou de troubler la célébration de leurs fêtes reli-
gieuses. Ce fut certainement le pape Alexandre qui inspira ces
décisions.
Leur situation était encore meilleure, sous la domination des
Normands, dans Tltalie méridionale, à Naples et dans Tile de
Sicile. Roger II et Guillaume II leur confirmèrent explicitement le
privilège que, comme les Grecs et les Sarrasins, ils ne seraient
jugés que d'après leurs propres lois.
De l'autre côté de l'Adriatique, dans l'empire byzantin, et par-
ticulièrement dans la Grèce proprement dite, dans la Thessalie, la
Macédoine et la Thrace, ainsi que dans quelques îles, on trou-
vait aussi des communautés juives. Les plus importantes étaient
les communautés de Thèbes et de Constantinople, comprenant
près de deux mille familles; la dernière renfermait, en outre, cinq
cents caraïtes. Les Juifs de Thèbes étaient très habiles dans la
fabrication de la soie et de la pourpre.
De tout temps, à l'époque de leur puissance comme au moment
de leur décadence, les Byzantins haïssaient les Juii's et leur inter-
disaient l'accès des emplois publics. Aucun Juif ne pouvait même
monter à cheval. Seuls, disait la loi, les hommes libres ont le droit
de se servir de chevaux. L'empereur Emmanuel fit une exception
132 HISTOIRE DES JUIFS.
en faveur de son médecin, le juif Salomon d*Égypte. Expoisés aux
violeDces et aux mauvais traitements sans pouvoir invoquer la
protection de la loi, ils étaient, de plus, astreints à payer des
impôts considérables. Leur culture intellectuelle se ressentait
naturellement de cette situation douloureuse. Charitables et hos-
pitaliers comme leurs coreligionnaires des autres pays, ils étaient
peu instruits.
Dans les villes de TAsie Mineure, les Juifs étaient répartis d*une
façon très inégale. Partout où dominait le croissant, ils étaient
nombreux, mais dans les villes chrétiennes on ne les rencontrait
qu*en petit nombre. La Palestine tout entière, qui était au pouvoir
des chrétiens, ne renfermait pas mille Juifs. Les communautés de
Toron de los Caballeros, de Jérusalem et d*Ascalon comptaient
chacune environ trois cents membres. Les Juifs de Jérusalem
étaient presque tous teinturiers.
Les plus grandes communautés juives se trouvaient alors dans
la région comprise entre le Tigre et TEuphrate. Il est vrai que les
brillants centres scientiriques d'autrefois, tels que Nehardéa, Sera
ctPumbadita avaient disparu, mais ils étaient remplacés par les
communautés importantes de Bagdad et de Mossoul (appelée la
nouvelle Ninive).
A Bagdad, où demeuraient plus de mille Juifs et s'élevaient
quatre belles synagogues, vivait alors un Juif riche et consi-
déré, du nom de Salomon, que le khalife Mohammed Almouk-
tafi (1136-1160) avait placé, avec le titre de prince, à la tète de
toutes les communautés de son empire. C'était un véritable exilar-
que, entouré d'une pompe presque royale, sortant à cheval,
escorté d'une garde d'honneur et couvert de broderies d'or. Quand
il paraissait en public ou qu'il se rendait auprès du khalife, il
était précédé d'un héraut qui criait: « Laissez passer notre chef,
le rejeton de David ! » Outre divers revenus, il percevait une taxe
prélevée sur toutes les communautés juives depuis la Perse jus-
qu'aux Indes et au Thibet. Bagdad possédait une école talmudique
dont le chef portait le titre de gaon.
La communauté de MossouL était encore plus importante que
C3lle de Bagdad; elle comptait près de sept mille familles. Cette cité
avait été érigée en capitale par le vaillant Zenki. le père de Nour-
L4MP0STEUR DAVID ALROUHI. 133
eddiD. Ces monarques avaient été tous les deux la terreur des
chrétiens. Les Juifs du pays d'Adher-Baidyan, situé près de la mer
Caspienne, étaient de courageux guerriers, amis des fanatiques
Assassins, hostiles à tous ceux qui n'étaient ni de leurs aillés, ni
de leurs coreligionnaires, descendant parfois dans la plaine pour
piller, et menant une vie presque sauvage. Ne connaissant rien des
livres qui renferment le judaïsme, ils accueillaient avec cordialité
les rabbins que leur envoyait Texilarque et se soumettaient à leur
autorité.
Vers 1160, apparut au milieu des Juifs de ce pays un homme du
nom de David Alrouhi ou IbnAlrouhi^ qui, dans un but qui n'est
plus connu, chercha à exploiter leur ignorance et leur valeur guer-
rière. Cet imposteur a fait parler beaucoup de lui dans son temps
et est devenu assez récemment, sous le nom d*Alroï, le héros d'un
roman émouvant.
Une autre tribu de guerriers juifs était établie à Test de Taba-
ristan, dans le Khorassan, sur les montagnes qui s'élèvent près de
Nischabour. Ils étaient au nombre de plusieurs milliers, gouver-
nés par un chef juif, nommé Joseph Amarkala Hallévi. Ils se consa-
craient à l'élevage du bétail, dans les vallées et sur les montagnes,
et étaient amis des hordes turques des Ghuzes. Ils prétendaient
descendre des tribus de Dan, Zabulon, Ascher et Nephtali.
A Khiva, il y avait huit mille Juifs, et à Samarcande jusqu'à cin-
quante mille. D'après un voyageur juif de ce temps, les Indes
ne renfermaient que des Juifs noirs, qui, pour la plupart, ne con-
naissaient du judaïsme que le repos sabbatique et la circonci-
sion. Dans l'ile de Candie (Ceylan), on estimait le nombre des Juifs
à vingt mille; ils y avaient les mêmes droits que les autres habi-
tants. Le souverain de cette île avait seize vizirs, dont quatre indi-
gènes, quatre musulmans, quatre chrétiens et quatre juifs. A Aden,
la clef de la mer des Indes, existait également une communauté
juive importante qui possédait des châteaux forts, guerroyait
souvent contre les chrétiens de Nubie et avait contracté une
alliance avec l'Egypte et la Perse.
L'Arabie, d'où les Juifs avaient été expulsés par le premier
khalife, en contenait de nouveau un grand nombre. Ils ne pou-
valent pas résider dans les villes saintes de La Mecque et de Médine,
134 HISTOIRE DES JUIFS.
devenues, du reste, sans importance depuis la mort de Mahomet,
mais ils étaient établis dans la contrée fertile et commerçante du
Yémen. Les Juifs yéménites étaient réputés comme très charitables,
a Ils tendent la main à tout voyageur^ leur maison est largement
ouverte à Tétranger; tout passant y trouve un refuge. »
C*est surtout dans le nord de TÂrabie que les Juifs étaient nom-
breux. Comme autrefois, avant les conquêtes de Mahomet, ils
formaient des tribus guerrières et possédaient des châteaux forts ;
les uns cultivaient la terre et élevaient du bétail, les autres étaient
organisés en caravanes pour transporter des marchandises ou, à
l'exemple des Bédouins, pour attaquer les voyageurs.
Un premier groupe de Juifs occupait Taïma, sous la direction
d'un prince, Hanan, qui prétendait descendre de la dynastie royale
de David. On trouvait parmi eux des ascètes, demeurant dans des
cavernes ou de misérables huttes, ne goûtant ni viande, ni vin,
jeûnant toute la semaine, sauf le samedi et les jours de fête,
habillés de noir et s'appelant « les affligés de Sion ». Us vivaient
de la dîme que leur donnaient les propriétaires de bétail et de
terres. Un deuxième groupe était établi aux environs de Talmas
et avait également un chef juif, Salomon, frère de Hanan, le prince
de Taïma. Salomon résidait à Sanaa (Tana), dans un château fort
qui était sa propriété. Le groupe contenait également des ascètes
qui jeûnaient quarante jours chaque année, pour hâter la délivrance
d'Israël. Enfin, un troisième groupe de Juifs arabes, au nombre
d'environ cinquante mille, presque tous guerriers, demeuraient sur
le territoire de Khaïbar. On disait encore à cette époque que les
Juifs de Khaïbar descendaient des tribus de Ruben, Gad et Manassé.
A Wasit, Bassora et Coufa, il y avait également des commu-
nautés juives assez importantes. La première de ces villes comp-
tait dix mille Juifs, la deuxième deux mille et la dernière sept mille.
Comme une grande partie de TÂsie, depuis la Méditerranée
jusqu'à rindus et l'Arabie, était vassale du khalife abbasside de
Bagdad, les Juifs de cet immense territoire obéissaient à l'autorité
de l'exilarque de Bagdad. Le fils et successeur du premier exilar-
que, Daniel, était très influent à la cour des khalifes Almoustand-
jid et Almoustadhi. De son temps, l'école talmudique de Bagdad
prit un essor considérable, qui rappelait l'époque des gaonim et
.=>■
SAMUEL BAR-ALI. 135
qu'elle dut à la direction d*ua homme émiaent, Samuel, fils d'Ali
Hailévi, taimudiste très savant. Vaniteux de sa science, il s'entou-
rait,, pour enseigner, d'une pompe toute orientale. Au milieu de
ses deux mille élèves, il était assis sur une espèce de trône,
habillé de soie et d*or, et parlant à un interprète, qui était chargé
de répéter ses paroles à ses disciples. Il exerçait également les
fonctions de chef de tribunal, et tous les lundis il rendait la justice
avec le concours de neuf assesseurs..
Après la mort de Texilarque Daniel, Samuel Bar-Ali s'arrogea
de nouveaux droits, nommant les rabbins et les juges, 0t percevant
les impôts des communautés. Il savait, du reste, imposer son auto-
rité par la violence ; il disposait de soixante esclaves pour infliger
la bastonnade aux récalcitrants. C'est ainsi que Samuel Bar-Ali
devint peu à peu le chef incontesté de tous les Juifs d'Asie, depuis
Damas jusqu'aux Indes et depuis la mer Caspienne jusqu'à
l'Arabie.
Pendant que Samuel était à la tête du judaïsme asiatique, des
députés d'un peuple païen du Caucase (des Tartares ?) vinrent
lui annoncer que sept de leurs princes avaient résolu d'embrasser
le judaïsme (vers 1180-1185) et lui demandèrent de lui envoyer
des rabbins pour instruire le peuple dans sa nouvelle foi. Petahya,
de Ratisbonne, voyageur digne de foi, qui raconte ce fait, vit de
ses propres yeux les députés du Caucase. De pauvres talmudistes
de Babylone se décidèrent à accompagner les messagers dans
leur pays.
Les Juifs d'Egypte vivaient tout à fait indépendants des Juifs
d'Asie, ils avaient un chef à eux, reconnu par le khalife et exer-
çant des fonctions religieuses et judiciaires avec le titre de Naguid
ou Reïs. Il nommait les rabbins et les officiants, jugeait les délits
et les crimes, et avait le droit de condamner à l'amende, à la bas-
tonnade ou à la prison. Les communautés lui payaient un traite-
ment fixe, et, en outre, il était payé comme juge par les parties
qui comparaissaient devant lui.
A cette époque, le chef du judaïsme égyptien s'appelait Natha-
nael [ewdiVdibà Hibat- Allah ibnAldj ami) \ il fut médecin, d'abord
d'Aladhid, le dernier khalife fatimide d'Egypte, et ensuite de
Saladin. Il a composé plusieurs ouvrages médicaux en arabe. Très
136 HISTOIRE DES JUIFS.
iDstruit, il dirigeait Técole juive du Caire, la capitale de TÉgypte.
Cette ville reufermait alors deux mille familles juives. Il y existait
aussi une communauté caraïte, plus considérable encore, dit-on, que
celle des rabbanites et ayant également à sa tète un homme qui
était à la fois chef religieux et juge, et portait le titre de Nassi ou
Reîs.
Une autre communauté importante était celle d'Alexandrie, qui
comptait trois mille membres.
La civilisation des Juifs d*Égypte n*était pas bien brillante. Le
peuple connaissait si peu sa religion qu*il adoptait constamment
des usages caraïtes. Et cependant c*est en Egypte, au milieu de
ces Juifs ignorants, que se rencontra un homme dont le nom brilla
d*un éclat sans pareil et qui fit de TÉgypte le centre du judaïsme.
Cet homme fut Moïse ben Maïmoun.
CHAPITRE VII
ÉPOQUE DE MAÏMONIDE
(1171-1205)
Dans les trente dernières années du xu« siècle, le judaïsme
semblait ne plus posséder de centre de ralliement et être prêt à
s*émietter. Dans le sud de TEspagne, devant Tintolérance des
Âlmohades, tous les Juifs avaient disparu ou se couvraient du
masque de Tislamisme. Les communautés de Tolède et des autres
villes de TEspagne chrétiennne étaient de création trop récente
pour exercer aucune influence sérieuse. Les communautés du
sud de la France étaient dans la période de formation, celles du
nord s'adonnaient exclusivement à Tétude du Talmud et n'étaient,
du reste, jamais sûres du lendemain. Les Juifs d'Allemagne étaient
serfs du gouvernement impérial, et ceux des autres pays de l'Eu-
rope ne comptaient même pas. En Asie, l'exilarcat, rétabli par le
caprice d'un khalife, avait une existence trop précaire pour exercer
quelque action sur les Juifs d'Europe. Le judaïsme paraissait être
moïse BEN MÀÎMOUN. 137
menacé d'un complet morcellement. C'est alors que parut Moïse
Maïmonide. Il devint le guide des Juifs de TOrient et de l'Occident,
et, sans être revêtu d'aucune dignité offlcielle, il acquit une auto-
rité toute-puissante sur le judaïsme entier.
Moïse den Maïmoun, appelé en arabe Âbou Amram Mousa Mai-
moun Obaïd Allah, naquit le 30 mars 1135 dans la ville de Cordoue.
Son père, qui descendait d*une famille où la science talmudique
était cultivée avec succès depuis de nombreuses générations, était
membre du collège rabbinique de Cordoue. Savant talmudiste,
Maïmoun était également habile mathématicien et astronome. Il
inspira à son fils, dès Tenfance, un amour passionné pour la
science et des sentiments d'une élévation et d'une noblesse remar-
quables. Moïse avait treize ans quand les Almohades conquirent
Cordoue (1148) et obligèrent les Juifs et les chrétiens de cette ville
à choisir entre l'islamisme, l'émigration ou la mort. Sa famille
émigra avec la plus grande partie de la communauté; on croit
qu'elle s'établit à Alméria. Trois ans plus tard, cette ville tomba
également au pouvoir des Almohades, et les habitants juifs furent
sans doute contraints, comme leurs coreligionnaires de Cordoue,
de se faire musulmans ou d'émigrer. Moïse, avec sa famille, mena
ainsi pendant quelques années une existence errante et malheu-
reuse, et c'est au milieu de ces épreuves qu'il atteignit l'âge de
l'adolescence.
Grâce à d'excellents maîtres et à ses relations avec des savants,
Maïmonide acquit un grand fonds de connaissances, fortifia sa rai-
son et l'habitua à essayer de se rendre compte des phénomènes
du monde visible et invisible, à chercher partout la lumière et la
vérité, et à repousser ce qui paraissait obscur ou mystérieux.
Esprit logique et systématique, il aimait l'ordre et la clarté, et il
mérite d'être surnommé l'Aristote juif. Son admiration pour le phi-
losophe de Stagire était, du reste^ très grande, et mieux que nul
autre juif ou musulman — les chrétiens comprenaient alors très
peu Aristote — il sut pénétrer et s'approprier ses conceptions ori-
ginales sur le monde.
A côté de sa science si vaste, Maïmonide possédait un caractère
d'une rare élévation, il était un sage dans la plus belle acception
du mot. Chez lui, le savoir, la volonté, la foi et les actes s'étaient
138 HISTOIRE DES JUIFS.
fondus ea un ensemble harmonieux, qui fit de lui la personnalité
illustre qui brille d'un si radieux éclat dans Thistoire juive. Sa
conduite était conforme à ses principes. Grave et sérieux, il ne
cherchait pas, dans la vie, les joies et les distractions, mais les occa-
sions de se dévouer, de faire le bien, de réaliser cette parole de
la Bible que « Thomme est créé à l'image de Dieu ». Tout ce qui
était vulgaire, mensonger, factice, lui était profondément antipa-
thique, et pour cette raison il dédaignait la poésie, dont, suivant
les idées du temps, c la meilleure partie était due à l'imagina-
tion » et qui, par conséquent, reposait sur la fiction et le men-
songe. Aussi blâmait-il les poètes, qui, à son avis, consacraient
leur temps à des futilités, et il ne tolérait pas qu'on récitât des
vers aux mariages, à moins qu'on y traitât un sujet religieux ; il
confondait dans le même blâme tous les vers, hébreux ou autres.
Sévère envers lui-même, Maïmonide était indulgent et bon pour
autrui. Jamais, dans ses polémiques, il n'employait d'expres-
sions blessantes à Tégard de ses adversaires. Il ne se montrait
mordant et ironique que pour les idées fausses, les théories erro-
nées, il respectait toujours les personnes. Comme tout homme
vraiment éminent, il était humble et modeste.
 toutes ces brillantes qualités de cœur et d'esprit, Maïmonide
joignait une volonté d'une grande énergie. Ni l'infortune, ni les
souffrances, ni l'ingratitude des hommes ne purent jamais le
détourner de son but. Ce but était digne de celui qui l'avait conçu.
Maïmonide voulait montrer sous leur vrai jour le judaïsme bi-
blique et talmudique, les lois rituelles et les dogmes, de façon à
convaincre de leur haute valeur les autres croyants et même les
philosophes. Jeune encore, Maïmonide était déjà préoccupé de
cette pensée, et pendant toute son existence il ne cessa d'en pour-
suivre la réalisation. Â un âge où les autres ont à peine achevé
leurs études, Maïmonide entreprit une œuvre considérable, Texpli-
cation originale de la Mischna, faite en dehors de tout modèle et
de toute tradition. Il continua ce travail au milieu de ses pérégri-
nations et de vicissitudes de toutes sortes.
La famille de Maïmonide voyagea, en effet, assez longtemps
avant de trouver le repos et la sécurité. D'Espagne elle alla à
Fez. On ne comprend pas bien pour quel motif elle s'établit dans
%
MAÏMONIDE A FEZ. 139
une ville où les Juifs étaient contraints de pratiquer en apparence
i'isiamisrae. Peut-être Maïmoun espérait-il pouvoir rendre des
services au judaïsme, au milieu de ses malheureux coreligion-
naires de ce pays. La persécution religieuse^ qui durait depuis dix
ans, avait aiîaibli la foi des Juifs africains. Il n'est donné qu'à des
caractères d'une trempe particulièrement ferme de conserver
leurs croyances tout en observant extérieurement une autre reli-
gion. Peu à peu, la masse ignorante s'habituait à un culte qu'elle
n'avait accepté d'abord qu'en apparence et par contrainte, et elle
n'était pas loin de croire qu'en réalité Dieu avait aboli la loi pro-
mulguée sur le Sinaï et en avait révélé une nouvelle à Mahomet. Cet
affaiblissement des convictions religieuses des Juifs et cette renon-
ciation progressive à la foi de leurs pères affligèrent profondément
Maïmoun, qui essaya de réagir contre cette tendance funeste et
de raffermir la foi chancelante de ses frères. Il adressa dans ce
but, en 1160, une lettre d'exhortations aux communautés afri-
caines.
Bientôt Maïmonide eut aussi l'occasion d'entrer dans l'arène et
d'encourager, comme son père, les Juifs opprimés à conserver
intactes dans leur cœur les croyances de leurs ancêtres. Un écri-
vain d'une piété outrée avait déclaré que, d'après la loi juive, ceux
même qui faisaient semblaat d'observer l'islamisme, tout en
accopiplissant secrètement toutes les pratiques juives, devaient
être traités en idolâtres. Selon ce zélateur, tout Juif sincère était
obligé, s'il ne voulait être considéré comme apostat, de sacrifier
sa vie et celle de sa tamille plutôt que d'adopter, même extérieu-
rement, la religion musulmane. Vivement émus par cet écrit, qui
déclarait inutiles tous leurs efforts pour rester fidèles secrètement
à leur ancienne religion, la plus grande partie des Juifs africains
se demandaient s'il ne valait pas mieux, dans ce cas, se convertir
complètement à l'islamisme. Devant ce danger, Maïmonide entre-
prit de réfuter les assertions de ce zélateur et de justifier la con-
duite des Juifs qui faisaient semblant de pratiquer l'islamisme.
Cet ouvrage, le premier de Maïmonide, porte déjà la marque de
son esprit lucide et pénétrant ; il l'écrivit en arabe pour le rendre
accessible à tous.
Maïmonide établit dans cet écrit que la transgression d'une
».
140 HISTOIRE DES JUIFS.
partie des lois religieuses ne constitue pas une apostasie. Du
temps des prophètes, les Juifs, tout en adorant des idoles, conti-
nuèrent néanmoins à être considérés comme représentant le
peuple de Dieu. « Nous, ajouta-t-il, nous ne commettons aucun acte
d*idolâtrie, nous exprimons une formule vague, à laquelle nous
n'attachons aucune importance et que nous ne prononçons, au su
des musulmans eux-mêmes, que pour tromper un maître fana-
tique. » Le Talmud, il est vrai, ordonne de mourir plutôt que de
devenir idolâtre, il prescrit même de subir, dans certaines cir-
constances, le martyre plutôt que de transgresser une loi quel-
conque. Mais ceux qui n*ont pas le courage d*afrronter la mort
pour la défense de leur religion ne méritent aucun châtiment, même
au point de vue talmudique, et ne cessent nullement d*être juifs.
L'homme qui pèche par contrainte n'est pas coupable; sous la pres-
sion de la violence, l'idolâtrie même est permise. Dans le cas pré-
sent, il existe encore pour les Juifs une autre circonstance atté-
nuante : c'est que la transgression ne se commet pas en acte, mais
simplement par la parole. On n'exige pas des Juifs d'abjurer réel-
lement le judaïsme, mais de confesser que Mahomet est un pro-
phète. Cette confession faite, on les laisse à peu près libres de
pratiquer leur religion dans leur intérieur. Sans doute, il est très
méritoire de subir le martyre plutôt que de se résigner même à
cette déclaration ; mais, même d'après le Talmud, on n'a pas le
droit d'imposer un pareil sacrifice. Cette réplique de Maïmonide,
qui était en même temps un plaidoyer pour lui et sa famille, fut
composée entre 1160 et 1164. Elle montre déjà en germe la façon
originale dont Maïmonide concevait le judaïsme.
Outre la publication de son ouvrage, Maïmonide paraît avoir
employé également la persuasion directe pour maintenir l'amour
du judaïsme dans le cœur des faux convertis musulmans et stimuler
leur zèle pour leur ancienne religion. Dénoncé aux autorités, il
aurait payé de sa vie son attachement à sa foi sans l'intervention
d'un poète et théologien arabe, Âbou-1-Arat ibn Moïscha.
Préoccupés des dangers qui menaçaient leur sécurité, peut-être
aussi pressés par le remords, Maïmoun et sa famille se décidèrent
à partir de Fez pour la Palestine. Après un séjour assez court à
Akko (Saint-Jean-d'Acre), ils se dirigèrent vers Jérusalem pour
«9
COMMENTAIRE DE MAÏMONIDE SUR LA MISCHNA. 141
prier sur remplacement du temple, et de là ils se rendirent en
9
Egypte. Quelques mois après son arrivée dans ce pays, au com-
mencement de 1166, Maïmoun mourut. Sa célébrité et celle de son
fils étaient telles que la famille reçut de nombreuses lettres de
condoléance d'amis de TAfrique et de TEspagne chrétienne.
Au Vieux-Caire (Fostat), où elle était établie, la famille de Klaï-
moun se livrait au commerce des pierreries. C'était David, le plus
jeune des frères, qui s'occupait principalement des affaires, fai-
sant de fréquents voyages et allant jusqu'aux Indes. Moïse se con-
sacrait surtout à la science. Il fut bientôt arracbé au calme de ses
chères études par de terribles épreuves. Son frère David périt
dans un naufrage, dans la mer des Indes, et avec lui disparut non
seulement la fortune de toute la famille, mais aussi une sommé
considérable que des étrangers lui avait prêtée pour son com-
merce. Le coup fut si rude pour Maïmonide qu'il en tomba
malade.
Son abattement ne dura pas longtemps. Son inébranlable con-
fiance en Dieu, son amour passionné pour la science, l'obligation
de protéger sa famille et celle de son frère lui inspirèrent une
vaillante énergie. Pour subvenir aux besoins des siens, il com*
mença alors à pratiquer la médecine.
Ses nouvelles occupations ne le détournèrent pas de son com-
mentaire sur la Mlscbna, qu'il avait commencé à vingt-trois ans
et qu'il continuait depuis, au milieu de toutes ses pérégrinations.
Cette œuvre, écrite en arabe et intitulée Siradj (Luminaire), fut
terminée en 1168. Elle avait pour but de faciliter l'étude de la
tradition orale, obscurcie par des discussions sans fin et des inter-
prétations erronées, et d'en élucider les points difficiles par des
explications brèves et claires.
Maïmonide fut le premier à appliquer la méthode scientifique
à l'explication du Talmud. Il fallait un esprit net et méthodique
comme le sien pour accomplir une telle tâche, rendue particuliè-
rement difficile par le désordre qui semble régner dans le Talmud.
Ce sont surtout les introductions lumineuses placées en tète des
divers traités de la Mischna qui sont empreintes d'un caractère
vraiment scientifique.
Dans son commentaire, Maïmonide traite avec prédilection les
142 HISTOIRE DES JUIFS.
questions de la Mischaa qui touchent à la science, et où il peut
invoquer des principes tirés des mathématiques, de Tastronomie,
de la physique, de Tanatomie, de la morale et de la philosophie.
On voit qu*il se trouvait là dans son véritable élément. Ces ques-
tions lui servaient à démontrer que les docteurs de la Mischna, les
dépositaires de la tradition, n'ignoraient pas les sciences,
qu'ils avaient enseigné une morale élevée, et que leur conception
de Dieu était profondément philosophique. Il caractérisa aussi,
dans cette œuvre, la véritable nature de la tradition. Selon lui, la
tradition doit être fixe, nettement déterminée, au--dessus de toute
contestation, et tous les éléments de la Mischna qui ne répondent
pas à cette condition ne sont pas traditionnels. Par cette assertion,
Maïmonide s'est mis, à son insu, en contradiction avec le Talmud et
en a ébranlé les fondements.
La partie de l'œuvre a laquelle Maïmonide apporta des soins et
un amour tout particuliers fut, sans contredit, le commentaire sur
les « Maximes des Pères». Dans ce commentaire, il utilisa le
trésor de ses connaissances si étendues et si varices.
Convaincu qu'une connexité étroite existe entre la philosophie
et la religion juive, Maïmonide arriva à se persuader que le
judaïsme lui-même était une philosophie révélée et avait pour but
de régler non seulement la conduite religieuse et morale des Juifs,
mais aussi leurs pensées et leurs croyances. De là, sa résolution
d'établir la dogmatique du judaïsme. Selon lui, la religion juive
impose à ses adeptes la croyance à certaines vérités, qu'ils ne
peuvent rejeter sans devenir renégats. Maïmonide fixe ces articles
de foi au nombre de treize. Ce sont les suivants : Dieu existe ; il
est un ; il est incorporel et immuable ; il est éternel et a été anté-
rieur à toute création ; seul il est digne de notre adoration ; des
hommes élus ont été animés de l'esprit prophétique ; Moïse a été
le plus grand des prophètes; la Thora est d'origine divine; elle
est immuable; Dieu connaît toutes nos pensées; il récompense les
bons et punit les méchants; il enverra un jour le Messie; il res-
suscitera les morts.
Bien que ces articles de foi s'appuient en partie sur des
recherches philosophiques et, par conséquent, ne s'imposent pas
forcément à toute intelligence, Maïmonide ne considère cependant
\.'-n
MAÏMONIDE ET LES JUIFS DU YÉMEN. 143
comme vrai Israélite que celui qui les admet tous. Pour lui, qui-
conque en rejette un seul est hérétique et n*a point de part à la
vie future.
C'est ainsi que, d'une part, Maïmonide éleva la confession juive
à la hauteur d'une doctrine consciente d'elle-même, et, de l'autre,
mit des bornes, pour Tlsraélite, à la liberté de penser. Jusqu^alors,
les actes religieux seuls formaient Tessence de la vie juive. Maï-
monide opposa des barrières aux libres recherches du penseur et
marqua les limites entre la foi et l'hérésie, non seulement dans le
domaine déterminé de la pratique religieuse, mais aussi sur le ter-
rain moins défini de la théorie. Il enferma ainsi la pensée dans le
cercle étroit de formules immuables.
Malgré sa valeur considérable, malgré le vaste savoir, la péné-
tration et Tesprit de méthode que l'auteur y a déployés, le com-
mentaire de la Mischna n'assura pas à Maïmonide la célébrité
qu^il méritait. Ce furent surtout ses disciples qui le firent connaître
et qui le vénérèrent comme l'incarnation même de la sagesse. Un
de ses plus jeunes élèves, Salomon Kohen, fit pénétrer sa réputa-
tion jusque dans le Yémen, où il annonça aux communautés juives
que dans Tadversité elles trouveraient appui et consolation auprès
de Maïmonide.
Il s'était, en effet, produit dans TÉgypte des changements
notables, qui eurent les meilleurs résultats pour les Juifs de ce
pays et des contrées voisines. Le dernier khalife fatimide était
mort ou avait été renversé du trône, et l'illustre Baladin, le modèle
des princes généreux et chevaleresques de cette époque barbare,
était devenu (septembre 1171) le seul maître de TÉgypte, d'une
partie de la Palestine et de la Syrie, des pays de l'Euphrate et du
khalifat de Bagdad. Son empire offrait un asile aux Juifs per-
sécutés.
Tout d'abord, l'avènement de la dynastie abbasside ou sunnite
de Bagdad fut le signal d'une violente explosion de fanatisme. Au
Yémen surtout, où dominaient les partisans chiites de la nouvelle
dynastie, les Juifs furent persécutés et obligés d'adopter l'isla-
misme (vers 1172). Mais, comme en Afrique et dans le sud de l'Es-
pagne, leur conversion n'était qu'apparente. Cependant, comme les
Juifs yéméni tes étaient très ignorants, il y avait à craindre que la
144 HISTOIRE DES JUIFS.
foule ne s'habituât peu à peu à la religion musulmane et n*oub]i&t
complètement le judaïsme. Déjà un Juif parcourait les communautés
pour leur prêcher que la mission de Mahomet était annoncée dans
la Thora et que Tislamisme était une nouvelle révélation, destinée
par Dieu à remplacer la promulgation du Sinaï. Ce péril, déjà
assez grave pour le judaïsme, était encore augmenté par Tappari-
tion d'un illuminé, qui se présentait, à cette époque, aux Juifs yémé-
nites comme le précurseur du Messie, et les engageait à se tenir
prêts à recevoir leur libérateur et à distribuer leur biens aux
pauvres. Ces extravagances trouvèrent créance auprès d'une partie
de la population et menaçaient de devenir dangereuses. C'est alors
que le savant le plus estimé d*entre les Juifs du Yémen, Jacob
Alfayyoumi, s'adressa à Maïmonide, qu'il avait appris à connaître
par ses disciples, pour lui exposer la situation et lui demander
aide et conseil.
Maïmonide envoya une « Épitre » aux communautés yéménites;
elle était écrite en arabe et rédigée de façon à pouvoir être com-
prise de tous. Dans cette lettre, Maïmonide s'efforçait de raffermir
la foi de ses malheureux frères et de leur inspirer ces sentiments
de piété profonde et éclairée qui font accepter avec courage les
souffrances qu'on endure pour sa religion et entretiennent Tespé-
rance au milieu des plus dures épreuves. Il reconnaît qu'il est bien
triste de voir des persécutions éclater contre les Juifs sur deux
points opposés, mais il ajoute que ces malheurs n'étaient pas
imprévus, car ils avaient été annoncés par les prophètes : « Dieu,
dans sa miséricorde, dit-il, a distingué les Israélites parmi les
peuples et a fait de nous les dépositaires de la vraie religion; c'est
pourquoi les autres peuples nous haïssent. Ils sont irrités, non pas
contre nous, mais contre la volonté divine dont notre existence est
une éclatante manifestation, et ils voudraient nous détruire pour
empêcher l'accomplissement de cette volonté. » Depuis la révéla-
tion du Sinaï, continue-t-il, les Juifs ont été persécutés dans tous
les temps. Ces persécutions se sont présentées sous trois aspects
différents. Tantôt on a employé contre eux la violence, comme
Âmalek, Sanhérib, Neboukadnéçar, Titus et Adrien ; tantôt on a
essayé de les tromper par toutes sortes de sophismes, comme les
Perses, les Grecs et les Romains; tantôt on a présenté de nouvelles
MAÏMONIDE ET LES CARAÏTES. 145
doctrines religieuses, telles que le christianisme et Tislamisme,
sous le voile du judaïsme, et on a cherché à escamoter ainsi cette
dernière religion. Pour mieux tromperies Juifs, les musulmans et
les chrétiens disent que la Loi promulguée sur le Sinaï devait, en
effet, être observée autrefois, mais que, maintenant^ elle a perdu
toute valeur. Pourtant, les révélations de Nazareth et de La Mecque
ne sont pas plus le judaïsme qu'une image n'est l'être vivant qu'elle
représente. Seuls des enfants ou des insensés peuvent prendre
l'ombre pour la réalité. « mes frères, ajoute Maïmonide, méditez
sur les vérités que je viens de vous exposer, ne vous découragez
pas au milieu de vos souffrances; celles-ci n'ont d'autre but que
de vous mettre à l'épreuve et de montrer que la postérité de
Jacob, les descendants de ceux qui ont reçu la Loi au pied du mont
Sinaï, possèdent seuls la vraie religion. »
Cette lettre, écrite avec chaleur et remplie de pensées forti-
fiantes, produisit une vive impression sur les Juifs du Yémen. Elle
leur inspira un nouveau courage et les poussa à s'intéresser au
sort des Juifs des autres pays. Plus tard, quand il fut devenu
illustre, Maïmonide employa son influence à améliorer la situation
des Juifs dans le Yémen. Ils lui en témoignèrent leur reconnais-
sance en manifestant pour lui un attachement profond et en
intercalant son nom, comme on le faisait autrefois pour les
exilarques, dans les prières journalières.
Peu à peu, la réputation de Maïmonide s'étendit au loin. Dès
Tannée 1175, on le consultait comme autorité religieuse, et ses
décisions étaient acceptées par les communautés. C'est dans cette
même année qu'il parait avoir été nommé officiellement rabbin du
Caire. Ces fonctions étaient pour lui un vrai sacerdoce, et il les
remplissait avec autant de conscience que de circonspection.
Ennemi de tous les abus, il les combattait avec énergie ; il exigeait
surtout une tenue décente dans la synagogue, où l'on avait par-
fois trop de laisser-aller. Il s'élevait également contre les pratiques
caraïtes qui s'étaient introduites parmi les rabbanites, mais il se
montrait d'une tolérance très large envers les caraïtes eux-mêmes.
Interrogé sur la façon dont il fallait traiter ces derniers, il répondit
que s'ils gardaient une attitude convenable et n'outrageaient ni le
Talmud ni ses adeptes, on était tenu de leur témoigner de la cousi-
IV. 10
14(6 • HISTOIRE DES JUIFS.
dération et.de ramitié, de leur rendre visite, d*accompagner leurs
convois funèbres, de consoler leurs affligés et de recevoir leurs
enfants dans Taltiance d'Abraham.
Au milieu des occupations multiples que lui imposaient ses
fonctions rabbiniques, sa profession de médecin et ses recherches
philosophiques et scientiGques, Maïmonide parvint à achever (en
1180) son second grand ouvrage^ le Mischné Thora^ ou Code reli-
gieux, dont l'apparition a fait époque dans Thistoire de la littéra-
ture juive. 11 y travailla^ comme il le dit lui-même, pendant dix
ans consécutifs, mais le temps qu'il y consacra n'est, certes, pas en
proportion de la grandeur du résultat.
. .Quand on n'est pas initié aux difficultés de la tâche, on est inca-
pable, d'apprécier le mérite de l'admirable ordonnance de cet
ouvrage gigantesque, où Maïmonide a réuni et classé avec méthode
les mille petits détails épars au hasard dans « l'océan talmudique »,
a purifié le métal précieux de ses scories, rattaché les lois talmu-
diques aux textes bibliques, ramené les faits particuliers aux prin-
cipes généraux et composé d'un chaos un tout organique, construit
selon les règles de l'art. Le Talmud, avec ses digressions et ses
discussions sans fin, est un vrai labyrinthe où l'on ne peut se
diriger qu'à l'aide d'un fil conducteur. Maïmonide en a fait une cons-
truction bien ordonnée, avec ses ailes régulièrement distribuées,
ses étages, ses appartements et ses chambres, et où le premier
venu peut s'orienter facilement sans guide.
Outre ses qualités de forme, le Mischné Thora a, comme fond,
une importance très grande. Maïmonide y a fondu en un tout
harmonieux les diverses opinions de ses prédécesseurs; il n'y a
manifesté pour aucune doctrine ni dédain, ni préférence. Il a
accordé, dans cet ouvrage, une place équitable à la partie philoso-
phique, morale et rituelle du judaïsme, il y a même traité le
côté sentimental de la religion juive, c'est-à-dire les espérances
messianiques. Son travail est en quelque sorte la résultante de
toutes les tendances qui, depuis Saadia, le créateur de la philo-
sophie religieuse, se sont produites dans le judaïsme; c'est le
résumé dé trois siècles d'eflbrts intellectuels.
On peut presque dire que Maïmonide a composé un nouveau Tal-
mud. Il a conservé, il est vrai, les anciens éléments, dont on
.LE MISCHNÉ THORA. 147
^nnait l*origine, la nature et la signification, mais il leà a groupés
et modifiés de telle façop qu'ils se présentent sous un tout autre
aspect. Ainsi, la Mischna, qui est la base du Talmud, débute de
cette façon :.« A quel moment du soir peut-on réciter la prière du
Schéma^ », et elle se termine par une discussion relative à unis
question de pureté lévitique. Maïmonide commence son ouvragé en
posant ce principe : « La base et le fondement de toute vérité,
c'est de reconnaître qu'il existe un Être antérieur à tout, qui a
crééitqut l'univers, » et il termine ainsi : « Le jour viendra où la
terre sera remplie de connaissances, comme locéan est rempli
d'çau. » Toute Tœuvre est animée d'un souffle de parfaite sagesse,
de piété sereine et de profonde moralité. Maïmonide. a introduit la
philosophie dans le code religieux ; il a accordé pour ainsi dire
une place à Aristote.à côté des docteurs du Talmud. Une grande
partie du premier livre (Madda) de son ouvrage traite de ques-
tions philosophiques.
Maïmonide a composé son ouvrage pour rendre plus facile l$f
connaissance du judaïsme biblique et du judaïsme talmudiquo;
car, pour lui, les deux n'en forment qu'un seul. L'étude du Talmud
était très difficile, à cause de la prolixité des discussions et de
l'obscurité de la langue. Par son livre, Maïmonide a écarté, en
parlée, les difficultés en éclairant le chaos talmudique et en y met^-
tant de l'ordre. Dorénavant, le rabbin, obligé de résoudre jour-p
nellement des questions religieuses et judiciaires ; le croyant, désif-
reux, par piété, d'étudier la Loi; l'homme d'étude, poussé par
l'amour de la science à se rendre compte du contenu du Talmud,
ne sera plus condamné à s'aventurer dans un enchevêtrement de
broussailles; le Mischné Thora rend la tache plus agréable et pluis
facile. Du reste, Maïmonide a fait entendre assez clairement que
sop, ouvrage avait pour but, sinon de faire abandonner complètet
ment le Talmud, du moins d'offrir la possibilité de s'en passer^
C'est. pourquoi il Ta écrit dans une langue facile, Tldiome néo-^
hébreu, afin de le rendre accessible à tous et de répandre ainsi
parmi les Juifs la connaissance de leur code religieux et, en gé-»
néral, du judaïsme.
Dans son souci de rattacher tous les détails à des principes
généraux Ot de n'avoir jamais recours, même pour expliq^uer
148 fflSTOIRE DES JUIFS.
certaines lois, à des expédients, Malmonide devait nécessairement
s'écarter parfois de la méthode talmudique pour suivre une voie
nouvelle. Il est surtout un point important pour lequel il s'est placé
au-dessus du Talmud. Comme il voulait exposer la législation
juive dans toutes ses parties et montrer les rapports des éléments
bibliques avec les éléments talmudiques, il a été amené à fixer
rigoureusement les lois prescrites par la Bible. Il a donc composé
un traité spécial où il a énuméré les lois bibliques et qui complète
son grand ouvrage. Dans ce traité, comme dans son code, il éta-
blit en principe qu'il ne faut pas considérer comme biblique tout
ce que le Talmud désigne comme tel ou fait découler du texte sacré
par une des treize règles de déduction, mais seulement ce qui est
reconnu comme tel par une tradition certaine. Il faut reconnaître
qu'appliqué dans toutes ses conséquences le principe posé par
Maïmonide aurait tout simplement pour eiïet d'ébranler le judaïsme
talmudique. Et cependant, en réalité, Maïmonide plaçait ce
judaïsme talmudique au-dessus de tout; les docteurs du Talmud
étaient, pour lui, des autorités incontestées, prenant rang immédia-
tement après les prophètes, et qu'il considérait comme des modèles
de piété et de vertu.
Par son code, Maïmonide a certainement assuré au judaïsme
rabbinique un solide point d'appui, mais, d'un autre côté, il Ta
embarrassé d'entraves très gênantes. Il a transformé en lois im*
muablesbien des opinions qui, dans le Talmud, étaient vagues et
prêtaient à interprétation. De même qu'en introduisant dans le
judaïsme des articles de foi, il limitait la liberté de penser, de
même il immobilisait la législation juive par la codification défini-
tive des lois. Sans tenir compte des circonstances particulières
qui avaient donné naissance à certaines décisions talmudiques^ il
rendait ces décisions obligatoires pour tous les temps et dans
toutes les situations. Sous ce rapport, il se montrait plus rigoureux
que les tossafistes, qui atténuaient souvent la trop grande sévérité
d'une loi talmudique en déclarant, après un examen attentif des
raisons qui l'avaient fait adopter, qu'elle n'était plus applicable à
leur époque, toute différente des temps antérieurs. Si le code de
Maïmonide avait conquis définitivement la suprématie, comme
on pouvait le croire d'abord, et éliminé totalement le Talmud des
INFLUENCE DU MISCHNÉ THORA. 149
écoles, des administpatioas religieuses et des tribunaux juifs, il
serait devenu funeste, malgré sa valeur considérable, pour le
judaïsme rabbinique, parce qu*il Taurait en quelque sorte pétrifié.
Ce code agit comme un ferment sur le judaïsme; il était plus
qu*un simple livre, il était un véritable événement, fécond en con-
séquences. Dès son apparition, il fut multiplié par de nombreuses
copies et répandu en Arabie, en Palestine, dans TOrient, en
Afrique, en Espagne, dans le midi de la France et en Italie. Dix ans
après, Fauteur pouvait dire sans forfanterie que son ouvrage avait
pénétré jusqu'aux extrémités du monde habité. On ne se contentait
pas de rétudier, il était respecté comme une nouvelle Bible ou un
nouveau Talmud, et considéré comme une des bases de la religion
juive. Ce fut surtout en Espagne qu*il produisit une sensation
considérable, a Avant son apparition en Espagne, dit un contem-
porain, les Juifs de ce pays trouvaient l'étude du Talmud si diffi-
cile qu'ils s'en rapportaient aux rabbins pour toutes les questions
traitées dans ce recueil, car ils ne savaient pas se retrouver au
milieu de ces longues discussions. Le code deMaïmonide, avec sa
langue facile et son ordonnance lumineuse, est accessible à tous
et excite l'admiration générale. Jeunes et vieux Tétudient et l'ap-
profondissent. Bien des personnes connaissent maintenant la
législation et sont en état de se former une opinion sur les ques-
tions en litige et de contrôler les décisions des juges. »
Celte impression se reproduisit partout, même en Orient, où se
trouvaient pourtant de très savants talmudistes. La vénération
pour iMaïmonide grandit de jour en jour, on lui prodiguait les
épithètesles plus flatteuses^ on l'appelait «l'Unique de l'époque»,
le « Guide des rabbins », la « Lumière d'Israël ». Son renom
s'étendit depuis TEspagne jusqu'aux Indes et depuis le Tigre et
l'Eupbrate jusqu'à l'Arabie méridionale ; il éclipsa toutes les célé-
brités contemporaines. Les plus savants rabbins se soumettaient
avec empressement à son autorité et lui demandaient humblement
des conseils; il était devenu le représentant illustre du judaïsme
tout entier.
Il ne manqua rien à la gloire de Maïmonide, pas même les atta-
ques des envieux. Un certain nombre de rabbins, plus ou moins
ignorants,, qui connaissaient le Talmud par routine et superficiel-
150 J:' HISTOIRE DES JUIFS.
Îsment et croyaieût posséder la science universelle, en voulaîenl
!Maïmonide de leur enlever leurs illusions. Au Caire, il y eut
quelques talmudistes assez fanatiques pour refuser même de
jete^ un regard dans lô-MIschné Thora, afin qu'il ne tûl pas dit
qu'ils en avaient tiré quelque profit. D'autres étaient persuadés
qu'on ne pouvait apprendre le Talmud, et, par conséquent, deve-
nir talmudiste compétent, qu'à Bagdad. A la tête de ces esprits
étroits se trouvait Samuel ibn Ali, de Bagdad, l'orgueilleux gBbn
toujours entouré d'une troupe d'esclaves, qui n'admettait pas
qu'on pût lui être supérieur.
^ Cependant le Mischné Thora rencontra aussi des adversaires
honnêtes et sincères, qui sentaient combien le judaïsme talmudi-t
que, tel que le concevait Maïmonide, s'éloignait, sur bien des
points, de la tradition, et qui voyaient dans cet ouvrage des héré^
sies et des dangers pour la religion. Mais les savants seuls pou-
vaient découvrir, dans ce code, ces éléments étrangers au judaïsme
et dangereux pour la foi.
Ce ne fut qu'après un séjour de vingt ans en Egypte que Maï-
monide obtint, comme médecin, une situation un peu convenable
à )a cour de Saladin. Il ne fut pas attaché à la personne même du
sultan, parce que celui-ci était constamment tenu éloigné de sa
capitale par ses guerres contre les partisans de Noureddin et les
chrétiens. Mais il avait conquis l'estime et la sympathie du géné-
reux vizir Alfadhel, le protecteur des sciences, dont un contem-
porain dit qu'il était « tout cœur et toute intelligence ». Alfa-
dhël le fit inscrire sur la liste des médecins, lui assura un traite-
ment annuelet le combla de faveurs. Stimulées par l'exemple du
vizir, les notabilités du Caire devinrent également les clients de
Maïmonide, dont le temps fut bientôt tellement absorbé par sa
profession de médecin qu'il dut négliger ses études,
i Maïmonide acquit aussi une très grande réputation comme écri-
vain médical.. Il figure parmi les trois personnages illustres en
l'honneur desquels le célèbre médecin et théologien musulman
Abdellatif se rendit de Bagdad au Caire, pour entrer en relations
avec eux. Le poète Alsaïd ibn Sina Almoulk le chanta comme
médecin dans des vers extrêmement flatteurs,, et sa réputation'
était telle que le roi d'Angleterre Richard Cœur de Lion, J'àme; de
ATTAQUES CONTRE MAIMONIDE. 151
la troisième croi8ade,voulut le nommer son médecin. Haïmonid<\î
refusa sa proposition .
Vers 1187, Maïmonide courut un grand danger. Abou-1-Arab ibn
Moïscha, ce théologien arabe qui avait sauvé la vie de Maïmonide
à Fez, l'accusa, en le retrouvant juif au Caire, d'avoir pratiqué
pendant longtemps Tislamisme et voulut le faire condamner comme
relaps. C'était pour Maïmonide une question de vie ou de mort. >
Son» protecteur Alfadhel, devant qui il comparut, l'acquitta en dé-
clarant qu'une foi imposée par la violence n'avait aucune valeur
et pouvait être abandonnée impunément. Grâce à Tappui de ce
même Alfadhel, Maïmonide fut nommé chef (naguid) de toutes les
communautés juives de l'Egypte, et cette dignité se transmit dans
sa famille de père en flls> jusqu'au xiv^' siècle.
Toujours dévoué aux intérêts de ses coreligionnaires, Maïmo-
nide employa son influence en faveur des Juifs du Yémen, pour
améliorer leur situation. Il obtint aussi de Saladin, qui venait de
reprendre Jérusalem, l'autorisation pour les Juifs de s'établir de
nouveau dans la ville sainte. Enfin, il s'efforça de faire confier les
emplois publics aux rabbanites plutôt qu'aux caraïtes, dont il
parvint, à la grande satisfaction de ses contemporains, à rame-
ner quelques-uns au rabbinisme.
La réputation toujours croissante de Maïmonide excita de plus
en plus la jalousie de Samuel ibn Ali, l'obscur chef d*école de
Bagdad, qui guettait l'occasion de nuire à la gloire de l'illustre
docteur. Lui et ses amis se chuchotèrent d'abord à l'oreille que
Maïmonide n'était pas un pratiquant assez sévère ni un partisan
sincère du Talmud, puis ils répandirent discrètement ces calom-
nies. Le terrain ainsi préparé, ils purent exploiter contre Maïmo-
nide l'irritation produite par certaines assertions de disciples
trop téméraires.
Il y avait, en effet, à Damas et dans le Yémen, des rabbins qui
tiraient des œuvres de Maïmonide des conséquences que lui-même
n-aurait certainement pas admises. Comme il avait déclaré avec
insistance, et à plusieurs reprises, que l'àme était immortelle et
immatérielle dans le monde futur, tandis qu'il avait à peine parlé
de la résurrection des corps, ces rabbins en concluaient qu'il
n'admettait pas sérieusement cette résurrection, mais que, d'après
152 HISTOIRE DES JUIFS.
lui, le corps se décompose et se dissout totalement après la mort»
et rame seule s'élève jusque dans les régions éthérées. Une pareille
doctrine étant contraire au Talmud, on contestait Torlhodoxie de
Maïmonide, qu*on accusait de modifier et de fausser certaines
opinions talmudiques. Samuel ibn Ali fut soutenu dans ses atta-
ques contre Maîmonide par Mar-Zakaria, talmudiste fanatique
d*Âlep. A toutes les agressions et à toutes les intrigues, le sage
de Fostat n'opposa que la plus dédaigneuse indifférence.
Malgré la guerre que lui faisaient Ibn Ali et ses partisans,
malgré les occupations absorbantes que lui imposait sa profession
de médecin, Maîmonide parvint à terminer vers 1190 son traité de
philosophie religieuse, qu'il intitula More Neboulhim ou «Guide
des Égarés». Cette œuvre a une grande importance non seulement
au point de vue particulier du judaïsme, mais aussi pourThistoire
générale de la philosophie du moyen âge. Elle forme le point
culminant des travaux de Maîmonide, qui y expose la justification
de ses plus intimes convictions. Au premier abord, ce livre si re-
marquable parait être un recueil de dissertations, écrites par Maî-
monide sur diverses questions importantes, pour dissiper les
doutes de son élève favori Joseph Almoghrebi, de Fez. Mais en
réalité, Maîmonide a composé son a Guide » pour son propre usage,
afin de rendre claire à son esprit la conception philosophique de
l'univers et montrer la place qu'y occupe le judaïsme.
Pour Maîmonide, la philosophie d'Aristote, telle qu'elle avait
été exposée par le mahométan Ibn Slna, était l'expression de la
vérité même, il croyait également avec une conviction absolue à
la vérité du judaïsme. D'après lui, cette philosophie et la religion
juive ont le même point de départ et conduisent vers le même but :
elles admettent toutes les deux un Dieu unique, maître souverain
de lacréation, et elles placent la perfection humaine dans la connais-
sance de soi-même. Or, si la vérité que l'homme découvre à l'aide
de sa raison et la révélation promulguée par Dieu sur le Sinaî se
ressemblent dans leur origine et leur fin, elles doivent nécessai-
rement se ressembler aussi dans toutes leurs parties et arriver par
des voies différentes à un résultat identique. Il est impossible que
la philosophie et la religion se contredisent, car elles émanent
toutes les deux de l'esprit divin. La vérité révélée par Dieu est
PHILOSOPHIE DE MAÏMONIDE. 153
forcément d'accord avec celle qui a sa source dans la raison, don-
née elle-même par Dieu, et, de même, toutes les vérités que nous
fait connaître la raison doivent se retrouver dans la révélation,
c'est-à-dire dans le judaïsme.
Maîmonide a emprunté à Âristote sa conception de l'univers,
il admet, comme lui, que la création se compose d'une série d'êtres
de différents degrés et que les sphères pures sont mises en mou-
vement par TefTet de leur aspiration vers Dieu, et produisent ainsi
les évolutions du monde sublunaire. Mais il a, en quelque sorte,
rajeuni ce système en y rattachant des conceptions originales sur
l'homme et sa destinée. Dieu, dit-il, étant la perfection et la sou-
veraine bonté, ne peut avoir créé qu'un monde essentiellement
bon. Le mal qui existe dans ce monde ne doit donc pas être con-
sidéré comme créé par Dieu, il n'est que l'absence du bien. Il
provient du fait que la matière trop grossière est souvent réfrac-
taire au bien. On peut triompher du mal. L'homme est, en effet,
un composé de matière grossière et d'une substance plus pure,
qui est l'âme. Or, Dieu a doué l'âme de la faculté et du désir
de s'instruire. Si l'homme suit ce penchant, il parvient à com-
prendre l'harmonie du monde et l'action de Dieu sur la création,
il devient capable de triompher des barrières que lui oppose la
matière et de monter au rang d'ange. C'est en s'élevant aux
conceptions les plus nobles et en acquérant la pureté des mœurs
que l'homme devient esprit, dépasse les êtres terrestres, conquiert
l'immortalité et s'unit à l'Esprit universel du monde. Cette
faculté que possède l'homme de s'élever aux degrés supérieurs
est la conséquence de son libre arbitre.
Mais en même temps qu'il conquiert l'immortalité, l'homme, par
son activité intellectuelle et morale, peut également attirer sur lui
l'attention spéciale de la Providence divine. Car cette Providence
n'étend sa protection que sur ce qui est durable et permanent
dans le monde des quatre éléments; elle veille sur la conservation
des espèces, qui, par leur forme et leur but fmal, sont de nature
spirituelle. Donc, si l'homme, triomphant de la matière, s'élève au
rang d'esprit, la protection divine lui est nécessairement acquise.
Mais, de même que par la pureté de sa vie et le développement de
son intelligence l'homme peut acquérir la récompense glorieuse
154 HlSTOiRÇ PES JUIFS. .
de rimmortalité, de même il s'attirera le plus sévère châtiment
s'il étouffe la lumière de Tesprit sous le péché et les appétits de la
matière.
L'homme peut atteindre un résultat encore plus important. Si,
par ses pensées et ses actes, il s'élève vers Dieu, il peut acquérir
le don de la prophétie. Pour devenir prophète, il faut avoir urié
imagination téconde et toujours en éveil, et, de plus, être favorisé
de rinspiration divine. La faculté prophétique se manifeste surtout
dans l'état de rêve, quand le^ sens se reposent et que l'esprit;
dégagé en quelque sorte de la matière, est plus accessible à l'in-
fluence d'en haut. Toutes les visions des prophètes se sont pro-t
duites dans une sorte de rêve. Les faits et gestes des prophètes
rapportés par la Bible ne sont pas des.actes réels, extérieurs, mais
des perceptions intimes de Tàme; ils n'ont jamais existé que dans
l'imagination. C'est ce qui explique bien des récits merveilleux
de la Bible et bien des paroles étonnantes des prophètes. Non
pas que les miracles ne soient pas possibl^es, car Dieu, qui a créé
les lois de la nature, peut aussi les suspendre en partie, mais il ne
le fait que momentanément et remet bien vite tout en ordre, comme
lorsqu'il a changé, pour un temps très court, l'eau du Nil en sang
et fendu les flots de la mer Rouge. Encore faut-il limiter autant que
possible le nombre des miracles dans la Bible. Du reste, ce n'est
pas par les miracles, mais par l'accomplissement des prédictions
que s'affirme la réalité de la mission des prophètes.
Le plus parfait des prophètes fut Moïse, cet homme divin qui
donna au monde une loi si féconde. Ses prophéties se dis-
tinguent en quatre points des visions des autres prophètes. Il
a atteint ce degré élevé, parce que son âme avait su se détacher
des liens terrestres et se rendre indépendant même de l'imagina-
tion, et qu'il s'était élevé au rang des anges ou des esprits
purs. Arrivé à un degré que nul mortel n'avait atteint avant
lui, il a pu déchirer tous les voiles qui, d'ordinaire, dérobent la
vérité à la raison humaine, pénétrer jusqu'à l'essence même de la
vérité, contempler directement la divinité et connaître sa volonté.
Les vérités qu'il a connues ainsi dans sa communication directe'
avec l'Être suprême, il les a enseignées à son peuple. C'est la
Révélation, c'est la Thora.
INFLUENCE DU MORE NEBOUKHIM. 155
Cette loi, ainsi révélée, est unique comme Tintermédiaire qui
4*â fait connaitre à Thumanité; elle est parfaite et ne pourra
jamais être abrogée ni remplacée.
• Le caractère divin de la Thora se manifeste non seulement par
son origine, mais aussi par son contenu. A côté de lois et de pres-
criptions, elle renferme des enseignements (dogmes) sur les ques-
tions les plus Importantes et se distingue ainsi, par suite de ce
double caractère, de toutes les autres législations et religions.
Bien plus, les lois de la Thora ont toutes un but élevé, de sorte
qu'aucune n*en est superflue, ni indifférente, ni arbitraire. On peut
donc dire que la Révélation donne satisfaction à Tàme et assure
le bien-être du corps, car elle nous fournit des notions exactes sur
Dieu et son action sur Tunivers, et elle nous apprend à être purs
et vertueux.
Pour les penseurs du temps, Tœuvre de Maïmonide devint
réellement le Guide des égarés. Car, à cette époque, tous pensaient
en disciples d*Aristote et sentaient en juifs, et comme il existait
un abîme entre leurs opinions philosophiques et leurs sentiments
religieux, ils accueillirent avec une profonde satisfaction le livre
qui conciliait pour eux la philosophie et la religion. Expliqués par
Maïmonide, bien des passages de la Bible et du Talmud qui, aupa-
ravant, leur avaient paru étranges ou au moins insigniflants, prirent
à leurs yeux une grande valeur et un sens profond. L'influence
du More fut surtout très grande sur la postérité. Le judaïsme,,
tel que l'exposait Maïmonide, n'était plus un système étrange et
appartenant au passé, une religion déjà morte et réduite à des
pratiques toutes mécaniques, mais une vérité vivante et vivi-
fiante, une doctrine ayant son caractère propre et en accord par-
fait avec la raison.
Les penseurs juifs des temps ultérieurs se rattachent tous à Maï-
monide; c'est dans « le Guide » qu'ils vont puiser toutes leurs ins-
pirations, parfois pour renchérir sur le maître, parfois aussi pour le
combattre. Et comme, en déflnitive, ce sont les penseurs qui façon-
nent la foule et lui impriment la direction, on peut dire que Maïmo-
nide a revivifié et rajeuni le judaïsme. Son œuvre eut un tel reten-
tissement qu'elle fit oublier tous les travaux analogues publiés
avant lui, depuis l'ouvrage de Saadia jusqu'à celui de Juda Hallévi.
136 HISTOIRE DES JUIFS.
Comme le « Guide » était écrit en arabe, son influence s*étendit
bien au delà des milieux juifs. Car, quoique Maïmonide Teût seule-
ment destiné à ses coreligionnaires et eût prescrit de le copier
en caractères hébreux, pour qu'il restât inacessible aux maho-
métans et n'occasionnât aucun ennui aux Juifs, il fut répandu
parmi les Arabes encore du vivant de l'auteur. Un musulman y
ajouta même une préface pour renforcer les arguments produits
par Maïmonide en faveur de l'existence de Dieu. Ce fut aussi dans
le « Guide » que les principaux créateurs de la scolastique chré-
tienne apprirent à résoudre les contradictions entre la foi et la
philosophie.
Le système de Maïmonide présente cependant bien des points
faibles. Imbu de la philosophie d'Aristote, telle qu'elle était connue
de son temps, Maïmonide introduit dans le judaïsme des éléments
étrangers et incompatibles avec cette religion. Au lieu du Dieu de
la Révélation, qui veille sur l'humanité, sur Israël et sur chaque
individu en particulier, il suppose un être métaphysique qui,
dans sa froide sublimité et son isolement, ne se préoccupe nul-
lement de ses créatures et possède à peine une personnalité et une
volonté. Comme il ne voit pas dans la Révélation une communi-
cation faite par Dieu à son peuple, il est obligé de faire de Moïse un
demi-dieu, bien au-dessus de l'humanité. Son idéal de l'homme
pieux est placé à une telle hauteur que quelques penseurs d'élite
peuvent seuls le réaliser. Selon lui, il ne suffit pas, pour plaire
à Dieu, d'avoir des mœurs honnêtes et des sentiments religieux,
il faut encore pouvoir s'élever à certaines conceptions philoso-
phiques. Il y aura donc, d'après lui, peu d'âmes capables d'arriver
à l'immortalité et d'attirer sur elles l'attention particulière de la
Providence, et, par conséquent, le nombre des élus sera exces-
sivement petit. Enfin, le désir de mettre d'accord certains versets
de la Bible avec les principes de la philosophie aristotélicienne le
contraint à fausser le sens des textes.
Beaucoup de ses contemporains, et même son élève favori Joseph
Moghrebi, comprirent que son système ne concordait pas tout à
fait avec le vrai judaïsme. . Son opinion relative à la résurrec-
tion rendait surtout ce désaccord sensible. Maïmonide admettait
la croyance à la résurrection, mais il n'en avait parlé qu'incidem-
■ÏÎJ. * *.■.-.-
MAÏMONIDE ET LES JUIFS DE PROVENCE. 157
ment; ce qui lui fut reproché de bien des côtés. Aussi fut-il
obligé de publier un traité spécial sur la résurrection (1191).
Il admet, dit-il dans cet opuscule, la résurrection des corps, mais
elle n'aura lieu, selon lui, qu'a Taide d'un miracle, compatible, du
reste, avec Tidée d'un univers qui a été créé à un certain moment.
Il se plaint, dans ce petit traité, de n'avoir pas été compris et d'être
obligé de se justifier devant « des sots et des femmes » ; il s'y
exprime, du reste, avec une certaine amertume, qui contraste
avec le ton calme de ses autres ouvrages.
Le « Guide » produisit une grande sensation parmi les savants
mahométans, mais cette œuvre fut généralement blâmée, à cause
des attaques qu'elle contient contre l'islamisme et la philosophie
d'alors, et aussi pour ses idées trop hardies. Abdellatif, le repré-
sentant de l'orthodoxie mahométane parmi les musulmans de
l'Orient, celui-là même qui s'était rendu en Egypte pour faire la
connaissance de Maïmonide (en Tannée 1192), exprima son
estime pour l'auteur, mais condamna l'œuvre. Voici ce qu'il dit :
a Moïse, fils de Maïmoun, est venu me voir; j'ai reconnu en lui
un homme de très grand mérite, mais dominé par le désir d'oc-
cuper le premier rang et de plaire aux puissants. A côté d'ouvrages
de médecine, il a également composé pour les Juifs un livre de
philosophie, que j'ai lu. A mon avis, c'est un mauvais livre, qui
menace d'ébranler les fondements de la religion par les arguments
mêmes qui semblent destinés à les consolider. »
Nulle part, les idées de Maïmonide ne trouvèrent un sol aussi
favorable et ne furent accueillies avec autant d*empressement que
dans les communautés juives du midi de la France. L'aisance des
habitants, les franchises municipales et la lutte des Albigeois
contre l'Église avaient éveillé l'esprit de critique dans cette région,
où, auparavant, Ibn Ezra, les Tibbonides et les Kimhides avaient
introduit les éléments de la civilisation juive. Impuissants à conci-
lier par eux-mêmes le judaïsme avec les résultats de la science,
les savants de cette contrée étudiaient avec ardeur les travaux de
Maïmonide, où ils trouvaient la solution tant désirée, et qui se dis-
tinguaient par leur clarté et leur profondeur. Savants laïques et
talmudistes s'éprirent du même enthousiasme pour Maïmonide et
manifestèrent leur admiration pour ce grand philosophe. « Depuis
158 HISTOIRE DES JUIFS.
la mort des deraieFS docteurs du Talmud, disait-on en Provence;
il ne s'est pas rencontré une telle personnalité en Israël. » -^
(( Dieu a créé cet homme, disait-on encore, pour réveiller son
peuple de la torpeur qui commençait à Tengourdir. » Et le poète
Harizi écrivit sur lui ces vers hyperboliques :
Tu es un ange du ciel
Créé à rimage de Dieu,
Quoique tu aies un visage humain.
Plusieurs communautés et notabilités de Provence le consul-
tèrent ^ur toutes sortes de questions, et les savants de Lunel, pré-
sidés par Jonathan Kohen, lui écrivirent pour lui demander de
leur envoyer le « Guide d . Maïmonide ne put répondre que quelques
années plus tard à leur lettre si flatteuse, une grave maladie Tavait
retenu au lit pendant une année entière et avait encore diminué ses
forces, déjà bien affaiblies par Tâge et ses nombreuses occupa-
tions. En même temps, il fut troublé dans sa sécurité, à la mort
de Baladin, son protecteur, par les rivalités qui éclatèrent entre les
fils et le frère du défunt, et qui amenèrent de graves désordres en
Egypte.
A la fin, rainé des fils de Baladin, nommé Âlafdal, put occuper
sans contestation le trône de son père (1200), et il attacha Maïmon
nide comme médecin à sa personne. Epuisé par une vie d'excès
et de débauche, ce prince pria Maïmonide de Taider de ses conseils
pour lui faire recouvrer les forces et la santé. Maïmonide composa
à son usage un recueil de règles hygiéniques, où il avait le cou-
rage de l'avertir que, pour fortifier le corps, il est nécessaire
d'affermir Tâme et de la préserver de toute pensée impure.
Samuel ibn Tibbon, le principal représentant de la culture juive
en Provence, écrivit à Maïmonide qu'il avait entrepris de traduire
le « Gu^ide » de l'arabe en hébreu, et qu'il serait heureux de
pouvoir aller le voir. Maïmonide accueillit cette communication
avec une joie profonde, car il désirait depuis longtemps voir
traduire en hébreu ses ouvrages arabes.
Dans la réponse qu'il adressa à la communauté . de Lunel, Maï-
monide l'engagea ainsi que les autres Juifs de Provence à étudier
le Talmi|d : a Vous, habitants de Lunel, et Juifs des villes voisines,'
MORT DE MAÏMONIDE. 159
vous seuls tenez encore d'une main ferme le drapeau de la Thora.
Vous étudiez le Talmud et êtes des savants. En Orient, l'activité
intellectuelle des Juifs est nulle. Dans toute la Syrie, la ville
d*Âlep seule renferme quelques personnes qui se consacrent a
rétude du Talmud et aux sciences, mais sans ardeur. Dans Tlrak
on ne trouve que deux ou trois raisins (des hommes intelligents).
Les Juifs du Yémen et du reste de TArabie savent peu de choses
du Talmud, ils ne s'intéressent qu'à TAggada. Quant au Maghreb,
vous savez combien les Juifs y sont malheureux! Vous êtes donc
les seuls soutiens de la Loi ; soyez forts et courageux. » Maïmo-
nide pressentait que le judaïsme scientifique trouverait ses prin-
cipaux représentants dans la Provence.
Maïmonide était déjà fort affaibli quand il écrivit a la commu-
nauté de Lunel. Il mourut à Tâge de soixante-dix ans (20 Tébet
= 13 déc. 1204), et fut pleuré dans les communautés de tous les
pays. A Fostat, juifs et musulmans observèrent un deuil public de
trois jours; la communauté de Jérusalem organisa une cérémonie
funèbre et décréta un jeûne général. On transporta ses dépouilles
mortelles à Tibériade. La légende raconte que des Bédouins atta-
quèrent ceux qui suivaient le convoi funèbre, mais que, n'ayant
pas pu faire bouger le cercueil de place, ils se joignirent au convoi
et accompagnèrent le corps jusqu'au lieu de sépulture.
Maïmonide ne laissa qu'un fils, Aboulmeni Abraham, qui hérita
dé ses fonctions de médecin auprès du khalife et de sa dignité de
chef religieux des communautés d'Egypte. Ses descendants se
perpétuèrent jusqu'au xv« siècle et se distinguèrent par leur piété
et leur savoir talmudique. Voici l'épitaphe gravée par un inconnu
sur son tombeau :
Ici repose un homme qui était plus qu^un homme.
Si tu étais un homme, alors des êtres divins
Avaient protégé spécialement ta mère.
. Plus tard, celte inscription fut remplacée par la suivante :
Ici repose Moïse Maïmoun, hérétique et excommunié.
Le contraste de ces deux inscriptions est l'image du violent
antagonisme qui éclata parmi les Juifs, après la mort de Maïmo-^
nide, et les divisa en deux camps opposés.
160 HISTOIRE DES JUIFS.
CHAPITRE VIII
DISSENSIONS DANS LE JUDAÏSME. — OBLIGATION
DE PORTER LA ROUELLE
(1205-1236)
Avec MaïmoDide, cet esprit d'une si large envergure, la civilisa-
tion juive du moyen âge avait atteint son point culminant. Après
sa mort, ses idées furent discutées avec une ardeur passionnée
et produisirent la division dans le judaïsme. L'Église, dont les pré*
tentions allaient en croissant, se mêla aux querelles des Juifs, et,
pour attiser la discorde et nuire a la Synagogue, qu'elle détestait,
elle employait tantôt la ruse et tantôt la violence. La disparition
de Maimonide et Tomnipotence papale eurent pour les Juifs les
plus funestes conséquences.
Du vivant de Maïmonide, les communautés juives de l'Orient
comme de l'Occident suivaient avec empressement sa direction. Lui
mort, le judaïsme n'avait plus ni chef, ni conseiller. Son fils Aboul-
meni Abraham (né en 1185 et mort en 1254) avait bien hérité de
sa situation et même de son caractère, mais il n'avait ni la grande
intelligence ni la force de travail de son père. Il était médecin
du sultan Alkamel, frère de Saladin, et dirigeait l'hôpital du Caire
avec rhistorien de la médecine et de la littérature arabes, Ibn
Abi Obsaibiya. Il était assez versé dans le Talmud pour pouvoir
repousser les attaques dirigées contre l'érudition de son père
et publier des consultations rabbiniques. Il avait aussi, étudié
la philosophie et composa un ouvrage pour concilier l'Aggadaavec
les données de la philosophie du temps. Mais tout ce qu'il savait,
il l'avait emprunté aux autres, n'ayant ni originalité, ni vigueur
d'esprit, et se contentant de s'assimiler le mieux possible les
idées de son père. Il était cependant très estimé, mais manquait
d'autorité.
LE PAPE INNOCENT III. 161
Pas plus qu6 TAsie et TAfrique, l'Europe ne possédait une per-
sonnalité vraiment remarquable qui pût remplacer Maïmonide. On
trouvait bien quelques savants juifs dans la Provence et l'Espagne
chrétienne, mais aucun d'eux n'avait assez de mérite pour s'im-
poser comme chef religieux aux communautés Juives. Ainsi» au
moment où les temps devinrent sombres pour le judaïsme et où il
aurait fallu un homme d'un caractère ferme et généreux et d'un
esprit puissant pour relever les courages abattus et indiquer le
chemin à suivre, il n'y avait que des savants sans influence ni
autorité. Si, à cette époque, un homme s'était rencontré comme
Maïmonide, on n*aurait eu, sans doute, à déplorer ni les dissensions
funestes entre les partisans d'une foi éclairée et les obscurantistes,
ni Taction délétère du mysticisme.
Et cependant, plus* que jamais, les Juifs auraient eu besoin d'un
guide ferme et vaillant. Car, au commencement du xiu» siècle, ils
eurent à subir l'hostilité d'un adversaire aussi puissant que mal-
veillant. Le pape Innocent III (1198-1216), qui courba peuples et
souverains sous le joug de l'Eglise, asservit les esprits, persécuta
les penseurs indépendants, créa l'Inquisition et fit monter sur des
hûchers tous ceux qui lui semblaient hérétiques, ce pape fut aussi
nn ennemi implacable des Juifs et du judaïsme. Lui, le puissant
prince de l'Église, qui pouvait distribuer couronnes et pays et était
parvenu, à l'aide de sa légion de légats et de moines domini-
cains et franciscains, à soumettre à sa domination toute l'Europe,
depuis l'océan Atlantique jusqu'à Constantinople et depuis la
Méditerranée jusqu'aux régions arctiques, il supportait avec peine
l'existence du petit peuple juif. Au début de son règne, cependant',
il se montra assez favorable aux Juifs, et quand, à la mort de
Saladin, le sultan d'Egypte qui possédait Jérusalem, une nouvelle
croisade s'organisa et que, selon leur habitude, les croisés se
mirent à piller et à tuer les Juifs, il intervint en leur faveur
(sejrt. 1199). Il interdit également aux chrétiens de les baptiser
de force, de leur ravir leurs biens sans une autorisation légale,
de les massacrer, de les attaquer à coups de fouet ou de pierres
pendant leurs fêtes ou de profaner leurs cimetières. Chose
étrange, ce n'est pas un sentiment d'humanité et de justice qui
provoquait l'intervention du pape, mais cette pensée singulière
IV. 11
:162 HISTOIRE DES JUIFS.
que les Juifs doivent vivre, et vivre dans Tabjection et la misère,
pour la plus grande gloire du chrislianisme.
Mais si Innocent III voulait qu'on laissât la vie sauve aux Juifs,
il ne les en détestait pas moins. Ainsi, il reprocha (120o) sa bien-
veillance pour les Juifs au roi de France Philippe-Auguste, qui,
cependant, les avait pillés, emprisonnés, expulsés, et ne les avait
rappelés dans son pays que pressé par des besoins d'argent! « Je
suis affligé, écrit-il à ce souverain, de voir des princes préférer
les descendants des déicides aux héritiers du crucifié, comme si
le fils de Tesclave pouvait hériter du fils de la femme libre. J*ai
appris qu'en France les Juifs se sont approprié par l'usure les
biens de TÉglise et des chrétiens; que, contrairement à la décision
du concile de Latran tenu sous Alexandre III, ils engagent des
nourrices et des domestiques chrétiens; que les tribunaux n'ac-
ceptent pas le témoignage des chrétiens contre les Juifs ; que la
communauté de Sens a construit une nouvelle synagogue qui
dépasse en hauteur l'église voisine, et où les prières sont récitées,
non pas à voix basse, comme avant l'expulsion, mais à voix telle-
ment haute que les offices des chrétiens en sont troublés; et enfin
que les Juifs sont autorisés à se montrer en public pendant la
semaine de Pâques, dans les villes et les villages, et à détourner
les fidèles de leur foi. » Innocent III répète aussi cette odieuse
Tîalomnie que les Juifs égorgent secrètement des chrétiens, et il
enjoint à Philippe-Auguste de traiter les Juifs avec rigueur et, en
général, d'exterminer les hérétiques de son pays.
La même année (mai 1205), le pape adressa une lettre sévère à
Alphonse le Noble, roi de Castille, parce que ce prince tolérant ne
voulait pas permettre aux ecclésiastiques d'enlever aux Juifs leurs
esclaves musulmans pour les baptiser, ni contraindre les Juifs et
les musulmans à payer la dîme au clergé. En cas de désobéis-
sance, le roi de Castille était menacé de la censure ecclésiastique.
Innocent III avait, en effet, décrété, dans l'intérêt des prêtres, que
les Juifs, possesseurs de terres, fussent contraints de payer la
dîme comme les chrétiens. Comme il ne pouvait pas excommunier
les récalcitrants, il prononçait Tanathème contre les chrétiens qui
auraient des relations avec eux.
Voici enfin une autre lettre, adressée au comte de Nevers
INNOCENT III CONTRE LES JUIFS. 103
Qanvier 1208], et dans laquelle Innocent III donne libre cours à sa
haine contre les Juifs. Comme le comte de Nevers traitait les Juifs
avec équité, le pape lui écrivit : « Les Juifs devraient errer, comme
Caîn, à travers le monde, et porter sur leur visage la marque de
leur abjection. Au lieu de les humilier et de les asservir, les princes
chrétiens les protègent, les reçoivent dans les villes et les vil-
lages et les utilisent comme banquiers, pour leur faire extorquer de
Fargent aux chrétiens. Bien plus, ils jettent en prison les débiteurs
chrétiens des Juifs et permettent à ces derniers de prendre engage
des châteaux forts et des villages chrétiens, dont la dime, alors,
D*e8t pas payée à TÉglise. Et n'est-il pas scandaleux que des
chrétiens fassent tuer leurs animaux et pressurer leurs raisins
par des Juifs, pour que ceux-ci puissent en prendre ce qu'ils dési-
rent et laissent ensuite le reste aux chrétiens? Ce qui est surtout
blâmable, c'est que ce vin, ainsi préparé par les Juifs, sert ensuite
pour le sacrement de la communion. Les chrétiens sont-ils excom^
munies et leurs pays mis en interdit par les prêtres à cause de
leurs relations avec les Juifs? ceux-ci rient dans leur barbe et sont
contents que, grâce à eux, les harpes de TÉglise soient suspendues
aux saules et les prêtres privés de leurs revenus, pendant la durée
de l'excommunication. » Innocent III fut le premier pape qui traita
les Juifs avec une dureté inhumaine, et si, dans son esprit, leur
existence avilie n'avait pas dû contribuer à la glorification du
christianisme, il aurait prêché contre eux, comme il le fit contre
les Albigeois, une vraie guerre d'extermination.
Innocent III éprouvait peut-être pour les Juifs une haine si
violente, parce qu'il sentait que leurs doctrines religieuses étaient
une protestation contre les mœurs relâchées des prélats chrétiens
du temps et semblaient, par conséquent, eacourager les hérétiques
dans leur opposition à TÉglise. Il aurait vu juste. Car c'est dans
leurs relations avec des Juifs instruits, ou dans des ouvrages juifs,
que les Albigeois du sud de la France avaient puisé en partie la
pensée de repousser l'autorité de la papauté. Il y eut même une
secte parmi les Albigeois qui déclarait hautement « que la doctrine
des Juifs était préférable à celle des chrétiens ». Aussi le pape
Innocent III faisait-il surveiller avec une même sévérité malveil-
lante les Albigeois et les Juifs du midi de la France, et Rai-
164 HISTOIRE DES JUIFS.
mond VI, comte de Toulouse et de Saint-Gilles, surnommé par les
troubadours du temps « le bon Raimond », était en butte à ses
tracasseries autant comme ami des Juifs que comme protecteur des
Albigeois. Entre autres crimes, le pape lui reprochait d*avoir des
fonctionnaires juifs. Humilié, flagellé et conduit tout nu à TÉglise,
la corde au cou,. par Milon, légat du pape, Raimond dut confesser
ses péchés en public et jurer, entre autres, de renvoyer tous ses
fonctionnaires juifs (1209). Treize barons, accusés, comme Rai-
mond VI, de se montrer favorables envers les Albigeois et les Juifs,
furent également contraints de jurer qu*ils renverraient leurs
fonctionnaires juifs et n*en nommeraient plus jamais.
Ailleurs encore, les Juifs furent englobés dans les persécutions
dirigées contre les Albigeois. Ainsi, quand, sur Tordre du pape,
Tabbé de Citeaux, Arnaud-Amauri, et Tambitieux comte Simon de
Hontfort marchèrent contre Raimond-Roger, vicomte de Béziers,
qui était haï non seulement parce qu*il protégait les Albigeois,
mais aussi parce qu'il favorisait les Juifs, les croisés prirent
Béziers d'assaut et, au nom de leur Dieu, y mirent tout à feu et à
sang, a Nous n'avons tenu compte, écrivit Arnaud au pape, ni du
sexe, ni de Tâge; près de vingt mille personnes sont tombées sous
nos coups. Après le massacre, on a pillé et brûlé la ville; la ven-
geance divine a sévi sur Béziers d'une façon vraiment miracu-
euse. x> On avait demandé à Arnaud comment on distinguerait les
hérétiques des fidèles. « Tuez-les tous, avait-il répondu. Dieu
reconnaîtra les siens. » Dans ce carnage, deux cents Juifs périrent
et un grand nombre furent faits prisonniers. Aussi, Tannée où le
pape prêcha la croisade contre les Albigeois est-elle désignée
chez les Juifs comme année de deuil.
Grâce à sa victoire diplomatique sur Raimond, de Toulouse, et à
sa victoire militaire sur Raimond-Roger, de Béziers, TÉglise
triomphait non seulement dans le Midi, mais aussi dans les
autres parties de la France. Innocent III possédait maintenant
Tomnipolence temporelle et spirituelle. Les hérétiques étaient
massacrés, l'indépendance d'esprit était condamnée comme cri-
minelle. On brûlait à Paris les élèves du philosophe Amalaric de
Bena, ceux qui médisaient de Rome et du pape ou déclaraient
païen Tusage d'élever des autels en Thonneur de saints et de
LE CONCILE D'AVIGNON CONTRE LES JUIFS. 165
vénérer des reliques. Les écrits philosophiques introduits d'Espa*
gne en France, entre autres la traduction, faite sur Tordre d*un
archevêque, de Tœuvre d*Ibn Gabirol, étaient mis à IMndex par le
synode de Paris (1209). La petite lueur qui commençait à briller
parmi les nations d*Europe gênait TÉglise, elle Téteignit. Seuls les
Juifs d*Espagne et du midi de la France défendaient encore vail-
lamment le flambeau de la science.
Eux aussi furent troublés dans leurs études. L*Église accumula
contre eux les restrictions et les mesures d'exception pour les
humilier et les outrager. Le concile d'Avignon (sept. 1209), pré-
sidé par Milon, légat du pape, décida que tous les barons et toutes
les villes libres promettraient par serment de ne confier aucun
emploi à des Juifs et de ne pas laisser s'engager des domes-
tiques chrétiens dans des maisons juives. Ce même concile inter-
dit aux Juifs de travailler le dimanche ou les jours de fêtes chré-
tiennes, et démanger de la viande aux jours déjeune des chrétiens.
En Angleterre surtout, la situation des Juifs était alors particu-
lièrement triste. Ils avaient dans ce pays de nombreux et puis-
sants ennemis, d'abord le roi Jean sans Terre, qui ne reculait
devant aucun moyen pour leur extorquer de l'argent, ensuite les
barons, qui, voyant dans les Juifs une source de richesses pour
Jean sans Terre, les englobaient tous dans leur haine pour le roi,
enfln le cardinal Langton, imposé par le pape comme arche-
vêque à Cantorbéry, et qui avait importé en Angleterre l'esprit de
persécution de l'Église.
EfTrayés par les souffrances qui les menaçaient de toutes parts
et poussés en même temps par le désir de voir la Terre Sainte, que
le poète Juda Hallévi avait réveillé dans tant de cœurs, trois cents
rabbins de France et d'Angleterre émigrèrent à Jérusalem (1211),
où ils furent accueillis avec bienveillance par le sultan A ladil, frère
de Saladin. Les plus connus d'entre eux étaient Jonathan Kohen,
deLunel, partisan de Maïmonide, et Simson ben Abraham, qui avait,
au contraire, attaqué avec vivacité l'auteur du a Guider. Ces
émigrés élevèrent à Jérusalem des synagogues et des écoles et
implantèrent en Orient l'enseignement remarquable de l'école des
tossaflstes.
Ce fut à ce moment qu'un chef almohade du nord-ouest de
166- HISTOIRE DES JUIFS.
l'Afrique, Mohammed Alnassir, coQvoqua les mahométans à une :
guerre sainte, pour abattre la puissance des chrétiens dans TEs- .
pagne musulmane, et fit traverser la mer à près d'un demi-million
de ses coreligionnaires. A la vue du danger qui les menaçait, les
rois chrétiens d'Espagne cessèrent leurs luttes pour s'unir contre
Tenixemi commun. Ils firent également appel au pape Innocent III,
pour qu'il leur vînt en aide et fit prêcher une croisade contre les
musulmans. Innocent 111 accéda à leur désir; de nombreux
guerriers européens se rendirent au delà des Pyrénées pour com-
battre le croissant, et, parmi eux, Arnaud-Amauri^ Tabbé de Citeaux,
avec sa bande. Les ultramontains y comme on les appelait, par
opposition aux soldats espagnols, s'étaient déjà distingués par
leur fureur d'extermination dans leur lutte contre les Albigeois et
les Juifs du midi de la France. Quand ils virent la situation relati-
vement satisfaisante des Juifs espagnols ainsi que leurs richesses,
leur instruction et l'estime dont ils jouissaient à la cour, leur
haine contre tout ce qui n'était pas soumis à TÉglise et au pape
se réveilla avec une violence sanguinaire, et ils crurent qu'il y
allait du salut de leur âme s'ils n'infligeaient pas aux Juifs d'Es-
pagne le sort auquel ils avaient condamné les hérétiques de
France. Ils se jetèrent donc sur les Juifs de Tolède (1212) et en
tuèrent plusieurs ; ils auraient sans doute massacré toute la com-
munauté, sans l'intervention du roi Alphonse, de Castille, et des
chevaliers et bourgeois chrétiens de Tolède, qui prirent les Juifs
sous leur protection.
Mais bientôt l'action de la papauté, si néfaste pour les Juifs^
allait se faire sentir également en Espagne. Innocent III ne né-
gligeait rien pour agrandir sa puissance et étendre son influence
dans les divers pays chrétiens. Afin de donner plus d'autorité en-
core à ses actes et justifier les persécutions sanglantes qu'il avait
ordonnées ou tolérées, il y associait l'Église tout entière. Ainsi, il ,
convoqua un concile général à Rome pour étudier les mesures à ,
prendre, en vue de nouvelles croisades, contre les musulmans de ,
la Terre Sainte et de la Péninsule ibérique et contre les hérétiques
du midi de la France. Les Juifs devaientégalement être l'objet des
délibérationsdecetleassemblée œcuménique. Quandils enfurentin-
formés, ils décidèrent, sur le conseil de Don Zag Benveniste, médecin
LE CONCILE DE ROME ET LES JUIFS. 167
du roi d'Aragon, de se réunir à Bourg-de-Saint-Gilles, pour envoyer
à Rome des personnes influentes et habiles qui les défendraient
contre les accusations de leurs adversaires. Leurs efforts restèrent
sans résultat. Le concile réuni à Rome, en novembre 1215, dans la
basilique de Latran, renouvela d*abord les anciennes restrictions
contre les Juifs; il en ajouta ensuite d'autres encore. Ainsi, il im-
posa aux princes chrétiens le soin de surveiller sévèrement les
Juifs, pour les empêcher de prêter de l'argent aux chrétiens à un
taux trop élevé. Cette mesure s'explique facilement, car l'Église,
ne voulant pas prendre en considération les nécessités financières
de l'époque, s'en tenait à la lettre de la Bible, qui défendait
tout prêt a intérêt. Et cependant, il y avait bien des chrétiens, et
même des ecclésiastiques, qui favorisaient l'usure des Juifs pour
•en tirer un profit personnel, et il existait aussi des associations chré-
tiennes, comme les Lombards et les Caorsins, qui exigeaient un
taui^ bien plus élevé que les Juifs. Le concile défendit aux Juifs
baptisés, sous les peines les plus sévères, de pratiquer secrète-
ment le judaïsme. A la fête de Pâques, aucun Juif n'avait le droit
de se montrer en public. Les Juifs, acquéreurs ou détenteurs
^gagistes de biens-fonds ou de maisons, devaient non seulement
payer la dime au clergé catholique, comme les chrétiens, mais
encore participer pour six deniers par famille aux frais d'entretien
de réglise pendant la fête de Pâques. Enfin, on répéta aux princes,
<ihrétiens la défense de confier à des Juifs des fonctions publiques.
Un décret du concile de Rome fut particulièrement pénible
pour les Juifs : ce fut l'obligation de porter dorénavant sur leurs
vêtements, dans tous les pays chrétiens, un signe distinctif qui
les nt reconnaître des autres habitants. On prétendit que cette
décision avait pour but d'empêcher les mariages mixtes, qui se
•contractaient quelquefois par erreur dans certaines contrées où
juifs et mahométans avaient le même costume que les chrétiens.
On essaya même de justifier cette institution infamante par une
loi de Moïse^ qui aurait ordonné aux Juifs de se distinguer par leurs
vêtements.
A partir de l'âge de douze ans, les jeunes gens, sur l'ordre
du concile, devaient attacher à leur chapeau, et les jeunes
liUes à leur voile, un morceau d' étoffe d'une couleur particulière.
168 HISTOIRE DES JUIFS.
La rouelle, comme on rappelle, est doDC une invention du papa
Innocent III et du 4*^ concile général de la chrétienté.
La rouelle n'était pas, cependant, tout à fait une nouveauté, le
pape parait en avoir emprunté Tidée à la législation des pays
musulmans. Ce fut, en effet, le prince almohade AboH Youssouf
Yacoub Âlmansour qui, le premier, obligea les Juifs de son royaume,
qui avaient dû adopter Tislamisme par contrainte, de porter des
vêtements spéciaux, une robe grossière avec de longues manches,
et, au lieu du turban, un voile de forme ridicule. « Si j'étais sûr,
disait ce prince fanatique, que les Juifs se sont convertis sincère-
ment, je leur permettrais de contracter des mariages avec les
musulmans. Si je savais, au contraire, qu'ils persistent dans leur
ancienne foi, je les passerais au fil de Tépée, je réduirais leurs
enfants en esclavage et confisquerais leurs biens. Maisje suis dans
le doute, je veux donc qu'ils portent des vêtements qui les ridi-
culisent. » C'est cette loi barbare qu'Innocent III introduisit en
pays chrétien le 30 novembre 1215. Ce signe infamant attaché à
leurs habits exposa les Juifs, en Europe, pendant six siècles, à
la raillerie et aux insultes.
 la suite de cette décision du pape, les conciles provinciauxr
les États et les princes délibérèrent gravement au sujet de la rouelle,
pour en déterminer avec minutie la couleur, la forme, la longueur
et la largeur . Mais, qu'elle fût ronde ou carrée, jaune ou rouge,
placée sur le chapeau ou sur la poitrine, le résultat en était le même,
elle invitait la foule à accabler les Juifs de son mépris et de ses
outrages, elle encourageait la populace à les attaquer, les mal-
traiter et souvent même les tuer, elle servait de prétexte aux
classes dirigeantes pour les isoler commodes parias et les expulser
du pays. Ce signe infamant eut aussi une action désastreuse sur
les Juifs eux-mêmes, sur leur caractère et leurs manières. Ils
s'habituèrent peu à peu à leur abjection, perdant tout amour-
propre et toute dignité, négligeant de plus en plus leur personne
et leur habillement, et s'accoutumant a parler entre eux un jar-
gon incorrect et grossier. Ils n'eurent bientôt plus ni le sens, ni
le goût du beau. Leur maintien devint humble, presque lâche.
Les Juifs n'adoptèrent cependant pas la rouelle sans résistance,
surtout en Espagne et dans le midi de la France, où jusqu'alors ils
LE PAPE HONORIUS III. 169
avaient été honorés et estimés. Quelques personnalités juives
jouissaient encore, du reste, d'une assez grande influence aux cours
de Tolède et de Saragosse, soit comme ambassadeurs auprès des
souverains étrangers, soit comme ministres des finances (almoxa-
rifs) ou comme médecins. Elles mirent tout en mouvement pour
empêcher la mise à exécution de la décision du concile relative
à la rouelle, et, de fait, elles réussirent en partie.
Honorius III, le successeur dlnnocent III, invita, en effet, les
évoques et les légats à fermer les yeux si, dans certaines contrées,
les Juifs ne portaient pas ce signe d'infamie. En Aragon, grâce
aux démarches de Zag Benveniste, médecin du roi Jacques P%
et à l'intervention énergique du souverain, le pape dispensa toute
la population juive de porter la rouelle (1220) « en récompense,
écrivit-il, des services rendus par Benveniste, qui s'était toujours
abstenu de faire de l'usure et avait donné obligeamment ses soins
à des catholiques ».
Mais Tannée même où il se montrait si tolérant dans la question
de la rouelle, le pape Honorius III ordonna à Jacques l^^ de ne
plus confier de poste diplomatique à un Juif auprès d'une cour
musulmane, sous prétexte a qu'il était peu probable que des
hommes qui repoussent la foi chrétienne pussent servir fidèle-
ment des chrétiens ». Il écrivit dans le même sens aux prélats de
l'Espagne, les engageant à user de leur autorité auprès des rois
d*Aragon, de Castille, de Léon et de Navarre, pour que nul Juif ne
fût plus envoyé désormais comme ambassadeur à l'étranger. Comme
si les fonctionnaires juifs n'avaient pas toujours servi leur pays
avec une fidélité et un dévouement absolus!
Moins indulgent pour les Juifs d'Angleterre que pour ceux
d'Espagne, le pape Honorius insista pour qu'on les contraignit
avec la dernière rigueur à porter la rouelle. Du reste, depuis la
mort de Jean sans Terre et pendant la minorité du roi Henri III, le
vrai souverain était Etienne Langton, archevêque de Canlorbéry,
ennemi implacable des Juifs. Au concile d'Oxford, il fit voter
une série de mesures restrictives contre les Juifs, parce qu'ils se
seraient rendus coupables d'un crime. Quel crime? Il n'en dit
rien. Peut-être leur reprochait-il la conversion au judaïsme d'un
moine dominicain. Ce dernier fut naturellement brûlé. C'était l'ar-
170 HISTOIRE DES JUIFS.
gument habituel de TÉglise envers ceux qu'elle ne pouvait pas
convaincre autrement.
En Italie aussi, où régnait pourtant un prince libéral et éclairé,
Tempereur Frédéric U, qui avait à sa cour des savants juifs char-
gés de traduire de Tarabe en latin des œuvres philosophiques,
la papauté parvint à imposer la rouelle aux Juifs. Ce fut surtout
dans le midi de la France que les édits d'Innocent III contre
les Juifs furent appliqués avec une implacable dureté. Dans cette
contrée, le fanatisme catholique avait été surexcité par la lutte
contre les Albigeois. Ces derniers anéantis, on se rua sur les Juifs..
Les moines prêcheurs, disciples de saint Dominique, glori-
fiaient le christianisme par les tortures et les bûchers. Pour la
moindre infraction aux lois de l'Église , on était appelé devant
leur tribunal. Il suffisait d'être trouvé possesseur d'une Bible
en langue provençale pour être taxé d'hérésie. Leurs collègues
de l'ordre de Saint-François d'Assise, les frères mineurs, leur
prêtaient main-forte dans leurs hautes œuvres. Aussi la situation
des Juifs devint-elle intolérable.
Du reste , vers cette époque, parurent à la fois sur la scène de
l'histoire quatre personnages qui s'inspirèrent soi-disant de leurs
sentiments de chrétiens pour rendre l'existence des' Juifs plus
misérable et plus douloureuse qu'elle n'avait jamais été. C'était
d'abord le pape Grégoire IX, ennemi implacable de l'empereur
Frédéric n, qui provoqua des dissensions en Allemagne et détrui-
sit la grandeur et l'unité de ce pays. C'était ensuite le roi de
France Louis IX, surnommé le Saint, qui, dans la simplicité
de son cœur et l'étroitesse de son esprit, croyait accomplir une
œuvre pie en persécutant les Juifs. A côté de lui, on trouve son
contemporain Ferdinand III, de Castille, surnommé également
le Saint par l'Église, parce qu'il mettait lui-même le feu aux bû-
chers où il faisait monter les hérétiques. A ces trois souverains il
faut ajouter le général des dominicains, Ralmond de Pefiaforte,
grand pourfendeur d'hérétiques.
Poursuivis ainsi par la haine acharnée de ceux qui occu-
paient les plus hautes situations dans la catholicité, les Juifs ne
trouvèrent bientôt plus un seul pays où ils pussent vivre en se-.
curité.Ën Hongrie, qui était également habitée par des musulmans.
vr ■ - ■
LES ADVERSAIRES DES IDÉES DE MAÎMONIDE. 171
et des païens, les rois, dont la foi catholique n'était pas très vive,
avaient d'abord traité les Juifs avec beaucoup d'égards. Ils leur
afTermaient le droit de battre monnaie, le monopole du sel, la
rentrée des impôts, et, en général, ils leur conQaient des emplois
publics. Il y avait même quelquefois des mariages entre juifs et
chrétiens. Une telle situation déplut à la papauté, et quand le
roi André, en lutte avec les magnats, auxquels il avait été obligé
d'octroyer une charte, fit appel à l'intervention du pape Gré-
goire IX, celui-ci commença par l'obliger à éloigner Juifs et mu-
sulmans de toute fonction publique. André promit de se con-
former à la volonté du pape. Mais la nécessité aidant, il continua
d'employer des fermiers et fonctionnaires non chrétiens. Il fut
excommunié avec ses partisans, sur l'ordre du pape, par l'arche-
vêque de Gran. Sous la pression des circonstances, il dut enfin
céder et promettre solenellement (en 1233) de ne plus appeler de
Juifs ou de Sarrasins à des emplois publics, d'interdire les mariages
mixtes et de contraindre les Juifs à porter un signe distinctif. Un
serment analogue fut imposé par les légats du pape au prince
héritier Bêla, au roi de Slavonie, ainsi qu'à tous les magnats et
hauts dignitaires.
Aux persécutions du dehors, qui affaiblissaient les Juifs, vinrent
se joindre des déchirements intérieurs. Par une singulière ironie
du sort, les écrits de Maïmonide, qui, dans la pensée de leur au-
teur, devaient établir des liens étroits entre les Juifs de tous
les pays et assurer l'unité du judaïsme, devinrent, au contraire,
une cause de discorde. En essayant de réconcilier la foi et la rai-
son, Maïmonide avait émis des assertions qui étaient en contra-
diction avec les doctrines de la Bible et du Talmud. Les obscu-
rantistes arguèrent de ces 'contradictions pour condamner rigou-
reusement toute recherche scientifique et prescrire de se con-
former à cette maxime du Talmud : « Empêchez vos enfants de
réfléchir. » Il y eut aussi des esprits libéraux qui déploraient que,
dans son désir de mettre d'accord la religion et la philosophie
contemporaine, Maïmonide eût subordonné totalement la pre-
mière à son système philosophique. Ils lui reprochaient de rame-
ner les miracles à de simples événements naturels, de considérer
la prophétie, non pas comme une communication directe avec la
172 HISTOIRE DES JUIFS.
divinité, mais comme des états psychiques, des créations deTima-
gination ou des rêves, d'avoir établi une théorie de Timmortalité
de rame qui est en contradiction avec le judaïsme talmudique,
de nier l'existence d'un paradis et d'un enfer, et d'admettre que les
âmes pures se fondent et disparaissent dans le sein de l'Esprit su-
prême. On lui en voulait surtout d'avoir essayé de donner un
fondement rationnel à toutes les prescriptions religieuses et de leur
avoir ainsi enlevé leur caractère de permanence pour les changer
en lois provisoires.
Ainsi donc, à côté des admirateurs passionnés de Maimonide,
qui considéraient ses travaux comme une seconde révélation, 'se
forma un parti qui attaqua ses œuvres avec vivacité, notamment
son ce Guide des égarés » et la première partie de son code tal-
mudique. Dès cet instant, les rabbins et les chefs des communautés
juives d'Europe et d'Asie se divisèrent en maïmonistes et antimaï-
monistes. Déjà, du vivant de Maïmonide, sa philosophie religieuse
avait soulevé des objections, mais l'enthousiasme de ses admi-
rateurs était alors tellement vif qu'on n'écoutait pas ses détracteurs.
Un rabbin de Tolède, Méïr ben Todros Hallévi Aboulafia (mort en
1244), avait exposé, dans une lettre adressée aux « sages deLunel d,
les scrupules que le système de Maïmonide faisait naître dans
son esprit. Ses critiques ne furent pas accueillies en Provence, où
Ahron ben Meschoullam, de Lunel, défendit contre lui les idées du
maître avec une grande science et une conviction ardente, mais
elles rencontrèrent un terrain favorable dans le nord de la France.
Là, les talmudistes, et à leur tête Simson de Sens, témoignaient
une aussi profonde vénération pour le Talmud que pour la Bible, et
ils n'admettaient pas qu'on pût l'interpréter à sa guise. Ils s'asso-
ciaient donc pleinement aux attaques d'Âboulafia contre Maï-
monide.
Dans le Midi, au contraire, et en Espagne, les doctrines de Maï-
monide avaient excité l'admiration des savants les plus connus.
On n'expliquait plus la Bible et le Talmud que d'après le sys-
tème du More, Les orthodoxes s'efforçaient de faire disparaître,
à force de commentaires, les contradictions qu'ils remarquaient
entre le judaïsme talmudique et les idées de Maïmonide. Mais les
esprits libéraux mettaient ces contradictions à profit pour émettre
i«-y#- ■ . . • * »
SALOMON DE MONTPELLIER. 173
les opinions les plus hardies sur la Bible et le Talmud, et s^affranchir
même complètement du joug des pratiques cérémonielles. On allait
si loin dans cette voie que, dans certaines communautés d'Espagne,
. des Juifs contractèrent des mariages avec des chrétiennes et des
musulmanes.
Ces tendances antireligieuses des partisans de Maïmonide pré-
cipitèrent le mouvement contre son œuvre. Le signal fut donné
par un brave et digne rabbin de Montpellier, Salomon ben Abraham,
nature honnête et loyale, mais esprit étroit, qui ne voyait de salut
que dans le Talmud. Salomon et ses partisans se représentaient
Dieu sous une forme corporelle, tel qu*il est décrit dans TAggada,
assis sur un trône enveloppé de nuages. Les récompenses et les
châtiments de la vie future avaient pour eux une signification
toute matérielle, ils pensaient que les justes goûteront, dans le
.paradis, de la viande du Léviathan et du vin vieux ^ et que
les méchants seront torturés dans les flammes de Tenfer. Ils
croyaient fermement aux mauvais esprits, parce que PAggada en
affirme Texistence.
Avec de telles idées, Salomon devait naturellement trouver une
hérésie dans chaque ligne du More. Convaincu que le triomphe des
doctrines de Maïmonide amènerait rapidement la destruction du
judaïsme, il n'hésita pas à se servir contre elles de l'arme dange-
reuse de l'excommunication, que le christianisme du moyen âge
employait alors si fréquemment pour combattre toute indépen-
dance de pensée. Aucun rabbin de la Provence ne voulut se joindre
à lui pour flétrir le More. Seuls deux de ses disciples lui accor-
dèrent leur appui, Yona ben Abraham Gerundi, de Girone, et David
ben Saiîl. Donc, au commencement de 1232, ces trois rabbins lan-
cèrent l'excommunication contre tous ceux qui liraient les écrits
philosophiques de Maïmonide, s'occuperaient d'autres études que
de la Bible et du Talmud, et interpréteraient la Thora autrement
que ne l'avait fait Raschi.
Cet outrage infligé à la mémoire de Maïmonide et cette déclara-
tion de guerre faite à toute recherche scientifique, à toute spécu-
lation philosophique, révoltèrent les savants de Provence, qui ren-
dirent coup pour coup. A Lunel, à Béziers et à Narbonne, où les
maïmonistes étaient les maîtres, ils excommunièrent, à leur tour.
174 HISTOIRE DES JUIFS.
Salomon de Montpellier et ses deux disciples, et invitèrent toutes
les communautés du Midi a se joindre à eux dans leur lutte contre
Tobscurantisme. Â Montpellier même, la communauté se divisa en
deux camps, les uns tenant pour leur rabbin, les autres le com*
battant et lui refusant obéissance. La lutte s^étendit dans toutes
les communautés de Provence, de Catalogne, d* Aragon et de Cas-
tille, et elle prit un caractère de plus en plus violent.
Parmi les combattants, les plus connus étaient David Kimbi et
Moïse Nabmani. Le premier, déjà âgé et très connu comme exégète
et commentateur de la Bible, était un des plus fervents admira-
teurs de Maïmonide et partisan convaincu des droits de la pensée.
Suspect aux obscurantistes, il avait été excommunié par les rabbins
du nord de la France, principalement parce qu'il avait donné une
interprétation philosopbique de la vision du Char céleste d'Ézé-
chiel et déclaré que, dans les temps messianiques, les contro-
verses talmudiques n*auraient plus aucune signification, c'est-à-
dire que le Talmud n'avait qu'une importance temporaire. Il sou-
tenait donc les idées de Maïmonide avec une énergie d'autant
plus tenace qu'il luttait en même temps pour sa propre cause.
Quoique faible et âgé, il se rendit en Espagne pour soulever les
communautés juives contre Salomon de Montpellier.
Son antagoniste le plus célèbre était le jeune Bonastruc de Porta,
ou, comme on l'appelait dans les milieux juifs. Moïse Nahmani (né
vers 1195 et mort vers 1270). Caractère énergique et bien trempé,
il avait les défauts de ses qualités. Homme d'une piété sincère,
d'une intelligence perspicace et d'une grande élévation de pensées,
il était pénétré de ce sentiment qu'il y avait nécessité pour les
croyants de se soumettre à une autorité religieuse. La « sagesse
des anciens » lui paraissait d'une supériorité incontestable, et il
était convaincu de la vérité de ce dicton que « quiconque suit
l'enseignement des anciens boit du vin vieux ». Il croyait à l'au-
torité infaillible non seulement de la Bible, mais aussi du Talmud
et des gaonim. Nabmani, comme on le nommait par abréviation,
était médecin, il avait donc étudié les sciences naturelles; il avait
aussi d'autres connaissances profanes et était assez familiarisé
avec la littérature philosophique. Mais, pour lui, le Talmud éclip-
sait, par son éclat, toute autre œuvre et représentait le passé et
1
MOÏSE NAHMANI. 175
*
Tavenir du judaïsme. 11 avait peu de ressemblance avec Maïmo-
nide. Celui-ci expliquait le judaïsme par la raison, et Nahmani par
le sentiment. Pour Maïmonide^ la religion juive ne contient aucun
mystère qui ne puisse être éclairci et interprété par la raison.
Nahmani estimait, au contraire, que ces doctrines mystérieuses
forment la partie la plus sacrée du judaïsme et doivent échapper
à toute tentative d'explication. Le contraste de ces deux esprits se
manifeste surtout dans leurs opinions relatives aux démons.
Admettre la puissance des démons est, selon Maïmonide, une
croyance non seulement superstitieuse, mais même païenne. Nah-
mani accorde, au contraire, une place importante aux démons
dans sa conception du monde.
Cependant, tout en combattant la philosophie du temps comme
ennemie de la Révélation, Nahmani ne voulait pas chasser com-
plètement la raison du domaine de la religion. Grâce à son esprit
umineux et à ses connaissances profanes, il n*avait pas cette foi
aveugle des rabbins du nord de la France, qui exigeaient une sou-
mission absolue à toutes les explications et à loutes les institutions
du Talmud. Il lui arrivait ainsi, parfois, de se mettre en contra-
diction avec lui-même. Car, souvent, sa raison protestait contre
des croyances que lui imposait Tautorité du Talmud. Ainsi, son
esprit répugnait à accepter à la lettre les anthropomorphismes
dont se servait la littérature talmudique pour parler de Dieu, et,
d'un autre côté, il n*osait pas les interpréter à la manière de Maï-
monide, pour ne pas se mettre en opposition avec le Talmud. Que
faire?
Pour sortir d'embarras, Nahmani appela à son aide un ensei-
gnement secret qui venait d'éclore, mais qui se présentait
comme une tradition très ancienne et d'origine divine. C'était la
Caiiale. Appuyé sur cette théosophie, Nahmani donnait un sens
profond, mystérieux, à des passages qui, pris à la lettre, parais-
saient ridicules, enfantins, et parfois outrageants pour la divinité.
C'est ainsi qu'il se laissa séduire par cette fausse science de la
Cabbale et en devint le principal appui.
A l'époque où l'excommunication fut prononcée contre les écrits
philosophiques de Maïmonide, Nahmani était encore jeune, mais
il jouissait déjà d'une grande autorité, même auprès de l'orgueil-
176 HISTOIRE DES JUIFS.
. leux Moïse Âboulafia, et maïmonistes et antimaïmonistes désiraient
obtenir son adhésion. Ami de Salomon de Montpellier et cousin
de Yona, il se décida en faveur des adversaires de Maïmonide,
et quand il apprit que Salomon avait été excommunié, il s'em-
pressa de plaider sa cause auprès des communautés d*Âragon, de
Navarre et de Castille.
Dans cette lutte, qui menaçait de rompre Tancienne unité du
judaïsme, Nahmani conseillait à tous la prudence, le calme et la
réflexion. Mais un esprit impartial seul aurait pu agir sur les deux
partis, et Nahmani montrait ouvertement ses préférences pour les
antimaïmonistes : « Quand même, dit-il, les rabbins français, qui
sont nos maîtres, obscurciraient le soleil en plein jour et couvri-
raient la lune, nous n'aurions pas le droit de leur rien objecter. »
Les communautés d'Espagne se refusèrent à suivre Nahmani, et,
sur l'instigation de son chef, le médecin Bahiel ibn Alkoustantoni,
Saragosse, la principale communauté d'Aragon, se prononça éner-
. giquement en faveur de Maïmonide et maintint l'excommunication
lancée contre Salomon et ses deux partisans. Bahiel, avec son
frère Salomon et dix notables de Saragosse , envoya une épitre à
toutes les communautés d'Aragon (ab=août 1232) pour les engager
à se joindre à eux contre a ceux qui ont osé attaquer Maïmonide, le
grand homme qui nous avait délivrés de l'ignorance, de l'erreur et
delà sottise ». Quoiqu'il soit prescrit par le judaïsme, ajoutèrent-
ils, d'acquérir également des connaissances profanes, trois hommes
se sont levés qui veulent égarer le peuple et ramener les commu-
pautés vers les ténèbres, ternissent la réputation de Maïmonide,
interdisent la lecture de ses œuvres et condamnent, en général,
toute recherche scientifique. Quatre communautés d'Aragon, celles
de Huesca, Monzon, Calatajud et Lérida, s'associèrent à la pro-
testation de Saragosse. Mais l'importante communauté de Tolède
ne se laissa pas entraîner dans le mouvement maïmoniste. Son
chef, Yehuda ben Joseph, de l'illustre famille des Ibn Alfahar, qui
était probablement le médecin du roi Ferdinand III, écrivit à Nah-
mani que lui et ses amis n'obéiraient jamais aux objurgations des
«pécheurs de Provence », et que si les partisans de Maïmonide,
assez nombreux à Tolède, se prononçaient contre Salomon de
Montpellier, il se séparerait d'eux.
VICTOIRE DES MAÏMONISTES. 177
Dans cette lutte ardente entre amis et ennemis de Maimonide,
qui s'attaquaient en de longues épitres et s'excommuniaient réci-
proquement, les combattants égayaient un peu leurs querelles
par des épigrammes plus ou moins spirituelles. Un adversaire
disait du « Guide » et de ses partisans :
Tais-toi, Guide d'aveugles 1 Tes doctrines sont inouïes 1
G*est un péché de considérer la Bible comme un poème,
Et la prophétie comme un rêve.
A quoi un maïmoniste répliqua : <
Silence à toi-même I Ferme ta bouche, par où passent tes sottises.
Inaccessibles sont à ton intelligence et la poésie et la vérité.
Bien plus actifs et plus remuants que leurs adversaires, leë
maîmonistes parvinrent à faire déposer les armes aux rabbins du
nord de la France, qui consentirent à cesser leurs attaques contré
Maïmonide. Nahmani était mécontent de cette capitulation, mais
forcé d'accepter le fait accompli, il voulait, du moins, avoir le
mérite de rétablir la paix dans le judaïsme, et il proposa la récon^
ciliation aux rabbins français, aux conditions suivantes. On lèverait
Tanathème prononcé contre la partie philosophique du code reli-
gieux de Maïmonide, mais on continuerait d*excommunier ceux qui
étudieraient le «Guide» ou médiraient du Talmud. Cette sen^
tence serait acceptée aussi bien par les rabbins de Provence que
par ceux du Nord, et même par Abraham Âboulmeni, fils dé
Maïmonide. Dans son désir de la paix, Nahmani oubliait qu'un
même principe avait inspiré les deux œuvres, le code religieuit
comme le Guide, et qu'il était illogique d'excommunier l'une
et d'approuver l'autre. Il se trompait aussi en croyant qu'on pour-
rait opposer une barrière aux spéculations philosophiques. Pour
le moment, la réconciliation entre les deux partis était impossible^
et, malgré la tentative de Nahmani, la lutte reprit avec une nou*
velle ardeur.
David Kimhi pensait qu'en obtenant Tappui de la communauté
de Tolède, les maîmonistes porteraient un coup décisif à leurs
adversaires, et, dans ce but, il entreprit un voyage en Espagne. iMais
en route il tomba malade, et sur son lit de douleur il écrivit une
IV. - 12
178 HISTOIRE DES JUIFS.
lettre très pressante à Juda ibn Âlfahar, le chef des Juifs de
Tolède, lui reprochant son silence persistant dans une conjoncture
aussi importante et l'engageant à se prononcer en faveur des droits
de la pensée. David Klmhi fut trompé dans son attente. Dans son
for intérieur, Juda ibn Alfahar s*était déclaré depuis longtemps
contre les maïmonlstes, et il prenait en si sérieuse considération
Tanathème lancé contre eux par les rabbins français qu'il hési-
tait à répondre à Kimhi. À la fin, il s'y décida, mais traita
Kimhi de si dédaigneuse façon que les maïmonistes en furent
déconcertés.
iMalgré la sympathie qu'Âlfahar, Nahmani et Méïr Âboulafia
témoignaient à sa cause, Salomon de Montpellier sentait le succès
lui échapper. Dans son pays, comme en Espagne, l'opinion publi-
que était contre lui. Ceux même des rabbins français sur lesquels
il comptait se retiraient d'une lutte dont ils commençaient à entre-
voir les dangers. Délaissé de tous et attaqué avec violence dans sa
propre communauté, Salomon se décida alors à une démarche qui
eut les plus tristes conséquences non seulement pour son parti,
mais pour le judaïsme tout entier.
Vers cette époque, le pape Grégoire IX, résolu à exterminer
totalement les Albigeois, venait de décréter (avril 1233) que l'Inqui-
sition fonctionnerait en permanence dans la Provence, et comme
lesévêques lui avaient semblé manquer de vigueur dans la répres-
sion des hérésies, il confia la direction de ce tribunal extraor-
dinaire aux farouches dominicains. Dans toutes les villes impor-
tantes du midi de la France oii les dominicains possédaient des
couvents on voyait s'organiser des tribunaux qui condamnaient
à la prison perpétuelle ou au bûcher les hérétiques, les suspects
et parfois même les innocents. Pour triompher de ses adversaires,
Salomon provoqua l'intervention de l'Inquisition : « Vous brûlez vos
hérétiques, dit-Il aux dominicains, persécutez également les
nôtres. La plupart des Juifs de Provence sont empoisonnés par
les écrits impies de Maïmonide. Faites brûler ces écrits, et les
Juifs effrayés cesseront de les étudier. » Il n'était pas nécessaire
de convier deux fois les moines dominicains à un pareil acte. Ils
craignaient, du reste, que le rationalisme de Maïmonide se
propageât également parmi leurs coreligionnaires. Car, vers la
AUTODAFE DES ŒUVRES DE MAIMONIDE. 179
première moitié du xai^ siècle, le «Guide», à l'instigation de
Tempereur Frédéric II, avait déjà été traduit en partie en latin.
Si, à cette époque, les dominicains avaient été maîtres des
personnes, comme ils le furent plus tard, ils auraient brûlé les
Juifs eux-mêmes; pour le moment, ils se contentèrent de brûler
les livres. Les écrits de Maïmonide furent recherchés soigneuse-
ment dans toutes les maisons juives de Montpellier et détruits par
le feu.
Cet événement réunit les rabbins des deux côtés des Pyrénées
■dans une commune indignation contre Salomon et ses partisans.
Cétait là une trahison qui excita la colère de toutes les notabilités
Juives d'Espagne et de Provence. Kimhi, qui était alors à Burgos,
fit demander à Juda ibn Alfahar s*il continuait à protéger son
ami Salomon de Montpellier. Nahmani et Méïr Aboulafia, confus,
craignaient d'élever la voix. La cause du fanatique rabbin était
jugée. Personne n'osait prendre sa défense. Même Yona Girondi,
son plus zélé partisan, se repentait de l'appui qu'il lui avait donné
et fit vœu de se rendre en pèlerinage à Tibériade, sur le tombeau
de Maïmonide, pour invoquer le pardon de l'outrage qu'il avait
eontribué à infliger à sa mémoire. A Barcelone, sur le conseil du phi-
losophe et poète Abraham ben Hasdaï, les chefs de la communauté
introduisirent l'usage de lire et d'expliquer chaque sabbat un
•chapitre du Guide. On fit connaître cette coutume aux commu-
nautés de Castille, d'Aragon, de Léon et de Navarre.
A la suite de l'autodafé des œuvres de Maïmonide, de cruelles
représailles furent exercées à Montpellier contre les délateurs, pour
mettre fin à leur campagne de calomnies contre les partisans de
Maïmonide. Parmi ceux qui furent convaincus de délation, plus de
dix eurent la langue coupée. On a, du reste, peu de détails sur
ces faits douloureux.
Dans l'espoir d'apaiser l'agitation produite par la lutte des
maïmonistes et des antimaïmonistes et de raffermir la foi, sin-
gulièrement ébranlée par ces discussions, un rabbin du nord
de la France, Moïse de Coucy, savant talmudiste et partisan
convaincu de Maïmonide, entreprit de nombreux voyages à tra-
vers la Provence et l'Espagne, pour agir sur les communautés par
la prédication. L'idée de s'imposer cette mission lui avait sans
180 HISTOIRE DES JUIFS.
doute été suggérée par l'exemple des moines prêcheurs, qui allaient
de ville en ville combattre avec succès l'incrédulité. Moïse réussit
à ramener des milliers de Juifs à Taccomplissement des pratiques
religieuses, qu'ils avaient délaissées ou oubliées. En Espagne, il
parvint même à faire rompre les mariage^ contractés avec des
chrétiennes ou des musulmanes (1236). Il ne faut cependant pas
attribuer ces conversions à ses prédications seules. Il régnait, à
cette époque, chez les Juifs comme chez les chrétiens, des
craintes superstitieuses engendrées par des songes, des phéno-
mènes extraordinaires de la nature, etc., qui durent faciliter sin*
gulièrement la tâche du prédicateur.
Moïse de Coucy ne s'appliquait pas seulement, dans ses ser-
mons, à montrer la nécessité d'observer les lois cérémonielles, il
prêchait aussi la loyauté et la probité dans les relations avec les
chrétiens, et il conseillait à ses auditeurs d'être modestes, conci-
liants, leur faisant comprendre le prix inestimable de la paix. Il
ne craignait pas de proclamer publiquement la haute valeur de
Maïmonide et de le comparer aux gaonim. Malheureusement, le
débat sur Maïmonide ainsi que sur les avantages et les incon-
vénients de la liberté de penser n'était pas près de finir, et le ju-
daïsme se ressentit pendant des siècles, et de la façon la plus
fâcheuse, des conséquences de ces discussions.
Un des effets les plus funestes de cette scission fut certaine-
ment le développement de cette fausse science dont il a été
question plus haut et qui, tout en étant de date très récente,
faisait remonter son origine à la plus haute antiquité. En con-
tradiction, par ses tendances, avec l'esprit du judaïsme, elle se
déclarait la vraie doctrine d'Israël, et, tout en ne s'appuyant
que sur des mensonges, elle prétendait être la seule et unique
expression de la vérité. La Cabbale, comme on appelait cette nou-
velle doctrine, est née de la lutte entre les maïmonistes et les
antimaïmonistes, elle date donc du commencement du xiii^' siècle.
Les plus anciens adeptes de cette science mystérieuse affir-
maient eux-mêmes qu'ils l'avaient reçue de R. Isaac l'aveugle ou
de son père Abraham ben David, de Posquières. Ils avouaient
aussi que la doctrine cabbalistique ne se trouve explicitement
ni dans la Bible, ni dans le Talmud.
'-,^r
LES CABBALISTES AZRIEL ET EZRA. 181
De toutes les rêveries mystiques d'Isaac Taveugle (1190-1210), le
créateur de laCabbale, il ne reste que quelques fragments. On y
voit qu'il acceptait comme article de foi la croyance à la métem-
psycose, dont se raillaient les penseurs juifs. Ses disciples racontent
de lui qu'il reconnaissait si une personne possédait une âme neuve,
fraîchement descendue des régions célestes, ou une âme déjà
vieille, ayant passé de corps en corps, et qui n'avait pas encore
atteint le degré de pureté requis. Les divers éléments de la
Gabbale furent réunis pour la première fois en un tout complet
-et systématique par deux des disciples dUsaac, Azriel et Ezra,
tous deux de Girone, qui avaient des opinions tellement iden-
tiques que souvent on les prenait l'un pour l'autre, et qu'on attri-
buait indifféremment les mêmes écrits et les mêmes assertions
tanlôt à l'un et tantôt à l'autre. Aussi ce couple (peut-être
étaient-ils frères} est-il considéré dans l'histoire de la Cabbale
comme une personne unique.
Tout est obscur dans la vie de ces deux auteurs. On sait seule-
ment que l'un d'eux, Azriel ou Ezra, mourut plus que septuagé-
naire (en 1238), peu d'années après la scission qui avait éclaté
entre maïmonistes et antimaïmonistes. En tout cas, ils manquaient
itous les deux de probité littéraire, car, pour donner un caractère
plus vénérable à leur fausse science, ils attribuèrent un ou plu-
sieurs de leurs ouvrages à des auteurs très anciens.
Azriel donne cependant quelques détails sur sa personne. A
l'en croire, il serait allé de ville en ville, à la recherche d'une
science secrète qui résoudrait d'une façon satisfaisante les pro-
blèmes relatifs à Dieu et à la création, jusqu'à ce qu'il l'eût enQn
acquise des personnes qui la possédaient par tradition. Il aurait
alors enseigné lui-même cette science dans les communautés
où il passait, et se serait attiré en Espagne (Séville?), pour sa doc-
trine, les moqueries des philosophes. Ainsi, l'un des premiers mys-
tiques avoue que, dès son apparition, la Cabbale se heurta à une
assez vive opposition, et qu'on ne la considérait nullement comme
ancienne. Pour faire admettre la Cabbale même par les savants,
Azriel essaya d'en démontrer la vérité par la logique. Mais dès
qu'il eut enlevé à cette doctrine le voile qui lui donne son air de
mystère, il en fit apparaître immédiatement le vide et le ridicule.
V
182 HISTOIRE DES JUIFS.
Dans Tesprit de ses fondateurs, la Cabbale devait former con-
trasta avec la philosophie trop simple des maïmonistes. Ceux qui,
dans leur profonde piété, considéraient chaque mot de la Bible et
du Talmud comme une vérité divine, ne pouvaient se résoudre à
ne voir dans le judaïsme que le reflet de la philosophie aristoté-
licienne. On pouvait, il est vrai, se dispenser de réfléchir sur le
problème de Dieu et sur le judaïsme et accepter tout avec une
naïve crédulité. C'est ce que firent les rabbins de TAllemagne et du
nord de la France; c'était la méthode des tossaflstes. Mais les
rabbins de l'Espagne et de la Provence, imprégnés de l'esprit phi-
losophique, ne se contentaient pas d'une solution aussi facile.
Â. leurs yeux, le judaïsme aurait perdu sa haute valeur, s'ils
Bravaient pu y découvrir des pensées profondes et mystérieuses.
Pas plus que les maïmonistes, les antimaïmonistes ne voulaient
admettre que les prescriptions de la Bible fussent des ordres ar-
bitraires d'un despote; pour eux, c'étaient des lois qui toutes
avaient leur raison d'être et leur signification. Non seulement
chaque verset biblique, mais aussi chaque sentence du Talmud
devait avoir, à leur avis, un sens profond. Mais comment trouver
ce sens? En ayant recours à la Cabbale.
Cette doctrine enseigne une théosophie, sinon neuve, du moins
originale, qui, s'élevant de conception en conception, arrive bien-
tôt dans la région du vague et de Tincompréhensible, où ne régnent
plus que confusion et obscurité. Partant d'un principe qui était
admis par tous les penseurs du temps, elle en tire des conclusions
téméraires, en contradiction complète avec le point de départ.
C'est ainsi que l'unité devient multiplicité, que le spiritualisme se
matérialise et que les plus pures croyances se changent en gros-
sières superstitions. A son origine, la Cabbale admettait les prin-
cipes suivants : Dieu est élevé au-dessus de tout, même au-dessus
de l'être et du penser. On ne peut donc pas dire de lui qu'il parle,
agit, pense, veut ou même a des intentions. Tous ces attributs,
qui qualifient l'homme, supposent des limites, tandis que la divi-
nité, étant parfaite, n'a pas de limites. La. Cabbale donne donc à
Dieu le nomAQ En-Sof^ l'illimité, l'infini. Dans son ubiquité insai-
sissable, Dieu est caché, voilé, impossible à connaître et, par con-
séquent, en quelque sorte non existant. Car ce que la raison ne
LA CABBALE. 183
peut pas concevoir n'existe pas pour elle. Donc, pour manifester
son existence et rendre sa présence visible, Dieu devait ou voulait
agir et créer.
Mais le En-Sof n'a pas pu créer le monde sublunaire, car le par-
fait, l'infini, ne peut pas produire directement ce qui n'est ni
parfait ni illimité. Dieu ne peut donc pas avoir été le créateur
immédiat de l'univers. iMais, grâce a la lumière radieuse dont il
resplendit, le ETirSof^ laissé rayonner hors de lui une substance
spirituelle, une force^ une puissance qui, par cela même qu'elle
émane de lui, participe à sa perfection. Cependant, cette émana-
tion ne peut pas être absolument pareille au En-Sof, qui l'a
engendrée, car elle n'est plus la source même, elle n'est qu'un
dérivé. Elle n'est pas identique au En-Sof, elle lui ressemble seu-
lement, c'est-à-dire qu'à côté de sa perfection, elle a aussi une
partie imparfaite. Ce premier produit du Bn-Sofesi appelé par
la Cabbale Sefira, nom qui peut signifier a nombre» ou « sphère ».
De celte première substance ou Sefira émane une deuxième, qui,
à son tour, donne naissance à une troisième, et ainsi de suite jus-
qu'à la dixième. La Cabbale admet donc l'existence de dix sub-
stances spirituelles ou puissances ou êtres intermédiaires ou or-
ganes, qu'elle nomme les dix Sefirot et qui sont les manifestations
extérieures de la divinité.
Ces dix substances forment entre elles et avec le En-Sof une
unité parfaite, elle ne sont que les différentes faces d'un seul
et même être. C'est ainsi que le feu produit la flamme, la lumière
et l'étincelle, lesquelles, tout en apparaissant sous des formes
diverses, sont la même substance. Les dix sefirot, qui se distin-
guent les unes des autres comme les diverses couleurs d'une même
lumière, et qui ne sont que des émanations de la divinité, restent
dépendantes de leur source et, par conséquent, ne sont pas illi-
mitées. Elle ne peuvent agir qu'autant que le En-Sof leur en
donne le pouvoir.
C'est à l'aide des dix sefirot que Dieu se rend visible ou se pré-
sente sous une forme corporelle. Aussi, quand les Saintes Ecri-
tures disent : « Dieu descendit sur la terre. Dieu marcha, » ce
n'est pas la divinité elle-même, mais les sefirot qui ont accompli
ces actes. La fumée des victimes offertes sur l'autel n'a pas été res-
184 HISTOIRE DES JUIFS.
pirée comme « odeur agréable » par Dieu, mais par les êtres inter-
i^édiaires. C'est ainsi que la Cabbale cherche à concilier la
notion d*un Dieu immatériel et incorporel avec les anthropomor-
phismes bibliques. Dieu, dans ce système, conserve son incor-
poréité, et ce sont les sefirot qui se mettent en contact ou en ^
relations avec ce qui est corporel.
Voici maintenant comment la Cabbale explique la création. Dieu
QU \QEn-Sofn\ pas créé le monde directement, mais par l'inter-
médiaire des sefirot. Tous les êtres du monde sublunaire, non seule-
ment les espèces, mais ausai les individus, ont leur prototype dans
le monde supérieur. L'univers ressemble à un arbre immense,
ipuni de branches et de feuilles sans nombre, dont les racines
sont représentées par les sefirot, ou encore à une chaîne dont le
dernier anneau est attaché au monde supérieur, ou enfin à une
mer qui est alimentée par une source éternellement jaillissante.
L'âme, particulièrement, est un produit du monde supérieur et se
trouve en communication directe avec toutes les sefirot, elle peut
donc agir sur les sefipot et sur la Divinité elle-même. Selon qu'elle
fait le bien ou le mal, elle peut attirer sur elle ou éloigner d'elle
la lumière supérieure et la bénédiction divine.
D'après la Cabbale, le peuple d'Israël a pour mission de faire des-
cendre sur le monde sublunaire les grâces de la Divinité. Dans ce
but, Dieu lui a révélé la Tora avec ses 613 ordonnances, afin qu'il
puisse agir sur le monde supérieur à Taide de chacune des pra-
tiques cérémonielles. Ces pratiques ont donc un sens mystique et
une très grande valeur, elles sont l'instrument magique qui sert à
conserver le monde et à le rendre heureux. « L'homme vraiment
pieux est la pierre angulaire de la création. » Le temple, avec le
culte des sacrifices, avait autrefois une très grande importance, il
servait à relier le monde supérieur au monde sublunaire. Le
temple terrestre répondait au temple céleste (aux sefirot), et les
dix doigts que le prêtre élevait en bénissant le peuple agissaient
sar les dix sefirot pour attirer leurs faveurs sur les hommes.
Après la chute du temple, les prières ont remplacé les sacrifices;
elles ont donc une signification mystique. Mais il faut savoir
sladresser dans chaque circonstance à la sefira spéciale dont on a
besoin. Ainsi ce n'est pas Dieu, mais les organes intermédiaires
I
LA CABBALE. 185
qn'il faut invoquer. Pour la Cabbale, la prière a une importance
toute spéciale; chaque mot, chaque syllabe, même chaque mouve-
ment répond à une particularité du monde supérieur. Les cabba-
listes se sont surtout longuement étendus dans leurs explications
mystiques des lois cérémonielles, et sur ce point ils forment un
contraste absolu avec les maïmonistes. Ceux-ci considèrent cer-
taines prescriptions rituelles comme sans valeur, tandis que pour
les mystiques, la moindre ordonnance a une importance capitale.
La Cabbale émet la théorie suivante sur la rémunération et Tétat
de rame après la mort. Elle part de cette hypothèse que, dans le
monde des esprits, toutes les âmes sont créées d*avance depuis
Torigine du monde, et elle admet qu'elles sont toutes destinées à
descendre sur cette terre, dans un corps, où elles restent enfermées
pendant un certain laps de temps. Si, pendant son séjour sur cette
tçrre, l'âme triomphe des passions coupables et reste pure, elle
remonte, après la mort, dans le royaume des esprits et est reçue
dans le monde des seflrot. Ternit-elle, au contraire, sa pureté ori-
ginelle, alors elle est obligée de retourner dans un corps jusqu'à
ce qu'elle soit purifiée de ses souillures. Pour la Cabbale, la migra-
tion des âmes est le fondement de la doctrine de la rémunération.
Les souffrances qui paraissent atteindre, ici-bas, même le juste, ser-
vent à purifier Pâme, on ne doit donc pas accuser la justice de Dieu
en voyant parfois l'homme pieux souffrir et le méchant prospérer.
Comme les âmes qui sont descendues dans les corps oublient
parfois leur origine supérieure, se laissent séduire par les attraits
de ce monde, ne conservent pas leur pureté primitive et, par
conséquent, sont condamnées à revenir plusieurs fois sur cette
terre, il arrive que souvent ce sont de vieilles âmes, c'est-à-dire
des âmes ayant déjà été dans des corps, qui reviennent ici-bas;
alors la Divinité ne trouve pas à placer les âmes neuves. Or, le
Messie ne peut venir que lorsque toute la série des âmes créées à
l'origine du monde aura été épuisée. Ce sont donc les pécheurs
qui retardent la délivrance du monde, en contraignant leurs âmes
à. revenir plusieurs fois sur la terre et en empêchant ainsi l'em- [
ploi d'âmes neuves. En se conformant aux prescriptions religieuses,
en accomplissant les pratiques avec une extrême rigueur, on hâtera
l'arrivée des temps messianiques.
186 HISTOIRE DES JUIFS.
La Cabbale prétendait trouver ses doctrines dans la Bible, on
peut donc aisément concevoir les tortures qu'elle devait imposer au
texte pour arriver à ses fins. Aussi laisse-t-elle bien loin derrière
elle, dans ses interprétations subtiles, fausses et tortueuses, les allé-
goristes d'Alexandrie, les aggadistes, les Pères de TÉglise et tous
les théologiens juifs et chrétiens. Azriel, du moins, s'efforça de
rester fidèle à Tesprit philosophique et de rendre la Cabbale
acceptable pour les penseurs. Mais un autre cabbaliste de ce temps,
Jacob ben Schêschét Gerundi, de Girone (vers 1243 ou 1246), voulut,
au contraire, opposer cette doctrine à la véritable philosophie, il
dédaignait de s'entretenir avec les philosophes et les accablait
d'injures.
Pour faire croire à la haute antiquité de la Cabbale, on mit en
circulation une œuvre mystique qu'on revêtit d'une forme antique
et qu'on attribua à un docteur du Talmud, Nehounia ben Haccana.
Cette œuvre mensongère s'appelle Livre de l'Éclat [Bahir), mais
mérite plutôt le nom de Livre des Ténèbres ; elle a été composée
par Ezra et Azriel. Ces auteurs s'y étaient pris avec une telle
habileté que des rabbins savants et avisés admettaient sincère-
ment que ce livre remontait à l'époque talmudique. Il fut cepen-
dant dénoncé comme œuvre de faussaire et même d'hérétique
par le savant rabbin Méïr ben Simon, de Narbonne, avec l'assen-
timent du pieux talmudiste Meschoullam ben Mosché, de Béziers.
Mais cette œuvre de mensonge et de supercherie trouva bon
accueil auprès des cabbalistes, qui la propagèrent avec zèle et le
firent accepter comme un document précieux en faveur de leur
doctrine, tandis que l'épître de Méïr tomba dans l'oubli. Ainsi, c'est
dans Girone, la ville natale d'Ezra, d'Azriel, de Jacob ben Schê-
schét et de Nahmani , que la Cabbale se développa et acquit de l'auto-
rité avant de prendre son essor et d'infester d'autres régions de
ses enseignements funestes.
La Cabbale ne repose, en réalité, que sur l'erreur. On peut
tout au plus admettre comme circonstance atténuante que ses
créateurs se sont trompés de bonne foi. Ses doctrines sont,
pour la plupart, de date assez récente et tout à fait étrangères à
l'esprit du judaïsme; elles se rattachent en partie à l'époque de
décadence de la philosophie grecque. Selon toute apparence.
prr^-'--
DISSENSIONS DANS LE JUDAÏSME. 187
elle aurait échoué misérablement, malgré les efforts d'Ezra et
d'Azriel, si elle n'avait trouvé un défenseur éminent dans Nah-
mani. Celui-ci aussi était convaincu de Tancienneté du livre
Bahir et y voyait la justification des idées mystiques de Técole de
Girone. On peut s'étonner au premier abord qu'un esprit clair et
pénétrant comme Nahmani, qui, dans le domaine talmudique,
savait élucider les questions les plus obscures, acceptât et défendit
les absurdités de la Cabbale. C'est qu'en face de la philosophie
abstraite et froide de Maïmonide, son âme, avide de croire et un
peu mystique, se sentait attirée vers la Cabbale, parce que, malgré
ses puérilités, elle ouvrait, du moins, la voie aux rêves.
Grâce à l'appui de Nahmani, la Cabbale se propagea assez
rapidement. Car ce rabbin pieux et instruit fit rejaillir sur elle
une partie de l'estime et du respect qu'il inspirait à ses contem-
porains. Comme le dit un poète de l'époque, En-Vidas Dafiera,
« le fils de Nahman fut une forteresse solide pour la Cabbale,
parce qu'il encouragea les timides à pénétrer avec lui dans les
arcanes du mysticisme ».
Ainsi, quarante ans après la mort de Maïmonide, dont les écrits
étaient destinés à resserrer les liens entre les Juifs de tous les
pays, le judaïsme était divisé en trois camps, les partisans des
études spéculatives, les talmudistes obscurantistes et les cabba-
lisles. Les premiers, qui se réclamaient de Maïmonide, essayaient
d'expliquer les lois juives d'une façon rationnelle; les plus modérés
s'en tenaient aux doctrines de leur maître, d'autres, plus hardis, al-
lèrent jusqu'aux conséquences extrêmes des idées de Maïmonide et
rompirent en partie avec le Talmud. Les talmudistes repoussaient
toute spéculation philosophique et toute recherche scientifique,
ils acceptaient les aggadot dans leur sens littéral, mais repoussaient
les doctrines cabbalistiques. Quant aux cabbalistes, ils étaient les
ennemis des philosophes et des talmudistes. A l'origine, par suite
de leur petit nombre et des ténèbres qui enveloppaient encore
leurs doctrines, ils s'étaient associés aux obscurantistes pour com-
battre les maïmonistes. Mais avant la fin du siècle, ils se déchi-
rèrent entre eux et s'attaquèrent les uns les autres avec un
acharnement qui dépassait en violence celui qu'ils avaient
jamais déployé contre leur ennemi commun, les philosophes.
488 HISTOIRE DES JUIFS.
Bien tristes furent les conséquences de ces luttes intestines,
dont les maux venaient s'ajouter aux résultats néfastes des lois
avilissantes que la papauté inventait contre les Juifs. Au lieu de
rhumeur joyeuse, de l'activité intellectuelle et de la gaité robuste
qui avaient régné jusque-là parmi les Juifs et produit de si
beaux fruits, les -figures et les esprits étaient assombris par des
pensées tristes et douloureuses, même dans les communautés de
TEspagne et de la Provence. Les poètes à Tesprit vif et pétillant
s'étaient tus subitement, comme si le souffle glacial du malheur
avait figé soudainement le sang dans leurs veines. C'est qu'on n'est
guère disposé à chanter quand on est marqué du signe de l'in-
famie ! Aussi la poésie néo-hébraïque, qui avait jeté tant d'éclat
pendant les trois derniers siècles, disparut-elle complètement. Ses
•dernières productions furent les satires et les épigrammes que
maïmonistes et antimaïmonistes avaient dirigées les uns contre les
autres. Peu à peu on cessa de s'attaquer par des épigrammes,
filles gracieuses de l'esprit, pour se combattre par des argumen-
tations lourdes et filandreuses.
Les derniers représentants de la poésie néo-hébraïque qui
appartiennent encore à Tépoque de Maïmonide sont : Juda Al-Ha-
fizi, partisan zélé mais traducteur superficiel de Maïmonide,
Joseph ben Sahara et Juda ben Sabbataï. Par une rencontre for-
tuite, tous les trois créèrent simultanément le roman satirique,
auquel ils donnèrent pour cadre une suite de métamorphoses,
^t qui offrait comme fond une phraséologie redondante. On
sentait l'artifice et la recherche laborieuse dans l'esprit qu'ils
■essayaient de mettre dans leurs œuvres, composées sans art. Dans
son roman Tahkemoni, le poète Al-Harizi (1190-1240) présente
Héber le Kénite sous divers déguisements et le fait converser avec
l'auteur tantôt en prose rimée, tantôt en vers, où le grave se
mêle au plaisant; il y ajoute un certain nombre d'épisodes qui
se rattachent plus on moins au sujet principal. Le roman des
« Délices » (Schaschouim) de Joseph ben Sahara (probablement
médecin à Barcelone) était taillé sur le même modèle. Enfin, le
troisième poète, Juda ben Isaac ben Sabbataï, originaire également
-de Barcelone, était compté par Al-Harizi lui-même parmi les auteurs
les plus habiles; mais ses œuvres ne méritent pas une apprécia-
r**.-
DEUX FABULISTES JUIFS. 189^
tlon aussi flatteuse. Son dialogue entre la Sagesse et la Richesse
contient peu de tours et d'expressions poétiques, et son romaa
satirique « L'ennemi des femmes » ne vaut pas beaucoup plus.
Après la mort de ces trois versificateurs, la poésie néo-hébraïque
n'eut plus de représentants vraiment sérieux pendant environ un-
siècle. La force créatrice paraissait épuisée parmi les poètes hé-
breux,-et ceux qui savaient manier la langue hébraïque et avaient
le désir de versifier imitaient simplement des productions anté-
rieures. C'est ainsi qu'Abraham ben Hasdaï, de Barcelone, partisaa
convaincu du « Guide des Égarés », remania en hébreu un dialogue^
arabe entre un homme d'esprit cultivé et d'habitudes mondaines
et un pénitent, dialogue qu'il intitula « le Prince et le Naziréen.»
Un pauvre scribe, Berakya ben Natronai Nakdan (qui fleuris-
sait vers 1230-1245), du sud de la France, essaya de remettre en
honneur la composition des fables, si chère aux anciens Hébreux.
Mais comme il n'était pas capable d'inventer lui-même des dia-
logues entre les divers animaux, il imita en hébreu les œuvres
d'anciens fabulistes. Parmi ses cent sept « fables de Renard », il
y en a très peu qu'il ait composées lui-même. En rééditant de
vieilles fables en langue hébraïque, Berakya voulut a présenter
un miroir à ceux de ses contemporains qui tournaient le dos à la
vérité et offraient un sceptre d'or au mensonge », pour qu'ils pus-
sent y contempler leurs défauts et leurs vices.
Dans le nord de l'Espagne, région où les Juifs eux-mêmes ma-
nifestaient leur prédilection pour la poésie arabe, un autre fabu-
liste, Isaac ibn Schoula, publia en 1244 ses « Fables de l'antiquité »^
[MascJuilhakkadmoni) pour montrer que la Muse hébraïque n'était
nullement inférieure à la Muse arabe. Mais il parle un langage
ampoulé et s'étend beaucoup trop longuement dans ses considéra-
tions morales. Certes, ce ne sont pas ses productions qui prou-
vèrent que la poésie hébraïque pouvait rivaliser avec la poésie
arabe. Il semble que les poètes juifs qui écrivaient en arabe
avaient plus de talent, car les Arabes faisaient un très grand cas
des chants d'amour du poète Abou Ishak Ibrahim ibn Sahal^ de
Séville, qui vivait vers 1211-1 2S0, et en louaient la belle et douce
harmonie. Cet auteur avait sans doute embrassé en apparence
l'islamisme, dans le sud de l'Espagne, sous les Almohades.
*^?
190 HISTOIRE DES JUIFS.
Bien plus encore que la poésie, Texégèse biblique déclina et
perdit tout caractère scientiQque à Tépoque qui suivit la mort de
Maîmonide. Philosophes et cabbalistes ne cherchaient pas, en effet,
à comprendre le sens véritable des Saintes Écritures, mais à l'alté-
rer et à le dénaturer, pour faire entrer de force leurs propres idées
dans le texte sacré. Pendant longtemps, David Kimhi resta le
dernier exégète et grammairien sérieux. Nahmani aussi, en com-
mentant la Bible, montre qu'il a un sentiment juste de la langue
hébraïque, mais, pour lui, Tinterprétation biblique n'était pas un
but, mais un moyen : elle lui servait à combattre les opinions de
ses adversaires. C'est ainsi que se flétrissait et s*efïeuillait peu
à peu la brillante couronne que les penseurs et les poètes juifs de
TEspagne avaient tressée, par leurs œuvres remarquables, dans
la période précédente.
CHAPITRE IX
CONTROVERSES RELIGIEUSES — AUTODAFÉ
DU TALMUD
(4236-1270)
Pendant que cabbalistes et philosophes argumentaient les
uns contre les autres et introduisaient la scission dans le
judaïsme, la semence empoisonnée jetée à pleines mains par la
papauté dans un terrain"^ fertile commençait à donner ses fruits
malfaisants. Les persécutions contre les Juifs qui, jusque-là,
avaient été des faits isolés, se propagèrent avec la rapidité d'une
épidémie, et d'année en année elles devinrent plus sanglantes. Il
est vrai qu' Innocent III n'avait eu nullement en vue l'extermina-
tion des Juil's, il avait voulu seulement les humilier. Il lui avait
semblé nécessaire, pour la gloire de TÉglise, que toute la société
du moyen âge se liguât contre eux pour les écraser, que princes
et clergé, bourgeois et paysans, fussent réunis contre eux pour
les contraindre à vivre dans l'abjection. Mais le bas peuple,
à
\r ir,
LE PAPE GRÉGOIRE IX ET LES JUIFS. 191
satisfait de voir une classe d'hommes encore plus opprimés que
lui, ne se contenta bientôt plus d'avilir les Juifs, il les regarda
peu à peu comme des parlas, qu'on pouvait assommer comme des
chiens enragés. On leur imputait toute espèce de crimes. Les
accusations de meurtre rituel se produisaient contre eux tantôt
dans une ville tantôt dans une autre, et ces odieuses calomnies
étaient énoncées avec une telle conviction qu'elles trouvaient
créance auprès des chrétiens les mieux intentionnés. Un jour, on
découvrit entre Lauda et Bischofsheim, dans le pays de Bade, le
cadavre d'un chrétien. On accusa immédiatement les Juifs de cette
mort, et, sans rechercher si cet homme avait été réellement assas-
siné, peuple et clergé se précipitèrent sur les Juifs pour les
massacrer. On n'eut l'idée d'instruire l'affaire devant la justice
qu'après ce carnage. Un procès fut intenté à huit membres des
plus respectés et des plus pieux de la communauté (2 et 3 jan-
vier 1235). Soumis à la question, ils avouèrent probablement
tout ce qu'on voulut, pour échapper à la torture, et furent exécu-
tés. Les Juifs du voisinage demandèrent alors au pape Grégoire IX
de leur accorder un privilège qui les préservât contre la fureur de
la populace et les préjugés des juges. Pour éviter le retour de
pareilles tueries, Grégoire IX rendit une bulle (3 mai 1235) par
laquelle il ordonna l'application de la Constitution d'Innocent III.
On était alors si peu habitué à voir obéir un dignitaire quelconque
à un sentiment de justice en faveur des Juifs qu'on accusa le pape
de s'être laissé acheter par eux. La bulle papale resta cependant
sans efiTet. A force d'être enseignée dans les écoles et prêchée dans
les églises par les dominicains, Tintolérance entra dans les mœurs,
obscurcit les intelligences les plus éclairées et s'insinua dans les
plus nobles cœurs.
Un des exemples les plus probants de l'action néfaste exercée
par les préjugés de l'époque sur les meilleurs esprits nous est
fourni par Frédéric II, le dernier empereur de la dynastie des
Hohenstaufen et l'homme le plus remarquable et le plus libéral
de son siècle. Plus Sicilien qu'Allemand, ce souverain aimait la
science et protégeait les savants avec une munificence très grande.
Quand l'université de Naples fut créée, il fit traduire de l'arabe
des ouvrages philosophiques et astronomiques et, entre autres
192 HISTOIRE DES JUIFS.
savants, employa aussi des Juifs à ce travail. Il échangea des let-
tres avec un savant juif de Tolède, Juda ben Salomon Kohen ibn
Malka, qu'il engagea vraisemblablement à venir en Italie, et il
appela de la Provence à Na pies un autre Juif, Jacob Anatoli, auquel
il paya une pension annuelle aQn de lui assurer les loisirs néces-
saires pour traduire un certain nombre d'ouvrages arabes. Cet
Anatoli était le gendre de Samuel ibn Tibbon, le traducteur des
œuvres de Maïmonide. Ce fut sans doute sur Tordre de Frédéric II,
et avec Taide d'un savant chrétien, qu'Anatoli ou un autre des pro-
tégés juifs de l'empereur traduisit en latin le a Guide» de Maïmo-
nide, que le souverain allemand étudia avec un grand soin.
Avec des idées aussi larges, Frédéric II semblait devoir se mon-
trer bienveillant pour les Juifs, d'autant plus que ses croyances
religieuses étaient très tièdes. Car Grégoire IX, qui, il est vrai, était
son ennemi, lui reprochait d'avoir déclaré que le monde avait été
trompé par trois grands imposteurs. Moïse, Jésus et Mahomet,
dont deux étaient morts honorablement et le troisième avait péri
sur la croix. Sa foi de chrétien ne devait donc pas être froissée de
l'incrédulité des Juifs. Et cependant, il haïssait autant les Juifs
que le pieux saint Louis. Quoique adversaire implacable de la
papauté, qui lui suscitait partout des obstacles, il appliqua quand
même dans ses États la bulle qui éloignait les Juifs de tout emploi
public. Il alla même plus loin que les papes dans ses violences
contre les Juifs, il parqua les habitants juifs de Palerme, sa
capitale, dans un ghetto.
Dans les provinces autrichiennes, sous les princes de Babenberg,
les Juifs étaient moins malheureux. Ainsi l'archiduc Frédéric P',
surnommé le Belliqueux, confia la direction de ses Qnances à des
Juifs et les nomma à d'autres fonctions publiques. Deux frères,
Leblin et Nekelo, portaient même le titre de a comtes du duc
d'Autriche ». Pour protéger ses sujets juifs contre les explosions
de fanatisme de leurs ennemis, Frédéric le Belliqueux publia en
leur faveur, en 1244, un Règlement où il s'était visiblement inspiré
de principes de justice et d'humanité. D'après ce statut, un
chrétien qui tue un Juif est mis à mort ; s'il le blesse gravement, on
lui coupe la main ou on lui inflige une forle amende. Il n'était pas
permis de condamner un Juif sur le seul témoignage de chrétiens ;
PERSECUTIONS DES JUIFS EN FRANCE. 193
leur accusation devait être corroborée au moins par un Juif. Le fait
d'imposer par contrainte le baptême à un enfant juif était puni
comme un véritable rapt. Dans la crainte que les tribunaux ordi-
naires ne fussent disposés à traiter les Juifs avec injustice, Fré-
déric créa pour eux une juridiction spéciale ; il menaça aussi de
peines sévères ceux qui profaneraient leurs cimetières ou leurs
synagogues. Il favorisa surtout leur négoce et protégea leur com-
merce d'argent par des garanties sérieuses, dans le désir a d'éten-
dre également sur les Juifs ses grâces et sa bienveillance ». Vingt
ans après sa promulgation, !e Règlement de Frédéric le Belliqueux
était en vigueur dans plusieurs autres États, en Hongrie, en
Bohême, dans la Grande Pologne, dans la Misnie, la Thuringe et,
plus tard, en Silésie.
Cet exemple de tolérance donné par un petit prince irrita l'em-
pereur Frédéric II, qui multiplia les mesures d'exception contre
les Juifs, les tenant éloignés plus rigoureusement que jamais de
tout emploi public, déclarant que partout où ils se trouvaient ils
étaient serfs de la chambre impériale, et les accablant d'impôts.
Quoique ennemi de TEglise, il leur appliquait les décisions du
concile de Latran plus sévèrement que les rois d'Espagne. Il per-
mettait bien aux Juifs d'Afrique qui fuyaient devant le fanatisme
des Almohades de s'établir en Sicile, mais, tandis qu'il exemptait
les autres immigrants de tout impôt pendant dix ans, il faisait
payer aux Juifs de très lourdes taxes.
C'est vers cette époque qu'à l'occasion d'une nouvelle croisade
de sanglantes persécutions eurent lieu en France contre les Juifs.
Dans l'Anjou et le Poitou, à Bordeaux comme à Angoulême, on
voulut contraindre les Juifs à accepter le baptême. Irrités de leur
refus opiniâtre, les croisés les traitèrent avec une cruauté féroce,
écrasant sans pitié sous les pieds de leurs chevaux hommes, femmes
et enfants, lacérant les rouleaux sacrés, brûlant maisons et syna-
gogues, et pillant tout ce qu'ils pouvaient emporter. Plus de trois
mille Juifs périrent ainsi dans l'été de 1236. Près de cinq cents
embrassèrent le christianisme. De nouveau, les malheureux Juifs
invoquèrent la compassion du pape, qui inyita les prélats et
saint Louis à les protéger contre les baptêmes forcés et le meurtre.
Mais quelle action pouvaient exercer ces interventions momen-
IV. 13
194 HISTOIRE DES JUIFS.
tanées sur des foules auxquelles TÉglise elle-même avait enseigné
à haïp et à mépriser les Juifs? Saint Louis lui-même, ce roi que
l'histoire a popularisé pour sa justice et sa bonté, éprouvait une
telle horreur pour les Juifs qu'il ne voulait même pas en sup-
porter la vue. Que restait-il donc aux Juifs pour se défendre contre
la haine qui les enveloppait de toutes parts? L'argent, et encore
l'argent. Opprimés et traqués dans un pays, ils réussissaient sou-
vent à acheter la protection des souverains d'un autre pays. C'est
ainsi que le roi d'Angleterre, Henri III, leur vendit pour une
9
somme considérable le droit de vivre en sécurité dans ses Etats.
Mais l'argent était pour les Juifs un instrument à deux tranchants;
s'il leur assurait des avantages, il était aussi pour eux l'origine
de bien des maux, car ils ne pouvaient se le procurer qu'en prê-
tant à un taux très élevé. Il est vrai que, par des confiscations et
des impôts exagérés, les princes prenaient la plus grosse part
pour eux; mais le peuple ne voyait qu'une chose, les gros intérêts
que les Juifs l'obligeaient à payer. De là, un ressentiment violent
contre les Juifs et parfois de terribles explosions de fureur.
Au milieu de leurs douloureuses épreuves, les Juifs avaient
encore conservé jusque-là un petit coin où ils se sentaient libres
et où ils oubliaient leurs souffrances. C'était l'école. Là, ils s'ab-
sorbaient dans l'étude, et leur pensée, s'élevant au-dessus de leur
situation misérable, au-dessus de la haine qui les poursuivait au
dehors, se retrempait dans les régions sereines de la foi et de l'es-
pérance. Ils n'attendaient de leurs recherches et de leurs veillées
laborieuses ni honneurs, ni dignités; ils aimaient la science pour
elle-même, heureux de pouvoir satisfaire leur soif de savoir et
se rendre dignes de la félicité éternelle. Avant tout, on voulait
apprendre, et le livre qu'on étudiait surtout avec une patience
opiniâtre et une ardeur passionnée était le Talmud. Dès que l'en-
fant savait balbutier, on le conduisait, pendant la Pentecôte, à la
synagogue, qui s'appelait aussi « l'école », &Aî^^^, pour lui ensei-
gner la lecture de l'hébreu et le préparer à l'étude de la Bible
et du Talmud. Le jour où l'enfant faisait, pour la première fois,
son entrée à l'école était un jour de fête pour les parents et la
communauté tout entière. Cette étude minutieuse, constante, du
Talmud représentait, il est vrai, toute la culture intellectuelle des
ÎTFWï'ï '!►'-
L'APOSTAT NICOLAS DONIN. 195
Juifs, mais c*était aussi leur suprême consolation, la sauvegarde
de leur unité religieuse. Tunique refuge qui leur avait été laissé
jusqu'alors.
Ce refuge aussi devait leur être ravi, on les empêcha même
d'étudier. Ce coup douloureux leur fut porté par un Juif renégat,
Donin ou Dunin, de La Rochelle. Comme Donin avait exprimé des
doutes sur la valeur du Talmud, et, en général, sur Fauthenticité
de la loi orale, il fut excommunié. Il se détacha alors complètement
4u judaïsme, se fit baptiser sous le nom de Nicolas^ et n'eut plus
qu'un désir, celui de se venger de ses anciens corelipjionnaires.
A l'instigation probable du clergé, il excitait sans cesse la foule
•contre les Juifs et leurs livres sacrés, et provoqua ainsi les mas-
sacres de l'Anjou et du Poitou. Mais sa soif de vengeance n'était
pas encore satisfaite. 11 se rendit auprès du pape Grégoire IX
^X accusa devant lui le Talmud de dénaturer le sens des prescrip-
tions bibliques, de présenter Dieu sous des images burlesques,
-de proférer des blasphèmes contre le fondateur du christianisme
et sa mère, et d'être respecté par les rabbins plus que la Bible;
il ajouta que le Talmud seul maintenait les Juifs dans leurs
•erreurs, et que sans ce recueil ils se seraient convertis depuis
longtemps au christianisme.
Il est hors de doute que le Talmud, composé sans aucun esprit
de critique scientifique ou historique, contient toute espèce de
propos. Par un respect exagéré pour les anciens docteurs, ceux
qui ont mis en ordre les matériaux de ce vaste recueil ont cru
devoir y admettre la moindre parole, sérieuse ou plaisante, jeu
d'imagination ou facétie, qui avait échappé aux tannaïm et aux
amoraïm. C'était certainement une faute, ou, du moins, une grave
imprudence, car, pour nuire alix Juifs, on a feint de donner la
même valeur à tout le contenu du Talmud et de mettre sur le même
rang de simples badinages et des prescriptions importantes. Bien
souvent, à travers les siècles, l'accusation que Nicolas Donin a di-
rigée le premier contre le Talmud a été reprise par d'autres ennemis
des Juifs et a eu souvent les plus désastreuses conséquences.
Pour prouver son dire, Nicolas Donin réunit des extraits du Tal-
mud, qu'il fit suivre de trente-cinq chefs d'accusation.On y lit, entre
autres, que le Talmud enseignedeserreurs, des sottises et des absur-
196 HISTOIRE DES JUIFS.
dites, contient des blasphèmes contre Dieu, autorise les Juifs à
tromper les chrétiens et injurie Jésus et l'Église. Comparés aux
outrages déversés sur les Juifs par les évangélistes et les pères
de l'Église jusqu'à saint Jérôme et saint Augustin, les rares passa-
ges du Talmud relatifs à Jésus, en supposant qu'ils s'appliquent
vraiment au fondateur du christianisme, ne paraissent que d'in-
nocentes plaisanteries. Mais, dans sa lutte contre la Synagogue,
rÉglise avait remporté la victoire, et, par conséquent, elle s'ar-
rogeait le droit d'être d'une excessive susceptibilité. Quant aux
assertions de Nicolas Donin d'après lesquelles le Talmud permet-
trait aux Juifs de tromper les chrétiens et de se délier de leurs
serments, c^étaient d'impudents mensonges.
A la suite de l'accusation de Nicolas Donin, le pape Grégoire IX
adressa des bulles aux évêques de France, d'Angleterre, de Cas-
tille, d'Aragon et du Portugal pour leur ordonner de conQsquer
tous les exemplaires du Talmud, pendant que les Juifs seraient
réunis dans leurs synagogues, et de les remettre aux dominicains
et aux franciscains. Les souverains de ces pays devaient prêter
main-forte aux évêques. Les prieurs des dominicains et des fran-
ciscains étaient chargés d'ouvrir une enquête sur le Talmud et,,
dans le cas où les accusations de Nicolas Donin seraient fondées,,
d'en brûler tous les exemplaires (juin 1239).
Ni en Espagne, ni en Angleterre, on ne tint compte des ordres de
Grégoire IX. En France seulement, où le roi saint Louis était sous
la domination du clergé, il fut donné suite aux bulles papales. Les
exemplaires du Talmud furent saisis et transportés à Paris, et
l'enquête commença. Sur l'ordre du roi, une controverse devait
avoir lieu sur les différents chefs d'accusation entre Nicolas Donin
et quatre rabbins. Ces quatre défenseurs du Talmud étaient Yehiel
(ou Vivo) de Paris, Moïse de Coucy, de retour, alors, de son voyage
en Espagne, Juda ben David de Melun, et Samuel ben Salomon de
Château-Thierry. La controverse eut lieu publiquement (le 25 juin
1240), en langue latine, à la cour du roi, en présence de plusieurs
évêques et dominicains et devant la reine mère, Blanche de Castille.
Comme, parmi les quatre défenseurs, Yehiel savait probablement le
mieux le latin, il fut chargé par ses collègues de porter la parole
dans ce colloque.
r^>^
CONTROVERSE A PARIS SUR LE TALMUD. 197
Se référant à la Constitution des papes, qui garantissait aux
Juifs toute liberté dans leurs affaires intérieures, et faisant obser-
ver que le Talmud était pour eux un livre absolument indispen-
sable, plus précieux que leur vie même, Yehiel refusa d'abord de
prendre part à la controverse. Il ne s'y décida que sur les instances
de la reine mère et après qu'elle eut afQrmé que la vie d'aucun Juif
n'était en danger. Nicolas Donin voulut alors lui faire jurer qu'il
répondrait selon sa conscience et qu'il n'essaierait pas d'échapper
à des questions embarrassantes par des subterfuges. Mais sur
l'observation de Yehiel qu'il n'avait jamais prêté serment et qu'il
ne voulait pas invoquer inutilement le nom de Dieu, la reine mère
l'en exempta.
La discussion tourna autour de ces deux points : le Talmud
contient-il des blasphèmes contre Dieu et des assertions contraires
à la morale? Contient-il des blasphèmes contre Jésus? Après
avoir réfuté divers arguments produits contre le Talmud, Yehiel
•convint que ce recueil renfermait, en effet, des attaques contre un
Jésus, fils de Panthéras, mais il affirma que ce personnage n'avait
rien de commun avec Jésus de Nazareth. Yehiel était de bonne foi
dans son affirmation, le passage prêtant très facilement à l'erreur.
Il ajouta que ni saint Jérôme ni les autres Pères de l'Église qui
avaient connu le Talmud ne lui avaient jamais reproché d'outrager
le christianisme, et que c'était par pure malveillance, et dans le
désir de se venger, que Nicolas Donin avait dirigé ces accusations
contre ses anciens coreligionnaires et leur code religieux.
Pendant deux jours, Yehiel réfuta les arguments de Donin, et
pendant ces deux jours, toute la communauté de Paris pria et jeûna,
pour que Dieu détournât d'elle le danger qui la menaçait. Le troi-
sième jour, on fit venir Juda de Melun, qui avait été tenu jusque-là
au secret pour l'empêcher de s'entendre avec Yehiel ; il se trouva
d'accord avec Yehiel sur les principales questions. On ne fit pas
comparaître les deux autres rabbins.
Un instant, les Juifs purent espérer que l'orage serait écarté de
leur tête; ils étaient parvenus à gagner à leur cause un prélat
influent, qui leur avait promis de les faire entrer de nouveau en
possession des livres confisqués. Malheureusement, ce prélat mou-
rut, et sa mort fut considérée, ou présentée au roi par les moines,
198 HISTOIRE DES JUIFS.
comme une punition divine, parce qu'il s'était montré favorable
aux Juifs. Encore une fois l'iniquité triompha; le Talmud fut
condamné, et vingt-quatre charretées d'exemplaires furent brûlés
publiquement à Paris (1242). Ce douloureux événement affligea
profondément les Juifs, beaucoup d'entre eux célébrèrent pendant
longtemps par des jeûnes ce triste anniversaire, et deux jeunes
savants, Abraham Bedarsi, delà Provence, etMéïr, de Rothenbourg,
en Allemagne, en perpétuèrent le souvenir dans de touchantes
élégies.
Un peu plus tard, quand le pape Innocent IV eut été informé que
les Juifs avaient pu arracher au feu un certain nombre d'exem-
plaires du Talmud, il ordonna au roi de France de procéder à de
nouvelles perquisitions. C'est ainsi qu'on fit en France, à plusieurs
reprises, des autodafés de livres hébreux.
A force de voir l'Église traiter les Juifs en réprouvés et multi-
plier contre eux les lois restrictives, le peuple les croyait capables
de tous les crimes. Au moment où les Mongols et lesTartares, ces
sauvages guerriers de Ginkis-Khan, envahissaient l'Europe, rava-
geaient la Russie et la Pologne et étendaient leurs incursions jus-
qu'en Allemagne, on répandit le bruit que les Juifs étaient secrète-
ment d'accord avec eux. Au lieu de s'attaquer à Frédéric II et au
pape, dont les querelles constantes facilitaient singulièrement les
progrès de ces terribles conquérants, la colère populaire s'en
prenait aux Juifs. Sans doute, il y avait dans les rangs des Mon-
gols quelques soldats juifs, originaires du Khorassan, ou, comme le
rapportait la légende, des dix tribus qui s'étaient établies dans les
gorges des monts Caspiens. xMais les Juifs allemands savaient-ils
seulement que l'armée ennemie renfermait un certain nombre de
leurs coreligionnaires? On peut en douter. Quoi qu'il en soit, le
bruit se répandit que les Juifs d'Allemagne avaient trahi leur
pays, et qu'au lieu de livrer aux Mongols des aliments empoison-
nés, comme ils en avaient donné l'assurance à leurs compatriotes,
ils avaient essayé de leur remettre des tonneaux remplis d'ar-
mes. Cette accusation servit de prétexte à d'atroces cruautés.
Après la persécution violente, la persécution légale. Dans la
pensée de l'Église, la situation des Juifs au milieu de la société
chrétienne était sans doute encore trop belle, elle se croyait donc
LES JUIFS D'ANGLETERRE SOUS HENRI III. 199
daDs Tobligation de la rendre plus misérable. Jusqu'alors, la mé-
decine avait été surtout pratiquée par des Juifs. Presque chaque
prince avait son médecin juif. Aux yeux de TÉglise, Tinfluence que
les médecins pouvaient avoir sur les malades était un danger pour
le christianisme, et, au concile de Béziers (1246), elle résolut d'in-
terdire à tout médecin juif de donner ses soins à un chrétien. Cette
interdiction fut renouvelée à un autre concile, tenu dans le sud de
la France. Et cependant, c'étaient les Juifs qui avaient principale-
ment donné l'impulsion aux études médicales dans la Provence.
Toute la famille des Tibbonides, Taïeul, le fils et le petit-fils, avaient
enseigné la médecine à des chrétiens, et maintenant on voulait
défendre à un membre de cette famille, à Moïse (établi à Mont-
pellier vers 1250-1265), qui avait traduit de nombreuses œuvres
médicales et philosophiques, de soigner un chrétien I
Mais, malgré les foudres dont ils étaient menacés, les chrétiens
ne se soumettaient que difficilement à Tordre de l'Église. Quand
on sent sa vie en danger, on est tenté parfois d'oublier son salut
éternel, et comme les médecins juifs étaient renommés pour leur
expérience, les malades chrétiens continuaient de les consulter.
Ainsi, le comte du Poitou et de Toulouse, frère de saint Louis,
qui avait une maladie d'yeux, sollicita les soins d'un oculiste
juif, Abraham d'Aragon, A Montpellier aussi, où se trouvait à
cette époque une école de médecine célèbre, les médecins
juifs pouvaient continuer d'être examinateurs, praticiens et même
professeurs.
En Angleterre, où régnait alors Henri III (1216-1272), les Juifs
souffraient comme ils avaient souffert sous le roi précédent, Jean
sans Terre. Sans doute, Henri III favorisait l'immigration des Juifs
dans son royaume et les protégeait quelquefois contre le fana-
tisme du clergé. Mais il était léger, prodigue, et il avait besoin
de beaucoup d'argent; il obligea les Juifs à lui en fournir. Il plaça
toutes les communautés juives d'Angleterre sous l'autorité d'un
grand rabbin, dont la principale fonction consistait, aux yeux du
roi, à faire rentrer la taxe imposée aux Juifs. Un jour qu'il avait
besoin d'une somme élevée, il convoqua même un parlement juif,
qu'il chargea de lui trouver l'argent qui lui était nécessaire. Quand
il eut suffisamment pressuré les Juifs, pensant ne plus pouvoir
200 HISTOIRE DES JUIFS.
rien tirer d'eux, il les donna en gage à son frère Richard, qui les
ménagea encore moins que le roi Henri.
On peut juger par les chiffres suivants quels lourds impôts
Henri Ilï faisait peser sur les Juifs d'Angleterre. Dans l'espace de
sept ans, ils durent lui payer 422,000 livres sterling. Un seul
juif, Ahron de York, fut obligé de verser au roi, dans ces sept ans,
30,000 marcs d'argent, et à la reine 200 marcs d'or.
Aux exactions royales venaient s'ajouter encore, pour les Juifs
d'Angleterre, les vexations de l'Eglise. A la suite des démarches
pressantes du clergé, le roi défendit aux Juifs de construire de
nouveaux temples et de réciter les prières à haute voix dans leurs
synagogues, et il leur enjoignit très sévèrement de porter toujours,
et d'une façon visible, le signe distinctif sur leurs vêtements. La
situation était telle que le grand rabbin Elias déclara, au nom de
tous ses coreligionnaires d'Angleterre, qu'ils ne pouvaient plus
supporter les souffrances qu'on leur infligeait et qu'ils demandaient
l'autorisation d'émigrer. Quelque triste et douloureux qu'il fût,
l'exil se présentait pour ces malheureux comme la délivrance.
Mais on refusa même de les laisser partir, et ils furent forcés de
rester malgré eux en Angleterre.
A en juger superficiellement, et surtout quand on les compare à
leurs coreligionnaires d'Angleterre, de France et d'Allemagne, les
Juifs d'Espagne se trouvaient à cette époque dans une situation
très satisfaisante. En Castille, ils étaient alors gouvernés par le
roi Alphonse X (1252-1284), que ses contemporains avaient sur-
nommé le Sage, et qui était, en effet, un ami de la science et un
esprit libéral. Quand il marcha, en sa qualité de prince héritier,
contre Séville, il avait des Juifs dans son armée, et après la victoire,
au moment de partager les terres à ses soldats, il n'oublia pas les
Juifs. Il répartit entre eux les champs d'un village qu'il leur donna
en entier, et qui prit le nom de « village des Juifs », Aldea de los
Judios.. Les Juifs de Séville, qui vivaient malheureux sous les
Almohades, ayant sans doute accueilli avec joie son entrée dans
la ville conquise, Alphonse les traita avec bienveillance et leur
donna trois mosquées pour les transformer en synagogues. Comme
témoignage de leur reconnaissance, les Juifs de Séville lui offrirent
une clef admirablement travaillée, sur laquelle était gravée cette
f^JF^'
LE ROI ALPHONSE X ET LES JUIFS. 201
inscription en hébreu et en espagnol : « Le Roi des rois ouvre, le
roi du pays va entrer. »
Quand il eut pris les rênes du gouvernement, Alphonse X confia
des fonctions publiques à des Juifs. Il eut comme ministre des
finances un savant talmudiste, Don Meïr de Malea, qui porta le titre
d'almoxarif. Son fils Don Zag (Isaac) lui succéda dans cette dignité.
Le médecin du roi, qui était en même temps son astronome et son
astrologue, était également un Juif, Don Juda ben Moïse Kohen. Il
se trouvait, à ce moment, en Espagne, peu de savants chrétiens
comprenant Tarabe. Des Juifs traduisaient les ouvrages arabes
en castillan, et des clercs traduisaient alors la version castillane
en latin. Alphonse X employa un chantre de la synagogue de
Tolède, Don Zag ibn Sid, à la rédaction de tables astronomiques,
appelées, depuis, « tables alphonsines », et qu'on pourrait désigner
à plus juste titre sous le nom de tables^de Zag ou Sid. On trouve
encore un autre savant juif à la cour de Castille, Samuel Hallévi
(Aboulafia Alawi?), qui attacha son nom à une clepsydre, quil
avait confectionnée sur Tordre du roi.
On pourrait conclure de la prédilection marquée par le roi pour
les savants juifs qu'il traitait leurs coreligionnaires avec équité. Il
n'en était rien. Les préjugés du temps avaient également exercé
leur influence néfaste sur Alphonse X, qui restreignit l'activité
des Juifs par une législation oppressive, les considérant comme
une classe inférieure. On ne sait pas si la législation visigothe,
cette source empoisonnée à laquelle s'alimentait sans cesse la
haine des Espagnols contre les Juifs, avait été traduite en castillan
sur son ordre ou sur l'ordre de son père, mais il est certain
qu'Alphonse X promulgua lui-même plusieurs édits contre les Juifs.
Dans le code qu'il publia en castillan pour être appliqué aux
divers peuples de son royaume (1257-1266), il ajouta un chapitre
relatif aux Juifs, où on lit, entre autres : « Quoique les Juifs ne
croient pas au Christ, ils sont quand même tolérés dans les pays
chrétiens, afin qu'ils rappellent à tous qu'ils descendent de ceux
qui ont crucifié Jésus. » On y lit aussi que « les Juifs étaient honorés
autrefois et appelés le peuple de Dieu, mais qu'ils s'étaient aviUs
par le crime commis sur Jésus ; aucun Juif ne peut donc exercer un
emploi public ou être revêtu d'une dignité en Espagne. » Alphonse X
202 HISTOIRE DES JUIFS.
accueillit dans soq code toutes les lois d*exception que la mal-
veillance des Byzantins et des Visigolhs avait inventées contre les
Juifs, il y ajouta même d'autres restrictions. Il ordonna aux Juifs et
aux Juives de porter un signe distinctif à leur coiffure, déclarant
passibles d'une amende ou de la flagellation ceux qui contre-
viendraient à cet ordre. Juifs et chrétiens ne pouvaient ni manger
ensemble, ni se baigner ensemble. Alphonse le Sage ajouta égale-
ment foi à cette fable ridicule que les Juifs crucifiaient tous les
ans un enfant chrétien, le vendredi saint. Pourtant, le pape Inno-
cent r\' lui-même avait déclaré cette accusation mensongère et
proclamé Tinnocence des Juifs. Mais, dès qu*un pape élevait la voix
en faveur des Juifs, on ne croyait plus à son infaillibilité. Aussi
Alphonse X renouvela-t-il contre les Juifs Tinterdiction de se mon-
trer dans les rues le vendredi saint; il menaça de mort ceux qui
crucifieraient même une figure de cire. Mais voici une singularité
encore plus étrange. Alphonse X, qui avait attaché un médecin
juif à sa personne, interdit aux chrétiens de se servir de remèdes
préparés par un Juif! Il faut cependant ajouter qu'il défendit de
profaner les synagogues, d'imposer aux Juifs le baptême par
contrainte, de les faire comparaître devant les tribunaux pendant
leurs fêtes, et il les dispensa des cérémonies burlesques qui accom-
pagnaient la prestation du serment dans certains pays, ne les
obligeant qu'à poser simplement la main sur la Thora.
Pour le moment, toutes ces lois restaient sans conséquence pra-
tique; Alphonse X ne les mettait pas en vigueur. Mais plus tard,
elles furent appliquées et contribuèrent à rendre le séjour de l'Es-
pagne très douloureux pour les Juifs.
En Aragon, les Juifs étaient bien plus malheureux que dans la
Castille. Le roi d'Aragon, Jacques ^^ qui possédait des propriétés
dans le midi de la France, avait des entrevues fréquentes avec saint
Louis ou ses conseillers et apprenait d'eux à opprimer les Juifis.
De plus, il avait souvent besoin de l'indulgence de son confesseur
Raimond de Penaforte, et il cherchait à gagner ses bonnes grâces
au détriment de la tranquillité des Juifs. On sait que de Peîlaforte
était hanté du désir de convertir juifs et musulmans. Sous son
impulsion, les dominicains apprenaient avec ardeur l'arabe et l'hé-
breu, dans l'espoir de conquérir plus facilement les âmes juives»
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•*^ . ■ ' .
1
CONTROVERSE A BARCELONE SUR LE TALMUD. 203
Parmi les dominicains, le premier qui essayât de convertir les
Juifs par la prédication fut un renégat, Pablo ChristianL Partout où
il passait, dans le midi de la France comme dans d^autres régions, il
provoquait les Juifs à des controverses publiques, pour leur démon-
trer que leurs livres saints annonçaient déjà la divinité de Jésus
et sa mission messianique. Devant Tinanité de ses efforts, son chef,
Raimond de Peîlaforte, résolut d'organiser à la cour une contro-
verse entre Pablo et un des plus célèbres rabbins de l'époque,
Nahmani, de Girone, sur la valeur comparative du judaïsme et du
christianisme. Le roi Jayme, se conformant au désir du général
des dominicains, invita Nahmani, connu sous le nom de Maitre
Astruc de Porta, et plusieurs autres rabbins, à venir prendre
part à un colloque public, à Barcelone (1263). Nahmani y consentit,
à condition, cependant, qu'il eût toute liberté pour exprimer sa
pensée. Sur la recommandation que lui fit Raimond de Penatorle
de ne proférer aucune parole injurieuse pour le christianisme,
Nahmani répondit avec dignité que lui aussi connaissait les
convenances. Et, de fait, il représenta le judaïsme à la cour
chrétienne d'Aragon avec autant d'honneur qu'autrefois Philon
d'Alexandrie devant un empereur païen.
Pendant quatre jours, à partir du 20 juillet, Nahmani et Pablo
Christiani discutèrent ensemble dans le palais du souverain, en
présence de toute la cour, des hauts dignitaires de l'Église, de la
noblesse et du peuple. Pour éviter les trop nombreuses digressions,
Nahmani avait proposé, dès l'abord, de délimiter avec précision le
champ de la discussion. Il s'agissait, selon lui, de s'en tenir à
l'examen des questions suivantes : le Messie est-il déjà arrivé?
D'après la Bible, le Messie doit-il être un dieu ou un simple mortel?
Enfin, à laquelle des deux religions faut-il accorder la préférence?
La proposition de Nahmani une fois admise, Pablo essaya de prou-
ver par des passages de l'Aggada que le Talmud admettait la divi-
nité de Jésus. Mais Nahmani affirma que l'Aggada ne représente
nullement la tradition et que les Juifs ne sont pas tenus d'y
croire, assertion que son adversaire lui reprochait comme héré-
tique. Plus hardie encore paraissait cette déclaration de IN'ahmani
qu'il préférait au Messie le roi chrétien devant lequel il parlait.
Invité à expliquer sa pensée, il dit qu'il y avait plus de mérite
> ■
^04 HISTOIRE DES JUIFS.
pour les Juifs à observer leur religioa dans l'exil, sous un prince
chrétien, au milieu des persécutions et des humiliations, que sous
le règne du Messie, c'est-à-dire d'un souverain juif puissant et
illustre, dans la liberté et l'indépendance. Pour prouver que le
Christ n'était pas le Messie, Nahmani rappela, comme l'avaient
déjà fait d'autres polémistes, que, d'après les prophètes, toute dis-
corde et toute guerre auront disparu à l'époque messianique et
que les hommes vivront entre eux comme frères. Or, dit Nahmani,
•depuis l'avènement du christianisme, les guerres sont peut-être
devenues plus fréquentes, les chrétiens étant aussi belliqueux
que les autres nations, et, en se tournant vers le roi, il ajouta : « Il
me semble, ô roi, que cela te paraîtrait dur, ainsi qu'à tes cheva-
liers, de te soumettre aux exigences de l'âge messianique et de
renoncer à guerroyer. »
Effrayés de la franchise avec laquelle Nahmani s'était exprimé
sur le christianisme pendant les trois premiers jours du colloque,
ses coreligionnaires ainsi que des chevaliers et des bourgeois
chrétiens de Barcelone, qui portaient de l'intérêt aux Juifs, lui con-
seillaient de mettre fin à la controverse. Nahmani était tout dis-
posé à suivre leur conseil, mais, sur l'ordre du roi, le tournoi con-
tinua. Le docteur juif en sortit triomphant, et quand le roi le reçut
en audience privée, il lui dit qu'il n'avait jamais entendu défendre
«ne mauvaise cause avec autant d'esprit et de chaleureuse con-
viction.
Par amour-propre et aussi pour maintenir le prestige du chris-
tianisme, les dominicains répandirent le bruit que, dans l'impuis-
sance de réfuter les arguments de Pablo, Nahmani s'était enfui
secrètement de Barcelone. Naturellement, cela était faux. Nahmani
^vait prolongé, au contraire, son séjour à Barcelone pour recevoir
le roi et les dominicains, qui devaient aller visiter la synagogue.
En effet, ils y vinrent le samedi qui suivit la fm du coUoquCv Là,
de Penaforte recommença à argumenter contre le judaïsme, affir-
mant, entre autres, que la Trinité pouvait être expliquée par le vin,
qui avait à la fois de la couleur, de la saveur et du bouquet et était
<jependant un. Il ne semblait pas difficile de réfuter de tels raison-
nements. Avant de partir, Nahmani fut reçu une seconde fois par le
roi, qui lui offrit des présents comme témoignage de son estime.
<r.
CENSURE DU TALMUD EN ESPAGNE. 205^
Malgré son échec à Barcelone, Pablo Christiani ne perdit pas
l'espoir de convaincre les Juifs, dans des colloques publics, de la
supériorité du christianisme. Muni de lettres royales (du mois
d'août 1263) par lesquelles il était ordonné à toutes les commu-
nautés juives d'Aragon et dépendances de soutenir des contre*
verses avec lui, s'il le désirait, dans les synagogues ou d'autres
réunions publiques, de l'écouter avec calme, de répondre avec
modération à toutes ses questions et de lui remettre les livres dont
il pourrait avoir besoin pour son argumentation, Pablo essaya dan&
bien des villes son système de conversion. Il fut partout accueilli
très froidement par ses anciens coreligionnaires. Changeant alors
de tactique, il accusa le Talmud, où, peu auparavant^ il avait
prétendu trouver les dogmes de la religion chrétienne, de blas-
phémer Jésus et sa mère Marie.
A la suite de ses démarches, le pape Clément IV rendit une
bulle pour ordonner de confisquer en Espagne tous les exemplaires
du Talmud, et, dans le cas où l'accusation portée contre cet ouvrage
serait fondée, de les brûler. Le roi Jayme atténua en partie la
bulle papale, il exigea seulement que les passages incriminés
fussent effacés. La commission de censure, composée de l'évèque^
de Barcelone, de Raimond de Pefiaforte et de trois autres domi-
nicains, signala les passages prétendus outrageants pour le chris-
tianisme. C'était alors la première fois que les dominicains exer-
çaient en Espagne la censure contre le Talmud. Si ce livre n'a pas
été brûlé comme en France, les Juifs en furent sans doute rede-
vables au dominicain Raymond Martini, un des membres de la
commission, qui croyait avoir découvert dans le Talmud des pas-
sages favorables au christianisme, et, par conséquent, ne voulait
pas détruire un recueil aussi précieux.
Après avoir sévi contre le Talmud, les dominicains ne pouvaient
pas laisser impuni le savant rabbin qui l'avait si vaillemment
défendu au colloque de Barcelone. Du reste, Nahmani venait de
leur fournir un nouveau grief contre lui. Pour mettre fin aux van-
tardises de Pablo Christiani et des dominicains, qui, dans l'espoir
d'amener plus facilement les Juifs au baptôme, déclaraient qu'ils
étaient sortis victorieux de la controverse, il publia, avec l'autorisa-
tion de révêque de Girone, un compte rendu véridique, en hébreu ,^
206 HISTOIRE DES JUIFS.
du colloque de Barcelone, et le répandit parmi ses coreligionnaires.
SurrafTirmalion de Pablo que cet écrit outrageait le christianisme,
Raimond de Pefiaforte en dénonça l'auteur au roi. Don Jayme fut
obligé de tenir compte de Taccusation du fanatique dominicain,
mais, comme s'il s'était méfié de l'impartialité des adversaires de
Nahmani, il fit comparaître le savant juif devant une commission
spéciale, au lieu de le laisser juger par le tribunal ordinaire des
dominicains, et assista lui-même aux débats. Il fut facile à Nahmani
de prouver qu'il n'avait reproduit dans son compte rendu que les
assertions émises publiquement pendant la controverse, en pré-
sence du roi et de Pefiaforte lui-même.
Quoique convaincus de la justice de la cause de Nahmani, le roi
et la commission n'osaient pas l'acquitter complètement, de peur
d'exciter la colère des dominicains; ils le condamnèrent à s'exiler
pendant deux ans de sa ville natale et à livrer son ouvrage aux
flammes. Cette sentence semblait trop douce aux dominicains,
qui auraient voulu faire citer Nahmani devant leur propre tribu-
nal et lui infliger un châtiment rigoureux. Mais Don Jayme s'y
opposa, il accorda même à Nahmani une sorte de privilège, en
vertu duquel le vaillant champion du colloque de Barcelone ne
pouvait être jugé pour toute question relative à ce colloque qu'en
présence du souverain (avril 1265).
Irrités de la fermeté du roi, qui se refusait à abandonner Nah-
mani à leur discrétion, les dominicains en appelèrent au pape
Clément IV. Celui-ci se joignit avec empressement à Pefiaforte
(en 1266) pour demander une punition exemplaire contre le Juif
qui avait osé soutenir la supériorité du judaïsme sur le christia-
nisme ! Dans la crainte que le roi ne cédât, à la fin, aux instances
de ses ennemis, Nahmani, âgé alors de soixante-dix ans, aban-
donna son pays, ses deux fils, son école et tous ses amis pour
prendre le chemin de l'exil ; il se rendit dans la Terre-Sainte. Là,
d'amères déceptions l'attendaient. Comme autrefois Juda Hallévi,
il fut profondément affligé de l'état de dévastation et de morne
tristesse dans lequel il trouva le pays et la ville de ses rêves.
Quelques années auparavant, en 1260, sous le sultan Houladjou,
les Mongols ou Tartares avaient entièrement ravagé cette contrée.
« Plus un endroit est sacré, s'écria Nahmani avec désespoir, plus
NAHMANI EN PALESTINE. 207
il est dévasté; c'est Jérusalem qui offre le plus de ruines. » Parmi
les habitants juils de la cité sainte, les uns avaient été tués, les
autres s'étaient enfuis, emportant les rouleaux de la Loi à Sikem.
Après le départ des Mongols, on trouva à Jérusalem environ deux
mille musulmans et trois cents chrétiens, mais il n'y avait plus
qu'une ou deux familles juives. Assis tristement sur la montagne
des Oliviers, en face des ruines de l'ancien temple, Nahmani
exhala en vers empruntés à d'autres poètes sa douleur sur l'as-
pect désolé des lieux saints.
Pour rendre un peu de vie à cette Terre-Sainte à laquelle il
avait fait autrefois une si large place dans ses rêves, Nahmani y
éleva des synagogues, organisa des communautés et fonda une
école. Bientôt, il se vit entouré de nombreux disciples, dont plusieurs
étaient venus de la région de l'Euphrale, et parmi lesquels se
trouvaient aussi, dit-on, des caraïtes, entre autres le célèbre Ahron
ben Joseph, l'ancien. Quoique particulièrement familiarisé avec
la science talmudique, Nahmani, en sa qualité d'enfant de l'Es-
pagne, possédait encore assez d'autres connaissances pour pouvoir
jeter des semences fécondes dans le terrain, depuis si long-
temps en friche, des pays d'Orient. Même la doctrine cabbalis-
tique, qu'il fut le premier à implanter dans celte contrée, rendit
des services à ses coreligionnaires orientaux, parce qu'elle enri-
chit leur esprit d'idées qui leur étaient totalement inconnues et les
habitua à raisonner et à réfléchir. Ce fut en Palestine, et dans le
but de réveiller chez les Juifs de ce pays le goût de l'exégèse
biblique, que Nahmani composa son commentaire sur la Tora,
où Ton retrouve l'esprit original et les sentiments généreux et
élevés, mais aussi les rêveries mystiques de l'auteur. Car, à l'exem-
ple d'un grand nombre de ses prédécesseurs, Nahmani voulait
trouver ses conceptions et ses idées dans le texte sacré, et il l'in-
terpréta, par conséquent, dans le sens de ses propres vues.
Nahmani avait laissé en Espagne de nombreux disciples, dont
le plus remarquable fut Salomon ben Adret. Celui-ci contribua,
pour une grande part, à imprimer au judaïsme espagnol de son
temps la marque des idées personnelles de son maître. Attache-
ment inébranlable et passionné pour le judaïsme, vénération pro-
fonde pour le Talmud, goût de dilettante pour les sciences pro-
208 HISTOIRE DES JUIFS.
fanes et la philosophie, respect pour la Cabbale comme pour une
doctrine de la phis haute antiquité, tels sont les principaux traits
qui caractérisent Nahmani et, après lui, les rabbins de l'Espa-
gne. Il faut y ajouter un désir ardent de revoir la Terre-Sainte et
de s'y établir, désir qui grandit avec les maux dont les Juifs souf-
fraient alors.
Ces maux, en vérité, augmentaient d^année en année. Si l'his-
toire juive voulait suivre pas à pas les chroniques^ les mémoires
et les martyrologes, on n'y lirait que le récit d'atroces tueries,
on y verrait le sang couler à flots, les cadavres s*entasser, et prin-
ces et peuples remplir les fonctions de bourreaux. En effet, du
xiii^ au xvp siècle, les persécutions des Juifs se multiplient
avec une effrayante rapidité, le fanatisme populaire, la cupi-
dité des rois, la jalousie des marchands s'unissent pour les oppri-
mer, les abreuver d'humiliations et d'outrages et les pousser au
désespoir. Les pillages succèdent aux pillages, les massacres
aux massacres ; selon l'expression du prophète, « le peuple juif
est asservi et écrasé, sans qu'il ouvre la bouche, il est égorgé
comme un troupeau de moutons, » toutes les nations de l'Europe
rivalisent entre elles pour l'injurier et le frapper.
En Allemagne, pendant la lutte qui éclata, à la mort de l'em-
pereur Frédéric II, entre les Guelfes et les Gibelins, et se prolon-
gea jusqu'au couronnement de l'empereur Rodolphe de Habs-
bourg, les Juifs furent égorgés par milliers. Tous les ans, il y eut
de nouveaux massacres à Wissembourg, Magdebourg, Arnstadt,
Coblence, Sinzig, Erfurth, et dans bien d'autres villes de l'Alle-
magne. Des familles entières mettaient leur gloire à brûler le plus
de Juifs possible et s'intitulaient fièrement « rôtisseurs de Juifs, »
Judenbreter. Au lieu d'arrêter ces excès, le clergé semblait, au
contraire, y encourager le peuple par les humiliations avilis-
santes qu'il imposait aux Juifs. Ainsi, pour exposer les Juifs
plus sûrement à la risée et aux insultes de la populace, le concile
de Vienne (1264), présidé par un légat du pape, décida qu'à la
place de la rouelle, ils porteraient un chapeau pointu ou une
coiffure en forme de corne.
En France, le souverain lui-même allait au-devant des vœux
de l'Eglise pour avilir et humilier les Juifs. Une année avant son
LE SYNODE D'OFEN CONTRE LES JUIFS. 209
départ pour Tunis, où il trouva la mort, saint Louis, sur le conseil
de son favori Pablo Christiani, obligea les Juifs à porter sur la
poitrine et dans le dos un morceau d'élofîe rouge ou jaune, en
forme de roue, « afln que de tous les côtés les infâmes pussent
être reconnus de loin. »
Aux confins même de l'Europe et de TÂsie, TÉglise poursuivait
les Juifs de sa haine. Jusqu'alors, les Hongrois et les Polonais
avaient laissé les Juifs vivre en paix dans leurs contrées, parce
qu'avec leur humeur belliqueuse et leurs mœurs presque sauvages
ils n'avaient pas beaucoup d'aptitude pour tirer profit des pro-
duits de leur pays, et que les Juifs seuls savaient utiliser, au grand
avantage de tous les habitants, les richesses des terres qui s'éten-
daient le long du bas Danube, de la Vistule et des deux côtés des
€arpathes. Aussi, malgré l'opposition de la papauté, les Juifs occu-
paient-ils en Hongrie de nombreux emplois publics, ils avaient la
ferme du sel, des impôts et souvent des terres. Le roi de Hongrie
Bêla IV les maintint dans leurs emplois et introduisit même dans
son pays le Règlement de Frédéric le Belliqueux, qui protégeait les
Juifs contre les violences du peuple et du clergé et leur accordait
une juridiction spéciale. Mais, à la suite de Tintervention de la
papauté, cette situation changea brusquement. Des légions de
dominicains et de franciscains envahirent les contrées des Carpa-
thes, en partie pour prêcher une croisade contre les Mongols, en
partie pour ramener les schismatiques de l'Eglise grecque sous
la domination du pape. Pour atteindre Jeur but, il fallait avant
tout réchauffer la foi trop tiède des Hongrois et leur inculquer des
sentiments de fanatisme et d'intolérance. Sous leur impulsion, des
prélats de la Hongrie et de la Pologne méridionale se réunirent en
synode à Ofen (sept. 1279), sous la présidence du légat du pape, et
promulguèrent des lois restrictives contre les Juifs de la Hongrie,
de la Pologne, de la Dalmatie, de la Croatie, de la Slavonie, de la
Lodoménie et de la Galicie. Il fut interdit d'affermer quoi que ce
fût aux Juifs ou de leur confier des fonctions publiques, « parce
qu'il était dangereux de les laisser demeurer avec des chrétiens et
entretenir avec eux des relations cordiales^). Le synode d'Ofen
recommanda aussi de faire porter aux Juifs des deux sexes, en
Hongrie, un morceau d*étolîe rouge, en forme de roue, attaché sur
IV. 14
210 HISTOIRE DES JUIFS.
le côté gauche de la poitrine. Comme, à côté des Juifs, le clergé
avait encore à combattre, en Hongrie, les musulmans et les schis-
matiques, et que les Magyars et les Polonais n'étaient pas encore
inféodés à l'Église, les édits du synode contre les Juifs n'étaient
pas appliqués très rigoureusement. C'est seulement cinquante ans
plus tard que le dernier roi de la famille des Ârpades, Ladislas IV,
donna à ces édits force de loi en Hongrie.
Dans la Péninsule ibérique également, la présence des musul-
mans empêchait TÉglise de se montrer trop tracassière envers les
Juifs, et ceux-ci continuaient d'exercer des fonctions publiques
dans ce pays, en dépit de la législation restrictive qui les en
excluait. On a vu plus haut qu'Alphonse X avait pour trésorier
Don Zag de Malea, Tils de Don Meïr, et quoique le pape Nicolas III
l'en blâmât (1279), il conserva néanmoins ce fonctionnaire. Si, plus
tard, il traita Don Zag et ses coreligionnaires avec dureté, il faut
peut-être en chercher la cause dans les événements politiques
autant que dans ses préjugés contre les Juifs. En effet, le fils
d'Alphonse X, l'infant Don Sanche, dont les rapports avec son
père étaient très tendus, contraignit un jour le ministre juif à lui
remettre la caisse de l'État. Dans sa colère, le roi fit arrêter Don
Zag, qui fut conduit, chargé de chaînes, à travers la ville où se
trouvait alors Don Sanche. Celui-ci essaya en vain de sauver le
malheureux almoxarif ; son père resta impitoyable et fit exécuter
Don Zag (1280). Il châtia même tous les coreligionnaires de Don
Zag, bien innocents cependant de la faute de son ministre. Un
jour de sabbat, il les fit tous jeter en prison et les condamna à de
fortes amendes. Mal lui en prit de cette injustice. Car son fils, qui
sentait bien que, dans l'intention de son père, l'exécution de Don
Zag et la persécution des Juifs devaient être pour lui un châti-
ment et une leçon, s'en irrita et se révolta ouvertement contre
Alphonse X ; la majeure partie de la noblesse, du peuple et du
clergé se déclara pour lui. Alphonse X en mourut de chagrin.
Sous le règne de Don Sanche, la situation des Juifs fut tolé-
rable ; elle varia cependant avec les caprices du roi. Don Sanche
réforma la perception des impôts prélevés sur les Juifs. Jusqu'alors,
chaque Juif versait pour lui et sa famille, comme capitation, une
taxe de 3 maravédis (environ 2 francs). Sur Tordre de Don
/
LES JUIFS EN PORTUGAL. 211
Sanche, des délégués de toutes les communautés juives se réu-
nirent à Huete, et, là, le roi leur indiqua la somme totale que les
habitants juifs de chaque province seraient tenus, dorénavant, de
verser au Trésor ; il laissait aux délégués le soin de faire la répar-
tition entre les communautés et les familles (1290). Cette réparti-
tion engendra parfois des dissensions dans les communautés, car
des membres, et souvent des plus riches, étaient quelquefois
exemptés de tout impôt par le roi, ce qui aggravait la chaîne des
autres.
D*après un recensement opéré à cette époque, la Castille comp-
tait alors près de 850,000 Juifs, qui payaient au Trésor pour divers
impôts 2,780,000 maravédis. Les Juifs formaient alors en Castille
plus de quatre-vingts communautés importantes, dont la plus con-
sidérable était celle de Tolède; avec quelques petites localités voi-
sines, elle comptait soixante-douze mille membres. On trouvait
encore des communautés juives importantes à Burgos (29,000 âmes),
Carrion (24,000 âmes), Cuenca, Valladolid et Âvila.
Si la situation des Juifs était assez bonne, à cette époque, en
Castille, elle était très satisfaisante dans le jeune royaume de Por-
tugal, sous le règne des rois Alphonse III (1248-1279) et Denis
(1279-1323). Protégés contre les lois oppressives de l'Église, les
Juifs n'étaient pas obligés, comme dans d'autres contrées, de payer
la dîme au clergé catholique ou de porter la rouelle, ils pouvaient
même s'élever aux plus hautes dignités. Le roi Denis avait un
ministre juif, nommé Juda, qu'il avait placé comme grand-rabbin
(arraby moor) à la tête du judaïsme portugais. A diverses reprises,
l'Église avait essayé de soumettre également les Juifs du Portugal
au droit canon, mais elle s'était heurtée contre les sentiments
d'équité et de tolérance des souverains. A la fin, pour donner une
apparence de satisfaction au clergé, le roi Denis consentit à
laisser introduire dans son royaume la législation restrictive,
forgée par la papauté contre les Juifs, mais 11 négligea le plus sou-
vent de la faire appliquer.
< t '\
212 HISTOIRE DES JUIFS.
CHAPITRE X
PROGRÉS DE LA BIGOTERIE ET DE LA CABBALE
(1270-1325)
Malgré les efforts énergiques de TÉglise, et surtout des doroÎDi-
cains» pour faire appliquer le droit canon dans la Péninsule ibé-
rique avec la même rigueur que dans les autres pays de TEurope,
les Juifs de cette contrée conservèrent, pendant quelque temps
encore, leur supériorité sur leurs autres coreligionnaires et
surent mériter l'estime et le respect des souverains et du peuple
par les services qu'ils leur rendaient et par la culture de leur
esprit. C'est qu'à cette époque l'activité intellectuelle continuait
d'être intense parmi les Juifs d'Espagne, ils se passionnaient
encore pour les études religieuses et combattaient avec ardeur pour
les vérités du judaïsme. Ils avaient alors à leur tête un savant
d'une rare vigueur d'esprit, qui fit de l'Espagne juive, pour deux
siècles encore, le centre intellectuel du judaïsme tout entier. Ce
rabbin était Salomon ben Adret, de Barcelone (1245-1310).
Esprit net et pénétrant, caractère ferme et droit, Ben Âdret était
d'une nature douce et bienveillante et d'une foi inébranlable. Le
Talmud n'avait point de secret pour lui, il en connaissait tous
les dédales et était familiarisé avec tous les commentaires des
écoles française et espagnole. Grâce à son bon sens, il se tenait
éloigné, dans son enseignement talmudique, des arguties et des
subtilités, et il n'admettait pas à la lettre les singularités et les
excentricités de certaines aggadot ; il essayait d'en donner des
interprétations raisonnables. Élevé en Espagne, il possédait na-
turellement quelques connaissances profanes, il se montrait même
partisan de la philosophie, mais seulement en tant qu'elle gar-
dait une altitude modeste et restait l'humble servante de la
1 "'
SALOMON BEN ADRET. 21^
religion. Par contre, il professait, à l'exemple de son maître
Nahmani, un respect profond pour la Cabbale, mais conseillait
cependant de ne pas renseigner publiquement; il voulait qu'elle
restât une science secrète.
Tel était l'homme auquel échut la très lourde responsabilité
de tenir haut et ferme, à une époque troublée, le drapeau du
judaïsme et de défendre sa religion contre les attaques des philo-
sophes et les exagérations des cabbalistes. Pendant quarante ans,
Ben Adret resta la plus haute autorité religieuse, non seulement
pour les Juifs d'Espagne, mais aussi pour ceux de l'Europe et
même d'Asie et d'Afrique. De tous les pays du monde, de la France
et de l'Allemagne, de la Bohême et de l'Italie, et même de la Pales-
tine et du nord de l'Afrique, on lui adressait des consultations reli-
gieuses. Cette influence considérable que Ben Adret exerçait sur
ses coreligionnaires, il ne la devait pas seulement à sa vaste éru-
dition, car d'autres rabbins de son temps étaient aussi des talmu-
distes instruits, et en Espagne même vivait à son époque un savant
remarquable, Ahron Hallévi (né vers 1235 et mort après 1300)-
Mais on se soumettait volontiers à sa direction et on suivait ses
conseils, parce qu'on savait qu'il défendrait vaillamment le ju-
daïsme contre toute atteinte, qu'elle vînt du dedans ou du dehors.
Du temps de Ben Adret, on voyait déjà se former la sombre nuée
qui devait éclater, deux siècles plus tard, en un orage épouvan-
table sur les Juifs de la Péninsule ibérique. On sait que, dans
l'espoir de convertir plus facilement les Juifs, le général des domi-
nicains, Raimond de Pefiaforte, avait organisé des écoles où les
moines prêcheurs s'appliquaient à l'étude de l'arabe et de l'hébreu
et se préparaient ainsi à combattre les Juifs avec plus de succès.
Le premier de ces polémistes fut Raimond Martini. Il publia contre
le judaïsme deux livres pleins de fiel, dont le titre indique claire-
ment le but : Capistrum JudcBorum çXPugio fidei (Muselière pour
les Juifs, Poignard de la foi). Martini savait mieux l'hébreu que
saint Jérôme, et il était très versé dans la littérature biblique
et rabbinique. Il avait étudié les aggadot talmudiques et les écrits
de Raschi, d'Ibn Ezra, de Maïmonide et de Kimhi, pour en déduire
la preuve que non seulement la Bible, mais aussi les ouvrages
rabbiniques présentaient Jésus comme Messie et Fils de Dieu.
214 HISTOIRE DES JUIFS.
Quoique le <c Poignard » de Raimoud Martini ne fût pas bien
effilé, il pouvait cependant devenir très dangereux. Car les chré-
tiens qui lisaient cet ouvrage ne savaient pas que le sens des pas-
sages talmudiques qu'ils y trouvaient était dénaturé, ils étaient
surtout impressionnés par la vaste érudition que l'auteur y étale.
Ben Âdret craignait même que des Juifs fussent trompés par les
raisonnements fallacieux de ce livre, et comme il avait des entre-
tiens fréquents avec des polémistes chrétiens, et même avec Rai-
mond Martini, et qu'il avait appris ainsi à connaître les principaux
arguments qui pouvaient être produits contre le judaïsme et en
faveur du christianisme, 'il publia un opuscule où il réfute ces
arguments. Dans cet écrit polémique, son ton reste calme et
modéré, on n'y trouve ni amertume ni passion.
Bientôt une question plus grave s'imposa à Tattention de Ben
Âdret. La lutte entre les maïmonistes et les antimaïmonistes, entre
la science et la foi, reprit, de son temps, avec une nouvelle ardeur,
et le procès se compliqua cette fois de l'intervention des cabba-
listes. De nouveau on se demanda si les écrits de Maïmonide conte-
naient des hérésies ou non, s'il était permis de les étudier ou s'il
fallait les condamner au feu. La question était résolue en Espagne
et dans le sud de la France, où même les rabbins orthodoxes véné-
raient la mémoire de Maïmonide et utilisaient ses idées pour
raffermissement des croyances religieuses. Mais le débat se rou-
vrit en Allemagne et en Italie et s'étendit jusqu'en Palestine.
Jusqu'alors les Juifs d'Allemagne, enfermés dans le cercle étroit
de l'étude du Talmud, étaient restés étrangers aux connaissances
profanes. Les discussions qui avaient agité les esprits à Montpel-
lier, à Saragosse et à Tolède n'étaient pas arrivées jusqu'à eux,
et ils ignoraient totalement qu'outre son code religieux Maïmo-
nide eût publié des écrits philosophiques. Ils allaient être trou-
blés, à leur tour, dans la sécurité^ de leur foi, et appelés à prendre
part à la lutte des maïmonistes et des antimaïmonistes.
A ce moment, vivait à Saint-Jean d'Acre un cabbaliste de
France ou des provinces rhénanes, nommé Salomon Petite qui
paraissait s'être imposé la tâche de faire décréter un nouvel auto-
dalé pour les œuvres de Maïmonide. Entouré de nombreux disciples,
qu'il initiait aux mystères de la Cabbale et auxquels il faisait des
.rjr:.
LE GABBALISTE SALOMON PETIT: 215
contes étranges pour les exciter contre la philosophie, il se croyait
assez fort pour pouvoir condamner les recherches spéculatives et
excommunier ceux qui défendraient les droits de la pensée. Mais
il rencontra une opposition inattendue.
Les communautés juives de TOrient avaient alors à leur tête
un homme très énergique, Yischaï ben Hiskiyya, qui portait le titre
de prince et exilarqm. Son autorité s'étendait sur tous les Juifs
palestiniens placés sous la domination musulmane, mais quoique
Saint-Jean d'Acre se trouvât au pouvoir des croisés, il prétendait
quand même être obéi de la communauté de celte ville. Admira-
teur de Maïmonide et ami de son petit-flls David, qui était le chef
des Juifs d'Egypte, il écrivit à Salomon Petit qu'il sévirait contre lui
s'il ne cessait pas ses attaques contre Maïmonide. D'autres savants
joignirent leurs protestations à celle de Yischaï. Pour être libre de
toute entrave, Salomon Petit repartit pour l'Europe, où il parvint
à associer à sa campagne contre Maïmonide un grand nombre de
rabbins, surtout en Allemagne.
Fort de l'appui de ces rabbins, Salomon Petit retourna en Pales-
tine. En traversant l'Ilalie, il essaya de recruter de nouveaux
adhérents, mais sans grand succès. Les communautés italiennes,
qui jusque-là avaient été aussi ignorantes que celles d'Allemagne,
^commençaient alors de sortir de leur somnolence et puisaient pré-
cisément leurs idées dans les œuvres de Maïmonide. Du reste, leur
{Situation politique n'était pas mauvaise. Elles étaient plus tran-
<iuille3 dans le voisinage du saint-siège que dans les pays de
l'Europe centrale. C'est que l'Italie était alors divisée en petits
États, qui étaient trop jaloux de leurs libertés pour supporter l'in-
gérence de l'Église dans leurs affaires intérieures. La ville de
Ferrare avait accordé aux Juifs un Statut très libéral, qui conte-
nait une disposition additionnelle en vertu de laquelle les chefs de
la cité ne pouvaient abolir ce Statut, même sur la demande du
pape. Charles d'Anjou, roi de Sicile, avait un médecin juif, Farag
ibn Salomon, connu et très apprécié dans les milieux chrétiens
£Ous le nom de Faragut. Il arrivait parfois aux papes eux-
mêmes de transgresser les édils qu'ils avaient promulgués contre
les Juifs. Ainsi, un des quatre papes qui s'étaient succédé dans
un intervalle de treize ans (1279-1291) avait attaché à sa per-
216 HISTOIRE DES JUIFS.
soQoe un médecin juif, Isaac ben Mardochée, qui portait aussi
le nom de Maestro Gayo.
Le mouvement intellectuel qui se produisit alors parmi les Juifs
dltalie eut pour principal promoteur Hillel de Vérone (né vers
1220 et mort en 1295). Témoin des conséquences désastreuses qui
résultèrent de la guerre injuste faite à Maïmonide, il conçut pour
ce docteur une vénération profonde. Chose rare à cette époque
parmi les Juifs, il savait écrire en latin, et même son style hébreu
renfermait des constructions et des expressions empruntées au
latin. Sa prose hébraïque était simple, claire, précise, sans cette
phraséologie creuse et ampoulée qui était de mode en ce temps.
Il exerçait la médecine, d'abord à Rome, ensuite à Capoue et à
Ferrare, et, quand il fut devenu vieux, à Forli.
Hillel de Vérone étudia avec ardeur les œuvres philosophi-
ques de Maïmonide, sans cependant cesser de rester fidèle au
judaïsme orthodoxe. Il acceptait à la lettre les miracles rapportés
par la Bible et le Talmud et se refusait à les considérer comme
de simples allégories.
 cette époque, on trouvait encore deux autres philosophes juifs
en Italie, plus profonds penseurs peut-être que Hillel. Avec de tels
chefs, le judaïsme italien n'offrait pas de terrain favorable à un
adversaire de Maïmonide, et Salomon Petit dut quitter Tltalie sans
y avoir recruté de partisans.
De retour à Saint-Jean d'Acre, où il revenait avec une lettre de
rabbins allemands condamnant les œuvres philosophiques de
Maïmonide, Salomon Petit essaya de ramener au combat ses
anciens compagnons de lutte, que Taltitude énergique du rabbin
de Damas, Yischaï, avait effrayés, et d'obtenir qu'on excommuniât
tous ceux qui étudieraient le a Guide » . La petite secte des cabbalistes
palestiniens se croyait assez puissante pour étoufTer dans le
judaïsme l'esprit de libre examen. Ce furent eux, sans doute, qui
remplacèrent à Tibériade l'épitaphe élogieuse du tombeau de Maï-
monide par ces paroles outrageantes : « Ici repose Moïse Maïmo-
nide, hérétique et excommunié. » Malgré leur fanatisme et leur
audace, ils rencontrèrent à Saint-Jean d'Acre même de nombreux
adversaires, qui protestèrent avec énergie contre leur conduite
Scandaleuse. Des paroles et des écrits on passa bientôt aux voies
Kff.^.^
LES ANTIMAÏMOJNISTES DE SAINT-JEAN DIACRE. 21 T
de fait. Le bruit de ces violentes discussions se répandit en Europe
et y produisit la plus pénible impression.
A la tête des défenseurs de Maïmonide se trouvait Hillel de Vérone.
Pour mettre un terme aux luttes continuelles qui recommençaient
sans cesse entre maïmonistes et antimaïmonistes, il émit l'idée,
quMl avait sans doute empruntée aux chrétiens, de soumettre le&
écrits de Maïmonide à un synode. Il proposa donc à David Maïmo-
nide et aux communautés de TÉgypte et de la Babylonie (Irak) de
convoquer en un concile les plus célèbres rabbins de TOrient, qui
examineraient la valeur des accusations lancées par Salomon Petit
et ses acolytes contre le « Guide. » Pour lui, il était convaincu que^
ces accusations étaient de pures calomnies.
Il ne fut pas besoin d'un effort aussi considérable pour faire
échouer les projets des obscurantistes de Saint-Jean d'Acre, car
Salomon Petit et ses complices se trouvaient sans appui sérieux en
Orient.
Dèsxjue David Maïmonide eut été informé de leurs desseins,
il se rendit immédiatement à Saint-Jean d'Acre, où une grande
partie de la communauté se déclara en faveur de son grand-père.
Après ce premier succès, il envoya des lettres dans tous les pays
pour défendre la mémoire de son aïeul contre les fanatiques qur
essayaient de la flétrir. Partout on l'encouragea dans ses démarches.
L'exilarque de Mossoul, nommé David ben Daniel, qui faisait
remonter son origine jusqu'à David et dont l'autorité s'étendait
également sur les communautés de l'autre côté du Tigre, menaça
Salomon Petit de la plus rigoureuse excommunication s'il ne s'abs-
tenait pas dorénavant d'attaquer les œuvres de Maïmonide (lyyar
1289). Onze rabbins signèrent avec lui cette lettre de menaces.
L'exilarque de Damas, Yischaï ben Hiskiyya, qui, déjà une pre-
mière fois, avait blâmé les agissements de Salomon Petit, se jeta
aussi de nouveau dans la mêlée. D'accord avec les douze membres
de son collège, il prononça l'excommunication (juin 1289) contre
quiconque outragerait la mémoire de Maïmonide ou déclarerait ses^
œuvres hérétiques. Tous ceux qui possédaient des écrits hostiles
à Tauteur du « Guide » étaient tenus de les remettre à David Maï-
monide ou à ses fils, pour en empêcher la propagande. Il était
enjoint à tout Juif de Saint-Jean d'Acre d'user de tout moyeo^
218 HISTOIRE DES JUIFS.
de contrainte, fût-ce l'appel au bras séculier, pour faire exécuter
les ordres de Texilarque et de son collège.
La communauté de Safed, déjà assez importante à cette époque,
se joignit également aux défenseurs de Maïmonîde. Son rabbin,
Moïse ben Juda Cohen, accompagné de ses assesseurs, prononça,
à son tour, sur la tombe de Maïmonide, Texcommunication contre
ceux qui persisteraient dans leur hostilité contre les œuvres de
rillustre philosophe et ne se soumettraient pas aux décisions de
Texilarque. « Car, dit-il, provoquer la discorde dans les commu-
nautés, c*est nier la Tora, qui recommande la bonne entente,
c'est outrager Dieu lui-même, ce parfait symbole de la paix. » Le
mouvement en faveur de Maïmonide s'étendit à travers toute la
Palestine. Communautés et rabbins proclamèrent publiquement
leur vénération pour le célèbre docteur. La communauté de Bag-
dad, où résidait alors un homme d'État juif éminent, Saad Addaula,
se prononça également pour Maïmonide (1289). Ainsi, dans l'Orient,
du moins, les cabbalistes de Saint-Jean d'Acre étaient définitive-
ment vaincus.
Mais il ne suffit pas à l'exilarquë de Damas d'avoir triomphé
en Asie, il voulait qu'en Europe aussi la mémoire de Maïmonide
fût partout réhabilitée. Pour y réussir, il envoya à Barcelone,
sans doute à Salomon ben Adret, qui était alors le rabbin le plus
célèbre, le récit des diverses démonstrations faites en l'honneur de
Maïmonide. Schem Tob Falaquéra, poète et philosophe fécond, mit
cette circonstance à profit pour publier un commentaire sur le
ce Guide » et manifester publiquement son respect pour l'auteur de
ce livre. Mais en Espagne, la gloire de Maïmonide n'avait plus de
détracteur sérieux. Les orthodoxes eux-mêmes, tout en contestant
la justesse de l'une ou de l'autre de ses opinions, témoignaient
pour le philosophe une estime et une vénération profondes.
En Allemagne, où Salomon Petit avait trouvé de si fervents par-
tisans dans sa lutte contre Maïmonide, les esprits étaient distraits
de ce qui se passait en Orient par les tristes événements qui se
produisaient dans le pays. Les souffrances qui, sous le règne de
Rodolphe de Habsbourg, accablèrent les Juifs allemands, étaient,
en effet, telles qu'un grand nombre d'entre eux s'étaient décidés
a cmigrer. Non pas que Rodolphe, qui, de simple chevalier s'était
■' ^ ■ I
RODOLPHE DE HABSBOURG ET LES JUIFS. 219
ëlevé à la dignité impériale, menaçât leur existence, mais il con-
voitait leur argent, dont il avait besoin pour humilier Torgueil des
seigneurs et fonder la puissance des Habsbourg. Quoique les
Juifs lui eussent offert spontanément des sommes importantes
quand le hasard eut placé sur sa tête la couronne impériale, il leur
en extorquait encore à toute occasion. Toute faveur, toute grâce de
sa part leur coûtait très cher. Toutes les fois qu'il leur accordait
un droit quelconque, il leur imposait en même temps une restric-
tion, pour avoir toujours prise sur eux.
C'est en s'inspirant de ce principe que Rodolphe commença par
confirmer les anciens privilèges de la communauté juive de Ratis-
bonne ; il lui laissa ses tribunaux spéciaux pour les affaires civiles,
et aucun de ses membres ne pouvait encourir une condamnation
s'il n'avait contre lui au moins un témoin juif. Mais un peu plus
tard, sur l'invitation de Tévêque, il défendit aux habitants juifs de
Ratisbonne de sortir de leurs maisons pendant Pâques, pour empê-
cher qu'au a grand scandale des chrétiens » on les vît se pro-
mener dans les rues; portes et fenêtres devaient rester closes chez
les Juifs pendant cette fête. De même, après avoir remis en vi-
gueur, dans les communautés d'Autriche, le « Statut juif » que
Ferdinand le Belliqueux leur avait accordé pour les protéger
contre le pillage et les violences, un an plus tard, dans un privi-
lège qu'il donna aux bourgeois de Vienne, il proclama solennelle-
ment que les Juifs ne pouvaient occuper aucun emploi public. Il
était cependant animé de dispositions bienveillantes pour les Juifs.
Car, après qu'Innocent X eut déclaré les Juifs innocents du crime
qu'on leur imputait de se servir de sang chrétien pour leur fête
de Pâque, et que le pape Grégoire X (1271-78) eut défendu de
leur imposer le baptême par contrainte ou de les léser dans leurs
biens ou leurs personnes, Rodolphe promulgua ces deux bulles dans
son Empire et ajouta « qu'il était ridicule de croire que les Juifs
mangeaient pendant Pâque le cœur d'un enfant mort ». Du reste,
il prescrivit à ses sujets d'obéir à toutes les bulles publiées par les
papes en faveur des Juifs.
En dépit de ses sentiments relativement tolérants, Rodolphe
laissait parfois se produire impunément des accusations de
meurtre rituel et des violences contre les Juifs. Ains', vers Pâque,
^20 HISTOIRE DES JUIFS.
on trouva le corps d'un enfant chrétien près de Mayence ; immé-
diatement on accusa les Juifs de Tavoir assassiné. L* archevêque
Werner, de Mayence, archichancelier de l'Empire, s'efforça en
vain de calmer la foule en proposant d'ouvrir une enquête sérieuse
et de faire comparaître les accusés devant un tribunal régulier.
Surexcités jusqu'à la démence par la vue du cadavre, les chrétiens
tombèrent sur les Juifs, le deuxièmejourde Pàque (1283), en tuèrent
dix et pillèrent de nombreuses maisons. Grâce à l'intervention
énergique de l'archevêque Werner, les désordres ne prirent pas
de trop grandes proportions. On raconte que lorsque tout fut
rentré dans le calme, l'empereur Rodolphe aurait fait ouvrir une
enquête et acquitté les meurtriers des Juifs. Les troubles de
Mayence eurent leur contre-coup, le même jour, à Bacharach, où
vingt-six Juifs furent égorgés.
Deux ans plus tard, ce fut à Munich que se produisit une accu-
sation de sang. On répandit le bruit que les Juifs avaient acheté à
une vieille femme un enfant chrétien pour le tuer. La populace se
rua sur les malheureux Juifs pour les égorger. Ceux qui purent
échapper à la fureur de la foule cherchèrent un refuge à la syna-
gogue. Mais les bourreaux ne voulaient laisser échapper aucune
de leurs victimes, ils entassèrent autour du temple des matières
inflammables, y mirent le feu et brûlèrent cent quatre-vingts per-
sonnes.
Des massacres eurent également lieu, vers la même époque, à
Boppard et à Oberwesel, près de Bacharach, où quarante Juifs furent
tués (1286). On les avait accusés, dans ces localités, d'avoir tué,
pour lui prendre son sang, un saint homme surnommé par le
peuple a le bon Werner», et dont le cadavre, à en croire quelques-
uns de ses admirateurs, aurait été illuminé d'une auréole divine.
Plus tard, l'empereur Rodolphe mit fin à la légende du « bon et
pieux Werner » et prouva l'innocence des Juifs.
Devant ces accusations calomnieuses, qui se répétaient avec une
fréquence désespérante, devant les dangers multiples qui mena-
çaient leur existence, les Juifs de plusieurs communautés d'Alle-
magne se décidèrent à émigrer. A Mayence, Worms, Spire, Oppen-
heim et dans d'autres villes de la Wettéravie, de nombreuses
familles juives, abandonnant tous leurs biens fonciers, prirent la
MÉÎR DE ROTHENBOURG. 221
résolution de traverser TOcéan. A leur tête se trouvait le plus
illustre rabbin d'Allemagne, Méïr, de Rothenbourg sur la Tauber
(né en 1220 et mort en 1293), qui se disposait a se rendre avec sa
famille en Palestine (au printemps de Tannée 1286). Le bruit
s*était^ en effet, répandu que le Messie était apparu dans ce pays,
pour sauver Israël. Ces malheureux avaient peut-être appris que
leurs frères vivaient heureux en Syrie, sous la domination d'un sou-
verain mongol, qui témoignait même plus d'égards aux Juifs qu'aux
musulmans et leur confiait des fonctions élevées.
Les Mongols ou Tartares possédaient alors en Perse un royaume
puissant, qui s'étendait depuis le bas Euphrate et les frontières de
la Syrie jusqu'à la mer Caspienne. Argun (1284-91), troisième
roi de la dynastie régnante, manifestait une certaine aversion pour
rislamisme et estimait particulièrement les Juifs et les chrétiens.
Il s'était attaché un médecin juif, nommé Saad Addaula, homme
d'une grande intelligence, d'un caractère désintéressé et d'un
savoir étendu. Il était, en outre, d'une belle stature, avait des
manières aimables et possédait l'habileté et la souplesse d'un
diplomate. Amateur de poésie et de science, il protégeait savants
et poètes. Ayant été assez heureux pour guérir Argun d'une grave
maladie, il gagna ses bonnes grâces et put ainsi avoir de fréquents
entretiens avec lui. Il causa souvent avec lui des affaires de l'État,
lui signala certains abus et lui indiqua quelques réformes à intro-
duire dans l'administration. Enchanté des excellents conseils de
Saad Addaula, Argun en fit son favori et Téleva à la dignité de
premier ministre.
Ce fut, sans doute^ la nouvelle des hautes fonctions confiées, en
Palestine, à un de leurs coreligionnaires, qui engagea les Juifs d'Al-
lemagne à émlgrer, sous la conduite de Méïr de Rothenbourg. Mais
ce dernier, qui croyait pouvoir partir en secret, fut reconnu par un
renégat juif et jeté en prison. Sur l'ordre de Rodolphe, on l'enferma
dans la tour d'Ensisheim, en Alsace (4Tamouz = 19 juin 1286J.
Dans la pensée de l'empereur, cette détention avait pour but
d'effrayer les masses juives et d'arrêter parmi elles le courant
d'émigration, qui tendait à devenir de plus en plus fort. Car le
départ des Juifs aurait fait subir des pertes considérables au
Trésor impérial.
222 HISTOIRE DES JUIFS.
Les habitants des villes que les Juifs avaient abandonnées con«>
sidérèrent les biens et les immeubles des émigrés comme tombés
en déshérence et s*en emparèrent. Mais Rodolphe les réclama comme
un héritage qui devait lui revenir de droit, sous prétexte que leurs
anciens propriétaires avaient été ses serfs.
Quoique Méïr fût traité avec douceur dans sa tour, où il pouvait
recevoir des visites, instruire des élèves et remplir ses fonctions
rabbiniques, les Juifs d'Allemagne étaient néanmoins très affligés
de savoir leur chef religieux en prison. Ils proposèrent à Rodolphe
de lui verser 20,000 marcs d'argent s'il consentait à châtier les
meurtriers des Juifs d'Oberwesel et de Boppard, à remettre Méïr
en liberté et enfin à les protéger à l'avenir contre les violences de
la populace. Rodolphe accepta les conditions et l'aident. Mais Méïr
resta en prison, soit que l'empereur ait refusé de le mettre en
liberté, dans l'espoir d'obtenir des Juifs une nouvelle rançon pour
leur rabbin, soit que Méïr lui-même n'ait pas voulu profiter de l'in-
tervention de ses coreligionnaires, afin de ne pas encourager l'em-
pereur à emprisonner d'autres rabbins pour qu'ils fussent ensuite
rachetés par leurs communautés. Après cinq ans de détention, Méïr
mourut, et son corps resta sans sépulture jusqu'au moment où un
homme riche et sans enfants, Siisskind Alexandre Wimpfen, de
Francfort, réussit à le racheter pour une somme élevée et à le
faire enterrer à Worms.
En Angleterre aussi, les Juifs étaient très malheureux vers
cette époque. On eût dit qu'avant de les envoyer définitivement
en exil, on voulait leur faire vider goutte à goutte le calice jusqu'à
la lie. Cependant, à Tavènement du roi Edouard P% ils pouvaient
croire au moins leur existence en sécurité; on leur extorquait, il
est vrai, le plus d'argent possible, mais ils étaient protégés con-
tre les violences de la foule. Un simple incident vint modifier leur
situation et attirer sur eux la colère du clergé. Un moine domini-
cain, Robert de Reddingge, dont la parole éloquente émouvait
alors tous les cœurs, avait suivi les conseils donnés autrefois par
un général de l'ordre, Raimond de Penaforle, et étudié la langue
hébraïque. Cette étude produisit un effet tout contraire à celui
qu'en espérait Raimond. Au lieu d'aider à convertir les Juifs, elle
amena la conversion du moine Robert. Celui-ci, bravant les dan-
i
LES JUIFS EN ANGLETERRE SOUS EDOUARD ^^ 223
gers que sa conversion pouvait lui susciter, manifesta le plu^
profond attachement pour sa nouvelle religion, épousa une
Juive (1275) et défendit avec chaleur le judaïsme contre toutes les
attaques. Le roi s'en remit à Tarcbevèque de Cantorbéry du soin
de châtier Robert de Reddingge. Mais les dominicains, considérant
que la conversion au judaïsme d*un de leurs collègues était uno
'flétrissure pour Tordre tout entier, et surexcités par les railleries
du peuple et des franciscains, leurs rivaux implacables, résolurent
de faire expier cette apostasie à tous les Juifs. Sans action sur
le roi, ils réussirent à faire partager leur haine à la reine mère,
Éléonore. Alors commença contre les Juifs, presque malgré la
volonté du roi, une série de vexations et de persécutions qu'on
croirait à peine possibles, si elles n'étaient pas attestées par des
documents d'une authenticité absolue. Comme les Juifs étaient en
quelque sorte la propriété du roi, ni le peuple, ni la noblesse
n'avaient aucun pouvoir sur eux, et le Parlement les laissait tran-
quilles. Mais après la conversion du moine Robert, et à l'insti-
gation des dominicains et de la reine, le Parlement promulgua
contre eux un Statut, animé du plus malveillant esprit. Un écri-
vain anglais fait remarquer que, dans ce temps, les Juifs étaient
aussi malheureux en Angleterre que leurs ancêtres l'avaient été
en Egypte, avec celte différence qu'en Angleterre, au lieu de bri-
ques, on ieur réclamait de l'or. Il aurait pu pousser la comparaison
plus loin et dire qu'en Angleterre, comme en Egypte, on ne leur
accordait rien et on exigeait beaucoup d'eux.
Néanmoins, la situation était encore tolérable, quand une cir-
constance imprévue vint l'empirer. On découvrit, un jour, que de
la fausse monnaie, importée de l'étranger, circulait en Angleterre,
et que la monnaie du pays même était souvent rognée. Immédia-
tement on accusa les Juifs de ce crime. Le même jour (vendredi
17 nov. 1278), tous les Juifs d'Angleterre, hommes, femmes et
enfants, furent jetés en prison et des enquêtes furent ouvertes.
Près de trois cents Juifs furent, en effet, convaincus d'avoir altéré
la monnaie, mais bien des chrétiens, nobles et bourgeois, s'étaient
rendus coupables du même crime. Cependant, tous les chrétiens,
à l'exception de trois, en furent quittes pour une amende, tandis
que dix mille Juifs, dont la très grande majorité était innocente,
^24 HISTOIRE DES JUIFS.
furent englobés dans le châtiment mérité par un petit nombre de
criminels. Plusieurs centaines de Juifs furent pendus, d'autres,
condamnés à la prison perpétuelle, d'autres, enfin, expulsés du
pays et privés de tous leurs biens. Pour leur extorquer de l'argent,
des chrétiens sans conscience menaçaient les Juifs apeurés de les
accuser de fabriquer de la fausse monnaie. Edouard l^' mit Pin à
cette exploitation en décrétant (mai 1279) que les dénonciations
pour fabrication de fausse monnaie ne seraient plus recevables
^ue jusqu'au mois de mai de Tannée suivante.
Bientôt les fausses accusations se multiplièrent contre les Juifs.
Une fois, c'était le meurtre d'un enfant chrétien à Norlhampton;
les prétendus coupables furent arrêtés à Londres, écartelés, et
Jes cadavres furent suspendus à une potence (2 avril 1279).
Une autre fois, on raconta que les Juifs avaient proféré des
injures contre la croix, la religion catholique et la Vierge. Le
roi prononça la peine de mort contre les blasphémateurs (1279),
mais il eut soin d'ajouter que ce châtiment ne devait leur être
appliqué que lorsqu'ils auraient été déclarés coupables sur le
témoignage d'hommes sérieux et honnêtes. Alors, pour amener
en quelque sorte les Juifs à blasphémer, les dominicains usèrent
d'un stratagème. Avec l'autorisation du roi (1280), ils essayèrent
de convertir les Juifs et, dans ce but, ils prêchèrent devant eux,
espérant que l'un ou l'autre se laisserait aller à prononcer une
parole offensante contre le christianisme.
Un des esprits les plus remarquables de ce temps, le philosophe
Duns Scot, alors professeur à Oxford, et qui devait cependant beau-
coup aux œuvres du philosophe juif Ibn Gabirol, proposa un sin-
gulier moyen pour amener sûrement la conversion des Juifs. Selon
lui, il était du devoir du roi de ravir les enfants juifs à leurs pa-
rents, de les baptiser par force et de contraindre, en même temps,
les parents à accepter le baptême. Malgré son équité et son bon
sens, Edouard 1°^ céda peu à peu aux obsessions de sa mère et des
dominicains et abandonna les Juifs à la haine des moines. Ceux-ci
s'empressèrent alors de dresser un réquisitoire contre les Juifs
d'Angleterre auprès du nouveau pape Honoré IV, les accusant
d'engager les Juifs convertis à retourner au judaïsme, d'entrete-
nir des relations amicales avec les chrétiens, de les inviter à
EXPULSION DES JUIFS D'ANGLETERRE. 225
venir au temple les jours de sabbat et de fête et de les laisser
libres de s'agenouiller devant la Tora. Dans une lettre qu*il
adressa à son légat et à l'archevêque de York (novembre 1286), le
pape ordonna à ces dignitaires de TÉglise. démettre tout en œuvre
pour faire cesser cet état de choses.
Le 16 avril 1287, des ecclésiastiques se réunirent en synode a
Exeter et décidèrent de remettre en vigueur toutes les mesures
décrétées par les conciles contre les Juifs. Quinze jours après, sur
Tordre du roi Edouard, tous les Juifs d'Angleterre furent de nou«
veau jetés en prison, mais ils furent assez promptement remis en
liberté contre une grosse somme d'argent. Ënfln, trois ans plus
tard, en 1290, le roi, de sa propre autorité et sans avoir consulté
le Parlement, se décida, sur les sollicitations pressantes de sa
mère, à condamner à l'exil tous les Juifs de son pays. On leur
accorda l'autorisation, jusqu'au mois de novembre, de convertir
tous leurs biens en argent liquide; passé ce délai, ceux qu'on
trouverait encore sur terre anglaise seraient pendus. Auparavant,
ils devaient rendre à leurs propriétaires tous les objets que leurs
débiteurs chrétiens leur avaient donnés en gage.
A en juger par les souffrances qu'on leur faisait endurer, les
Juifs d'Angleterre devaient vraiment considérer l'exil presque
comme une délivrance. Le roi Edouard témoigna encore à ces
malheureux assez de sollicitude pour défendre sévèrement à ses
fonctionnaires de les maltraiter au moment de leur départ, et aux
chefs des cinq ports principaux d'embarquement de leur extorquer
de l'argent. Enfm, le 9 octobre, seize mille cinq cent onze Juifs
quittèrent l'Angleterre, où leurs ancêtres étaient établis depuis
plus de quatre siècles ; les biens-fonds qu'ils n'avaient pu vendre
furent confisqués par le roi.
En dépit de la défense royale, les pauvres exilés étaient expo-
sés à toute sorte de mauvais traitements. Ainsi, un capitaine de
vaisseau qui s'était engagé à transporter plusieurs familles par
la Tamise jusqu'à la haute mer, les fit débarquer sur un banc de
sable à la marée basse, les y laissa jusqu'au moment du reflux,
et quand ces malheureux, entourés par les vagues, le supplièrent
de les sauver, il leur dit d'invoquer Moïse, qui avait autrefois pro-
tégé leurs ancêtres contre les flots de la mer Rouge. Toutes ces
IV. IJ
226 HISTOIRE DES JUIFS.
familles furent noyées. Ce forfait ne resta cependant pas impuni.
Quand les autorités en furent informées, elles condamnèrent le
capitaine à être pendu. Mais bien des crimes de ce genre ont
sans doute été commis sans qu'ils aient été dévoilés et leurs
auteurs punis!
Les Juifs de la Guyenne, alors province anglaise, furent
compris dans la proscription générale. Ils se rendirent en France,
où Philippe le Bel les autorisa d'abord à s'établir. Bientôt après,
le roi Philippe changea d'avis et, d'accord avec le Parlement, il
décréta que les Juifs exilés de l'Angleterre et de la Guyenne
devraient avoir tous quitté la France à la mi-carême (1291).
A voir les maux qui, dans tous les pays, s'abattaient alors sur
les Juifs, on dirait vraiment que l'infortune se plaisait à s'attacher
à eux, pour les suivre comme leur ombre partout où ils allaient.
Un instant, un rayon de bonheur avait lui pour eux en Orient, et
voici de nouveau l'horizon qui s'assombrit. Saad-Addaula, le
médecin du khan Argun, qui avait remis un peu d'espoir dans
leurs cœurs endoloris, causa, malgré lui, bien du mal aux Juifs
de son pays. On sait qu'il avait appelé l'attention de son souve-
rain sur les malversations de ses fonctionnaires. A la suite de ses
conseils, il fut envoyé à Bagdad, en 1288, pour vérifier les comptes
des divers fonctionnaires de cette ville.
Élevé, à son retour, à la dignité de ministre des finances (été
de 1288), il reçut alors ce titre d'honneur de Saad-Addaula qui
signifie a appui du royaume ». Comme le khan n'aimait pas les
musulmans, Saad-Addaula confiait les emplois difficiles aux
chrétiens et aux Juifs, et naturellement il favorisait particulière-
ment ses amis et ses parents. Peu à peu, il inspira une telle con-
fiance à son maître que nulle affaire d'État un peu importante
n'était traitée sans son concours. Ce fut sans doute sur son
conseil qu'Argun noua des relations diplomatiques avec l'Europe,
qui lui offrit son appui pour rejeter les musulmans hors de la
partie antérieure de l'Asie et surtout de la Palestine. Le pape se
flattait même que le khan embrasserait le christianisme.
' Sous l'administration du ministre juif, qui tenait à honneur de
mériter la confiance que lui témoignait son souverain, l'arbitraire
et la violence firent place à la justice et à la probité. Comme les
^
^,•;.'?. r^r
MORT DE SAAD-ADDAULA. 227
Mongols ne possédaient pas encore de code, Saad-Addaula intro-
duisit en Perse la partie civile et pénale de la législation musul-
mane. Le ministre juif encourageait également la science et les
lettres, il protégeait les poètes et les savants. Sa munificence et
SCS sentiments élevés étaient célébrés en prose et en vers.
Mais si Saad-Addaula était aimé des chrétiens et des Juifs, les
musulmans, tenus éloignés de tous les emplois publics et irrités
d'être sacrifiés à « ces chiens de mécréants », lui avaient voué une
haine implacable; leurs prêtres et leurs savants complotèrent sa
perte. Dans le but de surexciter le fanatisme musulman, ils
répandirent le bruit que Saad-Addaula voulait créer une nouvelle
religion, dont le khan Argun serait le législateur et le prophète,
et qu'il préparait une expédition pour s'emparer de La Mecque,
placer des idoles dans le lieu saint de la Caaba et contraindre les
mahométans à redevenir païens. Une secte de brigands, « les
assassins », fondée tout spécialement pour tuer les ennemis réels
ou supposés de Tislamisme, résolut de le mettre à mort avec toute
sa famille. Le complot échoua.
Malheureusement, parmi les Mongols aussi, Saad-Addaula s'était
attiré bien des haines. Il avait d'abord contre lui tous les fonc-
tionnaires dont il avait divulgué les malversations et autres actes
coupables. Les commandants militaires également le détestaient,
parce que souvent il avait dû les rappeler à l'obéissance de la loi.
Aussi, lorsque Argun tomba malade (novembre 1290), tous les mé-
contents se liguèrent contre le ministre juif, et quand ils virent que
le khan était définitivement condamné, ils se hâtèrent de mettre
à mort son ministre juif avec ses autres favoris (mars 1291) et
envoyèrent des messagers dans les diverses provinces pour mettre
^ux fers tous les parents de Saad-Addaula, confisquer leurs biens
et réduire leurs femmes et leurs enfants en esclavage. Les musul-
mans allèrent plus loin, ils se ruèrent indislincleraent sur tous les
Juifs, pour les massacrer. A Bagdad, les Juifs se défendirent avec
énergie et tuèrent un grand nombre de leurs agresseurs.
Et pourtant, malgré les maux terribles dont ils étaient acconK
pagnes, ce ne furent ni les persécutions, ni l'exil, ni même les mas-
sacres qui eurent, à cette époque, les plus fâcheuses consé-
quences pour les Juifs. Un autre malheur, plus grave, les attci-
228 HISTOIRE DES JUIFS.
gnit, leur esprit se faussa, s'égara, se livraut aux élucubratious
les plus absurdes et les plus ridicules. Pendant plus de deux
siècles, les Juifs étaient restés en quelque sorte les prêtres du
libre examen, entretenant avec soin le flambeau de la science,
pour le transmettre allumé aux générations futures. La philoso-
phie scolastique qui, aux yeux de TEurope chrétienne, annonçait
le début d'un réveil intellectuel, devait, en partie, son origine aux
œuvres de Maïmonide et d'Ibn Gabirol. Ce fut également aux inter-
médiaires juifs, traducteurs et commentateurs, que la philosophie
religieuse des chrétiens devait toutes les idées qu'elle avait em-
pruntées aux savants grecs et arabes. Mais la pensée juive, qui
avait eu de si brillants représentants, allait être obscurcie pour
quelque temps par Tavènement du mysticisme.
Jusqu'alors, la doctrine secrète avait gardé une allure modeste
et s'était tenue sur la réserve. Mais à cette époque, son influence
avait déjà considérablement grandi, elle égarait les meilleurs es-
prits et embrouillait les idées. Elle cherchait à cacher sous des^
dehors bruyants et des prétentions exagérées le vide de ses con-
ceptions et la fausseté de ses principes. De son premier foyer,
qui était Girone, elle se répandit bientôt dans tout le nord d&
l'Espagne, et de là dans le sud ; elle pénétra jusqu'à Tolède, la
capitale de la Gastille.
Dans cette ville, où autrefois le sain esprit philosophique avait
prédominé, la Cabbale avait trouvé un adepte d'illustre naissance,
riche et très instruit. C'était Todros ben Joseph Hallévi (né en 1234
et mort après 1304), de la noble famille des Aboulafla, neveu^
de ce Méïr Aboulafla qui avait lutté avec tant d'opiniâtreté contre
Maïmonide et les spéculations philosophiques. Todros Aboulafla,
que ses coreligionnaires honoraient du titre de prince, occupait
une situation élevée à la cour de Sanche IV, et son influence était,
grande, en sa qualité de médecin ou de financier, sur la prudente
reine Marie de Molina. Quand le couple royal se rendit en France
auprès du roi Philippe le Bel, pour aplanir les difflcultés qui
s'étaient élevées entre eux (1290), Todros Aboulafla flt partie de
sa suite et reçut un accueil brillant de la part des Juifs de la Pro-
vence.
A l'exemple de son oncle, Todros combattit la philosophie et ses-
:* v. V'^
LE CABBALISTE ABRAHAM ABOULAFIA. 229
partisans, s'attaquant surtout à ces perpétuels raisonneurs qui ne
voulaient croire qu*à ce qui leur semblait conforme à la logique.
Malgré sa vénération pour Maïmonide, il lui reprochait amèrement
d*avoir rabaissé le culte des sacrifices en le considérant comme
une concession faite aux idées païennes qui régnaient encore à
cette époque en Israël. Il en voulait surtout à la philosophie de nier
l'existence des mauvais génies et, par conséquent, Texistence des
anges, et le caractère sacré de la Bible et du Talmud. Initié aux
mystères de la Cabbale, il considérait cette fausse science comme
l'expression de la sagesse divine, qu'il était dangereux d'enseigner
à des profanes. Ses fils Lévi et Joseph étaient également des
adeptes de la Cabbale.
Sur les trois cabbaiistes de ce temps qui propagèrent la doc-
trine mystérieuse et lui conquirent de nouveaux partisans, deux
devinrent les amis de Todros et lui dédièrent leurs œuvres.
Ces trois cabbaiistes remarquables étaient : Isaac AUatif, Abra-
ham Aboulafla et Moïse de Léon, tous trois d'Espagne. Par leur en-
seignement, ils altérèrent le spiritualisme juif, remplaçant un
culte pur et élevé par des croyances superstitieuses et souvent
outrageantes pour la divinité, répandant les erreurs les plus gros-
sières et portant au judaïsme un coup dont les conséquences né-
fastes n'ont pas encore complètement disparu de nos jours.
Le plus sensé des trois était certainement Isaac ben Abraham
AUatif, et le plus excentrique, Abraham Aboulafia. Esprit fantas-
tique et faux, Abraham Aboulafia (né à Saragosse en 1240 et mort
après 1291), qui essayait de créer un nouveau monde à l'aide de
combinaisons cabbalistiques, aimait passionnément les aventures.
Sa vie, depuis qu'il avait atteint l'âge d'homme, n'avait été, du
reste, qu'une suite d'entreprises plus hasardeuses les unes que
les autres. Il résolut d'aller à la recherche du fameux Sabbation
et des tribus disparues qui, d'après la légende, seraient établies
près de ce fleuve. Mais avant d'entreprendre ce singulier voyage,
il se dirigea vers la Palestine, se maria en route, en Grèce,
puis abandonna sa jeune femme et se rendit à Saint-Jean-d'Acre.
Devant les ruines que les Mongols avaient alors semées dans toute
la Syrie et la Palestine, il dut renoncer à continuer son voyage en
Asie.
230 HISTOIRE DES JUIFS.
De retour en Espagne, il avait déjà quarante-trois ans quand il
se mit à étudier la Cabbale, et particulièrement le mystérieux
« Livre de la Création ». D'après son propre aveu, cette élude trou-
bla ses idées, il était en proie à des hallucinations et il voyait de-
vant lui les apparitions les plus étranges. A force de chercher la
lumière, il rendit ses idées de plus en plus confuses. Après s'être
convaincu que la philosophie, dont il avait fait une étude sérieuse,
ne conduisait pas à la certitude et que la Cabbale elle-même ac-
cordait une place importante à la science, Todros Aboulafla as-
pira à s'élever plus haut, jusqu'à une sorte de révélation qui lui
enseignerait la vérité sans qu'il eût besoin de faire aucun elTort
pour l'acquérir. Il crut enfin avoir découvert ce qu'il cherchait. Il
était convaincu que, grâce à l'inspiration divine, il était parvenu* à
connaître une Cabbale supérieure, qui lui permettait d'entrer en
communication plus directe avec l'Esprit de l'univers et d'avoir
des visions prophétiques. Pour se mettre ainsi en rapport avec le
monde des esprits, il suffit, d'après lui, de transposer les mots
d'un verset ou les lettres des divers noms de Dieu, pour en former
de nouveaux mots, ou encore de tenir compte de la valeur numé-
rique des lettres (Guématria). Mais ces combinaisons de mots et
de lettres n'assurent le don prophétique qu'à celui qui s'en rend
digne par une vie ascétique et reste éloigné des bruits du monde,
enfermé dans une petite cellule, l'esprit libre de toute préoccupa-
tion matérielle, le corps enveloppé de vêtements blancs, couvert
du talU et des phylactères, l'àme recueillie et comme prête à un
entretien avec la divinité. En outre, les lettres qui composent les
noms de Dieu doivent être prononcées avec des modulations et
des pauses plus ou moins longues, ou transcrites dans un certain
ordre; il faut également s'agiter, se remuer, se tourner à droite, à
gauche, jusqu'à ce que les sens soient comme endormis et que le
cœur brûle d'un feu ardent. L'être tout entier est alors pris d'une
espèce de torpeur, et on éprouve une sensation comme si l'âme se
séparait du corps. C'est alors que l'esprit divin se répand dans
l'âme humaine, s'unit à elle a dans un baiser », et de cette union
nait la faculté d'avoir des visions prophétiques. Aboulafia prétendait
qu'il était précisément parvenu à cet état quand, par une inspira-
tion prophétique, il eut connaissance de la Cabbale particulière
ABRAHAM ABOULAFIA EN ITALIE. 231
qu*il propageait, et à Taide de laquelle lui seul pouvait comprendre
les mystères de la Tora. Car, selon lui, c*est le fait d*un homme
léger que de s'arrêter au sens superficiel des Écritures Saintes
et d'observer machinalement les prescriptions religieuses. Les
esprits réfléchis, au contraire, découvrent de profondes vérités
dans la valeur numérique des lettres et les différentes combi-
naisons faites avec les lettres des noms de Dieu.
Telle était, pour Aboulafia, la Cabbale supérieure, qu'il opposait
à la Cabbale vulgaire, superficielle, polythéiste, admettant une
espèce d'assemblage de divinités. Malgré Tabsurdité de ses théo-
ries, il réunit cependant des partisans autour de lui. Fier de ses
premiers succès, il se rendit en Italie, où il espérait trouver encore
de plus nombreux élèves. Il manifesta tout d'abord sa présence
dans ce pays par la publication d'une prétendue prophétie (1279);
il proclama aussi que Dieu lui avait parlé. Il conçut ensuite
l'étrange projet de convertir le pape Martin IV au judaïsme (1281).
Cette singularité lui coûta cher. Il fut incarcéré à Rome et gardé
longtemps en prison ; il n'échappa au supplice du feu que parce
que Dieu, comme il le disait lui-même, lui avait donné deux
bouches. Il voulait dire par là qu'il avait su se justifier devant le
pape; peut-être affirma-t-il même au pape que lui aussi en-
seignait le dogme de la Trinité.
Remis en liberté, il partit pour la Sicile. Là, il ne se contenta
plus de son rôle de prophète, il déclara être le Messie et exposa
dans un écrit que Dieu lui avait révélé ses secrets et annoncé la
fin de l'exil d'Israël ainsi que le commencement de la délivrance
messianique. Cette période bienheureuses'ouvrirait en l'année 1290.
Grâce à sa vie d'ascète et à l'obscurité voulue de ses prophéties,
peut-être aussi grâce à son audace, Aboulafia en imposa à bien des
des Siciliens, qui crurent à ses oracles et se disposèrent à partir
pour la Palestine. Mais les hommes sensés furent moins crédules
et demandèrent des renseignements à 3a1omon ben Adret sur le
prétendu Messie. Dans la réponse qu'il adressa à la communauté
de Palerme, Ben Adret traita Aboulafia de demi-savant et d'homme
dangereux et coupable. Irrité de l'opposition qu'il rencontrait,
Aboulafia attaqua, à son tour, ses adversaires, auxquels il repro-
chait leur ignorance et leur aveuglement : « Les chrétiens croient
- «
232 HISTOIRE DES JUIFS.
à mes paroles, dit-il, tandis que les Juifs restent sourds à mes pro-
phéties, et, au lieu de calculer la valeur numérique du nom de
Dieu, ils aiment mieux supputer leurs richesses. » A côté d'autres
ouvrages, il publia plus de vingt-deux écrits prophétiques qui, tout
en étant Tœuvre d'un fou, furent quand même utilisés plus tard par
les cabbalistes.
Déjà de son vivant, les agissements d'Âboulafia eurent de très
fâcheuses conséquences. A son exemple, deux visionnaires espa-
gnols, Tun dans la petite ville d*Ayllon, en Ségovie , Tautre dans
la communauté importante d'Avila, se firent passer pour pro-
phètes et annoncèrent, dans leur jargon, la venue du Messie. Tous
les deux firent des dupes. Mais les Jurfs d'Avila et d'autres com-
munautés, sceptiques à l'égard de cette annonce^ demandèrent
conseil, comme précédemment leurs coreligionnaires de Sicile, à
Salomon ben Adret. Tout en ayant un faible pour la doctrine secrète,
le rabbin de Barcelone ne croyait néanmoins qu'aux miracles rap-
portés par la Bible et le Talmud. Il déclara donc qu'il considérerait
le prophète d'Avila comme un simple imposteur si des hommes
dignes de foi ne portaient témoignage en sa faveur. Il ajouta
que, malgré ces attestations, il n'admettrait jamais que cet homme
fût un prophète, parce qu'il n'était pas placé dans les conditions de
temps et de lieu qui seules, d'après le Talmud, donnent aux pro-
phéties un caractère d'authenticité; car, pour qu'un prophète soit
vraiment inspiré de Dieu, il faut qu'il vive en Palestine et dans un
temps où les hommes sont dignes de la bienveillance divine, ce
qui n'était pas le cas pour le prétendu prophète d'Avila. Enfin,
l'esprit de Dieu ne repose jamais sur un ignorant; il n'est pas
admissible qu'un homme se couche sot et ignorant le soir et se
réveille prophète le lendemain matin.
Sans tenir compte de l'opposition du plus remarquable rabbin de
l'Espagne, le prophète d'Avila continua sa propagande et annonça
qu'au dernier jour du quatrième mois (1295) commencerait la déli-
vrance. La foule, crédule et ignorante, se préparait à la venue du
Messie par le jeûne et la distribution d'abondantes aumônes. Au
jour i\\é, elle s'habilla comme à la fête de l'Expiation, se rendit à
la synagogue, et là elle essaya de percevoir le son des trompettes
qui devaient annoncer la délivrance messianique. Attente inutile»
:».-
MOÏSE DE LEON. 233
Rien d'anormal ne se produisit. On raconte que, pour toute parti-
cularité, ces naïfs remarquèrent de petites croix attachées à leurs
vêtements ; ce qui les aurait fort effrayés. Il est possible que les
membres sensés de la communauté leur aient, en effet, joué ce
tour, soit par pure plaisanterie, soit pour les avertir jusqu'où pour-
rait les conduire une trop grande crédulité. Quelques-uns d'entre
eux auraient, en effet, adopté le christianisme; d'autres, effrayés
de l'apparition inexpliquée de toutes ces petites croix, seraient
devenus la proie d'une incurable hypocondrie. On ne sait ce que
devinrent les prophètes d'Ayllon et d'Avila. D'ailleurs, toutes ces
jongleries messianiques ne sont importantes que comme signes
caractéristiques d'une époque troublée.
Un personnage qui eut sur le judaïsme une action autrement
profonde et funeste que les deux cabbalistes Aboulafia et Allatif et
les pseudo-Messies, ce fut Moïse de Léon. Quoique ses agissements
eussent été déjà démasqués par ses contemporains, il ne réussit
pas moins à faire adopter comme une œuvre d'une valeur extrême
un écrit cabbalistique qui, aux yeux des initiés, jetait un brillant
éclat sur la doctrine secrète. Moïse ben Schem Toi de Léon (né à
Léon vers 12S0 et mort à Arevalo en 130S), qu'il ait voulu tromper
par ambition ou par conviction, est, en tout cas, un trompeur, et,
par conséquent, bien inférieur, au point de vue de l'honnêteté, à
Aboulafia, qui, du moins, était sincère dans sa folie. Demi-savant,
comprenant à peine le Talmud et ne possédant que des connais-
sances superficielles, Moïse de Léon avait une seule qualité, mais
importante, celle-là, il savait admirablement faire valoir le peu
qu'il avait jamais appris. En outre, il avait l'imagination féconde et
était très habile à établir des rapports entre les idées et entre
les versets bibliques qui paraissaient les plus dissemblables.
De caractère aventureux, d'une prodigalité sans pareille et, par
conséquent, obligé de se demander chaque jour comment il pour-
voirait le lendemain à ses besoins et à ceux de sa femme et de sa
fille. Moïse de Léon eut l'ingénieuse idée de mettre à profit la
faveur dont jouissait alors la Cabbale pour s'en créer une source
permanente de revenus. Il publia d'abord des livres cabbalistiques
sous son propre nom, mais ils ne lui rapportèrent ni argent, ni
gloire. Il se dit alors qu'en plaçant les enseignements de la
234 HISTOIRE DES JUIFS.
Cabbale dans la bouche d*uae personnalité connue des temps
passés, en s'afTublant en quelque sorte du masque d'un ancien
docteur, il aurait grande chance d'attirer sur son œuvre l'attention
bienveillante de tous ceux, savants ou ignorants, qui essaient de
pénétrer les mystères de la doctrine secrète. Pourquoi ne réussi-
rait-il pas, lui aussi, là où avaient réussi les frères cabbalistes
Ezra et Azriel, qui étaient parvenus à faire accroire à leurs con-
temporains que leur livre Bahir datait de l'époque talmudique?
Il s'agissait seulement de trouver un personnage sous le nom
duquel il pût faire paraître un ouvrage cabbalistique, sans éveiller
des doutes dans l'esprit des adeptes de la doctrine secrète. Le
nom du tanna Simon ben Yohai lui parut répondre parfaite-
ment à cette condition. Ce docteur passe, en effet, pour avoir
séjourné treize ans dans une caverne, où l'ange Metatron lui
aurait fait des révélations. Mais il ne fallait pas qu'il écrivit en
hébreu , autrement les cabbalistes auraient reconnu trop facile-
ment récho de leurs propres doctrines. Il était préférable qu'il
s'exprimât en chaldéen, langue un peu obscure et étrange, et
particulièrement appropriée à l'exposition de mystères. C'est
ainsi que naquit le ZoMr, ^< Splendeur», ouvrage qui fut vénéré
dans le judaïsme, pendant des siècles, comme une révélation
divine, que des chrétiens mêmes respectaient comme un livre d'une
très haute antiquité et qui, aujourd'hui encore, jouit auprès de
quelques Juifs d'une très grande autorité. Rarement falsification
a aussi bien réussi. Il est vrai que Moïse de Léon a déployé une
très grande habileté dans cette œuvre de supercherie, présentant
Simon ben Yohaï entouré d'une auréole, au milieu de disciples
d'élite, au nombre de six ou de douze, « qui brillaient comme de
radieuses étoiles ».
Dans le Zohar, Simon ben Yohaï est nommé « la lumière
sacrée » et présenté comme supérieur même au grand prophète
Moïse, « le pasteur fidèle ». Ces éloges exagérés que le prétendu
auteur est censé s'adresser à lui-même pouvaient déjà trahi i*
l'imposture. Mais une autre objection, plus sérieuse, se présentait
à l'esprit. On devait se demander par suite de quelles circons-
tances celte doctrine mystérieuse, restée si longtemps cachée, était
divulguée de nombreux siècles après son éclosion. A cette ques-
W7-*t'
LE ZOHAR. 235
tîon, le Zohar répond à plusieurs reprises que seule Tépoque où
il parut avait été jugée digne de connaître renseignement de
Simon ben Yohaï, parce qu'elle se distinguait par sa piété et sa
vertu, et aussi parce que Tavènement du Messie était proche.
Il n'existe peut-être pas d'ouvrage qui ait exercé une action
aussi profonde et soit en même temps aussi bizarre par la forme
et le fond que le Zohar, C'est un livre qui n'a ni commencement
ni fin, et dont il est difficile d'affirmer si, à l'origine, il contenait
plus ou moins qu'il ne contient actuellement. Il est composé de
trois parties principales, auxquelles sont venues s'ajouter, au
hasard, des additions et des explications. Mais, est-ce un commen-
laire sur le Pentateuque? un manuel de théosophie? un recueil
de sermons cabbalistiques? Impossible de se prononcer. Parfois
on y rencontre une idée intéressante, un commencement de rai-
sonnement sérieux, qui, tout à coup, se termine en divagation et
en extravagance.
Le Zohar part de ce principe qu'il ne faut pas s'arrêter au sens
superficiel des récits et des prescriptions de la Tora, mais qu'il
est nécessaire d'en pénétrer la signification cachée, a II n'est pas
admissible, fait-il dire à un disciple de Simon ben Yohaï, que la
divinité ait voulu simplement nous raconter des événements aussi
peu intéressants que Thistoire d'Agar, d'Ësaii, de Laban, de Jacob
ou de l'ânesse de Balaam. Un recueil de tels récits, si on les prend à
la lettre, ne mérite pas le nom deïora. — En effet, réplique Simon
ben Yohaï (ou plutôt Moïse de Léon), ce qui donne sa valeur à la
Tora, c'est le sens mystique, le sens caché de son contenu. Les
récits bibliques ressemblent à un bel habit que les sots admirent
sans se préoccuper de ce qu'il couvre. Et cependant, sous cet
habit existe un corps, qui, lui-même, renferme une âme. Malheur
aux pécheurs qui ne voient dans la Tora que de simples récits,
qui ne tiennent compte que du vêtement extérieur! Heureux les
sages qui s'efforcent de soulever le voile! Confondre la vraie
Tora avec les histoires qu'elle raconte, c'est confondre la cruche
avec le vin qu'elle contient. »
Avec un tel système d'interprétation. Moïse de Léon pouvait se
livrer à toutes les fantaisies d'une imagination déréglée. Il s'oc-
cupe spécialement de l'âme, de son origine, de sa fin, de ce qu'elle
^36 HISTOIRE DES JUIFS.
devient pendant le sommeil. Un autre sujet sur lequel le Zohar
revient fréquemment et avec une sorte de prédilection, c'est la
isouillure morale, le péché. Aux confins du monde de la lumière
existe, selon lui, le monde des ténèbres, qui entoure le premier
comme l'écorce enveloppe le fruit. Dans le Zohar, le principe du
mal avec ses dix gradations est désigné sous le nom d' a écorce »,
kelifa. Tous les pécheurs mentionnés dans la Bible, le serpent,
Gain, Esaû, Pharaon, et, plus tard, Rome et les persécuteurs chré-
tiens du moyen âge, sont des enfants de ce principe du mal, tandis
<iu*lsraël ainsi que tous les justes appartiennent au monde de la
lumière, a Quiconque se dirige à gauche (du côté du péché) et se
souille, attire sur lui les esprits impurs, qui s'attachent à lui à
jamais. ]> Ce sont là des idées empruntées au Zend-Avesta. Le
Zohar représente Tassociation de l'âme avec la lumière ou les
ténèbres sous la forme grossière de l'union des sexes. Du reste,
il voit partout le double principe mâle et femelle, même dans
le monde supérieur. L'unité de Dieu n'est pas parfaite, dit-il, tant
<|u'Israël vivra dans l'exil ; elle n'atteindra réellement sa perfec-
tion que lorsque la princesse (Matronita), la Cabbale, se sera unie
au roi.
Vu les espérances messianiques qui fermentaient alors dans
une partie de la population juive, Moïse de Léon ne pouvait natu-
rellement pas s'abstenir de parler également du Messie dans le
Zohar, Mais là encore se révèle l'imposture. Au lieu de placer
l'avènement du Messie au temps de Simon ben Yohaï, c'est-à-dire
au ii« siècle, le Zohar ^ à la suite de combinaisons de lettres et de
nombres, l'annonce pour le xiv® siècle. On voit que Moïse de Léon
voulait faire naître chez ses contemporains l'illusion qu'ils
auraient peut-être le bonheur d'assister encore à ce merveilleux
événement.
Tout en manifestant un profond respect pour le judaïsmerabbi-
nique et en attachant à la moindre pratique religieuse un sens
mystique, le Zohar, avec des airs innocents, cherche à amoindrir
l'autorité du Talmud. Selon lui, il importe bien plus d'étudier
la Cabbale que le Talmud, car la première donne de l'essor à
la pensée et lui permet de pénétrer tous les mystères de la
création, tandis que l'étude du Talmud enlève à l'intelligence
Vï*"t
INFLUENCE DU ZOHAR. 237
toute perspicacité et toute profondeur. Étudier le Talmud, dit
encore le Zohar, c'est user péniblement ses forces contre une
roche très dure, qui, après d'âpres labeurs et des coups nom-
breux (allusion au rocher que Moïse a frappé), laissera sortir
quelques rares gouttes d'eau; la Cabbalc^ au contraire, est une
source jaillissante, à laquelle il suffît de dire un mot pour obtenir
en abondance une eau limpide et vivifiante. Enfin, pour le
Zohar, le Talmud est un vil esclave et la Cabbale une merveil-
leuse princesse.
Le Zohar produisit une profonde sensation parmi les cabba-
listes; chacun d'eux voulait en avoir une copie. Moïse de Léon
eut de la peine à satisfaire à toutes les demandes. Pour expliquer
l'apparition subite de cette œuvre soi-disant rédigée par unanciea
docteur, et dont, cependant, aucun écrit ne fait mention, on
racontait que Nahmani l'avait découverte en Palestine et en-
voyée en Catalogne, d'oii un vent violent l'avait portée dans le pays
»
d'Aragon et fait tomber entre les mains de Moïse de Léon. Tous
les cabbalistes d'Espagne parlaient avec vénération de ce livre
merveilleux, et ceux même qui hésitaient à en attribuer la pater-
nité à Simon ben Yohaï le considéraient comme un document de
très grande valeur pour la connaissance de la doctrine secrète.
Quand, après les massacres qui eurent lieu lors de la prise de sa
ville natale, Isaac vint de Saint-Jean-d'Acre en Espagne et y
apprit tout ce qu'on racontait au sujet du Zohar , il fut étonné,
lui qui était né en Palestine et y avait eu des relations avec les-
disciples de Nahmani, de n'en avoir jamais entendu parler. Il
fit part de ses doutes à Moïse de Léon. Celui-ci lui affirma par
serment qu'il possédait dans sa demeure, à Avila, un anciea
exemplaire de cet ouvrage écrit de la main de Simon ben Yohaï, et
qu'il le lui montrerait. Mais il mourut avant d'avoir pu réaliser sa
promesse. Deux personnages respectables apprirent pourtant la
vérité de la bouche de la femme et de la fille de Moïse de Léon.
Elles leur déclarèrent que Moïse de Léon lui-même était l'auteur
du Zohar et en avait fait de nombreuses copies pour gagner de
l'argent. Malgré cette déclaration, le Zohar conserva son prestige
et son autorité.
« Bien des personnes s'enthousiasmeront pour le Zohar ^ quanè
238 HISTOIRE DES JUIFS.
il sera connu, et en nourriront leur esprit » fait dire Moïse de
Léon à Simon ben Yohaï. Ces paroles se réalisèrent. Le Zohar, il
est vrai, n'apportait aux cabbalistes aucune vérité nouvelle, mais
il présentait les idées déjà connues sous une forme saisissante et
dans des termes propres à frapper Timaginalion. Les dialogues
entre Simon ben Yohaï et ses disciples ou « le pasteur fidèle »
sont parfois d'une grande force dramatique et de nature à agir
profondément sur les esprits. Par-ci, par-là, se trouvent de courtes
prières, animées d'un souffle puissant, qui fait résonner les plus
mystérieuses fibres de l'âme.
C'est ainsi que se répandit peu à peu, parmi les Juifs, un livre
que la Cabbale, inconnue un siècle auparavant, plaçait à côté et
parfois au-dessus de la Bible et du Talmud. Le Zohar ofl'rait cet
avantage de s'adresser au sentiment et à l'imagination et de
fournir ainsi une sorte de contre-poids à l'étude aride de la juris-
prudence talmudique. Mais cet avantage était chèrement payé par
le mal que ce livre causa au judaïsme en y introduisant de gros-
sières superstitions. Il enseignait même certaines doctrines qui
paraissaient favorables au dogme chrétien de la Trinité !
Malheureusement, à cette époque, les soi-disant philosophes
n'avaient pas plus de valeur que les mystiques. On sait que Maï-
monide avait essayé d'expliquer tout le judaïsme par la raison,
assignant des motifs philosophiques ou historiques aux diverses
prescriptions religieuses et interprétant la Bible d'après ses pro-
pres théories. Ce système, imité des Alexandrins, qui voit des
allégories dans les Écritures Saintes, l'Aggada et les cérémonies
religieuses, fut poussé très loin au xiii® siècle. Le récit de la créa-
tion et l'histoire des patriarches n'étaient plus que de simples
lieux communs philosophiques; certains esprits plus hardis
allaient même jusqu'à émettre des idées dont la conséquence
immédiate aurait été la destruction du judaïsme. A force d'expli-
quer le but et la raison d'être des lois religieuses, ils arrivaient, à
l'exemple des allégoristes d'Alexandrie, à cette conclusion dan-
gereuse qu'il suffisait de bien se pénétrer des motifs de ces lois
et qu'on n'était pas obligé de les observer.
A la tête de ces allégoristes à outrance se trouvait Lévi ben
Hayyim, de Villefranche, près de Perpignan, né en 1240 et mort
/ '
LÉVI BEN HAYYIM DE VILLEFRANCHE. 239
en 1305. Quoique versé dans le Talmud, Lévi bea Hayyim appré-
ciait bien plus l'étude de la philosophie de Maïraonide et de l'as-
trologie d'Ibn Ezra. Plus prétentieux que profond, il ne se rendait
nullement compte du but poursuivi par Tauteur du a Guide », il
ne voyait dans tout le judaïsme qu'un ensemble de doctrines phi-
losophiques. Ses interprétations naïves et enfantines avaient la
vertu d'étonner ses contemporains par leur profondeur.
C'est à Perpignan, la capitale du Roussillon, province appar-
tenant alors au roi d'Aragon, que se trouvait le foyer de cette
fausse philosophie. Les Juifs de cette ville, tout en étant assez mal-
heureux, parqués qu'ils étaient dans la partie la plus misérable de
la ville, au quartier des lépreux, avaient néanmoins conservé le
goût de l'étude et des recherches seientiQques, et prêtaient une
oreille attentive aux idées que leur exposaient les commentateurs
de Maïmonide. Même le rabbin de la communauté était ami de la
science et adversaire résolu de cette foi aveugle qui s'abrite derrière
la lettre et est eiïrayée de tout raisonnement. C'était, en ce temps,
Don Vidal Menahem ben Salomon Méïri (né en 1249 et mort
en 1320), homme qui n'avait pas une valeur supérieure, mais qui
ne manquait pas de mérite et possédait deux qualités qui, d'habi-
tude, faisaient défaut aux Juifs de ce temps : le tact et la modé-
ration.
A Perpignan, Lévi ben Hayyim avait trouvé une large et cordiale
hospitalité auprès de Don Samuel Sulami ou Sen Ëscalita, dont,
tous les contemporains louaient la piété, le savoir et la généro-
sité. Là, il se mit à correspondre avec Ben Adret; ce fut aussi
dans cette ville qu'il commença son œuvre d'interprétation de la
Bible et de l'Aggada.
Tout en désapprouvant formellement les exagérations des allé-
goristes, Méïri ne croyait pas pouvoir s'en autoriser pour con-
damner la science elle-même. Mais à Montpellier, patrie de l'ob-
scurantiste Salomon, cet adversaire acharné de Maïmonide, il
existait alors quelques zélateurs qui, restés calmes devant les élu-
cubrations des cabbalistes, ne pouvaient s'empêcher de partir
en guerre contre le clan peu important des allégorisles. Pour
un peu, ils auraient de nouveau jeté la discorde parmi les Juifs.
L'instigateur de cette lutte appartenait à cette catégorie de gens
240 HISTOIRE DES JUIFS.
qui, pour les questions de la foi, croient pouvoir enfermer Tesprit
humain dans des limites étroites et bien déterminées, imposer à
autrui leurs propres croyances, déclarer hérétiques et vouer au fer
et au feu ceux qui ne pensent pas comme eux. Il s'appelait Abba
Mari ben Moïse ou encore Don Astruc de Lunel et était originaire
de Montpellier, d'une famille estimée et très influente dans la capi-
tale du Languedoc. Assez instruit et profondément respectueux
envers la grande mémoire de Maïmonide, il s'inspira des idées de
ce philosophe pour se créer un judaïsme a sa façon, qu'il aurait
voulu imposer à tous. Il éprouvait une violente aversion, non
seulement pour les interprétations des allégoristes, mais, en gé-
néral, pour toutes les œuvres profanes, qui, pour lui, étaient la
cause du mal, et il regrettait qu'on ne livrât pas au bras séculier
tous ceux qui s'occupaient de science.
Trop peu influent pour s'attaquer lui-même efficacement à Lévi
de Villefranche et à ses partisans, il porta plainte contre eux
auprès de Ben Adret, les accusant de saper, par leurs agisse-
ments, les bases de la religion juive. Ben Adret lui répondit en
déplorant <c que les étrangers aient envahi les remparts de Sion »,
et il l'engagea à s'entendre avec quelques amis pour faire cesser
un enseignement aussi subversif. Pour lui, ajouta-t-il, il ne vou-
lait absolument pas prendre part à ces querelles, afin de ne
pas avoir l'air de s'immiscer dans les affaires des communautés
étrangères.
Cependant, sur de nouvelles instances, Ben Adret sortit de sa
réserve. Il blâma sévèrement Samuel Sulami d'offrir l'hospitalité
à un hérétique et agit si bien sur son esprit qu'il le décida à faire
partir Lévi de Villefranche de chez lui. Irrités de voir soulever une
sorte de procès d'hérésie, et ne voulant pas s'en prendre à Ben
Adret, qui était un homme honnête, bien des membres delà commu-
nauté de Perpignan manifestèrent leur mécontentement à l'égard
d'Abba Mari , dont la sincérité leur paraissait plus suspecte.
Comme il ne se sentait pas assez fort pour agir seul avec ses aco-
lytes, Abba Mari s'efforça d'obtenir l'appui du rabbin de Barcelone.
Il aurait voulu que Ben Adret se mît avec l.ui pour interdire à tous
les Juifs d'étudier et même de lire des ouvrages profanes avant
l'âge de trente ans. Dès qu'on apprit à Montpellier que des obscu*
/ DON PROFIAT. 241
rantistes essayaient encore une fois de condamner toute reclierclie
scientifique et toute étude profane, une partie importante de la
communauté décida de mettre obstacle à la réalisation de leurs
projets.
Il existait alors à Montpellier une personnalité très influente par
sa famille, sa situation sociale, son savoir et sa fortune, et qui
avait en quelque sorte sucé Tamour de la science avec le lait.
C'éidiilJacod 6en Makir Tibbon, connu, dans les milieux chrétiens,
sous le nom de Don Pro/lai ou Profatius (né en 1245 et mort
^près 1312). Parent des Tibbonides, il avait vu par l'exemple de
sa famille qu'on pouvait être à la fois religieux et savant. Il était
versé dans la Bible et le Talmud, pratiquait la médecine, mais
manifestait une prédilection marquée pour les mathématiques
•et l'astronomie. Ses observations sur la déviation de l'axe terrestre
ont servi de base aux recherches d'astronomes de grande valeur.
Il occupait une place importante à la Faculté de médecine de
Montpellier, et sa connaissance de l'arabe lui avait permis de tra-
•duire en hébreu de nombreux ouvrages scientifiques. Tel était
rhomme dont Abba Mari sollicitait l'appui pour faire renoncer la
jeunesse juive aux études profanes 1
Loin d'accepter le rôle qui lui était offert dans la bataille qu'on
voulait livrer à la science, Profiat s'efforça, au contraire, de faire
•comprendre quelles seraient les conséquences désastreuses de
cette lutte; il engagea Abba Mari à ne même pas donner lec-
ture en public de la lettre par laquelle Ben Adret condamnait les
€ludes profanes. Abba Mari repoussa le sage avis de Profiat et
invita les membres de la communauté à se réunir un jour de
sabbat à la synagogue, pour délibérer sur cette question. Dans cette
réunion, qui eut lieu au mois d'août 1304, des discussions très
vives s'élevèrent entre les assistants, et Ton se sépara sans avoir
pris aucune décision. Il se forma alors à Montpellier deux partis :
d'un côté, les amis de Profiat, de l'autre, les partisans d'Abba Mari.
De part et d'autre, on ne ménageait ni démarches ni efforts.
Pour montrer à Ben Adret qu'il le soutenait efficacement dans cette
lutte, Abba Mari aurait désiré recueillir à Montpellier au moins
vingt-cinq adhésions. Mais Jacob Tibbon tenait à honneur de ne
pas laisser triompher l'obcurantisme dans sa ville natale. Du reste,
IV. 16
242 HISTOIRE DES JUIFS,
lui et les Tibbonides considéraient les attaques d*Abba Mari contre
la science comme une atteinte portée à la mémoire de leurs aïeux,
surtout à celle de Samuel ibn Tibbon, le propagateur et traduc-
teur des ouvrages de Maïmonide, et à celle de Jacob Anatoli, qui,
un des premiers, avait vivement recommandé dMnterpréter dans
un sens allégorique, pour Tédification des fidèles, certains récits
bibliques et certaines cérémonies. Aussi voyait-on à la tête des
adversaires d'Abba Mari Tarrière-petit-fils de Samuel ibn Tibbon,
Juda ben Moïse. Pour conquérir des partisans en dehors de la
communauté, les Tibbonides employèrent une manœuvre très
habile : ils firent semblant de croire que les obscurantistes vou-
laient faire prononcer de nouveau Texcommunication contre Maï-
monide et ses œuvres, et qu^Âbba Mari suivait Texemple de
Salomon de Montpellier. Bien des personnes que la querelle entre
amis et adversaires des études profanes aurait laissées indifférentes
s'empressèrent alors de se prononcer en faveur de Maïmonide.
Ainsi fortifié par de nouvelles recrues, le parti des Tibbonides
écrivit à Ben Adret et à la communauté de Barcelone pour leur
demander de cesser leur campagne contre la science. « Car, disaient-
ils, prétendre, comme le font les obscurantistes, qu'on interdit
les études profanes à la jeunesse seulement, mais qu'on ne les
condamne pas d'une façon absolue, c'est jouer sur les mots»
Quand on s'est, en effet, occupé exclusivement de Bible et de
Talmud jusqu'à l'âge de trente ans, on ne peut plus s'adonner
utilement aux recherches scientifiques. » Les Tibbonides ajou-
taient qu'il était inique de les déclarer hérétiques, parce qu'outre
la Tora ils étudiaient également des matières profanes, car ils
ne le cédaient à personne en piété et en orthodoxie. Ils concluaient
enfin en demandant instamment à Ben Adret de ne pas jeter la
discorde parmi les Juifs par ses menaces d'excommunication.
Le ton hautain de cette épître irrita la communauté de Barce-
celone, les rapports entre les deux partis se tendirent encore
plus et on échangea des notes de plus en plus vives. Des deux
côtés on s'efforça de gagner de nouveaux partisans dans les di-
verses communautés. Argentière, Aix, Avignon et Lunel se ran-
gèrent sous la bannière d'Abba Mari. A Perpignan, siège prin-
cipal des études profanes si détestées des obscurantistes, un
ASGHER BEN YEHIEL. 243
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parent d*Abba Mari s'efforça surtout de gagner à la cause des
adversaires de la science Kalonymos ben Todros, de Narbonne,
qui jouissait d*une grande autorité parmi ses contemporains.
Peu disposé d*abord à prêter son appui aux obscurantistes, il
céda peu à peu aux instances d*Abba Mari et de Ben Adret et
se prononça, à son tour, contre la science. Mais les Tibbo-
nides aussi recueillirent de nouvelles adhésions, assez nom-
breuses pour que Ben Adret hésitât à condamner définitivement * '\
les études profanes. Il déclara qu'il ne les mettrait en interdit
que lorsque vingt communautés au moins se seraient prononcées
contre elles.
Pendant que la lutte se poursuivait en Espagne et dans le
sud de la France entre amis et adversaires de la science, avec
des chances à peu près égales pour les deux partis, un personnage
illustre arrivait en Espagne, chassé d'Allemagne par la persécu-
tion, qui fit pencher la balance en faveur des obscurantistes. Cet
homme était Ascher ou Ascheri. D'un rare désintéressement, de
sentiments élevés, d'une piété profonde et d'une érudition talmu-
dique vraiment remarquable, Ascher ressentait une haine de fana-
tique contre la science, et son arrivée en Espagne eut une action
funeste sur la culture d'esprit des Juifs espagnols et provençaux.
Ascher ben Yehiel (né vers 1250 et mort en 1327) était origi-
ginaire des provinces rhénanes et descendait d'une famille de
savants qui ne voyaient rien au-dessus et en dehors du Talmud.
Disciple du célèbre Méïr de Rothenbourg, il déployait dans son
enseignement la pénétrante perspicacité de l'école des tossafistes,
mais avec plus de méthode et de netteté, et à la mort de son
maître, il était déjà un des rabbins les plus influents de l'Alle-
magne.
En ce temps, se produisirent contre les Juifs d'Allemagne des
excès qui dépassèrent en violence ceux de la période des croisades.
Des milliers de victimes périrent à cette époque ou subirent des
maux plus douloureux que la mort. Grâce à la guerre civile qui
sévissait alors en Allemagne, déchaînée par les deux aspirants à
la pourpre impériale, Adolphe de Nassau et Albert d'Autriche,
l'impunité était assurée aux persécuteurs des pauvres parias.
Pour donner un semblant de prétexte à ces cruautés, on accusa
244 HISTOIRE DES JUIFS.
les Juifs de Rœtlingen, petite \ille de la Franconie, d*avoir souillé
et broyé une hostie, d*où le sang se serait ensuite échappé. Un
gentilhomme de la localité, nommé Rindfleisch, déclara qu'il était
investi par le ciel de la mission de venger ce prétendu sacrilège
et d'exterminer totalement la race juive. Aidé dans sa sanglante
.entreprise par une tourbe fanatisée, il commença par livrer aux
.flammes tous les Juifs de Rœtlingen (avril 1298). De là, ces bandes
de brigands, sous la direction de Rindfleisch, coururent de ville
en ville, recrutant sur leur route de nouveaux complices et égor-
geant tous les Juifs tombés entre leurs mains et qui refusaient d'ac-
cepter le baptême. La communauté de Wurzbourg fut massacrée
tout entière (24 juillet). A Nuremberg, les Juifs, réfugiés dans
le château fort de la ville, s*y défendirent vaillamment avec
Taide de quelques généreux chrétiens. Le fort pris, ils furent
tous tués {l'' août). Dans ce massacre péril, avec sa femme
et SCS cinq enfants, un savant lalmudiste, Mordekhaï ben Hillel,
parent et condisciple d'Âscheri et auteur d'un recueil talmudique
très estimé. Bien des parents qui craignaient qu'en face de la
mort leurs enfants n'eussent pas le courage de rester fidèles à
leur Dieu, les jetèrent eux-mêmes dans les flammes et s'y précipi-
tèrent derrière eux. En Bavière, deux communautés seules, celles
.de Ratisbonue et d'Augsbourg, échappèrent au massacre.
De la Bavière et de la Franconie, les hordes sanguinaires de
Rindfleisch se répandirent en Autriche. Dans l'espace de six mois,
elles détruisirent plus de cent quarante-six communautés et tuè-
rent plus de cent mille Juifs. Toute l'Allemagne juive était dans
des transes et s'attendait à être massacrée. Et de fait, leurs
xraintes se seraient peut-être réalisées si, par suite de la mort de
l'empereur Adolphe et de l'avènement au Irône d'Albert, la guerre
civile n'avait pas alors cessé. Le nouvel empereur prit des mesures
vigoureuses pour rétablir la paix dans le pays ; il sévit contre ceux
qui avaient maltraité les Juifs et imposa des amendes aux villes
qui avaient participé à ces excès. Dans sa pensée, les amendes
devaient réparer en partie les perles qu'avaient fait subir au fisc
ceux qui avaient massacré les Juifs, serfs de la chambre impé-
riale, et qui avaient pillé leurs biens. La plupart des Juifs qui,
par contrainte, avaient accepté le baptême, retournèrent au
ASCHERI EN ESPAGNE. 245
judaïsme, probablement avec Tassenliment tacite de l'empereur
et du clergé.
Quoique les excès eussent momentanément pris fin, Ascheri ;
ne se sentait plus en sécurité en Allemagne. Peut-être aussi ^,
quitta-t-ii ce pays pour échapper à un danger qui le menaçait de
la part de l'empereur Albert. On raconte, en effet, que le souverain
lui aurait réclamé Targent promis par les Juifs pour la rançon de
Méïr de Rothenbourg et pour laquelle lui, Ascheri, se serait porté
caution. Il partit donc de l'Allemagne (dans Tété de 1303) avec sa
femme et ses huit fils, errant de ville en ville et recevant le plus
cordial accueil partout où il passait, et notamment à Montpellier,
où la guerre entre partisans et adversaires de la science n avait
pas encore éclaté. Enfin, il arriva (en janvier 1305) à Tolède, la
plus grande ville d'Espagne, s'y fixa définitivement et fut nommé '
rabbin de la communauté. •
Ascheri ne dissimula pas à ses ouailles son aversion pour toute
science profane. Il se montrait tout surpris de voir en Espagne
et dans le sud de la France des hommes même pieux s'adonner
encore à d'autres éludes qu'à celle du Talmud, et il déclarait être
reconnaissant envers Dieu d'avoir préservé son esprit de ten-
dances aussi funestes. L'influence d'un tel homme, incapable de
comprendre l'utilité des recherches scientifiques et ennemi de
toute étude profane, ne pouvait qu'être nuisible à la science. Com-
paré à Ascheri, Ben Adret lui-même pouvait presque passer pour
un ami des libres recherches.
Naturellement, Abba Mari s'empressa de solliciter l'appui d'A-
scheri dans la lutte qu'il soutenait contre la science. Celui-ci le
lui accorda. Il alla même plus loin qu'Abba Mari, il déclara que
pour détruire le poison de l'hérésie qui s'était infiltré dans le
judaïsme, il ne suffisait pas d'interdire seulement les études pro-
fanes à ceux qui n'avaient pas encore atteint l'âge de la maturité.
Il émit l'avis de convoquer un synode pour décider qu'à tout ège
les Juifs ne pourraient étudier que le Talmud, et qu'on ne leur
permettrait de s'occuper de science que pendant ce court instant
de la journée où il ne fait ni jour ni nuit.
Ce zèle exclusif et excessif pour l'étude du Talmud, manifesté
par une personnalité active et marquante comme l'était Ascheri^
246 HISTOIRE DES JUIFS.
impressionna profondément i*esprit un peu timoré des Juifs d'Es-
pagne. Aussi Ben Adret, qui, jusque-là, avait hésité à se mettre
à la tète du mouvement obscurantiste , se déclara-t-ii prêt a
mettre en interdit ceux qui s* adonneraient aux études profanes,
si Abba Mari et Kalonymos de Narbonne consentaient à rédiger
la formule d'excommunication. On de ses disciples, Simson ben
Méîr^ enflammé par Tardeur du maître, s'ofi'rit pour trouver vingt
communautés qui appuieraient Ben Adret de leur approbation. Il
comptait naturellement sur Tolède, où prédominait Tinfluence
d'Ascheri, et, en général, sur toute la Castille, qui recevait Tim-
pulsion de la capitale.
On ne tarda pas à s'apercevoir combien ces excès de zèle répon-
daient peu au sentiment de la majorité. Ainsi, à Montpellier
même, considéré cependant par les partisans d'Abba Mari comme
leur forteresse, ils n'osèrent pas recueillir de signatures contre
les études profanes, et Abba Mari, qui s'était constamment vanté
d'être soutenu par presque tous les membres de cette commu-
nauté, dut avouer à Ben Adret qu'il craignait fort de ne pas
obtenir leur concours dans cette circonstance. Mais les sentiments
de Ben Adret s'étaient bien modifiés. Autant il avait été néces-
saire auparavant de stimuler son zèle, autant il montrait mainte-
nant de haine pour la science. L'influence d'Ascheri n'était certes
pas étrangère à ce changement. C'est sur le conseil de ce rabbin
qu'au jour de sabbat précédant l'anniversaire de la destruction
de Jérusalem, Ben Adret, un rouleau de la Tora sur le bras, pro-
nonça solennellement l'anathème contre quiconque lirait avant
l'âge de vingt-cinq ans un ouvrage scientifique, soit dans l'origi-
nal^ soit dans une traduction hébraïque (23 juillet 1305). Ceux qui
interpréteraient la Bible dans un sens philosophique étaient voués
à l'enfer dans l'autre monde et excommuniés ici-bas, et leurs ou-
vrages condamnés à être brûlés. Comme on ne faisait pas ex-
ception pour les ouvrages scientiflques écrits en hébreu, les
travaux philosophiques de Haïmonide étaient également mis en
interdit. On permettait cependant d'étudier la médecine, parce
que le Talmud en autorisait la pratique.
Ainsi, dans le judaïsme aussi on commençait à faire le procès
aux hérésies, et c'est Ben Adret qui présidait le premier tribunal
JACOB TIBBON CONTRE BEN ADRET. 247
inquisitorîal. Les Juifs marchaient sur les traces des dominicains.
Au début, la sentence prononcée contre la science ne fit
pas sentir son action en dehors des limites de Barcelone. Car
au moyen âge, les communautés étaient organisées de telle sorte
qu'elles étaient absolument indépendantes les unes des autres et
que les décisions de Tune n'étaient pas valables pour les autres.
Pour gagner de nouveaux adhérents à Tobscurantisme, Ben Adret
communiqua la formule d'excommunication prononcée contre les
études profanes aux communautés de TEspagne, du Languedoc,
du nord de la France et de l'Allemagne, et il leur demanda leur
appui. Mais sa propagande rencontra de la résistance. Jacob Tibbon
et ses partisans avaient eu, en effet, vent de ce qui se tramait à
Barcelone, et pour annuler l'effet des menaces dirigées par Ben
Adret contre ceux qui s'occuperaient d'études profanes, ils oppo-
sèrent anathème contre anathème. Ils publièrent à Montpellier
une résolution contenant trois points principaux, et par laquelle
ils excommuniaient quiconque, par scrupule religieux, dissua-
derait ou empêcherait ses enfants, à quelque âge qu'ils fussent,
de s'adonnera des études profanes, en n'importe quelle langue,
ou proférerait une injure ou une accusation d*hérésie contre Maï-
monide, ou enfin outragerait un écrivain religieux a cause des
tendances philosophiques de son esprit. Cette résolution en faveur
de la science fut proclamée à la synagogue de Montpellier et
adoptée par la majeure partie de la communauté.
Entraînés par Tardeur de la lutte, Jacob Tibbon et ses amis
firent une démarche analogue à celle que les obscurantistes
avaient faite un siècle auparavant, et qui aurait pu avoir les mêmes
conséquences funestes. Comme ils entretenaient des relations
amicales avec le gouverneur de la ville, ils voulurent s'assurer
son concours pour le cas où leurs adversaires tenteraient de con-
traindre les Juifs de Montpellier à se soumettre à la décision prise
à Barcelone. Mais le gouverneur leur répliqua qu'à ses yeux le
seul point qui importait, c'était que la jeunesse juive ne fût pas
empêchée de lire et d'étudier d'autres ouvrages que le Talmud.
Car, déclara-t-il avec franchise, il ne permettrait pas que par des
menaces d'excommunication, on supprimât les voies et moyens
qui pourraient faciliter la conversion des Juifs au catholicisme.
*
248 HISTOIRE DES JUIFS.
L'adhésion des Juifs de Montpellier aux idées de Jacob Tibboa
rendit Abba Mari et ses amis bien perplexes. Car la résolution
adoptée par la majorité de la communauté en faveur de la liberté
des études profanes devenait également obligatoire, d'après les
lois rabbiniques, pour la minorité, c'est-à-dire pour les chefs du
mouvement obscurantiste, qui étaient ainsi dans rimpossibililé
d'adhérer à la formule d'excommunication de Ben Adret. Par une
ironie du hasard, c'étaient justement les zélateurs et les instiga-
teurs de la lutte qui avaient les mains liées et se voyaient forcés
de marcher avec les amis de la science I Ils essayèrent bien de
protester contre Tanathème prononcé par les Tibbonides contre
tous ceux qui se déclaraient adversaires des études profanes, ils
allèrent jusqu'à demander à Ben Adret si la loi religieuse les
obligeait réellement à se soumettre à la résolution des Tibbonides.
Mais ils ne réussirent qu'à mettre le rabbin de Barcelone dans
l'embarras et à rendre leur défaite plus manifeste. Sincèrement,
ou par une manœuvre habile, leurs adversaires affirmaient que la
défense faite à la jeunesse juive, sous peine d'excommunication»
de lire des ouvrages scientifiques, s'appliquait également aux
travaux de Maïmonide, et ils avaient ainsi l'air de combattre à la
fois pour la mémoire du grand philosophe et l'honneur du ju-
daïsme, en face d'hommes qui, par leur étroitesse d'esprit et leur
obstination, menaçaient de rendre leur religion méprisable aux
yeux des chrétiens éclairés. Aussi Topinion publique semblait-elle
donner de plus en plus raison aux amis de la science.
Pendant que ces dissentiments divisaient ainsi les Juifs en deux
camps, rÉglise était également déchirée par de violentes dissen-
sions. Il y avait lutte, et lutte à mort, entre Philippe IV, roi de
France, et le pape Boniface VIII. Philippe IV accusait le pape d'être
hérétique, simoniaque, cupide, parjure et débauché, tandis que
Boniface VIII déclarait tous les sujets du roi de France déliés de
leur serment envers leur souverain et offrait son royaume à un
autre prince. La guerre entre le pape et le roi avait naturellement
une tout autre importance que les querelles entre les partisans
d'Abba Mari et ceux de Tibbon, mais elle était également bien
plus âpre et plus désastreuse.
Quelques amis d'Abba Mari rengagèrent à ne pas réjouir plus
LES JUIFS SOUS PHILIPPE LE BEL. 249
longtemps les ennemis du judaïsme par le spectacle de ces déchi-
rements et à se réconcilier avec ses adversaires. Mais la lutto
était devenue trop vive pour pouvoir cesser si facilement. Chacun
des deux partis tenait à faire triompher ses idées, les uns conti-
nuant à demander que toute latitude fût laissée à la jeunesse
pour les études scientifiques et les autres persistant à ne per-
mettre l'accès de ces études qu'à des hommes déjà mûrs. La lutte
se poursuivait donc entre les deux partis, quand survint un évé^
nement qui frappa à la fois amis et ennemis.
Philippe le Bel, un de ces princes qui ont acclimaté en Europe
le despotisme le plus dur et le plus dénué de scrupules, ordonna
(21 janvier 1306) subitement et en secret à tous ses fonctionnaires,
grands et petits, d'incarcérer le même jour tous les Juifs de France.
L'ordre fut exécuté le lendemain de Tanniversaire de la destruction
de Jérusalem. Les Juifs n'étaient pas encore remis des fatigues
du jeûne qu'ils avaient observé en commémoration de ce triste
événement quand, le matin, au moment où ils se rendaient à leurs
affaires, ils furent arrêtés par les gens du roi et jetés tous en
prison (22 juillet 1306). Alors seulement on les informa que leurs
biens étaient confisqués, leurs créances annulées et qu'il leur était
accordé un délai d'un mois pour se préparer à quitter le royaume.
Après cette date, ceux qui ne seraient pas sortis de France s'ex-
poseraient à être tués. Certes, ce n'était ni par intolérence, ni
pour complaire à la foule que Philippe IV, qui, peu auparavant^
avait défendu les Juifs contre le clergé, avait si subitement changé
de sentiment à leur égard. Mais il avait besoin d'argent. Sa que-»
relie avec le pape et ses guerres contre les Flandres en révolte
avaient épuisé sa caisse, et sa rapacité était devenue telle qu'une
chanson populaire disait que « même la poule dans la marmite
n'était pas à l'abri des griffes du roi ». C'était donc pour remplir
de nouveau le trésor royal qu'il pillait et expulsait les Juifs.
Peut-être une autre circonstance encore l'avait-elle poussé à
prendre cette décision.
Il était, en effet, en froid avec Albert, empereur d'Allemagne, qui^
entre autres réclamations, lui avait demandé de lui reconnaître,
en sa qualité de successeur des empereurs Vespasien, Titus et
Charlemagne, le droit de souveraineté sur les Juifs de France, en
250 HISTOIRE DES JUIFS.
d*autres termes, de lui verser une partie des impôts payés par les
Juifs. On raconte qu*après avoir consulté ses jurisconsultes sur
cette question et appris d*eux que la réclamation de Fempereur
était fondée, il aurait décidé de prendre aux Juifs ce qu^ils pos-
sédaient et de les envoyer ensuite, pauvres et dépouillés de tout,
auprès d*Âlbert. Pour justifier aux yeux du public sa décision,
aussi contraire à Thumanité qu'aux intérêts de TÉtat, Philippe le
Bel prétendit que les Juifs s'étaient attiré ce châtiment par leurs
crimes. Mais la rapacité qu'il manifesta dans cette circonstance
prouva avec la plus grande évidence qu'il ne les avait chassés
que pour pouvoir s'emparer de leurs richesses. On ne laissa à ces
malheureux, aux pauvres comme aux plus riches, que les vête-
ments qui les couvraient et de quoi se nourrir pendant un seul
jour. Ce fut par charretées qu'on transporta chez le roi l'or,
l'argent et les pierres précieuses des Juifs; le reste fut vendu à
des prix dérisoires.
 la date fixée (sept. 1306], près de cent mille Juifs durent quit-
ter la France. Et cependant leurs aïeux avaient déjà habité une
partie de ce pays à l'époque de la république romaine, longtemps
avant l'arrivée des Francs et le triomphe du christianisme. Un
certain nombre d'entre eux, plutôt que de se séparer de leurs
biens et des tombes de leur famille, acceptèrent le baptême. A
Troyes, Paris, Sens, Chinon et Orléans, où avaient brillé Raschi et
les tossafistes, à'Béziers, Lunel et Montpellier, qui avaient été pour
le judaïsme des centres de haute culture, on vendit aux enchères
ou Ton offrit en cadeau ces synagogues et ces écoles où avaient
enseigné tant de savants remarquables, où Ton avait discuté et
lutté pour ou contre les études scientifiques. Une des synagogues
de Paris fut donnée par Philippe le Bel à son cocher. En Angle-
terre ou en Allemagne, ces écoles et ces synagogues auraient été
tout simplement détruites. L'expulsion et le pillage des Juifs rap-
portèrent certainement des sommes considérables à Philippe le
Bel, car dans le seul bailliage d'Orléans on vendit pour 337,000 fr.
4e propriétés juives.
Des documents du temps montrent à quelle atroce misère
étaient réduits les pauvres exilés. Un de ces malheureux, Estori
Parhi, parent de Jacob Tibbon, et dont les parents étaient venus
ABBA MARI A PERPIGNAN. 251
d*Espagûe dans le sud de la France, raconte ainsi ses souf-
frances : « Ils m'ont chassé de Técole; encore jeune, j'ai dû aban-
donner, pauvre et nu, ma maison paternelle et errer à travers
des pays et des nations dont j'ignorais la langue. » Parhi ne
trouva quelque tranquillité qu'en Palestine.
D'autres expulsés se rendirent également en Palestine ou émi-
grèrent dans les pays les plus lointains. Mais la plupart s'établi-
rent dans le voisinage de la frontière française, en Provence,
dont une partie était alors placée sous la souveraineté de l'Alle-
magne, et dans le Roussillon, qui appartenait au roi de Majorque.
Il y eut même des Juifs qui restèrent en France, tout en refusant
d'adopter le christianisme. Ceux-là furent tués.
Malgré la catastrophe qui venait d'atteindre les Juifs de Fra^ice,
la lutte née à Montpellier entre amis et adversaires des études
profanes reprit sur un autre théâtre. Plusieurs des partisans de
Tibbon s'étaient établis à Perpignan, ville qui appartenait au roi
de Majorque. Non pas que ce prince, qui avait fait brûler des
exemplaires du Talmud, fût favorable aux Juifs, mais il appré-
ciait leur activité industrieuse, et il espérait qu'ils seraient utiles
à son Etat. Abba Mari, suivi d'autres membres de la communauté
de Montpellier, avait d'abord fixé sa résidence à Arles. Mais ne
pouvant y rester, il se rendit également à Perpignan (janvier 1307).
Gomme le parti opposé jouissait d'une certaine influence auprès
du roi ou peut-être du gouverneur de Perpignan, il essaya de
faire interdire à Abba Mari le séjour de cette ville. De là, nouveau
conflit et nouvelle intervention de Salomon ben Adret et surtout
d'Ascheri, qui déclara se repentir de n'avoir interdit les études
profanes que jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. A son avis, ces
études devraient être totalement prohibées, parce qu'elles mènent
à r incrédulité, et leurs défenseurs, persistant dans leur erreur en
dépit du malheur qui venait de les atteindre, mériteraient plus
que jamais une excommunication rigoureuse.
Après la mort de Ben Adret (1310), l'opinion d'Ascheri au sujet
de la prétendue action néfaste exercée par la science sur le ju-
daïsme prévalut de plus en plus, parce qu'il était alors le seul rabbin
dont la compétence dans les questions religieuses fût reconnue sans
conteste en Espagne et dans les pays voisins. Grâce à son influence
.1
i'
252 HISTOIRE DES JUIFS.
et à celle de ses fils et de ses disciples venus avec lui d'Âlle-*
magne, on vit s'implanter à Tolède et dans les autres commu-
nautés d'Espagne, jusque-là si gaies et si vivantes, cette piété
étroite et intolérante, quoique sincère, cette humeur sombre et
morose, ennemie de toute joie, et cette humilité triste qui caracté-
risaient au moyen âge les Juifs des provinces rhénanes. Plus d'es-
sor, plus d'envolée dans la pensée; toute l'activité intellectuelle
était absorbée par l'interprétation du Talmud. Du reste, l'œuvre
principale d'Ascheri est un recueil talmudique, qu'il composa
(1307-1314) pour la pratique, et où il cherche toujours à faire
prévaloir l'opinion la plus sévère. Voulait-on faire paraître un tra-
vail scientifique, il ne pouvait passer que sous le couvert d'une
orthodoxie outrée. Ainsi, ' quand le savant Isaac ben Joseph
Israeli II, de Tolède, publia son livre d'astronomie (Zi^^^oé? Olam)^
il dut lui donner un cachet strictement talmudique et le faire pré-
céder d'une profession de foi ; autrement, il n'aurait pas trouvé
grâce devant la rigueur d'Ascheri.
C'est pendant qu'Ascheri était investi de la dignité de rabbin à
Tolède que quelques Juifs conquirent de nouveau une certaine
influence à la cour royale. Ainsi le roi Ferdinand IV (1295-1312)
avait un trésorier juif du nom de Samuel, qu'il consultait souvent
pour les questions politiques. La reine mère Marie de Molina haïs-
sait Samuel avec passion, elle l'accusait d'avoir excité contre elle
l'hostilité du roi. Un jour que Samuel se trouvait à Bajadoz et se
préparait à accompagner le roi à Séville, il fut attaqué à Timpro-
viste et blessé si grièvement qu'on le crut mort. On ne sut pas qui
avait armé la main du meurtrier. Grâce aux soins que lui fit pro-
diguer le roi, il se remit de ses blessures. La reine mère aussi,
après la mort de son fils, confia la direction des finances de l'Étal
à un Juif, nommé Don Moïse (1312-1329).
Pendant sa régence, l'infant Don Juan-Emmanuel, petit-neveu
du jeune roi Alphonse XI (1319-1325), qui aimait la science et était
lui-même écrivain et poète, témoigna également de la considé-
ration pour les Juifs lettrés. Il tenait en très haute estime Juda
ben Isaac ibn Wakar, de Cordoue, auquel il confia probablement
la surveillance de son trésor. Ce fut sur les instances d'Ibn Wakar
que Don Juan-Emmanuel accorda de nouveau aux rabbins le droit
ik
RETOUR DES JUIFS EN FRANCE. 253
de juger les affaires criminelles, droit qui leur avait été enlevé
on partie par la reine mère Marie de Molina.
Admirateur d'Ascberi, et, comme lui, d'une piété exagérée, Ibn
Wakar appliquait avec une rigueur implacable les cbâtiments pro-
noncés par le rabbin de Tolède pour toute transgression reli-
gieuse. Un jour, dans un mouvement de colère, un Juif de Cor-
doue ayant blasphémé Dieu en langue arabe, Ibn Wakar, sur
le conseil d*Ascheri, condamna le coupable à avoir la langue
coupée. Une autre fois, Ibn Wakar, avec l'assentiment d'Ascheri,
fit couper le nez, pour la défigurer, à une femme juive qui avait
eu des relations avec un chrétien.
Mais si, dans le sud de TEspagne et en Castille, les Juifs vivaient
encore dans une sécurité relative, leurs coreligionnaires du nord
de TEspagne et du midi de la France étaient sans cesse exposés
aux violences de hordes fanatiques que l'Église avait déchaînées,
et dentelle était maintenant impuissante à réprimer les excès.
Car il y avait de nouveau des Juifs en France. Neuf ans après leur
expulsion de ce pays, ils y avaient été rappelés en 1315 par
Louis X, sur les instances de la noblesse et du peuple, qui com-
mençaient à apprécier les services que leur rendaient les Juifs
quand ils en étaient privés. Les Juifs n'avaient cependant accepté
de rentrer en France que sous condition. Ils exigeaient qu'il leur fût
permis de s'établir dans les localités où ils avaient demeuré avant
leur bannissement; qu'on leur rendît leurs synagogues, leurs ci-
metières et leurs livres, ou qu'on leur concédât des terrains pour
y élever de nouveaux temples; qu'on les garantît contre tout châti-
ment pour les délits passés, qu'on les autorisât à se faire payer
leurs anciennes créances, dont les deux tiers reviendraient au
roi, et, enfin, qu'on confirmât leurs anciens privilèges ou qu'on
leur en accordât de nouveaux. Le roi Louis accueillit leurs de-
mandes, mais, pour ne pas mécontenter le clergé, il les obligea à
se rendre reconnaissables par un signe distinctif.
Deux hauts dignitaires furent chargés de prendre les mesures
nécessaires pour la rentrée des Juifs en France. Pour le moment,
on ne leur concédait qu'un permis de séjour de douze ans, avec la
promesse que si le roi se décidait à les expulser après ce laps de
temps, il les en avertirait une année d'avance. Tous ces arrange-
254 HISTOIRE DES JUIFS.
ments termiDés, le monarque fit coonaitre sa résolution par un
décret dans lequel il déclarait que son père, égaré par de funestes
conseils, avait banni les Juifs, mais que, convaincu des sentiments
de tolérance du clergé, et à Texemple de son aïeul saint Louis, qui
avait d*abord expulsé les Juifs pour les rappeler ensuite, il avait
obéi aux vœux unanimes de son peuple en autorisant les Juifs à
rentrer en France. C'est ainsi que les Juifs français purent ren*
trer dans leur patrie.
Quand, un an plus tard, après la mort de Louis X, son frère
Philippe V dit le Long lui eut succédé, il confirma et même éten-
dit les privilèges des Juifs, les protégeant tout spécialement con*
tre les attaques du clergé et décrétant que les fonctionnaires
royaux seuls auraient le droit de confisquer leurs biens et leurs
livres. En dépit de cette ordonnance, des ecclésiastiques firent
brûler à Toulouse deux charretées d'exemplaires du Talmud. Mais
qu'étaient ces autodafés en comparaison des malheurs qui allaient
assaillir les Juifs de France 1
Philippe V avait, en effet, conçu le projet d'organiser une nou-
velle croisade, et quoique cette entreprise fût blâmée par tous les
gens clairvoyants et même par le pape Jean XXII, le deuxième des
pontifes qui résidèrent à Avignon, elle surexcita le fanatisme de
la foule. Un jeune berger, à Timagination mystique, raconta partout
qu'une colombe s'était placée tantôt sur sa tète, tantôt sur son
épaule, et que, quand il voulut s'en empai^r, elle avait pris la
forme d'une belle jeune fille et lui avait ordonné de réunir une
troupe de croisés, l'assurant qu'ils triompheraient des infidèles.
Encouragés par une aventure aussi mer>eilleuse et enflammés par
les excitations d'un prêtre dépravé et d'un bénédictin, une troupe
de quarante mille pastoureaux se forma dans le nord de la France
(1320) et courut de ville en ville, bannières déployées, et procla-
mant partout qu'elle traverserait la mer pour délivTor le Saint-
Sépulcre.
A l'instar de leurs prédécesseurs, ces nouveaux croisés débutè-
rent dans leur pieuse entreprise par le massacre des Juifs. Se
laissèrent-ils entraîner par Tappât du pillage ou obéirent-ils,
comme on le raconte, au désir de se venger d'un Juif qui se serait
moqué de leurs rodomontades? Nul ne le sait. Ce qui est certain.
VIOLENCES DES PASTOUREAUX. 2o5
c*est que les violences des Pastoureaux ajoutent une page san-
glante de plus à rhistoire juive. Réunis près d*Agen, sur les rives
de la Garonne, ils égorgèrent tous les Juifs qu'ils rencontrèrent sur
leurpassagejusqu'àToulouse,n'épargnantque ceux qui acceptaient
le baptême. Près de cinq cents Juifs s'étaient réfugiés dans la
forteresse de Verdun (près de la Garonne) et repoussaient avec
vigueur les assauts répétés des Pastoureaux. Quand ils virent que
tout espoir était perdu, ils fureut unanimes pour confier au plus
digne et plus âgé d'entre eux la lugubre mission de les tuer
l'un après l'autre. Celui-ci choisit comme aide, pour cette funèbre
besogne, un jeune homme vigoureux et résolu. Lorsque tous
furent égorgés et que le vieillard lui-même eut péri, son jeune
compagnon eut peur de mourir, et au lieu de se tuer, il sollicita sa
grâce, offrant aux Pastoureaux de se faire chrétien. Sa demande
fut rejetée, et il fut tué à son tour. Les enfants que leurs parents
n'avaient pas osé livrer à la mort furent tous baptisés.
Pris de compassion pour les malheureux Juifs, le gouverneur de
Toulouse ordonna à ses chevaliers de s'opposer par la force aux
excès des Pastoureaux et d'arrêter les coupables. De fait, bien
des Pastoureaux furent amenés à Toulouse et jetés en prison.
Mais la foule ameutée les délivra et se rua ensuite sur les Juifs^
qu'elle massacra,
Ces sanglantes tueries s'étendirent à travers toute la région»
jusqu'à Bordeaux, Albi et d'autres villes du sud de la France.
Plus de cent vingt communautés juives furent ainsi détruites
en France par les Pastoureaux; les autres, pillées et rançon-
nées, étaient réduites à une extrême misère et avaient besoin
des secours du dehors, qui, du reste, affluèrent même de
l'Allemagne.
L'année suivante amena pour les Juifs de France de nouveaux,
malheurs, occasionnés par des lépreux. On sait quel était le sort
des lépreux au moyen âge. Isolés, déclarés civilement morts, ils
étaient enfermés et nourris dans des quartiers spéciaux. Des
lépreux de la province de la Guyenne, mécontents de la nourriture
qu'on leur donnait, jetèrent du poison dans des puits et des ri-
vières (1321) et causèrent ainsi la mort d'un grand nombre de per-
sonnes. Soumis à la torture, l'un des coupables, à Tinstigatioa
4
2o6 HISTOIRE DES JUIFS.
d'autres personnes, ou peut-être de sa propre initiative, déclara
<iue c'étaient les Juifs qui leur avaient inspiré leur crime.
Malgré son caractère d'invraisemblance, cette accusation fut
acceptée comme vraie, même par le roi Philippe V. Pour la justi-
fier, on disait tantôt que les Jiuifs avaient voulu se venger ainsi
des persécutions des Pastoureaux, tantôt qu'ils avaient été achetés
par les Maures de Grenade pour exterminer les chrétiens, ou bien
par le souverain musulman de la Palestine pour rendre impossible
la croisade projetée par le roi Philippe. Sur bien des points du
territoire, des Juifs furent arrêtés pour ce prétendu crime, tor-
turés et brûlés (juillet 1321). Â Chinon, on creusa une fosse où Ton
alluma un grand feu et on y jeta de nombreux Juifs, tant hommes
que femmes. Auparavant, les mères y avaient précipité leurs en-
fants pour les soustraire au baptême. On estime qu'à la suite
<le cette accusation d'empoisonnement, près de cinq mille Juifs
périrent dans les flammes.
Plus tard, le roi Philippe put se convaincre que les Juifs
avaient été accusés faussement. Mais le fisc aurait trop perdu à la
revision du procès. Car le parlement avait condamné les commu-
nautés juives à une amende de 150,000 livres parisis, dont
47,000 livres, d'après la répartition proposée par des délégués
juifs du nord de la France et du Languedoc, devaient être versées
parles communautés du Midi, déjà appauvries par les persécu-
tions de l'année précédente, et le reste tombait à la charge des
communautés du Nord. Pour assurer le payement de cette somme,
on incarcéra les plus riches d'entre les Juifs, et leurs biens ainsi
que leurs créances furent mis sous séquestre.
Ce fut dans cette même année de 1321 que la plus ancienne
communauté de l'Europe, préservée jusqu'alors des maux qui
avaient atteint en si grand nombre les Juifs de France, d'Angle-
terre et même d'Espagne, fut exposée subitement à un danger des
plus graves. Comme la ville de Rome appartenait moins au pape
qu'aux Colonna et aux Orsini, qui y régnaient en maîtres et s'y
livraient sans cesse à des luttes de parti, les Juifs romains n'avaient
pas eu à souffrir des vexations de l'Église. Pour leur bonheur, ils
passaient presque inaperçus. Ils commençaient, à cette époque, à
jouir d'un certain bien-être et leur culture intellectuelle était plus
LES JUIFS ET ROBERT D'ANJOU. 257
sérieuse. On trouvait parmi eux des gens très riches, possédant de
magnifiques palais; il y avait aussi des lettrés, aimant la science
et la poésie. La semence jetée sur le sol italien par les Ibn Ezra,
les Hillel de Vérone, les Zerahya ben Schaltiel et d'autres, com-
mençait à germer, et, par une coïncidence singulière, la civili-
sation juive était en pleine floraison en Italie, et surtout à Rome, à
répoque même où elle était menacée dans le sud de la France
par les tendances étroites et exclusives de Técole talmudique et
aussi par de sanglantes persécutions.
On sait, du reste, qu'au commencement du xiv« siècle, à Tépo-
que du Dante, se produisit en Italie comme un réveil de l'esprit
humain, qui était resté engourdi pendant tout le moyen âge sous
la lourde pression de TÉglise et de la chevalerie. Cette renais-
sance des arts et de la science agit également sur les Juifs, qui
prirent part au mouvement. Ils trouvèrent à ce moment un pro-
tecteur bienveillant dans la personne d'un des plus puissants
princes italiens, Robert d'Anjou, qui était roi de Naples, comte
de Provence, vicaire général des États du pape et aussi, d'après
son titre, vicaire de TEmpire. Il eut pour maître d'hébreu le Juif
Leone Romano, qui comprenait la langue des savants chrétiens
et fut probablement le premier, parmi ses coreligionnaires, à étu-
dier la philosophie scolastique des dominicains. Romano traduisit
pour les lecteurs juifs quelques écrits philosophiques d'Albert
le Grand et de saint Thomas d'Aquin.
Sur l'invitation de Robert d'Anjou, un polygraphe a l'imagi-
nation féconde, Schemaria Ikriti (de l'île de Crète), écrivit un
commentaire sur la Bible; il le dédia au prince en ces termes :
« Je dédie cette explication de l'histoire de la création et du
Cantique des Cantiques à notre très puissant souverain Robert,
orné, comme Salomon, de la couronne de la sagesse et de la
royauté. »
Pendant son séjour dans le sud de la France, le roi Robert fit
la connaissance d'un satirique juif instruit et de séduisantes ma-
nières, nommé Kalonymos, qu'il prit à son service. Il est, du
reste, à remarquer que, par esprit d'imitation ou peut-être par
amour pour la science, bien des Juifs riches appelaient auprès
d'eux, comme les princes italiens^ de savants coreligionnaires,
IV. 17
258 HISTOIRE DES JUIFS.
auxquels ils assuraient Texistence matérielle et dont ils stimu-
laient Tactivité scientifique et littéraire.
Outre Kalonymos, le protégé de Robert d* Anjou, qui, quoique
Provençal, résida pendant longtemps à Rome, un autre satirique
juif vivait encore, à cette époque, en Italie. C'était Immanuel ben
Salomon Romi, ami du Dante. Tous les deux possédèrent Tart de
transmettre â la postérité, sous les dehors d*un léger badinage,
une peinture exacte de leur époque.
Fait remarquable chez un Provençal, Kalonymos ben Kalonymos
(né en 1284 et mort avant 1337) était familiarisé avec la langue et
la littérature arabes et traduisit déjà dans sa jeunesse (1307-1313),
de Tarabe en hébreu, des livres de médecine, d^astronomie et de
philosophie.
Mais il ne se contenta pas du rôle secondaire de faire con-
naître les œuvres des autres, il publia des œuvres originales.
Laissant de côté la métaphysique pure, il se consacra particuliè-
rement à rétude de la morale, qu'il voulait inculquer à ses core-
ligionnaires pour les empêcher « de se laisser aller à toute sorte
d'égarements et de se nuire mutuellement ». Cet enseignement
de la morale, il essaya de le présenter sous une forme attrayante,
au lieu de lui donner le caractère ennuyeux d'un ouvrage pure-
ment didactique. Il suppose dans sa a Pierre de touche », com-
posée à la fin de 1322, que ses coreligionnaires voient se refléter
dans un miroir leurs erreurs, leurs défaillances et leurs péchés.
Pour ne pas prendre l'aspect morose d'un censeur désagréable, il
commence par énumérer ses propres fautes. Mais c'est là plutôt
une satire qu'une confession. Il se laisse même parfois entraîner
par son esprit caustique jusqu'à rire du judaïsme. Ainsi il feint
de regretter de ne pas être né femme, parce que, dans ce cas,
il n'aurait pas à supporter la charge des six cent treize lois
mosaïques et des innombrables prescriptions talmudrques, qu'il
est impossible d'observer dans leur totalité. Il aurait été égale-
ment dispensé d'étudier la Bible et le Talmud avec leurs com-
mentaires et de s'occuper de logique, de mathématiques, de
physique, d'astronomie et de philosophie. Mais à de certains
moments, le ton badin de Kalonymos devient grave et sa satire
se change en élégie. C'est que son esprit est alors brusquement
IMMANUEL ROMI. 259
traversé par le souvenir des persécutions sanglantes amenées par
les Pastoureaux et Taccusation des lépreux,
Dans la ville de Rome, que Robert d*Ânjou lui avait désignée
pour résidence, Kalonymos vivait dans un milieu gai, spirituel, où
sa verve se retrempait et s'aiguisait. C*est là qu'il composa pour
le carnaval juif un traité de Pourim, où il imite, avec infini-
ment d'esprit, la méthode, les controverses subtiles et les nom-
breuses digressions du Talmud. Cette fine parodie, qu'on peut
aussi bien prendre pour une simple farce de carnaval que pour
une satire du Talmud, soulève à chaque ligne de joyeux éclats
de rire.
Les qualités de Kalonymos se retrouvaient à un degré supé-
rieur chez son ami et admirateur Immanuel ben Salomon Romi
(né vers 1265 et mort vers 1330). Ce satirique est une apparition
bien curieuse et bien originale parmi les Juifs du moyen âge. Il
appartient à cette catégorie d'auteurs dont les écrits sont plus
amusants que vertueux et dont la verve endiablée, les joyeux pro-
pos et l'ironie mordante savent tenir constamment en haleine
l'attention et la gaieté du lecteur. C'était le Henri Heine juif du
moyen âge. D'une imagination fertile, il abonde en inventions et
en drôleries de toutes sortes. Et toutes ces farces sont écrites
dans la langue des prophètes et des psaumes. Aucun des prédé-
cesseurs d'Immanuel n'a su, comme lui, tirer des fusées d'esprit
en hébreu, mais il faut ajouter qu'aucun, autant que lui, n'a pro-
fané le caractère sacré de cette langue. La Muse juive, aupa-
ravant si chaste, si modeste, si réservée, est devenue avec Imma-
nuel une ballerine court vêtue qui cherche à attirer sur elle les
regards des passants, et à laquelle il fait parler un langage cho-
quant et impudique. Aussi, ses chansons et ses contes pour-
raient-ils agir sur la jeunesse de la façon la plus désastreuse. Il
ne faudrait cependant pas en conclure qu'Immanuel était vrai-
ment le pécheur endurci sous les traits duquel il se dépeint lui-
même, comme l'a fait plus tard Henri Heine, et qu'il consacrait
tout son temps à nouer des relations amoureuses, à courir les
belles et railler les laiderons. Sa langue et sa plume seules pé-
chaient, mais non son cœur et ses sens, et quoiqu'il fasse parfois
un éloge exagéré de sa personne, on peut l'en croire quand il
260 HISTOIRE DES JUIFS.
fait de lui ce portrait : « Fidèle à mes amis, recoDDaissaat enver»
mes bienfaiteurs, doué de sentiments généreux, sans cupidité, je
n'ai jamais gardé rancune à mes ennemis; je me consacrais à la
science et à la poésie pendant que mes compagnons faisaient
bombance. »
Il est, en effet, à remarquer que la conduite et la situation
sociale dlmmanuel étaient en contradiction absolue avec les idées
qu*il exprime dans ses vers. Très estimé dans la communauté de
Rome, il y remplissait des fonctions administratives, et quoiqu*îl
se moquât des marchands d*orviétan, il parait avoir exercé la pro-
fession de médecin. Sa poésie, légère et folâtre, pourrait faire
croire qu'il était ennemi de la religion, des bonnes mœurs et de
la science; mais, en réalité, il menait Texistence calme, pieuse,,
honnête et laborieuse des savants juifs de son temps.
S'il n'était pas positivement ami de Dante, il était, du moins,
très lié avec le grand poète italien. Leurs œuvres diffèrent ce-
pendant considérablement, car autant le style de l'un est sérieux,
noble, élevé, autant les vers de l'autre sont gais et légers. Mais
ils ont aussi quelques points.de ressemblance; ainsi, tous les
deux se montrent fortement influencés par les divers éléments des
civilisations précédentes. L'esprit de Dante était imprégné des
idées ecclésiastiques, scolastiques et romantiques, et Imtnanuel
avait puisé ses conceptions à la fois dans la Bible, le Talmud, la^
philosophie de Maïmonide et la littérature néo-hébraïque. Tous
les deux étaient parvenus à amalgamer ces matériaux variés pour*
en former un tout harmonieux et les faire servir à la création,
d'un nouveau genre de poésie.
Outre ses œuvres hébraïques, Immanuel écrivit également des-
vers italiens, comme le prouve le beau poème italien qui reste
encore de lui. Il appliqua les procédés de la poésie italienne à la.
poésie néo-hébraïque, et il composa un grand nombre de petites
nouvelles, des jeux par demandes et réponses, des épitres, des
panégyriques et des oraisons funèbres, où se rencontre toujours
l'élément comique. Le héros d'une de ses nouvelles est un gram-
mairien d'humeur belliqueuse, toujours disposé à livrer bataille*
pour des vétilles grammaticales, mais en même temps mari d'une
très jolie femme. Pour pouvoir faire la cour à la femme, ImmanueL
ŒUVRES D^IMMANUEL ROMI. 261
soutient des discussions avec le mari. Il est vaincu sur le terrain
grammatical, mais triomphe en amour.
Dans sa description de l*enfer et du paradis, imitée de Tœuvre
de Dante, Immanuel se montre également très fin satiriste. Mais,
tandis que le poète chrétien a imprimé à son œuvre une allure
grave et solennelle, se posant en juge sévère et faisant châtier
dans son enfer pécheurs et criminels^ papes et cardinaux, adver-
saires politiques et ennemis de Tltalie, Immanuel a déployé dans
ses descriptions la verve la plus fantaisiste. La Comédie de Dante
est divine, celle d*Immanuel humaine. Comme introduction à son
voyage à travers le paradis et Tenfer, il raconte qu*un jour où il
se sentait pris de remords et disposé à la contrition, il vit en
apparition son jeune ami Daniel, que la mort lui avait ravi, et qui
s'offrit pour le guider à travers les quartiers des suppliciés de
l'enfer et les champs verdoyants des bienheureux. Dans Tenfer,
en même temps que les méchants et les mécréants de la Bible, il
aperçoit aussi Aristote, puni oc pour avoir enseigné Téternité du
monde, et Platon, pour avoir affirmé que la conception du genre
répond à une réalité ». Mais c*est surtout à ses contemporains
qu'il s'attaque dans son poème. Il place en enfer les détracteurs
de la science, un talmudiste qui a mené secrètement une vie
de débauches, des plagiaires et ceux qui réclament tous les hon-
neurs dans la synagogue, exigeant qu'ils puissent se placer tout
à côté de l'arche ou officier le jour de l'Expiation. Les empiriques
aussi sont précipités par lui en enfer, parce qu'ils spéculent sur
la bêtise humaine et font mourir les malades qui ont confiance ea
leur savoir.
A son entrée dans le paradis, où le conduit son compagnon
Daniel, les bienheureux viennent joyeusement à sa rencontre ea
s'écriant : « Voici Immanuel ; c'est le moment de rire ! » Il décrit
avec beaucoup de sérieux le paradis et ses habitants, mais ne se
fait pas faute de faire parfois entendre un petit rire malicieux.
Naturellement, tous les saints personnages de la Bible^ les pa-
triarches, les pieux monarques et les héros juifs des temps
passés se présentent à ses yeux, il aperçoit aussi les poètes Juda
Hallévi et Harizi et le philosophe Maïmonide. Mais à côté de David,
jouant de la cithare et chantant des psaumes, il voit la courti-
262 HISTOIRE DES JUIFS.
sane Rahab, qui, à Jéricho, offrit rhospitalité aux explorateurs,
et Tamar, qui attendait les passants près d'un carrefour. Dans
l'œuvre de Dante, tous les païens sont exclus du paradis, parce
qu'ils n'ont pas connu le Christ et, par conséquent, ne peuvent pas
participer à la béatitude éternelle. Le poète juif est moins intolé-
rant. Arrivé devant un groupe de bienheureux qu'il ne reconnaît
pas, il demande à son guide quels sont ces personnages. « Ce sont
là, réplique Daniel, les gens de bien d'entre les païens qui ont
réussi à acquérir la sagesse et ont reconnu le Dieu Un comme
créateur du monde et dispensateur de toutes les grâces. » David,
Salomon, Isaïe, Ezéchiel, font cercle autour d'Immanuel et le re-
mercient à qui mieux mieux d'avoir si bien interprété leurs pen-
sées. A cette occasion, notre satirique allonge quelques coups
de griffe à plusieurs commentateurs anciens et contemporains.
Pendant que les Juifs de Rome vivaient ainsi dans une sécurité
relative et s'adonnaient paisiblement à des travaux littéraires,
le malheur les guettait. On raconte que le pape Jean XXII, qui
résidait à Avignon, avait unesœurdunomdeSangisa,qui, désireuse
de faire expulser les maudits Juifs de la sainte Rome, aurait fait
attester par quelques ecclésiastiques que ces réprouvés s'étaient
moqués d'un crucifix qu'on portait à une procession. A la suite de
ce témoignage, le pape aurait cédé aux instances de sa sœur et
ordonné l'expulsion des Juifs de Rome. Ce qui est certain, c'est que,
par opposition à son rival Louis de Bavière, l'anti-césar Frédéric le
Bel se montrait très hostile aux Juifs, faisant rechercher et brûler
dans ses Etats les exemplaires du Talmud et insistant avec d'au-
tres princes auprès du pape pour qu'il persécutât les Juifs. De-
vant l'imminence du danger, les Juifs de Rome et peut-être aussi
d'autres communautés, instituèrent un jeûne (1321) et envoyèrent
ensuite un délégué habile plaider leur cause à la cour papale
d'Avignon et auprès du roi Robert, de Naples, le protecteur de la
science juive. Grâce à l'intervention de ce prince, alors suzerain
de Rome, le délégué juif, qui était sans doute le poète Kalonymos,
réussit à démontrer l'innocence des Juifs et à apaiser la colère du
pape et de sa sœur grâce à un don de 20,000 ducats. Le danger
fut ainsi conjuré et le malheur écarté, pour cette fois, des Juifs
de Rome.
%'^,
LES JUIFS DE CASTILLE SOUS ALPHONSE XL 263
Malgré leur goût pour la poésie et la science, malgré la tranquillité
dont ils jouissaient, les Juifs d'Italie ne possédaient pas une au-
torité suffisante pour attirer d'autres coreligionnaires dans ce pays
et marcher à la tète du judaïsme. Le centre de Tactivilc juive
demeura en Espagne, quoique Âscheri et ses fils y eussent trans-
planté cette piété sombre, fanatique et étroite qui affaiblit la force
créatrice de Tesprit et enveloppe l'existence comme d'un voile de
tristesse. Sous le règne du puissant et habile Alphonse XI, la si-
tuation des Juifs de Castille était si satisfaisante, surtout par rap-
port à celle de leurs frères des autres pays, que cette époque était
presque pour eux l'âge d'or. Sous le titre niodeste de « trésoriers »
(almoxarifs), des Juifs intelligents dirigeaient alors la politique
de la Castille. La haute noblesse employait aussi des conseillers
et des fonctionnaires juifs. Au lieu de présenter un extérieur la-
mentable et de porter le signe d'infamie imposé par l'Église, les
Juifs de Castille étaient habillés de soie et d'or. Ils jouissaient
d'une telle considération et d'une telle autorité que bien des Juifs
allaient jusqu'à croire que dans la Castille se réalisait de nouveau
cette vieille prophétie que a jamais le sceptre ne disparaîtra de la
tribu de Juda ».
Leur satisfaction était toute naturelle, car ces hauts fonction-
naires juifs étaient la sauvegarde de leurs coreligionnaires; ils les
protégeaient contre la cupidité de la petite noblesse, la jalousie
du peuple et la malveillance du clergé. Le fait seul qu'il y eût dans
l'entourage du souverain des dignitaires juifs, portant l'habit de
cour et répée de chevalier, suffisait déjà pour inspirer une réserve
salutaire aux ennemis des Juifs. On n'osait pas, comme en Alle-
magne, outrager, vilipender et parfois tuer les Juifs, alors qu'on
savait qu'ils avaient des défenseurs puissants auprès du roi. Sou-
vent même on les croyait bien plus influents qu'ils ne l'étaient en
réalité. Le clergé lui-même mettait une sourdine à sa haine, tant
qu'il trouvait en face de lui les Joseph d'Ecija, les Samuel ibn
Wakar et d'autres fonctionnaires juifs.
Mais si, en Castille même, les Juifs étaient relativement heureux,
leur situation était bien douloureuse dans les pays voisins. Ainsi,
dans TAragon, qui formajt un royaume indépendant avec Major-
que et la Sicile, régnaient alors ces idées d'intolérance et de fana-
264 HISTOIRE DES JUIFS.
tisme que Rairoond de Penafortey avait apportées et que Jaymel^
y. avait traduites en lois oppressives. Dans la Navarre, qui faisait
partie de la France depuis un demi-siècle, la haine du Juif sévis-
sait avec celte âpre violence qu'on n'avait encore rencontrée
qu*en Allemagne. Charles IV, le dernier des Capétiens, était alors
décédé, et avec Philippe VI commençait en France le règne de la
dynastie des Valois. Il est intéressant de faire remarquer en pas-
sant que, même parmi les chrétiens, on croyait alors que Phi-
lippe le Bel, par sa cruauté envers les Juifs, avait appelé la
eolère divine sur ses descendants et causé ainsi lextinction des
Capétiens. A cette époque, la Navarre cherchait à se rendre indé-
piendante de la France et à se donner un gouvernement autonome.
Les Juifs se montrèrent-ils défavorables à cette entreprise? Ou en
voulait-on surtout à leurs richesses? Ce qui est certain, c'est qu'à
la suite des excitations de quelques moines, et notamment du
franciscain Pedro Olygoyen, la foule fanatisée se rua dans toute la
Navarre sur les Juifs.
Le signal de l'attaque fut donné par les habitants d'Estella. Un
jpur de sabbat (5 mars 1328), ils se précipitèrent sur la grande
communauté juive de cette ville aux cris mille fois répétés de :
«.Sus aux Juifs I qu'ils meurent ou qu'ils se baptisent! » Les
malheureux se défendirent avec le courage du désespoir, mais les
assaillants, habitants de la ville et bandes venues du dehors,
étaient si nombreux que le quartier juif fut pris d'assaut et les
habitants massacrés. Un témoin oculaire, qui raconte ses propres
souffrances, laisse deviner dans son récit une partie des tortures
infligées aux Juifs d'Estella. Ce témoin, alors âgé de vingt ans,
est Menahem ben Zérah, qui, plus tard, devint un savant très
autorisé. Il perdit dans ce massacre ses parents et quatre de
ses jeunes . frères. Blessé lui-même très grièvement, il resta
étendu sans connaissance au milieu des morts et des mourants
presque pendant toute une nuit. Il ne l'ut sauvé que grâce à
la compassion d'un chevalier, ami de son père, qui, l'ayant
cherché et trouvé parmi les cadavres, le soigna jusqu'à complète
guérison.
Sur d'autres points encore du pays se produisirent des scènes
de carnage; plus de 6,000 Juifs périrent. Seule, la communauté
JOSEPH D'EGIJA ET SAMUEL IBN WAKAR. 265
de Pampeluoe, capitale de la Navarre, semble avoir échappé
aux attaques de ces forcenés.
. En Castille du moins, on Ta vu plus haut, la situation des Juifs
était satisfaisante. Ils y étaient à Tabri des violences sanglantes
qui sévissaient si fréquemment contre leurs coreligionnaires des
autres pays. Mais, là aussi, ce ne fut qu'une éclaircie de très courte
durée. Alphonse Xi, quand il eut atteint sa majorité et pris lui-
même les rênes du gouvernement (1325-1380), admit parmi ses
favoris deux Juifs, Don Joseph d'Ecija et Samuel ibn Wakar. La
premier, dont le nom complet était Joseph ben Ephraïm Beneviste
Hallévi, était d'une belle stature, de manières affables, et savait
la musique. Sur la recommandation de son oncle, le roi le nomma
son trésorier et même son conseiller intime (privado), Joseph
d*Ecija ne sortait qu'en carrosse officiel, accompagné de cheva-
liers, et des grands d'Espagne mangeaient à sa table.
Un jour, le roi lui confia une mission qui faillit lui coûter la
vie. Envoyé à Valladolid, il fut assiégé dans le palais de l'infante,
et le peuple le réclama pour le tuer. Quelques personnes de sa
suite purent s'échapper et informer le roi de ce qui se passait.
Celui-ci accourut, appela les chevaliers de la Vieille-Castille
auprès de lui, mit le siège devant Valladolid et menaça de détruire
la ville si on ne remettait pas son ministre en liberté. Effrayés du
châtiment qui les menaçait, les habitants de la ville envoyèrent
auprès du roi des délégués pour apaiser sa colère et lui expliquer
qu'on n'en voulait pas autant à Don Joseph qu'à un courtisan
chrétien, Don Alvar Nunez. Pour donner satisfaction au peuple,
Alphonse XI destitua Nunez de ses diverses fonctions, mais con-
serva toute sa confiance à Don Joseph.
. Don Samuel ibn Wakar (Aben huacar), l'autre favori juif, était
le médecin, l'astronome et aussi quelque peu l'astrologue de son
souverain. Tout en n'exerçant aucune fonction politique, il jouis-
sait quand même d'un grand crédit à la cour. Comme il arrive
fréquemment entre courtisans qui tirent leur éclat du même
soleil. Don Joseph et Ibn Wakar se jalousaient l'un l'autre, et leur
rivalité allait avoir des conséquences fâcheuses pour leurs core-!
ligionnaires.
. A la suite de plaintes portées par le peuple contre des usuriers
266 HISTOIRE DES JUIFS.
juifs et musulmans, qui, forts de Tappui d'Alphonse XI, se mon-
traient parfois impitoyables, envers leurs débiteurs, les certes de
Madrid, de Valladolid et d'autres villes sollicitèrent le roi d'inter-
venir pour mettre fin à ces abus. Le roi y consentit. Encouragées
par ce premier succès, les certes allèrent plus loin. Elles deman-
dèrent au roi d'interdire dorénavant aux Juifs d'acquérir des
biens-fonds, d'affermer les impôts ou de remplir les fonctions de
trésoriers royaux (1329). Cette fois, Alphonse XI refusa. Bien plus,
il accorda de nouvelles faveurs à Don Samuel ibn Wakar, lui con-
fiant la ferme des revenus provenant des marchandises importées
de Grenade, et l'autorisant par un privilège spécial à frapper les
monnaies du pays au-dessous du titre légal. Par jalousie, Joseph
d'Ecija offrit au roi de verser au Trésor une somme plus élevée
qu'Ibn Wakar pour avoir la ferme des taxes payées par les mar-
chandises de Grenade. Il croyait déjà avoir joué un bon tour
à son rival, quand celui-ci parvint à persuader au roi qu'il ren-
drait service a la population castillane en prohibant toute impor-
tation de Grenade (1330-1331).
Pendant que ces deux fonctionnaires juifs s'efforçaient de se
nuire mutuellement, leurs ennemis complotaient non seulement
leur perte à tous deux, mais la perte de tous les Juifs de Castille.
Ils faisaient croire à la foule qu'Ibn Wakar, en frappant de la
monnaie au-dessous du titre légal, avait produit une grande cherté
dans le pays, parce que les habitants exportaient les vivres pour
être payés en monnaie étrangère, qui avait plus de valeur que
l'argent de la Castille. L'Église, de son côté, ne restait pas inac-
live; elle mettait tout en œuvre pour exciter la colère du roi con-
tre les Juifs. Fait triste à signaler, ce fut un Juif nouvellement
converti qui se montra le plus acharné contre ses anciens core-
ligionnaires. Cet apostat se nommait Abner.
AbMT de Burgos, appelé plus tard Alfonso Burgensis de Valla-
dolid, pratiquait la médecine. Il était versé dans la Bible et h lit-
térature talmudique et possédait aussi des connaissances pro-
fanes. Ce furent ses spéculations philosophiques qui ébranlèrent
sa foi. Dévoré d'ambition et obligé de mener une vie très modeste,
ayant même de la peine à subvenir à ses besoins, il espérait qu'en
acceptant le baptême il lui serait plus facile de conquérir bon-
ABNER DE BURGOS. 267
neurs et richesses, et, arrivé tout près de la soixantaine, il se con-
vertit au christianisme. Le disciple sceptique d*Aristole et d'Aver-
roës fut attaché comme sacristain à une église importante de
Valladolid. Ainsi muni d*une riche prébende, il pouvait vivre lar-
gement.
Mais cela ne lui suffisait pas. Pour rendre manifeste aux yeux
des chrétiens la sincérité de sa conversion, il témoignait à ses
anciens coreligionnaires une haine violente. Familiarisé avec
la littérature juive, il fit ressortir tous les passages qui pouvaient
prêter à équivoque, et il multipliait ses accusations contre les
Juifs et le judaïsme. Il composa un grand nombre d'écrits où tan-
tôt il attaque avec acharnement la religion de ses aïeux, tantôt il
défend le christianisme contre les objections des Juifs. Comme
il maniait moins facilement la langue espagnole que Thébreu, c'est
dans cette dernière langue qu'il outrageait le judaïsme. Il eut
même Taudace de dédier un de ses ouvrages a un de ses anciens
amis juifs, Isaac Pulgar 1 Ce dernier, qui était un écf ivain habile
et un excellent polémiste, lui répondit par un poème tout imprégné
de la plus fine et plus mordante ironie; il riposta encore dans
d'autres ouvrages à ses accusations contre le judaïsme. C'est qu'à
cette époque les Juifs d'Espagne n'acceptaient pas encore en
silence les injures qui leur étaient adressées. Un autre auteur
juif, peu connu, écrivit également contre Abner. Il se produisit
ainsi une polémique violente sur la valeur respective du judaïsme
et du christianisme.
Abner, autrement dit Alphonse de Valladolid, fit un pas de plus.
Pour rendre les Juifs odieux au roi Alphonse XI, il les accusa,
comme l'avait, du reste, déjà fait saint Jérôme, de proférer, dans
leurs prières, des imprécations contre Jésus et ses adorateurs.
Appelés sans doute par le roi à se justifier, les représentants des
Juifs de Valladolid affirmèrent que ces imprécations ne s'adres-
saient nullement au fondateur du christianisme et à ses adeptes.
Sur la demande d'Abner, qui promit de prouver dans un débat
avec les Juifs que son accusation était fondée, le roi de Castille
invita les délégués de la communauté de Valladolid à discuter
publiquement cette question avec leur ennemi. Cette controverse
eut lieu en présence de fonctionnaires et de dominicains. Devant
^68 HISTOIRE DES JUIFS.
uoe telle assistance, ce fut naturellement Abner qui eut gain de
<5ause. Le roi Alphonse décréta (25 février 1336) que dorénavant
il serait interdit, sous peine d'amende, aux Juifs de Castille de
réciter le passage incriminé. Les adversaires des Juifs triomphaient,
ils étaient parvenus à s'assurer Tappui d'un des rares monarques
qui, jusqu'alors, se lussent montrés bienveillants pour les Juifis.
Aussi la situation de ces malheureux allait-elle devenir de plus
^n plus douloureuse.
Parmi les favoris du roi se trouvait Gonzalo Martinez d'Oviedo,
autrefois pauvre chevalier, qui devait sa situation élevée à Don
Joseph d'Ecija. Au lieu de témoigner de la reconnaissance à son
bienfaiteur, Gonzalo le haïssait profondément et, avec lui, tous les
Juifs. Quand il fut devenu ministre du roi et grand-maitre de
Tordre d'Alcantara (1337), il conçut le projet d'exterminer les
Juifs de Castille. Il commença par insinuer perfidement au roi que
Don Joseph et Don Samuel ibn Wakar avaient amassé d'immenses
richesses dans les fonctions qu'ils occupaient, et il obtint Tautori-
isation de prendre toutes les mesures qu'il jugerait nécessaires
pour leur faire rendre gorge. Sur son ordre, les deux favoris juifs,
ainsi que deux frères d'Ibn Wakar, huit autres parents des in-
<^ulpés et leurs familles furent jetés en prison et leurs biens con-
fisqués. Don Joseph d'Ecija mourut en prison et Don Samuel
succomba aux tortures qui lui furent infligées. Après ce premier
succès, Gonzalo intrigua contre deux autres Juifs, Moïse Abudiel
et (Soleîman?) Ibn Yaïsch, qui occupaient également des situations
élevées.
Gonzalo croyait alors le moment opportun pour attaquer effica-
<;ement la totalité des Juifs de la Castille. Pendant une campagne
dirigée contre Grenade, à laquelle il prit part en qualité de gé-
néral, il engagea le roi à imiter Philippe le Bel, qui s'était procuré
des ressources considérables en chassant les Juifs de France et en
«'appropriant leurs biens. Ce conseil fut heureusement combattu
par les ministres du roi et même par les prélats. L'archevêque de
Tolède fit remarquer que tant qu'ils habiteraient la Castille, les
Juifs seraient un vrai trésor pour le roi, et que, du reste, ils
avaient toujours trouvé protection auprès des souverains du pays.
Sur l'ordre de Don Moïse Abudiel, qui avait eu vent du danger qui
GONZALO MARTINEZ. 269'
les menaçait tous, les communautés de Castiile instituèrent des-
jeûnes publics et invoquèrent la protection de Dieu.
Le péril était imminent. Gonzalo avait, en effet, battu les Maures,
dont le chef avait péri sur le champ de bataille, percé par une
flèche. Son crédit avait donc grandi auprès du roi, il ne doutait
plus que son souverain ne lui permit d*agir avec les Juifs à sa
guise, et d*avance il savourait la joie d'assister à leurs souf-
frances.
Ce fut rintervention d'une femme qui sauva les Juifs et pré-
para la chute de leur ennemi. La belle et spirituelle Léonore de
Guzman, dont les charmes avaient absolument ensorcelé le roi,
haïssait Gonzalo Martinez, et elle sut le rendre suspecta Alphonse XL
Celui-ci ordonna alors à Gonzalo de venir le rejoindre à Madrid .^
Gonzalo refusa d'obtempérer à cet ordre, et, pour pouvoir braver la
colère de son souverain, il souleva contre lui les chevaliers de
l'ordre d'Alcantara ainsi que les habitants des villes placées sous^
son autorité. Il alla même jusqu'à se liguer avec le roi de Portugal
et le roi de Grenade, ennemi des chrétiens. Alphonse XI convo-
qua tous ses chevaliers et marcha contre le rebelle. Un soldat de
l'entourage du roi fut mortellement blessé. Effrayés des .consé-
quences d'une guerre civile, plusieurs chevaliers d'Alcantara
abandonnèrent la cause de leur grand-maître et livrèrent au roi
les tours qu'ils étaient chargés de défendre. Se voyant impuissant
à continuer la lutte, Gonzalo implora sa grâce du roi; il fut con-
damné à mort comme traître et brûle vif (1339). Les communautés
juives de Castiile célébrèrent le jour de sa mort comme un jour de-
délivrance. Le roi Alphonse traita de nouveau les Juifs avec bien-
veillance, et il confia à Moïse Abudiel un poste élevé à la cour.
Mais, quoique les Juifs d'Espagne pussent alors vivre tranquilles
jusqu'à la mort d'Alphonse XI et qu'ils fussent encore plus heureux
sous son successeur, ils renoncèrent de plus en plus à cultiver
leur esprit. Le rigorisme exagéré des fils d'Ascheri faisait sentir
son influence, le goût pour la science allait s'affaiblissant. Ce n'est
plus en Espagne, mais dans le sud de la France, qu'on trouvait des
partisans du libre examen et des représentants de la philosophie,
tels qu'Ibn Kaspi, Gersonide et Narboni. Les études talmudiques
mômes déclinèrent en Espagne; les Juifs de ce pays se laissèrent
^■1
270 HISTOIRE DES JUIFS.
dépasser dans ce domaine par leurs coreligionnaires d'Allemagne.
Les fils d'Âscheri n'avaient certainement pas pré?a cette consé-
quence de leur zèle obscurantiste, ils ne s'étaient pas dit qu'en
interdisant à l'esprit toute recherche scientifique, toute envolée
vers la région de la spéculation pure, ils diminueraient sa force
créatrice et le rendraient également impropre à l'étude sérieuse
du Talmud. Même l'art de la poésie, où jadis les Juils d'Espagne
avaient excellé, était complètement délaissé. Les rares écrivains
qui composaient encore des vers n'étaient pas des poètes, mais de
simples rimailleurs. Le doux et gracieux troubadour Santob de
Carrion, qui, sous le règne d'Alphonse XI, chanta en vers espa-
gnols, était une exception. Ses chants ne trouvèrent aucun écho.
Sous l'action des huit fils d'Ascheri, de ses parents, émigrés avec
lui d'Allemagne à Tolède, et de ses nombreux petits-fils, le
judaïsme espagnol avait pris un caractère de sombre et morose
piété.
Parmi les enfants d'Ascheri, les plus remarquables étaient Jacob
et Juda. Tous deux étaient de savants talmudistes, mais dénués
de toute autre connaissance. L'un d'eux, Jacob ben Ascher
(né vers 1280 et mort en 1340), subit la plus dure des destinées,
toute sa vie ne fut qu'une suite de peines et de souffrances;
mais il supporta tout avec la plus courageuse résignation. A
son arrivée en Espagne, son père avait quelque fortune et vécut
constamment dans l'aisance, mais Jacob fut toujours très pauvre.
Malgré son profond dénûment, il n'accepta jamais aucun traite-
ment pour ses fonctions de rabbin. Très versé dans le Talmud, il
se distinguait plutôt par son érudition que par l'originalité de son
esprit. Il eut pourtant le grand mérite de mettre un peu d'ordre
dans le chaos talmudique et de codifier les nombreuses pres-
criptions disséminées dans cet immense recueil. Utilisant tous les
travaux antérieurs de ce genre, notamment ceux de Maïmonide,
Jacob composa un code divisé en quatre parties appelées Turim
(vers 1340), qui contiennent les lois rituelles et civiles ainsi que
les lois relatives à la morale et au mariage. L'apparition de ce
code marque une nouvelle phase dans le développement intérieur
du judaïsme.
En examinant de près l'ouvrage de Jacob, on peut en quelque
LES QUATRE TURIM, 271
. sorte mesurer de combiea de degrés le niveau du judaïsme ofnciel
avait baissé depuis Maïmonide. Dans le code de Maïmonide, c*est
la raison qui prédomine ; Fauteur rattache, plus ou moins heureu-
sement, la moindre pratique à des principes qui forment la
. base même de la religion. Le code de Jacob est caractérisé par un
. étroit rigorisme, tel qu*il régnait alors dans les communautés juives
de TAllemagne, et qui multipliait les aggravations et les actes de
contrition. On y trouve bien plus de prescriptions établies par des
autorités rabbiniques trop scrupuleuses que de lois extraites du
Talmud. Il semble que, dans ce recueil, le judaïsme talmudique soit
devenu un judaïsme purement rabiinique. Jacob y a même ins-
crit comme lois religieuses de simples fantaisies cabbalistiques.
^ Cet ouvrage laisse aussi beaucoup à désirer sous le rapport de la
forme, de Texposition et de la langue. Mais malgré ses défauts, il
fut accueilli avec une grande faveur. Sauf quelques rares excep-
tions, rabbins et juges, en Espagne comme en Allemagne, le pré-
férèrent au livre de Maïmonide. Ils étaient contents de posséder un
code définitif où ils trouvaient facilement tout ce qu'ils avaient
besoin de savoir, qui n'exigeait pas une étude approfondie et
s'adressait bien plus à la mémoire qu'à l'intelligence. En un mot,
le Tur de Jacob devint un manuel indispensable à tous ceux qui
voulaient connaître le judaïsme tel que le comprenaient alors les
rabbins.
Juda, le frère de Jacob, l'égalait en savoir et en vertu, mais ne
possédait pas, comme lui, un esprit d'ordre et de rigoureuse mé-
thode. Après la mort de son père, il lui succéda comme rabbiD de
Tolède. Il remplit ses fonctions avec une conscience scrupuleuse
et une parfaite impartialité, et il avait le droit de se faire rendre
par la communauté le témoignage que jamais il ne s'était rendu
coupable de la moindre faute. Mais il se sentit toujours dépaysé en
Espagne, et il paraît que dans son testament il conseilla à ses cinq
flls de retourner en Allemagne. Les persécutions que subirent
alors les Juifs d'Allemagne, pendant la période de la peste noire,
engagèrent probablement les fils de Juda à rester en Espagne, où
ils se trouvaient sans doute plus en sécurité que dans la patrie de
leur aïeul.
Grâce au zèle fanatique d'Abba Mari, à l'anathème lancé par
272 HISTOIRE DES JUIFS.
Salomon ben Âdret et à TaversioD d*Ascheri pour toute science autre
que celle du Talmud, les études profanes étaient tombées chez les
Juifs espagnols dans un complet discrédit. Les spéculations phi-
losophiques surtout leur inspiraient une véritable horreur. Aux
yeux des hommes sincèrement pieux, elles conduisaient nécessai-
rement à Tincrédulité, et les faux dévots les déclaraient tout sim-
plement abominables. La Cabbale, de son côté, avait contribué à
obscurcir les idées et à égarer les esprits. Aussi fallait-il du cou-
rage pour oser soutenir les droits de la pensée, qui ne trouvaient
plus que de très rares champions. Parmi ceux qui^ malgré tout,
se permirent, à cette époque, de soumettre les croyances du
judaïsme à un certain examen, on peut citer Isaac Pulgar, d'Avila,
David ibn Albila, du Portugal, Joseph Kaspi, de la Provence, et
surtout Lévi ben Gerson, le plus remarquable de tous.
Lévi ben Gerson ou Léon de Bagnols, appelé aussi Léon THébreu
(né en 1288 et mort vers 1345), est plus connu sous le nom de
Gersonide. Il naquit à Orange, dans une famille de savants, et il
compte parmi ses aïeux ce Lévi de Villefranche qui, indirecte-
ment, amena la proscription des recherches scientifiques. Quoique
Ben Adret eût menacé d*excommunication quiconque s*adonnerait
à ces recherches, Gersonide s'y livra dès sa jeunesse et acquit
ainsi des connaissances variées. Il n'avait pas encore trente ans
quand il commença à écrire un important ouvrage philosophique.
C'était un esprit sérieux, habitué à approfondir les questions et à
ne jamais rester dans le vague. En astronomie, il a fait un certain
nombre d'observations que des hommes compétents ont jugées
assez sérieuses pour les faire servir de base à leurs calculs. Il avait,
du reste, inventé un instrument qui facilitait ces observations. Et
lui, l'homme de science, l'esprit mathématique, il était tellement
enthousiasmé de cette invention qu'il la chanta dans un petit
poème hébreu, assezobscur.il écrivit aussi des ouvrages de méde-
cine et découvrit plusieurs remèdes. Il était également considéré
comme un talmudiste remarquable, et comme il avait la passion
de l'ordre et de la clarté, il composa un livre de méthodologie pour
la Mischna.
Maestro Léon de Bagnols, comme on l'appelait en sa qualité de
médecin, était établi tantôt à Orange ou à Perpignan, tantôt à
LÉVI BEN GERSON. 273
Avignon, où résidaient alors les papes. Il n'était donc pas soumis
à Tautorité directe du roi de France et, par conséquent, ne fut pas
atteint par le décret d'expulsion que ce souverain prit contre les
Juifs de son royaume. Il ne souffrit pas, non plus, des violences des
Pastoureaux. Ce fut précisément à cette époque xiue commença son
activité littéraire, qui dura pendant plus de vingt ans(1321-1343}.
Son principal ouvrage est son traité de théologie, où il expose les
conceptions métaphysiques les plus hardies avec un calme et une
sérénité de philosophe, sans se soucier des graves inconvénients
qu'elles pouvaient avoir pour sa tranquillité. Tout en sachant qu'il
risquait d'être excommunié, il proclamait hautement ce qu'il con-
sidérait être la vérité, même si cette vérité contredisait la Tora.
« Notre Loi, disait-il, n'est pas despotique, elle ne veut pas faire
accepter Terreur pour la vérité, elle cherche surtout à nous con-
duire à la connaissance du vrai. »
Parmi les penseurs juifs, Gersonide n'a d'égal que Spinoza pour
la franchise et la sincérité. Il n'admettait de mystère ni en science
jii en religion, mais recherchait partout la lumière et la vérité. Il
n'acceptait pas plus sans examen toutes les assertions de la Tora
que celles des autorités philosophiques, et souvent il opposait ses
propres vues à celles d.e Maïmonide, d'Averroës et même d'Aristote.
Malgré sa grande valeur, Gersonide n'exerça que peu d'influence
«ur le judaïsme. Manquant d'égards, dans l'expression de ses opi-
nions, pour les croyances traditionnelles, hésitant à admettre le
système biblique de la création, il passa pour hérétique aux yeux
•des orthodoxes. Ses a Combats du Seigneur », Mïlhamot Adona%
furent appelés « Combats contre le Seigneur » . Par contre, il jouit
d'une grande estime auprès des savants chrétiens. Il était encore
en vie quand le pape Clément VI lit traduire de l'hébreu en latin
son traité sur Tastronomie et son étude sur l'instrument qu'il avait
inventé (1342).
A côté de Gersonide, il faut également mentionner Moïse de
Narbonne, appelé Maestro Vidal. Partisan enthousiaste de la phi-
losophie, Vidal Narboni partageait son admiration entre Maï-
monide et Averroës, et il commenta en grande partie les œuvres
de ces deux philosophes. Il voyagea beaucoup, se rendant du pied
des Pyrénées jusqu'à Tolède et retournant à Soria (1345-1362), et
IV. 18
274 HISTOIRE DES JUIFS.
comme il était curieux et savait observer, il acquit des connais*
sances variées et étendues. Ni les souiTrances ni les mésaventures
ne purent ralentir son zèle pour Tétude. Lors des persécutions
amenées par la peste noire, une populace féroce se rua sur la
communauté de Cervera. Vidal Narboni s*enfuit avec d'autres core-
ligionnaires, et dans cette catastrophe il perdit tous ses biens et,
ce qui lui était plus cher encore, tous ses livres. Hais dès qu*il put,
il reprit ses travaux interrompus.
Vidal Narboni manquait d'originalité, il resta toute sa vie un
fervent disciple d'Aristote, avec une teinte d'averroîsme. Il consi-
dérait le judaïsme comme un acheminement à la connaissance des
plus hautes vérités morales et philosophiques. Pour lui, le texte
de la Tora avait deux sens différents; il avait un sens simple,
superficiel, pour la foule, mais présentait un sens plus profond pour
les penseurs. Narboni émit également des opinions hérétiques, mais
avec moins de franchise et de courage que Gersonide. Il semble
avoir douté des miracles, qu'il aurait bien voulu supprimer totale-
ment dans la Bible. Par contre, il défendit éloquemment, et par des
arguments philosophiques, le libre arbitre. Arrivé à un âge avancé,
il voulut retourner de Soria dans son lieu de naissance, de l'autre
côté des Pyrénées, quand la mort le surprit.
CHAPITRE XI
LA PESTE NOIRE — MA3SAGRES DES JUIFS
(1325-1391)
A répoque où les philosophes juifs Gersonide et Vidal Narboni
essayaient de concilier la prescience divine avec la notion du libre
arbitre, un problème autrement grave aurait dû s'imposer à leur
attention. Ils auraient pu se demander pourquoi la Providence fai-
sait peser une destinée si tragique sur les descendants de Jacob
et les condamnaità vider le calice jusqu'à la lie. Leurs souffrances
précédentes comptent à peine devant l'horrible catastrophe qui
^
LES JUDENSCHLAEGER EN ALLEMAGNE. 275
va fondre sur eux. Une sombre nuée, portant dans ses flancs la
foudre et la tempête, est prête à crever au-dessus de leur tête
et à les faire périr par milliers. Ce ne sont pas quelques membres
seuls, mais le corps tout entier qui, cette fois, sera frappé, et les
maux qui vont les atteindre tous prouvera aux malheureux Juifs
que tout en étant disséminés, ils sont quand même unis entre eux
par la plus étroite solidarité. Jusqu'alors, on se contentait le plus
souvent de les piller et de les expulser; cette fois, ils verront sans
cesse grimacer devant eux la hideuse mort, avec son lugubre cor-
tège de supplices et de tortures de tout genre.
Ce fut TAUemagne qui donna le signal de la ronde macabre. Le
bruit s'était répandu que Taudace des Juifs avait considérable-
ment grandi à la suite des dispositions bienveillantes que l'empe-
reur Louis de Bavière avait manifestées à leur égard. C& bruit
était doublement mensonger. A cette époque, les pauvres Juifs ne
songeaient guère à se montrer audacieux. Car l'empereur Louis,
celui-là même qu'on accusait de leur être favorable, les maltraitait,
les pressurait, les donnait en gage, les vendait, absolument comme
avaient fait ses prédécesseurs. Seulement, il ne les faisait pas
tuer comme l'empereur Frédéric le Bel, son rival, parce qu'il en
voulait surtout à leur argent. Il leur imposa même une nouvelle
taxe, le denier d'or. Tout Juif ou Juive de l'empire d'Allemagne,
âgé de plus de douze ans, et qui disposait d'une somme de vingt
florins, devait payer un impôt annuel d'un florin. A ses yeux,
cette taxe était sans doute justifiée par cette raison que, depuis
Vespasien et Titus, les Juifs versaient un impôt annuel aux em*
pereurs romains, dont les Césars germains se proclamaient les
héritiers directs.
Sous le règne de l'empereur Louis, les Juifs subirent le contre-
coup des désordres et de la guerre civile qui sévissaient alors en
Allemagne. Pendant deux années consécutives (1336-1337), des
bandes de paysans et de gueux^ surnommés a tueurs de Juifs »,
Judenschlaeger , ravagèrent les communautés de l'Allemagne,
sous la direction de deux membres de la noblesse, qui avaient
noué une bande de cuir autour de leur bras et pris le nom de
« rois Armleier ». Cette fois encore, comme quelques années
auparavant, lors des violences ordonnées par Rindfleisch, les mas*
276 HISTOIRE DES JUIFS.
sacres eurent liea au nom de la foi. Un des ArnUeder prétendait
qu*il avait reçu du ciel Tordre d'infliger aux Juils la Passion de
Jésus et de venger son supplice par leur mort. Armés de four-
cbeSy de hacbes, de piques et de fléaux, cinq mille paysans ac-
complirent d'épouvantables carnages parmi les JuiDs de l'Alsace
et des bords du Rbin, jusqu'en Souabe. Pour écbapper aux coups
de leurs ennemis^ de nombreux Juifis se tuèrent eux-mêmes ; bien
des parents égoi^èrent leurs enfants. La protection de l'empe-
reur resta inefQcace ou se manifesta trop tard. Â la fin, la force
armée parvint à s'emparer d'un des Ârmleder ; l'empereur le fit
décapiter.
Vers le même temps, des massacres analogues eurent lieu en
Bavière, inspirés par la cupidité. Pour permettre à leurs adminis-
trés et à eux-mêmes de s'acquitter sans bourse délier de leurs dettes
envers les Juifis et de s'approprier en même temps les ricbesses
de leurs créanciers, les conseillers municipaux de la ville de
Deckendorf accusèrent les Juifs d'avoir profané une hostie. Quand
ils jugèrent que la foule était suffisamment surexcitée, ils mirent
à exécution le plan qu'ils avaient secrètement combiné entre eux.
Au jour qu'ils avaient fixé (30 septembre 1337), quand la cloche
de l'église eut donné le signal, le chevalier Hartmann von Deg-
genburg, accompagné de nombreux cavaliers, entra dans Decken-
dorf et tomba par surprise, avec tous les habitants, sur les Juifs
sans armes, qui furent pillés, tués et brûlés. Pour perpétuer le
souvenir du miracle qui s'était produit, raconte la légende, quand
les Juifs eurent percé l'hostie, on éleva une église consacrée au
Saint-Sépulcre; elle devint un lieu de pèlerinage. Le poinçon dont
les Juifs se seraient servis pour profaner l'hostie ainsi que l'hostie
elle-même furent précieusement placés comme reliques sous un
globe de verre ; aujourd'hui encore, ils sont exhibés comme objets
d'adoration pour les fidèles.
De Deckendorf les désordres se propagèrent à travers la
Bavière, la Bohême, la Moravie et l'Autriche. Les victimes suc-
combèrent par milliers. Seuls les bourgeois de Vienne et de Ratis-
bonne défendirent les Juifs contre la fureur de la populace. L'em-
pereur, qui avait alors des démêlés avec le pape et le roi de
France, laissa faire. Son parent Henri, duc de Bavière et du Pala-
LA PESTE NOIRE. 277
tinal, félicita les habitants de Deckendorf « d'avoir brûlé et exter*
miné les Juifs » et les autorisa à se servir en public de tout ce
qu'ils avaient volé. Le pape Benoit XII chargea, il est vrai,
révoque de Passau de faire une enquête sur la prétendue profa-
nation de rhostie imputée aux Juifs et de punir les dénoncia-
teurs, s'ils étaient convaincus de mensonge, avec toute la rigueur
des lois canoniques. Mais que pouvait la sévérité de l'Église contre
les mœurs rudes et grossières des chrétiens de ce temps ? De
terribles expériences allaient, du reste, prouver une fois de plus
aux Juifs que ni la protection du pape ni celle de l'empereur ne
leur étaient d'aucun secours. Car, dans presque toute l'Europe,
partout où dominait la Croix, les communautés juives allaient
être décimées par d'épouvantables massacres.
Ces horribles tueries se produisirent à la suite de Tapparition
de la peste noire. Ce fléau, dont l'arrivée en Europe avait été
précédée d'un tremblement de terre et d'autres phénomènes
effrayants de la nature, vint des frontières de la Chine jusqu'au
cœur de l'Europe, où il sévit avec une violence inouïe pendant
plus de quatre ans (1348-1352) et enleva le quart des habitants
(environ vingt-cinq millions). Affolés par la terreur, les chrétiens
se ruèrent sur les Juifs, les torturant, les massacrant, les brûlant,
comme s'ils voulaient les exterminer jusqu'au dernier. C'étaient là
les conséquences de l'enseignement de l'Église. Ni les musul-
mans, ni les Mongols, qui pourtant périrent en grand nombre
victimes de la peste noire, ne songèrent à en rendre responsables
les Juifs. Seuls les chrétiens leur attribuèrent cette épidémie.
C'est que l'Église avait accusé si souvent les Juifs d'assassiner les
chrétiens, et surtout d'égorger les enfants, qu'à la fin ses adeptes
en étaient absolument convaincus. Aussi, dès que, par suite des
circonstances, toute discipline et toute obéissance eurent disparu
et que les chrétiens afTolés ne se laissèrent plus arrêter ni par la
crainte de la répression ni par le respect pour leurs chefs, oû
put voir dans toute leur horreur les résultats des prédications
de l'Église contre les Juifs. La peste noire n'épargna cependant
pas complètement les Juifs. Mais, comme ils moururent en moins'
grand nombre, soit à cause de leur régime sobre et hygiénique, soit
à cause des soins dévoués dont ils s'entouraient mutuellement, ils
278 HISTOIRE DES JUIFS.
furent accusés d'avoir empoisonné les sources, les fontaines et
même i*air, pour faire disparaître d*un coup les chrétiens de tous
les pays.
Pour empoisonner tous les chrétiens, il aurait fallu une entente
entre tous les Juifs. Qui donc aurait créé cette entente? Quelle per-
sonnalité aurait possédé une autorité suffisante pour imposer sa
volonté à toutes les communautés juives de TEurope? On ne se
laissait pas arrêter pour si peu. Comme on croyait les Juifs d'Es-
pagne en possession de ressources considérables et jouissant
d'une très grande influence auprès de tous leurs coreligionnaires
d'Europe, ce furent eux qu'on accusa d'être les instigateurs de ce
complot diabolique. L*ordre d'empoisonner toute la chrétienté
serait parti de Tolède. La foule, aveuglée par le fanatisme et la
terreur, nommait même celui qui aurait été chargé de transmettre
le mot d'ordre aux diverses communautés et de leur apporter le
poison : c'était Jacob a Paskate. Venu de Tolède à Chambéry, en
Savoie, il aurait envoyé de cette dernière ville toute une bande
d'émissaires juifs pour accomplir partout l'œuvre de mort. Ce
Jacob aurait été aidé dans son entreprise par le rabbin Peyret, de
Chambéry, et un juif riche du nom d'Aboget. On connaissait même
la composition du poison. Il était préparé par des sorciers judéo-
espagnols et formé tantôt de chair de basilic, tantôt d'un mélange
d'araignées, de crapauds et de lézards, tantôt enfin de cœurs de
chrétien pétris. avec de la pâte d'hostie.
Ces fables, inventées par des ignorants et des méchants, et
démesurément grossies par l'imagination populaire, trouvaient
créance non seulement auprès de la foule, mais aussi auprès des
classes élevées. Les tribunaux faisaient sérieusement des enquêtes
pour découvrir les auteurs de ces crimes, et, dans ce but, ils
avaient recours à la mesure extrême employée si fréquemment
par la chrétienté du moyen âge pour connaître la vérité, ils sou-
mettaient les inculpés à la torture.
Ce fut dans le sud de la France, où la peste noire sévissait
déjà au commencement de l'année 1348, que l'on répandit d'abord
la légende de l'empoisonnement des puits. Dans cette région, une
communauté juive tout entière, hommes, femmes et enfants,
furent brûlés en un seul jour, avec des rouleaux de la Loi (au mi-
MASSACRES EN ESPAGNE ET EN SAVOIE. 279
lieu du mois de mai). De là, le mouvement s^étendit dans la Cata-
logne et TAragon. A Barcelone, la populace avait déjà tué vingt
Juifs et pillé de nombreuses maisons, quand les notables de la
ville se réunirent pour défendre leurs malheureux concitoyens.
Aidés par un épouvantable orage, qui éclata à ce moment, ils
réussirent à disperser la horde des pillards et des assassins.
Quelques jours plus tard, les mêmes scènes se répétèrent à
Cervera. Dix-huit Juifs périrent, les autres prirent la fuite. Dans
tout le nord de TEspagne, les communautés juives s'attendaient
à être attaquées ; elles instituaient des jeûnes publics, imploraient
la miséricorde divine et se barricadaient dans leurs quartiers.
Dans TAragon, les classes élevées essayèrent de protéger les mal-
heureux Juifs. Ceux-ci trouvèrent également un appui auprès de
Clément VI, ce pape qui avait fait traduire en latin les livres d'as-
tronomie de Gersonide. Clément VI promulgua une bulle (au
commencement de juillet) par laquelle il interdit, sous peine
d'excommunication , de tuer les Juifs en l'absence d'une condam-
nation régulière, de les baptiser de force ou de les piller. Peut-
être cette bulle eut-elle quelque efficacité dans le sud de la
France, mais elle n'eut aucune action sur le reste de la chré-
tienté. La contagion de l'exemple l'emporta sur tout.
Les délicieux environs du lac de Genève devinrent également
le théâtre de sanglants désordres. Sur l'ordre du duc Amédée de
Savoie, plusieurs Juifs, accusés du crime d'empoisonnement,
furent incarcérés à Chilien et à Chatel. A Chilien, les inculpés
furent soumis à la torture ; sous l'action de la douleur, ils avouè-
rent tout ce qu'on voulut.
Un de ces malheureux, du nom d'Aquet, multiplia même ses
aveux jusqu'à l'exagération. Il déclara qu'il avait empoisonné des
puits à Venise, en Apulie, dans la Calabre et à Toulouse. Ces
déclarations furent consignées par les secrétaires dans leurs pro-
cès-verbaux et contresignées par les juges. Pour donner plus de
valeur aux paroles du supplicié, les juges ajoutèrent qu'on ne
lui avait appliqué la torture que très légèrement. A la suite de
ces aveux, on brûla non seulement les inculpés, mais tous les
Juifs des environs du lac de Genève.
De Genève, le bruit se répandit bientôt dans toute la Suisse,
280 HISTOIRE DES JUIFS.
qu*on avait enQo des preuves certaiDes de la culpabilité des
Juifs. Les consuls de Berne firent venir de Genève les procès-
verbaux des débats, torturèrent à leur tour quelques Juifs, leur
arrachèrent des aveux et firent brûler tous les Juifs de la ville
(en septembre). Ils informèreni ensuite de leur prétendue décou-
verte les villes de Bâle, de Fribourg, de Strasbourg et de Cologne.
De nouveau, le pape Clément VI publia une bulle pour déclarer les
Jui& innocents du crime qu'on leur Imputait, de nouveau il
invita le clergé à les protéger et prononça Tanathème contre les
faux accusateurs et les bourreaux (septembre). Peine perdue !
L*Églîse, qui avait déchaîné les passions, ne pouvait plus les ré-
primer; le pape n*était plus obéi.
Les massacres prirent un caractère de sauvagerie tout particu-
lier dans le saint empire germano-romain. En vain le nouvel em-
pereur, Charles IV, chercha à s'interposer. Son autorité eût-elle
été alors mieux assise en Allemagne qu'elle ne Tétait en réalité,
il n'aurait quand même pas été écouté. Malgré la remarque d'un
honnête chroniqueur de ce temps, qui dit c que le vrai poison qui
tua les Juifs, ce furent leurs richesses », les Allemands ne perse*
cutèrent pas seulement les Juifs pour s'emparer de leurs biens.
C'est dans toute Tinnocence de leur stupidité, et avec une ferme
conviction, qu'ils croyaient qu'il avait été très facile aux Juifs
d'empoisonner le Rhin, le Danube, les rivières, les sources, les
fontaines et les citernes de l'Allemagne. Selon eux, ce que Jacob
a Paskate et Rabbi Peyret avaient fait en Suisse et en Savoie,
Moïse de Mayence l'accomplit en Allemagne. C'est lui qui aurait
fourni le poison à ses coreligionnaires. Dans bien des villes, on
alla jusqu'à entourer de murs les puits et les fontaines pour
empêcher les habitants d'en approcher, et on les contraignit à
boire de l'eau de pluie ou de la neige fondue.
Il se rencontra pourtant quelques hommes assez intelligents pour
comprendre l'absurdité de ces accusations et assez courageux
pour le proclamer. Leurs noms méritent d'être signalés. C'étaient
les magistrats de Strasbourg, le bourgmestre Conrad de Wintertur,
réchevin Gosse Sturm et Pierre Schwarber. Ces hommes de cœur
multiplièrent leurs efforts pour faire éclater à tous les yeux l'inno-
cence des Juifs et les défendre contre les attaques de la foule et
LES JUIFS PROTÉGÉS A STRASBOURG. 28Î
même contre Tévêque. Les malheureux persécutés trouvèrent
également appui et protection auprès du conseil de Bâle et de
Fribourg. Les magistrats de Cologne écrivirent à leurs collègues
de Strasbourg qu'ils suivraient leur exemple dans leur conduite
à regard des Juifs.
L'accusation d'empoisonnement fut examinée à Benfeld, en
Alsace, par une assemblée où se trouvaient réunis Berthold, évêque
de Strasbourg, des barons, des seigneurs et des délégués de plu-
sieurs villes. Les députés de Strasbourg plaidèrent éloquemment
la cause des Juifs, même contre leur évêque, qui, par haine ou
par ignorance, déclarait les Juifs coupables et demandait l^ur ex-
termination. Ce fut révêque qui l'emporta. On décida d'expulser
les Juifs de toutes les villes de la partie supérieure du Rhin (vers
la On de 1348). A la suite de cette résolution, les Juifs, encore
tout saignants des coups que leur avaient portés les Armleder
et leurs bandes, étaient absolument considérés comme hors la loi.
On les expulsait ou on les brûlait à volonté. Chassés des villes,
ils étaient assommés dans les campagnes par les paysans.
A Bâle également, ils subirent d'horribles supplices. Parqués
dans une ile du Rhin, ils furent enfermés tous dans une maison
construite spécialement dans ce but, etbrûlés. Après cette exécution
sommaire, le conseil décida que pendant deux siècles aucun Juif
ne pourrait plus s'établir à Bâle. Quelques jours plus tard, ce fut
le tour des Juifs de Fribourg.
Dans les provinces rhénanes, ce fut la populace de Spire qui
ouvrit la série des massacres. Elle se rua sur les Juifs, en tua une
partie, en jeta une autre dans les flammes; un très petit nombre
de ces malheureux accepta le baptême.
En dépit de ces violences, les magistrats de Strasbourg per-
sistèrent dans leurs sentiments de bienveillance à l'égard des Juifs.
Le bourgmestre Winterlur demanda partout des informations, pour
avoir en main des preuves nombreuses de l'innocence des Juifs
et pouvoir résister aux clameurs du peuple, qui réclamait leur
mort. Malheureusement, il ne trouva qu'un appui insuffisant
auprès des conseils des autres villes. Seuls les magistrats de
Cologne approuvèrent sa conduite courageuse. Mais il dut bientôt
céder aux exigences 4e la foule. Les corporations ouvrières se
^82 HISTOIRE DES JUIFS.
réunirent, bannières en tête, sur la place de la cathédrale, et ne se
séparèrent qu'après avoir obligé Wintertur et ses collègues à se
démettre de leurs fonctions. Alors commencèrent des scènes d*une
épouvantable sauvagerie. Deux mille Juifs furent jetés en prison,
puis traînés au cimetière, où ils furent tous brûlés. On épargna
ceux-là seuls- qui se convertirent au christianisme. Le nouveau
conseil interdit aux Juifs, pour un siècle, le séjour de Strasbourg.
Les biens des victimes devinrent la propriété des bourreaux.
 Worms, où était établie une des plus anciennes communautés
d'Allemagne, les Juifs avaient été donnés à la ville par Tempereur
Charles IV en récompense des services qu'elle lui avait rendus.
Celle-ci avait donc le droit de les traiter comme bon lui semblait.
Ouand le conseil eut décidé de les brûler, ils devancèrent leurs
bourreaux en incendiant leurs maisons et en se jetant dans les
flammes. Plus de quatre cents personnes périrent ainsi. Les Juifs
de Francfort et d'Oppenheim se tuèrent également eux-mêmes
(vers la fin de juillet).
Quoiqu'ils fussent déjà suffisamment douloureux, les excès
contre les Juifs allaient encore prendre un caractère de cruauté
plus féroce. Aux yeux d'une grande partie de la chrétienté, la peste
noire était envoyée par Dieu en punition des péchés commis par
le peuple et surtout par les prêtres. On songea alors à détourner
le fléau en s'imposant des mortifications. Des sectaires fanatiques
erraient en Allemagne, demi-nus, se frappant de coups de fouet
Jusqu'au sang, attirant autour d'eux, par les chants lugubres qu'ils
faisaient entendre dans les rues, un grand (concours de population.
Ces a flagellants » communiquaient leur sombre fanatisme à la
foule, et naturellement les premières victimes étaient toujours les
Juifs. Il y en avait, du reste, parmi eux qui se qualifiaient avec
orgueil de « tueurs de Juifs. » Un contemporain dépeint ainsi, en
•quelques vers, la situation de la chrétienté :
La peste vint brusquement établir sa domination
Et faire mourir les hommes par milliers.
Les flagellants se promenaient tout nus dans les rues,
On les voyait se rouer eux-mêmes de coups.
La terre tressaillit sur sa base
Et les Juifs furent brûlés en quantité.
LES FLAGELLANTS. 283
Ce furent certainement les flagellants qui organisèrent le mas-
sacre des Juifs de Francfort. AMayence, les Juifs ne voulurent pas
périr sans résistance. Trois cents d'entre eux se munirent d'armes
et se défendirent avec acharnement. Après avoir tué deux cents
de leurs persécuteurs, et sur le point de succomber sous le
nombre, ils mirent le feu à leurs maisojis et se précipitèrent dans
les flammes. La plus importante communauté de l'Allemagne —
environ six mille âmes — fut ainsi détruite.
On sait que les magistrats de Cologne ne croyaient pas à la
culpabilité des Juifs et leur témoignaient de la bienveillance. Mais
dans l'affolement général, la foule ne savait plus obéir, elle mécon-
nut les ordres des chefs de la ville et tomba, à son tour, sur les
Juifs. Ceux-ci étaient alors très nombreux à Cologne, car à ceux
qui résidaient depuis longtemps dans cette ville étaient venus se
joindre tous les Juifs des environs. Ils furent attaqués par la
populace le jour même où succombèrent leurs coreligionnaires de
Mayence. Il y eut bien chez eux quelques tentatives de résistance,
mais leurs ennemis étaient trop nombreux, et à la fin ils furent
tous massacrés.
Mais comment énumérer la lugubre série des villes où les Juifs
furent brûlés ou se jetèrent eux-mêmes dans les flammes? Ces
épouvantables tueries se propagèrent de localité en localité, à travers
toute TAUemagne, depuis les Alpes jusqu'à la mer du Nord, avec
la désespérante régularité d'une épidémie.
D'Allemagne, la contagion gagna la Bavière et la Souabe. Les
plus anciennes agglomérations juives furent exterminées. Augs-
bourg, Wûrzbourg, Munich, tuent leurs Juifs, A Nuremberg, on
haïssait particulièrement les Juifs parce que, dans cette ville de
commerce, ils possédaient des richesses considérables et de belles
maisons, et qu'ils avaient de nombreux débiteurs. L'empereur
Charles IV connaissait la situation. Aussi dcclara-t-il d'avance au
Conseil de la ville qu'il le rendait responsable des mauvais traite-
ments qui seraient infligés aux Juifs. Mais on ne tint nul compte
de ses ordres. Sur une place appelée plus tard Judenbiihle (Butte
aux Juifs), les chrétiens, adeptes d'une religion qui prêche l'amour
des hommes, élevèrent un immense bûcher et y brûlèrent tous les
Juifs qui n'avaient pu s'enfuir. À Ratisbonne également, où se
284 HISTOIRE DES JUIFS.
trouvait la plus ancienne communauté de TAIIemagne du Sud, la
populace demanda la mort ou au moins l'expulsion des Juifs.
Ceux-ci durent leur salut à Tintervention courageuse du Conseil
et de la haute bourgeoisie, qui jurèrent solennellement devant le
bourgmestre Berthold Ëgoltspecht de les défendre contre toute
agression.
Ces excès sanglants eurent leur contre-coup dans les contrées
voisines de TÂllemagne, à Test comme à Touest de ce pays. Quand
les flagellants arrivèrent à Bruxelles, un Juif de cette ville, qui
jouissait d'une certaine considération auprès de Jean II, duc d&
Brabant, implora sa protection en faveur de ses coreligionnaires.
Le duc la lui promit. Mais les flagellants surent gagner les bonnes
grâces du fils du duc, et ils purent massacrer impunément tous
les Juifs de Bruxelles, au nombre d'environ cinq cents.
Il y eut cependant plusieurs pays, parmi les moins civilisés, où
les Juifs n'eurent pas trop à souffrir. Louis, roi de Hongrie, les
expulsa bien de ses États, mais comme mécréants et non pas
comme empoisonneurs. Il était très fanatique et s'était irrité con-
tre eux parce qu'ils avaient refusé de se convertir au christianisme.
En Pologne également, où sévissait même la peste noire, ils ne
furent pas trop maltraités, grâce à la protection du roi Casimir le
Grand. Ce monarque se montrait bienveillant pour les Juifs. II
régnait à peine depuis un an quand, sur la demande de quelques
Juifs qui lui avaient rendu des services, 11 confirma (9 octobre 1354^
le Règlement promulgué un siècle auparavant par Boleslaw Plus,
duc de Kalisch.
Épouvantées par ces massacres, qui s'étaient propagés si rapi-
dement de proche en proche, les communautés juives de la Cata-
logne, qui, après celles de la Provence, avaient souffert les pre-
mières de l'affolement produit par la peste noire, décidèrent de
prendre des mesures pour se garantir à l'avenir contre les explo-
sions de fanatisme de leurs ennemis. Elles résolurent d'abord de
constituer un fonds parmi les Juifs de l'Aragon pour venir en aide
à ceux qui auraient été pillés dans une émeute. Ensuite, on devait
envoyer des délégués auprès du roi pour lui demander : d'empê-
cher par une législation sévère le retour de tels excès; de solliciter
du pape la promulgation d'une bulle qui interdirait aux chrétiens^
LA LEGENDE DE SHYLOCK. 285
^e rendre les Juifs responsables des calamités publiques ou des
profanations d'hoslie; et enfin, d'autoriser les Juifs à juger eux-
mêmes les affaires pénales, aftn qu'ils pussent châtier les traîtres
et les dénonciateurs qui se rencontreraient parmi eux. Les délé-
gués devaient également être munis de pleins pouvoirs pour agir
dans rintérêt général des communautés et défendre auprès des
>cortès la cause de leurs coreligionnaires. Ces délégués devaient
être ainsi choisis : deux pour TÂragon, deux pour la Catalogne,
un pour Valence et un pour Majorque.
Lorsqu'il s'agit de mettre ce plan à exécution, on ne put s'en-
tendre. Du reste, il aurait été difficile d'obtenir un résultat sérieux.
.On aurait bien pu faire comprendre au pape et aux princes que les
Juifs n'avaient jamais empoisonné de puits, mais le peuple était
Absolument convaincu que les Juifs poursuivaient l'extermination
des chrétiens, et, après la peste noire, il les croyait capables de
tous les crimes. Ainsi, dans cette légende où un débiteur autorise
son créancier à couper une livre de chair sur son corps s'il ne le
rembourse pas au Jour de l'échéance et où le créancier veut user
•de son droit, les héros de l'histoire, racontée diversement, avaient
été jusqu'alors un suzerain et son vassal ou un noble et un rotu-
rier. Mais quand la peste noire eut surexcité la haine contre les
Juifs, un auteur italien, Giovanni Fiorenlino, donne le rôle odieux
à un Juif. Dans son récit, c'est un Juif de Mestre qui veut couper
une livre de chair sur le corps de son débiteur de Venise, pour
avoir la satisfaction de faire mourir un chrétien.
Et pourtant, malgré sa haine pour eux, la population chrétienne
tenait absolument à ce qu'il y eût des Juifs au milieu d'elle.
Princes, villes et même ecclésiastiques voulaient « avoir des Juifs ».
Bourgeois et échevins oublièrent bien vite qu'ils avaient juré solen-
nellement de tenir les Juifs éloignés de leurs villes pendant un ou
deux siècles. L'évêque d'Augsbourg sollicita de l'empereur Char-
les IV l'autorisation « d'installer des Juifs sur ses domaines. » Les
Électeurs de l'empire, notamment Gerlach, archevêque de Mayence,
demandaient que le souverain n'eût plus seul le droit de posséder
des « serfs de la chambre », mais qu'il partageât ce droit avec eux.
Aussi, à la diète de Nuremberg (novembre 1355), où fut promul-
guée, sous le nom de « Bulle d'or », une sorte de Constitution de
286 HISTOIRE DES JUIFS.
l'empire allemand, le monarque, en conférant aux Électeurs àe
Tempire quelques droits régaliens, comme ceux d'acquérir de»
mines de métaux et des salines, les autorisa en même temps à
« avoir des Juifs en pleine propriété », c'est-à-dire à posséder
une source de revenus en plus. C'est ainsi que les Juifs étaient à
la fois repoussés et recherchés, dédaignés et désirés. Mais ils sa-
vaient bien qu'on ne les appréciait que pour les ressources qu'on
pouvait tirer d'eux. Quoi d'étonnant alors que devant cette preuve
manifeste qu'ils ne pouvaient défendre leur misérable existence
que par l'argent, ils fussent si ardents à en gagner I
En France également, d'où les Juifs avaient été expulsés, des
motifs financiers faisaient désirer leur retour. Par suite des dé-
sastres de la guerre de Cent ans et de la captivité du roi Jeaa
(septembre 1356), il régnait dans ce pays une misère épouvan-
table. On manquait surtout d'argent. C'est alors que le jeune dau-
phin Charles, qui exerçait la régence pendant la captivité du roi,,
songea, dans l'intérêt de la France, à avoir recours à l'habileté
financière des Juifs. Un des Juifs les plus intelligents de cette
époque, Manessier (Manecier) de Vesoul, négocia le retour de ses
coreligionnaires en France, d'où ils avaient été chassés cinquante
ans auparavant, puis rappelés, puis de nouveau exilés. Par un
édit daté de mars 1360, Jean II, d'accord avec le haut et le bas
clergé, la haute et la basse noblesse et la bourgeoisie, permit à
tous les Juifs de s'établir en France et d'y séjourner pendant vingt
ans. Ils avaient droit de résidence dans les grandes et les petites
villes, dans les bourgs et les hameaux, et pouvaient acquérir des
maisons et des champs. En échange de ces droits, ils devaient
payer une taxe d'entrée de quatorze florins par chef de famille
et d'un florin pour chaque membre, et, de plus, sept florins par
an et par feu et un florin pour chaque membre de la famille.
Pour les défendre contre l'arbitraire des juges et des fonctionnaires
et contre les violences de la noblesse et du clergé, on les plaça
sous la protection spéciale d'un prince du sang, et un tribunal,
composé de deux rabbins et de quatre assesseurs, était autorisé
à exercer sur eux, sans appel, la juridiction civile et pénale. On ne
pouvait pas les contraindre à assister à un office ou à un sermon
dans l'église. Non seulement leurs biens mobiliers, bétail, blé, vin,
RETOUR DES JUIFS EN FRANCE EN 1360. 287
mais aussi les exemplaires de la Bible et du Talmud étaieat ga-
rantis contre toute confiscation. Ils obtinrent surtout des privi-
lèges commerciaux considérables. Ils pouvaient prêter jusqu'au
taux de 80 pour 100 et exiger des gages. Manessier de Vesoul^
qui avait dirigé cette négociation avec zèle et habileté, fut nommé
à un emploi élevé à la cour. C*est lui qui était chargé, sous sa
responsabilité, de recueillir les taxes annuelles imposées à ses
coreligionnaires. Ces privilèges attirèrent de nombreux Juifs en
France.
Cette situation créa aux Juifs bien des envieux. Par crainte de
la concurrence, les médecins chrétiens se plaignaient que leurs
collègues juifs n'eussent subi aucun examen et les accusaient
d*être de simples charlatans. Lesjuges et les divers fonctionnaires,
n'exerçant plus aucune autorité sur les Juifs et n'ayant, par con-
séquent, plus l'occasion de leur soutirer de l'argent, leur repro-
chaient de commettre de nombreux abus. Enfin, le clergé consta-
tait avec chagrin qu'ils ne portaient pas toujours le signe d'infamie
sur leurs vêtements. Devant ces doléances et ces récriminations,
Jean II eut la faiblesse d'imposer de nouveau quelques restrictions
aux Juifs.
Quand le dauphin, sous le nom de Charles V, fut monté sur le
trône, il s'empressa d'abolir les restrictions apportées par son
père aux privilèges des Juifs et de les autoriser à prolonger leur
séjour en France. Il les défendit aussi avec énergie contre la haine
du clergé. Quelques prélats avaient, en effet, laissé prêcher dans
le sud de la France qu'il était interdit aux chrétiens, sous peine
d'excommunication, d'entretenir des relations avec les Juifs, d'al-
lumer leur feu, de leur donner ou de leur vendre de l'eau, du pain
ou du vin. Le gouverneur du Languedoc invita alors, au nom du
roi, tous les fonctionnaires à punir sévèrement tous ceux, laïques
ou ecclésiastiques, qui traiteraient les Juifs en ennemis.
Ainsi, en France comme en Allemagne, les Juifs, après avoir
souffert de cruelles persécutions, avaient de nouveau trouvé quel-
que sécurité. Mais les maux qu'ils avaient endurés avaient affaibli
en eux l'activité intellectuelle et les avaient rendus impropres
aux travaux de la pensée. Quoique l'enseignement du Talmud eût
été très florissant en France pendant deux siècles entiers, depuis
288 HISTOIRE DES JUIFS.
Raschi jusqu*aux derniers tossafistes, il se trouva à peine quelques
rares talmudistes parmi les Juifs qui revinrent dans ce pays. Les
privilèges accordés aux Juifs par le roi Jean II et Charles V disaient
bien que les rabbins étaient chargés de juger leurs coreligion-
naires, mais parmi ces rabbins, d'après le témoignage même des
^contemporains, il ne se rencontra que cinq talmudistes passables
et un seul qui fût éminent. C'était Matatia ben Joseph ProvencU
Pour implanter de nouveau les études talmudiques en France, il
créa une école à Paris, réunit de nombreux disciples autour de lui,
e\ comme les exemplaires du Talmud avaient été détruits précé-
demment en grande partie, il en fit copier de nouveaux. C'est
aussi lui qui donnait Tordination aux rabbins. Il jouissait auprès
de Charles V d'une telle considération qu'il fut exempté, ainsi que
sa famille, du port infamant de la rouelle, placé comme chef reli-
gieux à la tète des Juifs de France et nommé juge suprême des
tribunaux juifs.
En Allemagne, aussi, les massacres et les expulsions de 1349
eurent les plus fâcheuses conséquences pour le recrutement des
rabbins. Les plus remarquables d'entre eux avaient été égorgés ou
chassés. Il arrivait qu'on confiait la direction des communautés à
4es rabbins sans vocation et sans instruction. Pour remédier à cet
4tat de choses, un savant distingué, Méïr ben Baruch Hallévi (vers
1370-1390), de Vienne, établit un règlement en vertu duquel on
ne permettait d'exercer les fonctions rabbiniques, c'est-à-dire d'ac-
x\\xénv la dignité de Morênou^ qu'à ceux qui y auraient été auto-
risés par un rabbin compétent.
Ce fut sous la pression des circonstances, et non pas par pur
caprice, que Méïr de Vienne promulgua son règlement. La science
talmudique était, en efiet, alors en pleine décadence, la chaîne
des traditions avait été interrompue par la période néfaste de la
peste noire et, pour bien des questions, les rabbins ne savaient plus
jcomment procédaient leurs prédécesseurs. De là, des divergences
et des contradictions, à un tel point que les rabbins des provinces
rhénanes durent convoquer un synode pour s'entendre sur quel-
ques articles du droit matrimonial et remettre en vigueur d'an-
ciennes ordonnances. A l'assemblée de Mayence (1381), un certain
nombre de rabbins, de concert avec plusieurs chefs de commu^
LES JUIFS SOUS PIERRE LE CRUEL. 289
nauté, rétablirent d'anciens règlements de Spire, Worms et
Mayence (Tekanot Schum], décidant, entre autres, qu'une
femme restée veuve sans enfant devait être déliée promptement
de l'obligation d'épouser son beau-frère et avait droit à une partie
bien déterminée de la succession de son mari. De tous les rabbins
qui prirent part à ce synode, pas un seul n'a laissé un nom connu.
L'Espagne ne fut pas plus épargnée que les autres pays par
la peste noire, qui emporta même Alphonse XI, roi de Castille. Il
y eut également des victimes à Tolède et à Séville, dans les familles
juives les plus illustres, parmi les Âboulafia et les Âscherides.
Mais jamais le peuple n'eut l'idée de rendre les Juifs responsables
de cette épidémie.
Du reste, sous le rogne de Don Pedro (1350-1369), fils et succes-
seur d'Alphonse, les Juifs jouirent en Castille d'une influence
considérable. Ce roi, qui monta sur le trône à l'âge de quinze ans,
fut surnommé Pierre le Cruel par ses ennemis, quoique, en réalité,
il ne fût pas plus cruel que beaucoup de ses prédécesseurs et suc-
cesseurs. Il avait ses qualités et ses faiblesses comme tout homme,
mais fut haï plus que les autres, en partie parce qu'il ne voulait
se soumettre ni aux rigueurs de l'étiquette de la Cour ni à toutes
les exigences de la politique. Il est vrai qu'il exerça de sanglantes
représailles, mais il y fut forcé par la trahison de ses frères bâ-
tards, enfants de cette Léonore de Guzman qui, sans le vouloir,
contribua une fois à sauver les Juifs. La mère de Don Pedro, l'in-
fante portugaise Donna Maria, avait eu à subir toute sorte d'hu-
miliations de la part de son époux, qui maltraitait sa femme pour
complaire à sa concubine Léonore de Guzman. Don Pedro lui-
même avait dû céder sans cesse le pas à ses frères bâtards, no-
tamment à son frère utérin Henri de Transtamare.
Dès qu'il fut nommé roi, Don Pedro s'empressa de rendre à sa
mère le rang qui lui appartenait et d'abaisser sa rivale. Il ne fit
cependant aucun mal à ses frères bâtards, ce qui prouve qu'il
n'était pas bien cruel. Mais il se montrait sévère envers les grands
et les hidalgos, qui, au mépris de toute justice et de toute loyauté,
opprimaient et maltraitaient le peuple. Aussi était-il surtout détesté
de la haute noblesse, mais le peuple abandonné à ses propres
sentiments lui resta fidèle jusqu'à sa mort. Les Juifs se montrè-
IV. 19
290 HISTOIRE DES JUIFS.
rent également sensibles à ses bienfaits et lui sacrifièrent leurs
personnes et leurs biens. Ses luttes coûtèrent la vie à beaucoup
d'entre eux, mais ils moururent, du moins, en soldats, enveloppés
dans la défaite de leur chef, comme ses partisans chrétiens, et ils
ne furent pas misérablement égorgés, victimes de la haine et du
fanatisme, comme leurs frères de France et d'Allemagne.
Un poète juif, qui était alors un vieillard, Santob de Carrion
(vers 1300-1350) adressa à Don Pedro, à son avènement au trône,
un poème en castillan, où il se permit de lui donner des conseils.
Les vers de ce poète, dont la littérature juive ne fait aucune men-
tion, nous ont été conservés par des auteurs chrétiens. Us sont
clairs et limpides comme une source d*eau vive jaillissant d'un
rocher, ils sonnent purs et harmonieux comme le doux gazouillis
d'un enfant. Santob de Carrion écrivait admirablement la langue
castillane, si sonore et si mélodieuse, qu'il sut même enrichir de
mots nouveaux, il développait dans de belles strophes des sen-
tences et des maximes de morale dont quelques-unes sont em-
pruntées au Talmud et à la poésie néo-hébraïque.
Le bouquet poétique de Santob avait aussi des piquants. Notre
poète fustigea de sa verve ceux de ses coreligionnaires qui avaient
profité de la faveur royale pour s'enrichir, et il railla les pré-
jugés que les hidalgos nourrissaient à regard des Juifs. Même dans
les stances qu'il adressa à Don Pedro au nombre de plus de six
cents, il ne craignit pas de faire entendre au roi de dures vérités
et de lui montrer le vice sous ses formes les plus hideuses.
Parmi les Juifs auxquels Don Pedro confia des emplois élevés,
le plus considéTab\efuiDonSamu€l6enMéïrAllaviyde\ei famille
distinguée d'Aboulafia Hallévi, de Tolède. Il avait été recommandé
au roi par son précepteur et ministre tout-puissant Don Juan
Alphonse d'AIbuquerque ; Don Pedro le nomma son trésorier.
Peu à peu, Samuel gagna toute la confiance du roi, devint son con-
seiller intime et fut consulté pour toutes les affaires importantes.
Deux inscriptions, rédigées l'une de son vivant et l'autre après sa
mort, représentent Samuel comme un homme de sentiments
généreux, de caractère élevé, d'une piété sincère, « qui ne s'écarta
jamais des voies de Dieu, savait accepter le blâme », et prodigua
ses bienfaits.
LES JUIFS ET BLANCHE DE BOURBON. 291
Le médecin et astrologue du roi était également un Juif, Abra-
ham ibn Çarçal. Au reste, il vivait tant de Juifs à la cour de Don
Pedro que, pour marquer leur mépris, ses détracteurs la qualifiè-
rent de « cour juive ». Que ce fut par pur sentiment d'équité ou
sur la recommandation de ses favoris juifs, Don Pedro protégeait
les Juifs de son royaume autant que ses autres sujets. Aussi, quand
les certes de Valladolid lui présentèrent (mai 1351) une pétition
pour qu*il supprimât la juridiction spéciale des Juifs et ne leur
laissât plus leur propre alcade (juge), il leur répondit que, dans la
situation qui leur était faite, les Juifs avaient besoin d'une protec-
tion particulière, parce qu'ils n'obtiendraient pas justice devant
un tribunal chrétien.
Sur ces entrefaites, survint une histoire de mariage qui amena
la guerre civile et troubla la sécurité des Juifs de Castille. Pendant
que les ministres de Don Pedro négociaient son mariage avec
Blanche, fllle du duc de Bourbon, le roi tomba amoureux de la
belle et spirituelle Marie de Padilla; on dit même qu'il l'épousa
devant témoins. Il désavoua donc la demande de mariage adressée
en son nom à Blanche de Bourbon. Celle-ci vint quand même en
Espagne, et, à la suite des intrigues et des démarches pres-
santes des plus proches parents de la princesse. Don Pedro con-
sentit à laisser célébrer son mariage avec elle. Mais il ne resta
avec elle que deux jours.
De là, de très vives dissensions parmi les courtisans, les uns
se déclarant pour la princesse de Bourbon et les autres pour
Marie de Padilla. Samuel, et avec lui tous les Juifs d'Espagne, se
rangèrent du côté de Marie. C'est qu'ils avaient appris que Blanche
de Bourbon voyait avec déplaisir les Juifs occuper une situa-
tion élevée à la cour et qu'elle avait manifesté publiquement l'in-
tention de les en chasser et même d'expulser tous les Juifs d'Es-
pagne. Il est donc naturel que, sous le coup d'une telle menace,
les favoris juifs se soient décidés à combattre l'influence de la
reine et à soutenir énergiquement Marie de Padilla. Partisans de
la reine et partisans de la favorite se combattaient avec acharne-
ment. Albuquerque, qui s'était déclaré d'abord contre Blanche de
Bourbon et s'était ensuite laissé enrôler sous sa bannière, tomba
en disgrâce. Il fut remplacé par Samuel, qui devint le conseiller le
« ;
292 HISTOIRE DES JUIFS.
plus écouté du roi et raccompagnait partout avec les grands du
royaume.
Un jour, les ennemis du roi parvinrent à l'attirer avec une partie
de sa suite dans la forteresse de Toro. Tous les courtisans qui
accompagnaient Don Pedro, et parmi eux Samuel, furent jetés en
prison ; plusieurs d^entre eux ainsi que le grand maître de Cala-
trava furent même exécutés. Un peu plus tard, Samuel parvint
à s'échapper avec Don Pedro, et cette circonstance resserra encore
les liens d'amitié entre le souverain et son favori.
A la suite de la trahison de Toro, la Castille fut ensanglantée
par la guerre civile. Don Pedro châtiait cruellement ceux de ses
ennemis qui tombaient entre ses mains. Mais il ne prenait conseil
que de sa colère, et le ministre juif, comme le reconnaissaient
ses adversaires eux-mêmes, n'était pour rien dans ces repré-
sailles. La lutte fut surtout acharnée à Tolède. Les frères du roi
s'efforçaient de s'emparer de celte ville, qui était défendue vail-
lamment par les partisans de Don Pedro, et tout particulièrement
par les Juifs. Ils parvinrent cependant à y pénétrer, grâce à la
complicité de quelques amis, qui leur ouvrirent secrètement une
porte. Leurs soldats se précipitèrent alors dans les quartiers qui
étaient principalement habités par des Juifs. Dans la seule rue
d'Âlcana, ils tuèrent environ douze mille personnes, hommes,
femmes, vieillards et enfants.
La ville intérieure résistait cependant encore, les Juifs, appuyés
par des chevaliers, avaient fortement barricadé les portes et se
battaient avec un courage héroïque. Don Pedro eut ainsi le temps
de venir au secours de la ville et de la délivrer. Il fut accueilli
par ses partisans avec des clameurs joyeuses, mais il se montra
impitoyable pour ses adversaires.
Grâce à la sagesse de ses conseils, à l'habileté de son adminis-
tration financière et au zèle qu'il déploya pour la cause de Marie
de Padilla, Samuel grandit de plus en plus dans la faveur de Don
Pedro. Son influence était considérable, ses richesses immenses,,
et il avait à son service quatre-vingts esclaves noirs. Mais il
semble n'avoir su rien faire pour la cause du judaïsme et l'avenir
de ses coreligionnaires. Une inscription dit, il est vrai, qu'il a tra-
vailla pour le bien de ses frères », mais il ne comprit pas ea
DON SAMUEL BEN MÉÏR HALLÉVI. 293
quoi devait coasister ce a bien ». Tout en protégeant les Juifs
contre la malveillance, en les appelant à des emplois publics et
en leur fournissant Toccasion de s*enrichir, il ne sut cependant
pas leur ctre utile comme Hasdaï ibn Schaprout et Samuel ibn
Nagrela. Il ne parait pas non plus s*être intéressé à la science ou
à la poésie. Car s*il fit construire des synagogues dans plusieurs
villes de la Castille, il ne fonda pas une seule école pour rensei-
gnement du Talmud.
La magnifique synagogue qu*il éleva à Tolède et qui, trans-
formée en église, est encore aujourd'hui un des plus beaux orne-
ments de la ville, est construite dans un style mi-gothique, mi-
moresque. Au milieu de fines arabesques, ressort, sur fond vert,
le psaume 80® écrit en caractères hébreux. Sur les murs des
côtés nord et sud se lisent des inscriptions qui célèbrent les mé-
rites du « prince Samuel Lévi ben Méïr. » La communauté y
témoigne sa reconnaissance à Dieu, <k qui n'a jamais retiré sa
proteclion à son peuple et a suscité des hommes capables de le
délivrer de ses ennemis. Il est vrai qu'il n'y a plus de roi en Israël,
mais Dieu a fait trouver grâce à un homme de son peuple aux
yeux de Don Pedro, et ce souverain Ta élevé au-dessus de tous
les grands de son royaume, l'a nommé son conseiller et lui a
décerné des honneurs presque royaux ». Le nom de Don Pedro est
écrit en très grands caractères pour faire constater d'une façon
en quelque sorte palpable combien ce monarque était bienveillant
pour les Juifs. A la fin de l'inscription, on exprime le vœu que
Samuel puisse encore assister à la restauration du temple de
Jérusalem et y prendre part au culte divin, avec ses fils, en qualité
de lévites.
Par une coïncidence singulière, l'année même où cette syna-
gogue fut achevée avait été désignée un siècle auparavant par
l'astronome Abraham ben Hiyya et le cabbaliste Nahmani, et, un
peu plus tard, par le philosophe Léon de Bagnols, comme devant
ouvrir l'ère messianique. Le Messie attendu n'étant pas venu à
l'époque prédite, de nombreux Juifs, inébranlables dans leurs
espérances, voyaient dans la situation élevée de Samuel et d'au-
tres favoris juifs une preuve certaine que les temps messianiques
étaient proches. Ces croyances pouvaient être dangereuses. Aussi
294 HISTOIRE DES JUIFS.
furent -elles vivement combattues par un rabbin influent de
répoque, Nissim Gerundi ben Reuben ou Sarit de Barcelone
(vers 1340-1380), qui craignait avec raison les conséquences fâ-
cheuses de déceptions trop fréquentes.
Du reste, les illusions que la position brillante de Don Samuel
avait fait naître dans le coeur de ses coreligionnaires d'Espagne
allaient recevoir une très grave atteinte. Don Samuel était trop
puissant pour ne pas avoir des envieux et des ennemis. Il avait
contre lui non seulement Henri de Transtamare et la reine Blanche,
mais tous ceux qui avaient occupé auparavant des emplois à la
cour. Un poète, Don Pedro Lopez de Ayala, chroniqueur et porte-
bannière du roi, se ût Tinterprète des sentiments que les cour-
tisans nourrissaient à l'égard du ministre juif, a Les Juifs, dit-il,
boivent le sang des malheureux chrétiens et, en leur qualité
de fermiers des impôts, ils s'emparent de leurs biens. Don
Abraham et Don Samuel, beaux parleurs, savent obtenir du sou-
verain tout ce qu'ils désirent, d De tous côtés on battait en brèche
l'influence de Samuel.
Un beau jour. Don Pedro fit confisquer toute la fortune de
Samuel et de sa famille, qui consistait en 230,900 doublons,
4,000 marcs d'argent, 125 caissettes d'étoffes précieuses et 180 es-
claves. Il parait qu'on trouva enfouies dans la maison de Samuel
des quantités considérables d'or et d'argent. Lui-même fut jeté
en prison et torturé. On espérait lui faire avouer qu'il possédait
encore d'autres richesses. Mais il ne fit aucun aveu et périt dans
les tortures. Une inscription, gravée sur sa tombe, dit en termes
très sobres qu'il avait été tout-puissant et que son âme est montée
vers Dieu, purifiée par les souffrances. Elle ne contient pas un mot
de blâme contre Don Pedro.
n est vrai que, même après la mort de Samuel, le roi continua
de confier des emplois élevés à des Juifs. Ces derniers durent par-
tager plus tard avec leur souverain la réprobation soulevée par
plusieurs de ses actes. On sait que Don Pedro fit assassiner sa
femme. Que la reine ait mérité la mort ou non, il est certain que
son exécution reste comme une flétrissure pour la mémoire de
Don Pedro. Ses contemporains rendirent le roi seul responsable
de cet acte, et le chroniqueur Lopez de Ayala, qui n'aimait pour
LES JUIFS PARTISANS DE DON PEDRO. 295
tant pas les Juifs, ne fait pas la moindre allusion, dans ses annales,
à leur complicité. Ce fut seulement plus tard qu'on eut Fidée
d'impliquer dans ce crime les favoris juifs de Don Pedro. On ra-
conta que, sur Tordre du roi, un Juif empoisonna la reine Blanche,
parce qu'elle avait manifesté la volonté d'expulser les Juifs du
royaume. Une romance française a perpétué cette légende.
Quoi qu'il en soit, Henri de Transtamare profita de l'impression
pénible produite par l'exécution de la reine Blanche pour essayer
de gagner des alliés contre Don Pedro. Ses démarches furent bien
accueillies par les Bourbons et le roi de France, qui lui envoyèrent
des bandes d'aventuriers connues sous le nom de a grandes com-
pagnies». Le pape également favorisait Henri de Transtamare,
parce qu'il voyait avec déplaisir Don Pedro témoigner de la bien-
veillance aux Juifs de son royaume, et, sans autre forme de procès,
il excommunia le roi. Du reste, Henri aussi essaya de justifier
sa révolte contre son frère en le montrant trop ami des Juifs. Il
alla plus loin, il ne déclara pas seulement que la favorite Marie de
Padilla était juive, il accusa le roi lui-même de descendre de Juifs.
Appuyé fortement par les aventuriers des « grandes compa-
gnies », qui avaient à leur tète le célèbre Bertrand Du Guesclin,
Henri de Transtamare passa les Pyrénées pour marcher contre
son frère. Les Juifs se rangèrent tous sous le drapeau de Don
Pedro, le soutenant de leur argent et défendant vaillamment ses
villes fortes contre les attaques de Henri et de Du Guesclin. Mal-
heureusement, Don Pedro ne sut ni concentrer à temps ses par-
tisans, disséminés un peu partout, ni acheter les troupes merce-
naires qui le combattaient. A ce moment, il déplorait sans nul
doute l'absence de son prudent et habile ministre juif Don Samuel.
La ville de Tolède tomba au pouvoir de Henri, qui imposa à la
communauté juive une forte amende pour la punir d'être restée
fidèle au roi légitime. Don Pedro ne possédait plus que Séville.
Pourtant la fortune lui sourit de nouveau. Après avoir été obligé
de s'enfuir de l'autre côté des Pyrénées et abandonner tous ses
États au vainqueur, il revint dans son royaume sous la protection
du vaillant prince de Galles, que son armure avait fait surnommer
le a Prince Noir ». Henri de Transtamare dut quitter TEspagne
(1367). Mais le triomphe de Don Pedro fut de courte durée. Le
296 HISTOIRE DES JUIFS.
prince de Galles lui ayant retiré son appui, Henri put revenir de
France avec de nouvelles troupes et s'emparer rapidement du
nord de TEspagne. Burgos également lui ouvrit ses portes. Seul
le quartier juif résista, défendu par ses habitants et par quelques
fidèles chevaliers de Don Pedro. Hais les assaillants étaient trop
nombreux, les Juifs durent céder. Ils obtinrent, du moins, une
honorable capitulation, ils purent continuer à demeurer à Burgos
et à jouir des mêmes droits qu'auparavant. Henri leur fit seule-
ment payer une taxe de guerre d*un million de maravédis.
Mais les chrétiens n'étaient pas satisfaits de la liberté laissée
aux Juifs. Dans une pétition qu'elles adressèrent à Henri, les
certes de Burgos déclarèrent que les Juifs étaient en partie res-
ponsables de la guerre civile, puisqu'ils jouissaient de la faveur
de Don Pedro, et qu'il fallait, par conséquent, les en punir en
leur interdisant Taccès de tout emploi public et en leur défendant
d'affermer les impôts et même de se faire nommer médecins du
roi et de la reine. Henri répondit que jusqu'alors aucun roi cas-
tillan n'avait encore écarté les Juifs des emplois publics, qu'il
était cependant résolu à ne pas leur laisser prendre une influence
qui pourrait nuire au pays, mais que, d'autre part, il ne voudrait
pas les pousser au désespoir et les forcer ainsi à se joindre aux
partisans de Don Pedro, qui étaient encore nombreux dans le
pays.
De fait, la plupart des communautés juives restèrent fidèles
à Don Pedro, qui, de son côté, les protégea tant qu'il eut le
moindre pouvoir, et les recommanda même au roi musulman de
Grenade, son allié. Malheureusement, la protection de Don Pedro
n'était pas toujours suffisante, et amis et ennemis maltraitèrent
les Juifs. Les troupes anglaises du prince de Galles exterminèrent
presque totalement les communautés de Villadiego et d'Aguilar,
et le roi de Grenade emmena captives dans sa capitale trois cents
familles juives de Jaen. Du Guesclin se montra encore plus dur
pour les Juifs, qu'il traita non pas en soldats qui se battent
loyalement pour leur roi, mais en esclaves révoltés contre leur
maître.
Ce fut surtout la communauté de Tolède qui souffrit de la
lutte entre Henri et Don Pedro. On a déjà vu plus haut que les
LES JUIFS ET HENRI DE TRANSTAMARE. 297
Juifs, aidés d*uae parlie de la population chrétienne, défendirent
énergiquement la ville contre les soldats de Henri. Ils soutinrent
un siège effroyable, pendant lequel la famine était si grande qu'ils
mangèrent le parchemin des rouleaux de la Loi et jusqu'à la
chair de leurs enfants. Après le siège, cette belle communauté de
Tolède avait presque totalement disparu, décimée par la faim
et le fer.
Don Pedro fut définitivement défait près deMontiel(14 mars 1369),
succombant sous les coups réunis de son frère Henri et de Ber-
trand Du Guesclin. A la nouvelle de sa mort, le pape Urbain V
s'écria joyeusement : « J'apprends avec satisfaction la disparition
de ce tyran, rebelle contre TÉglise et protecteur des Juifs et des
Sarrasins. Le juste se réjouit du châtiment infligé au méchant. »
La mort de Don Pedro était, en effet, un triomphe pour la papauté,
car elle obtenait enfin ce qu'elle avait vainement poursuivi jus-
que-là, l'humiliation des Juifs de la Castille.
Henri de Transtamare, qui monta sur le trône après avoir tué
son frère, ne se montra pourtant pas malveillant pour les Juifs de
son royaume. Ceux-ci, il est vrai, craignaient que le nouveau
souverain ne les châtiât de la fidélité persistante qu'ils avaient
témoignée à son adversaire. Mais Henri avait besoin d'eux. Sa
lutte contre Don Pedro avait absorbé des sommes considérables ;
il devait, en outre, beaucoup d'argent à ses alliés. De plus, le pays
était épuisé à la suite de cette guerre acharnée. Il fallait donc des
financiers très habiles et très intelligents pour trouver l'argent
nécessaire et faire rentrer régulièrement les impôts. Henri savait
que des Juifs seuls pouvaient exercer ces fonctions dans ces cir-
constances difficiles. Aussi, au lieu de punir les Juifs de leur
attachement pour Don Pedro, les en loua-t-il,.au contraire : « Il
est du devoir d'un roi, dit-il, de récompenser de tels sujets, puis-
qu'ils sont restés fidèles à leur souverain jusqu'à sa mort et ne
l'ont pas trahi au profit du vainqueur. » Il appela auprès de lui
deux Juifs de Séville, Don Joseph Pichon et Don Samuel Abrabanel,
et nomma le premier son ministre des finances ou almoxarif. ,
Ainsi, il commit lui-même cet horrible crime de confier des em-
plois à des Juifs, quoiqu'il l'eût reproché avec tant d'âpreté à
son frère.
293 HISTOIRE DES JUIFS.
Mais si Henri de Transtamare pardonnait aux Juifs la part qu*ils
avaient prise à la guerre, les nobles et les bourgeois n'oubliaient
pas qu'ils avaient eu à les combattre sur les champs de bataille
et derrière les murs des forteresses. Aveuglés par la haine et le
désir de la vengeance, ils ne savaient pas reconnaître quel utile
concours les Juifs pouvaient apporter au relèvement du pays. Dès
la première réunion des certes de Toro (1371), des sentiments de
malveillance se manifestèrent à l'égard des Juifs. On se plaignait
que « cette race impudente et perverse », ennemie de Dieu et de
la chrétienté, occupât des situations élevées à la cour et auprès
des grands d'Espagne, eût la ferme des impôts et tint ainsi de
fidèles chrétiens dans sa dépendance. On voulait que dorénavant
les Juifs fussent tenus éloignés de tout emploi public, confinés
dans des quartiers spéciaux, obligés de porter la rouelle, et qu*il
leur fût défendu de sortir couverts de vêtements somptueux, de
chevaucher sur des mules ou de prendre des noms chrétiens.
Tout en n'approuvant pas ces réclamations, Henri était quand
même obligé d'en tenir compte dans une certaine mesure. Il pro-
mulgua contre les Juifs deux édits, de nature morale, il est vrai,
mais qui produisirent sur eux une douloureuse impression. Il leur
prescrivit le port de la rouelle et les obligea à changer leurs noms
castillans. C'était là un coup terrible porté à leur fierté castillane,
qu'ils partageaient avec les grands et les hidalgos. Pendant un
siècle et demi, ils avaient su se préserver, seuls au milieu de
leurs coreligionnaires d'Europe, de la honte d'attacher le signe
d'infamie à leurs vêtements, et maintenant eux aussi étaient
condamnés à cette humiliante obligation, eux aussi étaient con*
traints de porter des noms juifs, qui les désigneraient au mépris
de la population I Ils en étaient désespérés. Déjà les souffrances
de la guerre, en leur imposant toute sorte de préoccupations
matérielles, avaient diminué chez eux le désir de s'instruire.
Après cette nouvelle épreuve, ils perdirent complètement courage,
renoncèrent à toute étude, à toute recherche scientifique, et bientôt
l'Espagne juive, qui était arrivée à un si haut degré de culture,
ne compta plus que quelques demi-savants.
Pourtant^ à ce moment, il aurait fallu en Espagne des Juifs
instruits et intelligents, capables de défendre leur religion. Car
CONTROVERSE RELIGIEUSE A AVILA. 29^
les représentants du christianisme commençaient alors à mul-
tiplier leurs attaques contre le judaïsme, pour l'avilir aux yeux de
ses adeptes et les pousser à se convertir. Avec l'autorisation de
Henri, qui devait en partie sa couronne au clergé et était tenu
de se montrer soumis à son égard, les ecclésiastiques obligeaient
les Juifs à prendre part à des controverses religieuses, où natu-
rellement la partie n'était pas égale pour eux, chaque mot impru-
dent pouvant avoir pour eux les plus graves conséquences. Le
roi permit même à deux Juifs baptisés d'organiser des colloques
dans chaque ville de la Castille et d'y faire assister les Juifs par
contrainte.
A Avila, toute la communauté reçut Tordre (1375) de se rendre
dans la grande église, où une controverse eut lieu en présence
de nombreux chrétiens et musulmans. Le défenseur du judaïsme,
à ce colloque, était le médecin Moïse Kohen de Tordesillas.
Celui-ci n'était pas trop rassuré, car il venait d'être dépouillé
de tous ses biens et cruellement maltraité, parce qu'il avait
refusé de se convertir. Il s'en tira cependant à son avantage;
il n'eut pas de peine à triompher d'un de ses adversaires,
l'apostat Jean, de Valladolid, qui voulait prouver par l'Ancien
Testament la vérité des principaux dogmes chrétiens, tels que la
divinité de Jésus et son Incarnation, la Trinité, la virginité de la
a mère de Dieu ». Après quatre séances, Jean dut s'avouer vaincu.
Mais alors surgit un autre adversaire, qui proposa à Moïse Kohen
de discuter sur le Talmud, lui déclarant qu'il considérerait son
refus comme un aveu que ce recueil contient des attaques contre
le christianisme. Moïse dut accepter cette provocation.
Dans toutes ces discussions, Moïse répondit aux assertions les
plus calomnieuses et les plus outrageantes avec sang-froid et
sérénité, ne laissant pas échapper le moindre mot blessant pour
ses adversaires. En mettant par écrit, pour ses coreligionnaires
de Tolède, le résumé de ses controverses, il ajoute cette remarque :
« Ne vous laissez jamais emporter par votre zèle au point de pro-
férer des paroles blessantes, car les chrétiens possèdent la force
et peuvent faire taire la vérité à coups de poing. »
Un autre Juif d'Espagne, Schem Toi ben Isaac Schaprout, de
Tudela, contemporain de Moïse de Tordesillas, composa également
300 HISTOIRE DES JUIFS.
un écrit polémique, plus complet que celui de Moïse, pour aider
les Juifs à se défendre contre les attaques des chrétiens et leur
montrer les points faibles du christianisme. On aurait vraiment dit
que ces esprits élevés prévoyaient les maux qui allaient atteindre
les Juifs d'Espagne et qu'ils voulaient d'avance leur mettre des
armes entre les mains pour les prémunir contre toute surprise.
€e Schem Tob avait été appelé à discuter à Pampelune, en pré-
sence d'évêques et de savants ecclésiastiques, sur le péché ori-
ginel et la Rédemption, avec le cardinal Don Pedro de Luna, qui
fit plus tard tant de mal aux Juifs quand il eut été élu pape sous
le nom de Benoit XIII. Ce fut à la suite de cette controverse que
Schem Tob publia un écrit polémique. Il traduisit également en
hébreu des extraits des quatre évangiles et y ajouta des remarques
piquantes, pour permettre à ses coreligionnaires de combattre le
christianisme avec ses propres armes.
Ces ouvrages ne rendirent cependant pas aux Juifs, à l'heure
des épreuves, les services que leurs auteurs en attendaient. C'est
que les écrits ne suffisaient pas. Il aurait fallu des hommes éner-
giques, de caractère ferme et de haute intelligence, pour élever
jusqu'à eux la partie la plus instruite de la population juive, lui
faire partager leurs propres sentiments et l'associer à eux pour
diriger le judaïsme. Mais l'anathème lancé contre les études pro-
fanes avait produit son effet. Grâce à lui, la génération de cette
époque était composée d'hommes médiocres, manquant de la
pénétration nécessaire pour se rendre un compte exact des évé-
nements, pénétration que les spéculations philosophiques peuvent
seules donner à l'esprit. La foi elle-même souffrait de ce que les
croyants eussent été enfermés dans le domaine étroit du Talmud.
Deux hommes seuls dépassaient alors le niveau moyen par leur
savoir et leur caractère : c'étaient Hasdaï Crescas et Isaac ben
Schèschet. U est vrai qu'ils habitaient l'Aragon, où les Juifs, sous
la domination de Don Pedro IV et de Juan I«% étaient moins op-
primés et moins appauvris que leurs frères de Castille. Non pas
que ces deux savants fussent assez éminents pour exercer une
influence sur la manière de penser de leurs contemporains, mais
c'étaient des hommes en vue, qui, de loin, appelaient l'attention
sur eux, et auxquels on demandait souvent conseil dans les circon-
HASDAÏ CRESCAS ET ISAAG BEN SCHÈSCHET. 30t
Stances difficiles. Tous deux avaient à cœur de maintenir intact
le judaïsme, de faire régner la paix parmi leurs coreligionnaires
et d'affermir les courages.
Easdaï ben Abraham Crescas (né vers 1340 et mort vers 1410)
était d'abord établi à Barcelone et plus tard à Saragosse. Quoique
versé dans le Talmud, il n'exerçait cependant pas les fonctions de
rabbin. Du reste, ses nombreuses occupations ne le lui auraient
pas permis. Il était, en effet, en relations avec la cour du roi
Juan I«' et les grands d'Aragon, et on recourait souvent à ses
conseils. Très familiarisé avec les diverses doctrines philoso-
phiques de son époque, il avait assez de profondeur d'esprit pour
être devenu lui-même un penseur original. Le premier il montra
les points faibles de la philosophie d'Arislote, qui faisait alors
autorité aux yeux de tous les penseurs juifs. Il resta toujours pro-
fondément convaincu des vérités du judaïsme. Hasdaï était doux
et bienveillant, plein de pitié pour les faibles et les malheureux ;
il multiplia ses efforts pour adoucir en partie les souffrances qui
atteignirent de son temps les Juifs d'Espagne.
Plus âgé que lui, son ami Isaac ben Schèschet Bar fat (né
vers 1336 et mort en 1408) lui ressemblait par le caractère, mais
différait de lui par les idées. Élève du fils et des disciples de Ben
Adret, il était, comme ce dernier, un talmudiste remarquable par
la netteté de son intelligence et la clarté de ses explications,
mais comme ce dernier aussi, et même plus que lui, il était en-
nemi de la science. Ben Adret avait cédé aux circonstances ea
interdisant à la jeunesse les études profanes, mais Ben Schèschet,
suivant l'exemple des Ascherides, les défendit même aux hommes
d'âge mûr. Il était persuadé que les sciences naturelles et la phi-
losophie ébranlaient les fondements du judaïsme. Cette étroitesse
d'esprit mise à part, Ben Schèschet était une personnalité émi-
nemment sympathique, toujours disposé à sacrifier ses intérêts
particuliers au bien général. Très doux d'habitude, il se montrait
d'une sévérité excessive dès qu'il croyait le moindre usage reli-
gieux, la moindre prescription talmudique en danger.
Les démêlés de Ben Schèschet avec Hayyim Galipapa sont vrai-
ment caractéristiques. Ce rabbin (né vers 1310 et mort vers 1380),
qui dirigeait les communautés de Huesca et de Pampelune, fut, au»
302 HISTOIRE DES JUIFS.
moyen âge, une figure très originale. Peadant que les autres
rabbins du temps, sous Tinfluence d*Âscher et de son école, ajou-
taient aggravations sur aggravations, et, en cas de doute, pen-
chaient toujours pour la solution la plus rigoureuse, Galipapa
était, au contraire, d*avis qu'il fallait prendre en considération
tous les passages du Talmud qui permettent de rendre plus
facile Tobservance des usages religieux. Ce principe, Galipapa
l'appliquait dans la pratique. Dans d'autres questions aussi, ce
rabbin osait s'écarter de la routine et avoir des vues personnelles,
Ainsi^ il émit l'opinion que le livre de Daniel ne contient pas de
prophéties, mais reflète les impressions produites par la lutte
des Machabées. De telles idées étaient en contradiction absolue
avec celles de Ben Schèschet, qui ne craignit pas de réprimander
Galipapa comme un écolier, quoique ce dernier fût déjà très âgé,
eût formé de nombreux élèves et jouit d'une grande considération.
L'autorité de Hasdaï Crescas et d'Isaac ben Schèschet s'étendait
au delà de l'Espagne. On leur demanda de France de se prononcer
dans une querelle qui avait éclaté à propos de la nomination du
chef religieux des communautés juives de ce pays.
Il s'était alors produit en France, dans les affaires juives, des
modifications causées en partie par la situation politique du pays.
Manassier de Vesoul, le protecteur de ses coreligionnaires, ainsi
que le grand-rabbin Matatia, très considérés tous deux dans les
communautés et à la cour, étaient morts, et leurs fils avaient
hérité de leurs fonctions. Salomon de Vesoul avait été préposé à
la perception des impôts juifs, et Yohanan^ fils de Matatia, placé,
avec l'autorisation royale, à la tète des Juifs de France. Il exerçait
depuis cinq ans ses fonctions de rabbin et de directeur d'une
école talmudique, quand un ancien élève de son père, Isaïe Astruc
ben Abba Mari, vint de Savoie en France avec pleins pouvoirs du
rabbin allemand Méïr Hallévi, de Vienne, pour nommer les
rabbins. Il avait le droit d'excommunier quiconque occuperait un
poste de rabbin sans son autorisation, et déclarer nuls et non
valables tous les actes de ce rabbin, notamment ses actes de
mariage ou de divorce. Sur le refus de Yohanan de lui obéir, Isaïe
Astruc le destitua.
L'influence de la famille de Vesoul était alors bien diminuée, et
DÉFAUTS DES JUIFS RICHES D'ESPAGNE. 303
Yohanan fut d*abord iasufOsamment appuyé par ses amis dans
ses reveodicatioDs contre Astruc. Mais bientôt les communautés
se révoltèrent contre les agissements d'Astruc et Tingérence de
Méïr, de Vienne^ dans leurs affaires. Elles étaient surtout irritées
de voir Astruc confier presque partout les fonctions rabbiniques à
des parents. Pour mettre fin à une situation qui aurait pu devenir
grave pour le judaïsme français, Yohanan sollicita Tintervention
de Hasdaï et de Crescas. Les deux « illustrations de la Catalogne »,
comme on les appelait, se prononcèrent en faveur de Yohanan.
Celui-ci ne put malheureusement pas jouir longtemps de son
triomphe, car l'expulsion des Juifs de France était proche.
Cette fois, Torage partit de TEspagne. Il éclata avec une telle
violence qu'il semblait vouloir détruire d*un seul coup tous les
Juifs du pays. Mais ils étaient établis si solidement en Espagne, ils
y avaient jeté des racines si profondes qu'il fallut les efforts con-
tinus d*un siècle tout entier pour les en arracher. Le premier
acte de ce drame sanglant eut, en effet, lieu vers la fin du
XIV® siècle, mais le dénouement ne se produisit qu'à la fin du
siècle suivant.
Il faut dire que les Juifs d'Espagne contribuèrent eux-mêmes
pour une large part à attirer le malheur sur leurs têtes. Sans
doute, les grands seuls méritaient les reproches que leur adres-
saient leurs ennemis de chercher sans cesse à se faufiler à la
cour et auprès des personnages influents, de s'enrichir par l'usure
et de se pavaner en public, couverts de vêtements de soie, mais
tous les Juifs espagnols, sans exception, eurent à supporter les
conséquences de cette légèreté et de ces imprudences. Des Juifs
mêmes se plaignaient de l'égoïsme et de Timmoralilé de leurs
coreligionnaires riches, o qui ne songeaient qu'à agrandir leur
fortune et à augmenter leurs dignités, sans avoir une pensée pour
Dieu ». — «La plupart de nos grands, dit le prédicateur Salomon
Alami dans son « Miroir moral », qui fréquentent les cours royales
et sont préposes au Trésor, sont fiers de leur situation et de leurs
richesses, mais oublient les pauvres. Ils élèvent des palais, sortent
dans des carrosses somptueux, couvrent leurs femmes et leurs
filles, avec une prodigalité princière, d'or, de perles et de pierres
précieuses. Indifférents pour le judaïsme, ils ne savent pas être
304 HISTOIRE DES JUIFS.
modestes, détestent le travail manuel, s'adonnent à Toisiveté,
aiment la danse et le jeu, portent le costume du pays et peignent
soigneusement leur barbe... Pendant le sermon, ils dorment ou
causent. Dans chaque ville, ils sont désunis et sèment la discorde
pour des vétilles... Ils se jalousent même entre eux et se calom-
nient mutuellement auprès des rois et des princes. 9
Ce dernier reproche était particulièrement fondé. A cette époque,
les délations, autrefois si rares parmi les Juifs, étaient devenues
très fréquentes; on dénonçait même les rabbins. Ceux-ci, qui
pouvaient exercer eux-mêmes la juridiction pénale avec le con-
cours de quelques assesseurs, se montraient très sévères pour les
délateurs, parfois ils les punissaient même de mort. On sait, en
effet, que, de temps immémorial, les Juifs de Castille, d'Aragon, de
Valence et de Catalogne possédaient leur juridiction propre, même
pour les affaires criminelles, et que leurs tribunaux avaient le
droit de haute justice, sauf à demander au roi la sanction du
jugement, sanction qu'on pouvait toujours obtenir par l'intermé-
diaire d'un favori juif ou à prix d'argent.
Mais cette facilité qu'avaient les tribunaux juifs de sévir contre
les délateurs présentait plus d'inconvénients que d'avantages,
car souvent on condamnait les inculpés sans enquête sérieuse, sans
interroger attentivement les témoins ; ce qui irritait les parents et
les amis des condamnés. Il arrivait aussi qu'on qualifiait de déla-
tion des assertions qui n'avaient nullement ce caractère. Il parait
probable que ce fut à la suite d'une imprudence de ce genre, dont
le tribunal rabbinique de Burgos se rendit coupable à l'égard
d'un personnage haut placé et aimé, que se produisit en Espagne
la première persécution sanglante contre les Juifs.
On a vu plus haut qu'après s'être fait nommer roi de Castille,
Henri de Transtamare avait pris pour trésorier et fermier général
des impôts le Juif Joseph Pichon, de Séville. Celui-ci fut accusé
de malversation par plusieurs favoris juifs, jeté en prison et con-
damné à une amende de 40^000 doublons. Après avoir versé cette
somme, il fut remis en liberté et continua de jouir auprès de la
population chrétienne de Séville de la plus grande considération.
Pour se venger ou peut-être simplement pour arriver à se jus-
tifier, Joseph Pichon impliqua ses dénonciateurs dans une très
EXÉCUTION DE JOSEPH PICHON. 305
grave accusation. Sur ces entrefaites, Henri H mourut et son fils,
Don Juan P', fut couronné roi (1379) à Burgos, capitale de la
Vieille-Castille. Pendant les fêtes du couronnement, un tribunal
de rabbins condamna Pichon comme délateur, sans même Ten-
tendre. Ensuite quelques Juifs ayant accès à la cour demandèrent
au jeune roi de les autoriser à faire exécuter un de leurs core-
ligionnaires très dangereux, dont ils turent le nom. Munis de la
lettre royale et du texte de Tarrêt, les ennemis de Pichon se ren-
dirent auprès du chef de la police (alguacil), Fernan iMartin, et
demandèrent son assistance pour exécuter la sentence des rab-
bins. Le matin, à la première heure, quelques Juifs, accompagnés
de ralguazil, pénétrèrent dans la demeure de Pichon, le réveil-
lèrent et le firent sortir de sa maison sous un prétexte quelconque.
Arrivé à la porte, le malheureux fut immédiatement tué.
Cette exécution produisit dans toutes les classes de la société
une profonde et douloureuse sensation. Don Juan P^, surtout, en
fut indigné; il en voulut aux Juifs d*avoir tué un homme qui
avait rendu de si grands services à son père et de lui avoir fait
ratifier par ruse cetle inique condamnation. Sur son ordre, les
exécuteurs juifs, un membre du tribunal rabbinique de Burgos et
ralguazil Fernan Martin furent mis à mort. De plus, il enleva aux
tribunaux juifs la juridiction pénale ; dorénavant, les Juifs devaient
élire des chrétiens pour juger leurs procès criminels. Dans sa
colère, le roi accueillit même toutes les calomnies qui lui
•étaient rapportées contre les Juifs, il croyait qu'ils proféraient,
dans leurs prières, des imprécations contre les chrétiens et l'Église
et qu'ils accomplissaient la circoncision, pour les faire entrer dans
le judaïsme, sur des musulmans, desTartares et d'autres croyants.
II leur ordonna, sous les peines les plus sévères, de s'abstenir
de tout prosélytisme et d'effacer les passages incriminés dans
leurs prières.
Aux yeux des chrétiens de Séville aussi, le supplice infligé à
Joseph Pichon était un meurtre juridique, dont ils rendaient res-
ponsable la population juive tout entière. Ils n'attendaient qu'une
occasion pour tirer vengeance de ce crime.
A partir de ce moment, la situation des Juifs d'Espagne empira
de plus en plus. Les cortès, comme autrefois les conciles sous les
IV. 20
306 HISTOIRE DES JUIFS.
rois visigoths, demandaient sans cesse que le roi imposât des res>
trictions aux Juifs, et Don Juan s*empressait de leur donner satis-
faction. Sur les. instances des certes de Valladolid (1385), il érigea
en lois d'État les dispositions canoniques qui défendaient aux Juifs
de demeurer dans la même maison que des chrétiens ou de
prendre des nourrices chrétiennes. Il décida également que ni
juifs ni musulmans ne pourraient plus remplir les fonctions de
trésorier (almoxarlf) auprès du roi, de la reine ou d*un infant.
Fait à peine croyable, le roi qui prit ces mesures restrictives
contre les Juifs vit lui échapper la couronne du Portugal à cause
des rivalités suscitées à propos de l'élection du grand-rabbin de
son royaume.
Le Portugal était alors gouverné parle roi Fernand (1367-1383),
qui traitait les Juifs avec bienveillance. Du reste, dans ce pays,
le judaïsme avait une organisation qu'on ne rencontrait alors dans
aucune autre contrée de l'Europe. A la tête des Juifs du Portugal
se trouvait un grand-rabbin (Âr-rabbi-mor), nommé par le roi, qui
avait son sceau spécial, rendait la justice et promulguait des ordon-
nances qu'il signait de son nom avec cette addition : « Par la
grâce du roi, mon maître, Ar-rabbi-mor des communautés de Por-
tugal et d'Algarves ». Il était tenu de visiter tous les ans les diverses
communautés, d'examiner leur situation, d'écouter leurs doléances
même contre les rabbins et de faire disparaître les abus. Il était
accompagné, dans ses voyages, d'un juge juif (ouvidor), d'un chan-
celier (chancelier), d'un secrétaire (escrivao) et d'un employé
chargé de faire exécuter les arrêts de la justice (porteiro jurado).
Sous ses ordres fonctionnaient, dans les sept provinces du royaume,
sept rabbins de district (ouvidores), nommés par lui, dont chacun
surveillait les communautés de son district et jugeait en appel.
Les rabbins locaux étaient élus par les membres de la communauté,
mais leur nomination devait être ratifiée, au nom du roi, par le
grand-rabbin; ils exerçaient la juridiction civile et pénale. Les do-
cuments officiels étaient rédigés dans la langue du pays.
Le roi Fernand eut deux favoris juifs, Don Juda, son trésorier
(tesoureiro-mor), et Don David Negro, son conseiller et confident.
Quand il fut mort, les administrateurs de la ville de Lisbonne
allèrent demander à la reine Léonore, qui avait pris la régence,
DON JUDÀ ET DAVID NEGRO. 307
rabolition de certaines mesures édictées par le roi défunt ; ils la
prièreot, entre autres, de ne plus confier d*emplois publics à des
juifs ou à des musulmans. Pour leur complaire, la rusée Léonore
leur répondit que, déjà du vivant du roi, elle s'était eiTorcée, mais
sans succès, d'écarter les Juifs de toute fonction, et qu'une fois le
roi mort, elle avait aussitôt destitué Juda, David Negro, et tous les
receveurs de contributions juifs. En réalité, elle conservait Juda
dans son entourage, parce qu'elle savait qu'elle aurait souvent
besoin de son argent et de ses conseils.
Très ambitieuse, la reine Léonore cherchait à se maintenir comme
régente avec son favori. Mais elle rencontra un adversaire acharné
dans l'infant Don Joao, grand maître d'Avis, qui la contraignît à la
fin à partir de Lisbonne. Elle fit alors appel au concours de son
gendre^ le roi Juan de Castille, et provoqua ainsi la guerre civile.
Elle avait pour elle la noblesse, mais les masses se groupèrent
autour de Don Joâo d'Avis. Après une longue lutte, elle fut obligée
de se retirer à Santarem, où elle fut rejointe par le roi Juan. Parmi
les courtisans qui l'avaient accompagnée jusque dans cette ville,
se trouvaient également ses ministres juifs Juda et David Negro.
Dans l'espoir de tirer plus sûrement vengeance de ses ennemis,
Léonore céda la régence à Juan et mit à sa disposition toute la no-
blesse du Portugal, avec plusieurs forteresses. Pourréussir à battre
Don Joâo et à annexer le Portugal à la Castille, il aurait fallu que le
roi Juan marchât complètement d'accord avec Léonore. Mais lô
gendre et la belle-mère se brouillèrent à l'occasion de la nomina*»
tion du grand-rabbin de Castille.
Les Juifs de Castille n'avaient alors pas de chef religieux (1384).
La reine Léonore voulait placer à leur tête son favori Juda, tandis
que Juan, sur le désir de Béatrice, sa femme, confia ce poste à
David Negro. Furieuse de son échec, elle dit à son entourage :
« Puisque le roi m'a refusé une faveur de si peu d'importance, la
première que je lui aie demandée, nous ne pouvons rien attendre
de lui 1 Certes, mon ennemi même, le grand maître d'Avis, n'au-
rait pas agi ainsi à mon égard. Il me semble donc que, dans votre
intérêt, vous devez abandonner Juan pour aller rejoindre votre
maître légitime. » Elle alla plus loin : elle ourdit un complot contre
la vie de Don Juan. David Negro, le nouveau grand-rabbin de Cas-
308 HISTOIRE DES JUIFS.
tille, en fut informé et fit échouer la conspiration. Léonore fut alors
jetée en prison ainsi que son favori Juda. Celui-ci devait même être
exécuté, il n'obtint sa grâce que sur la démarche que son ancien
rival David Negro fit en sa faveur auprès du roi. Cette querelle eut
pour effet de diviser les forces dont disposait Don Juan et de
l'obliger à renoncer à la couronne de Portugal.
S'il arrivait parfois que par vanité, par ambition, ou pour toute
autre raison, des rabbins luttaient entre eux pour être nommés à
un poste élevé, comme ce David Negrp et Juda, et, en France,
Isaïc ben Abba Mari et Yohanan, il faut reconnaître que ces cas re-
grettables étaient excessivement rares. Presque toujours, les fonc-
tions rabbiniques étaient considérées comme un sacerdoce, que les
titulaires exerçaient avec dévouement et désintéressement. Ils se
distinguaient dans leur communauté non seulement par leur savoir
et leur piété, mais aussi par la noblesse de leurs sentiments, la pu-
reté de leurs mœurs et la scrupuleuse loyauté de leur conduite. On
peut dire que les rabbins de ce temps présentaient un heureux
contraste avec certains prêtres chréliens, surtout après qu'Avi-
gnon fut devenu le siège de la papauté, que les cardinaux eurent
JTormé deux collèges ennemis et que la chrétienté elle-même se
fut divisée en deux camps opposés.
Ce qui frappe surtout chez quelques ecclésiastiques, prêtres
d'une religion de paix et d'amour, c'est leur haine implacable pour
les Juifs, c'est leur aveugle fanatisme. Sous l'empereur Wenceslas,
Jes excitations enflammées d'un prêtre chrétien provoquèrent à
Prague le massacre de plusieurs milliers de Juifs ; leurs cadavres
furent même profanés, les synagogues incendiées, les rouleaux
de la Loi déchirés et foulés aux pieds (1389). Deux ans plus tard,
iun autre prêtre fanatique, Ferran xMartinez, archidiacre de Séville,
créa dans cette ville un mouvement contre les Juifs qui se pro-
pagea dans toute l'Espagne et eut les plus désastreuses consé-
quences. Dans ses prédications, il parlait tantôt contre leur obsti-
nation aveugle à persister dans leurs croyances, tantôt contre leurs
richesses et leur indomptable orgueil ; toujours, il les attaquait
avec violence. A Séville, le terrain n'était que trop bien préparé
pour faire fructifier ces germes malfaisants, car la population de
cette ville détestait les Juifs à cause de la part qu'ils avaient prise
ANÉANTISSEMENT DE LA COMMUNAUTÉ DE SÉVILLE. 309
à la lutte de Doq Pedro et de Heari de Transtamare, et aussi à.
cause de l'exécution de Joseph Pichon, si aime à Séville.
Un jour (15 mars 1391), Marlinez alla même jusqu'à conseiller
ouvertement à la foule réunie sur une place publique de tomber sur
les Juifs. Ses conseils furent promptement suivis. Les autorités,
sous la direction du chef de la police (alguacil mayor) et de deux
juges, s'interposèrent en faveur des Juifs et firent châtier deux des
meneurs. Cette intervention ne servit qu'à surexciter la colère de
la populace, qui tua quelques Juifs et menaça même de mort le
chef de la police. Dans la crainte de voir les désordres prendre un
caractère plus grave encore, plusieurs Juifs implorèrent le Conseil
de régence du jeune roi Henri III de prendre immédiatement des
mesures très sévères. Sur l'ordre du souverain, toute la noblesse
se leva pour défendre les Juifs; pour cette fois, l'émeute fut
vaincue. i
Ce ne fut malheureusement qu'un succès momentané. Fort de
la désunion qui régnait parmi les conseillers du roi et de l'état
troublé du pays, Martinez continua impunément ses dangereuses
prédications. Elles portèrent de nouveau leurs fruits. Trois mois
après ces premiers excès, la populace de Séville se rua sur le
quartier juif, y mit le feu et accomplit en toute sécurité son œuvre
de destruction. La belle communauté de Séville, qui comptait
sept mille familles, disparut presque tout entière. Quatre mille
personnes tombèrent sous les coups des émeuliers, le reste accepta
le baptême. Des femmes et des enfants furent vendus à des maho-
métans comme esclaves. Deux synagogues furent transformées
en églises.
De Séville, les massacres se propagèrent dans une grande partie
de l'Espagne. On tuait les Juifs par fanatisme, mais surtout par
cupidité. Après Séville, ce fut le tour de Cordoue, le berceau du
judaïsme espagnol ; une partie de la communauté fut tuée, les
autres se baptisèrent. A Tolède, parmi les nombreux martyrs juifs
périrent également les descendants d'Ascheri. Juda ben Ascher II,
arrière-petit-fils d'Ascheri, qui habitait Burgos mais se trouvait à
Tolède au moment de celte explosion de fanatisme, égorgea d'abord
sa femme et sa belle-mère et se tua ensuite lui-même. Là aussi,
une partie de la communauté se convertit au christianisme. Près
310 HISTOIRE DES JUIFS.
de soixaate-dk communautés juives de la Castjlle devinreat le
théâtre des plus odieux excès.
Le3 ctirétieus voulaient infliger aux Maures de Sévllle le même
traitement qu'aux Juifs. Mais on fit comprendre à la foule qu'en
persécutant les musulmans de Séville, elle mettait en danger la vie
des chrétiens du royaume musulman de Grenade et de ceux qui
étaient esclaves parmi les Berbères. On ne se montrait implacable
que pour les Juifs, parce qu'ils étaient faibles et ne pouvaient
compter sur aucun secours.
Dans le royaume d*Aragon également, qui était pourtant tou-
jours en désaccord avec laCastilIe, les cfircliens suivirent l'exemple
de ce dernier pays. Trois semaines après les massacres de Tolède,
les mêmes scènes se renouvelèrent dans la province de Valence.
A Valence, la capitale, il ne resta plus un seul Juif d'une com-
munauté de cinq mille personnes. Plus de deux cents Juifs péri-
rent, les autres cherchèrent le salut dans la f\iile ou Tabjuration.
Dans toute la province, la seule communauté de Hurviedro échappa
au massacre. A Palma, capitale de l'île de Mfgorque, un groupe de
vagabonds et de matelots, précédés d'une croix, traversaient la
rue juive de Montesion en criant : a Mort aux Juifs I », quand ud
Juifvigoureux, attaqué par un de ces forcenés, étrangla son agres-
seur. Ce fut le signal du massacre. Trois cents Juifs furent tués,
entre autres le rabbin En-Vidal Ephraïm Gerundi. Beaucoup de
Juifs abjurèrent.
Trois jours plus tard, le carnage commença à Barcelone, capitale
de la Catalogne, où se trouvaient tant de Juifs remarquables par
leur intelligence, leurs richesses et leur noblesse de cœur. Un
jour de sabbat, pendant la fête de la Vierge (15 août), on tomba sur
les Juifs. Plus de deux cents périrent dans cette première émeute.
Mais la plus grande partie de la communauté put se réfiig;ier dans
un château fort, où le gouverneur de la ville leur offrit un asile,
■'" échapper sa proie, la populace assiégea le fort,
^ndre d'assaut, et finalement y mit le
ut, une
ipitè-
MASSACRES DE JUIFS EN ESPAGNE.. 311
Hasdaï Crescas. On dit que onze mille Juifs acceptèrent le baptême.
Pas un seul Juif ne resta à Barcelone. Bientôt après, Lérida, Gi-
rone, d'autres villes encore, devinrent le théâtre de scènes sem-
blables. Parmi les Juifs, les uns se laissèrent tuer, les autres abju-
rèrent. Pourtant à Girone, les abjurations furent très rares. Les
rabbins donnaient partout Texemple du courage et de la piétés
Dans certaines parties de TEspagne, cette terrible persécution
se prolongea pendant trois mois. Presque toutes les communautés
juives des provinces de Valence et de Catalogne furent anéanties ;
ceux de leurs membres qui échappèrent aux massacres en furent
redevables à la pitié de la noblesse, qui leur donna asile dans ses
châteaux forts. Dans TAragon, les Juifs souffrirent moins, parce
qu'ils avaient eu la prévoyance d'offrir tous leurs biens à la cour,
pour obtenir en échange une protection efficace. L'impression fut,
en général, si terrifiante que, plusieurs mois après la cessation
de ces excès, les Juifs n'osèrent pas encore quitter les lieux de
refuge où ils s'étaient retirés. Sur la demande de la communauté
de Perpignan, qui avait été douloureusement émue à la nouvelle
de ces sanglantes violences, Hasdaï Crescas lui en adressa le
triste récit.
Ainsi, cinquante ans après les épouvantables massacres pro-
voqués par la peste noire, les Juifs d'Espagne étaient devenus
aussi malheureux que leurs coreligionnaires d'Allemagne. Eux
aussi pouvaient maintenant gémir sur leurs souffrances dans de
sombres élégies. Mais pour ces fiers Castillans, les conséquences
de la persécution furent plus désastreuses encore que les mas-
sacres mêmes. Ils vécurent dorénavant dans des transes conti-
nuelles, l'esprit assombri, l'intelligence troublée, tremblant de
rencontrer un chrétien et prenant la fuite devant un enfant. Jus-
qu'alors, ils avaient considéré l'Espagne comme une patrie. Cette
persécution leur rappela qu'ils n'y jouissaient d'aucune sécurité
€t qu'ils y étaient des étrangers. Qu'ils leur semblaient déjà loin
ces temps héroïques où ils se battaient si vaillamment pour la
cause de Don Pedro !
Pourtant, en Portugal, les Juifs ne furent pas trop maltraités.
C'est que le roi de ce pays, Don Joao I°% maintenait énergique-
ment l'ordre et châtiait les émeutiers avec une implacable sévérité.
312 HISTOIRE DES JUIFS.
Aussi de nombreux Juifs qui avaient abjuré en Espagne gagné*
rent-ils le Portugal, où ils retournèrent au judaïsme. Irrité de ce
qu'il considérait comme une trahison, le clergé demandait aux
autorités de châtier ces relaps. Mais quand le grand-rabbin, Don
Moïse Navarre, eut fait connaître au roi deux bulles des papes
Clément VI et Boniface IX interdisant aux chrétiens d'user de vio-
lence pour baptiser les Juifs, Don JoSo I^** promulgua un édit
(17 juillet 1392) par lequel il défendit de punir les Juifs relaps.
Ces bulles furent publiées dans toutes les villes du Portugal et
érigées en lois d'État. Grâce à la libéralité de son roi^ le Portugal
devint un asile pour les Juifs expulsés d'Espagne.
Mais si le vent de la persécution épargna les Juifs du Portugal,,
il traversa les cimes neigeuses des Pyrénées pour souffler avec
violence sur la France. Dès que la population de ce pays eut appris
les événements d'Espagne, elle se jeta, à son tour, sur les malheu-
reux Juifs. On sait qu'à cette époque les Juifs n'étaient tolérés en
France que pour un temps déterminé, et qu'à tout moment ils pou-
vaient s'attendre à être expulsés. Comme leurs ancêtres d'Egypte»
ils étaient alors condamnés en France à « avoir la ceinture aux
reins et le bâton à la main », pour être prêts à prendre le chemin
de l'exil. Quoiqu'il leur fût permis d'acquérir des terres, ils ne
pouvaient s'adonner qu'à un commerce qui leur procurât des
bénéfices considérables, et des bénéfices en argent liquide, pour
le cas où on les bannirait. Ils se firent prêteurs d'argent par
nécessité. Du reste, c'est le roi qui les contraignit à devenir
usuriers et à prêter à un taux très élevé. Mais le peuple ne voyait
que le fait brutal : le Juif prélevant de gros intérêts et faisant
emprisonner les débiteurs qui ne voulaient pas le payer, et, par
conséquent, le peuple haïssait le Juif.
Un fait de peu d'importance fit éclater au grand jour cette
colère qui grondait sourdement dans le cœur du peuple contre les
Juifs. Denys Machault, un riche Juif de Villa-Parisis, s'était con-
verti au christianisme et avait ensuite brusquement disparu. On
répandit alors les bruits les plus étranges. Les uns disaient que
les Juifs ravaient tué, d'autres, qu'ils l'avaient fait partir pour un
pays étranger. Le cierge s'en mêlant, le tribunal de Paris ouvrit
une enquête contre sept Juifs notables de la ville. Les inculpés,
EXPULSION DES JUIFS DE FRANCE EN 1394. 3ia
soumis à la question par une commission composée d'ecclésias-
tiques et de juristes, déclarèrent, sous l'influence de la douleur,
qu'ils avaient conseillé à Denys Machault de retourner au judaïsme.
En punition de ce crime, ils furent condamnés à être brûlés vifs. Le
Parlement apporta une certaine atténuation à cette sentence, en
décrétant que les coupables seraient fouettés sur trois places pu-
bliques de Paris et resteraient en prison tant qu'on n'aurait pas
retrouvé Denys Machault. Celui-ci retrouvé, on confisquerait leurs
biens et on les chasserait de France.
Cette affaire, racontée partout, prit des proportions énormes
aux yeux du peuple, qui en voulut encore plus aux Juifs. Ecclé-
siastiques et laïques demandèrent alors avec insistance au faible
Charles VI et à ses conseillers d'expulser les Juifs de France.
Enfin Charles VI céda et prononça un arrêt d'exil contre tous les
Juifs de son royaume (17 septembre 1394). Cet arrêt fut promulgué,
peut-être avec intention, le jour de l'Expiation, pendant que les
malheureux Juifs étaient au temple, priant et jeûnant. Pour jus-
tifier cette expulsion, qui était contraire à une clause de la con-
vention intervenue entre les Juifs et le roi, on les accusa d'avoir
outragé le christianisme et outrepassé leurs privilèges, en d'autres
termes, d'avoir engagé un Juif baptisé à revenir à son ancienne foi
et prélevé de trop gros intérêts. Il leur était interdit dorénavant
de résider ou de séjourner dans aucune partie de la France, soit
dans les pays de langue d'oïl ou dans les pays de langue d'oc.
Voilà donc les Juifs condamnés encore une fois à quitter la
France, quatre-vingt-dix ans après qu'ils en avaient été proscrits
par Philippe le Bel. Charles VI les traita cependant moins dure-
ment que son aïeul, il leur accorda un délai pour faire rentrer
leurs créances, donna ordre au prévôt de Paris et aux gouverneurs
des provinces de les protéger dans leurs biens et leurs personnes,
et chargea des officiers de les accompagner jusqu'à la frontière
pour les défendre contre toute attaque. Ils ne partirent de France
qu'à la fin de 1394 ou au commencement de 1395.
Bien des seigneurs et des villes protestèrent contre TexpulsioD
des Juifs. Le comte de Foix ne laissa partir les Juifs de Pa-
miers que sur Tordre exprès des officiers royaux. A Toulouse, il
resta douze familles juives, et sept aux environs ; elles ne purent
314 HISTOIRE DES JUIFS.
sans doute continuer à y demeurer que par autorisation spéciale,
li en resta également dans les territoires qui ne dépendaient pas
directement de la couronne de France, dans le Dauphiné, dans
une partie de la Provence, et dans la région d* Arles. Les papes
aussi leur permirent de séjourner dans le Comtat-Venaissin, à
Avignon et à Carpentras.
Ceux des proscrits qui ne purent pas s*établir en France même
se réfugièrent en Allemagne et en Italie. Très peu d'entre eux se
rendirent en Espagne. Depuis les massacres de 1391, ce dernier
pays n^offrait plus que peu de sécurité aux Juifs. Des communautés
françaises tout entières allèrent se fixer dans les villes piémon-
taises d*Asti, de Fossano et de Moncalvo, où elles purent conserver
le rite spécial de leurs synagogues. Mais à la plupart des mal-
heureux exilés on pouvait appliquer ces paroles du prophète
Amos : a II fuit devant un lion et il se heurte contre un ours, il
se précipite dans sa maison, s*appuie contre un mur, et voici qu'il
est mordu par un serpent. » Partout où ils s'établissaient, ils
avaient à subir des persécutions, provoquées très souvent par
des Juifs renégats.
CHAPITRE XII
CONSÉQUENCES DE LA PERSÉCUTION DE 1391
MARRANES ET APOSTATS — NOUVELLES VIOLENCES
(1391-1420)
Pendant les terribles massacres de 1391, des milliers de Juifs
avaient accepté le baptême pour sauver leur vie ou celle d'êtres
qui leur étaient chers, mais leur conversion n'était qu'apparente.
Une fois chrétiens, ils ressentaient pour le judaïsme un amour
peut-être plus profond encore qu'auparavant. Ce n'étaient pas, en
effet, les clameurs sauvages et les excès sanglants des persé-
cuteurs et encore moins le râle plaintif des malheureuses victimes,
égorgées en si grand nombre sous leurs yeux, qui pouvaient faire.
LES MARRANES. 315
aimer le christianisme aux nouveaux convertis. Aussi, beaucoup
d'cnlre eux se rendirent dans les pays maures voisins ou pas-
sèrent la mer pour aller s'établir à Alger, a Maroc ou à Fez,
dont les habitants étaient alors plus tolérants et plus équitables
à regard des Juifs que les chrétiens et comprenaient quels im-
portants services les nouveaux arrivants rendraient au pays par
leur activité et leurs richesses.
Le plus grand nombre avait cependant dû rester en Espagne..
Mais s*ils professaient en apparence le catholicisme, ils conti-
nuaient à pratiquer en cachette les rites juifs, avec Tassentiment
tacite des souverains de Castille, d'Aragon et de File Majorque,
qui n'avaient nullement approuvé les violences exercées envers
les Juifs pour les amener au baptême. Les autorités ne voyaient
rien ou faisaient semblant de ne rien voir, et l'Inquisition ne fonc-
tionnait pas encore en Espagne. Mais le peuple ne se trompait pas
sur les sentiments intimes de ces convertis, il savait qu'au fond
du cœur ils étaient restés attachés aux croyances de leurs an-
cêtres, et il appelait ces nouveaux chrétiens Marranes ou « excom-
muniés, damnés » ; il les haïssait encore plus que les Juifs.
Il témoignait la même aversion pour une autre catégorie de
convertis, qui, eux, étaient, au contraire, très contents d'avoir
abandonné le judaïsme, estimant, dans leur avidité de jouir, que
les plaisirs, les richesses et les honneurs valaient mieux que
toute religion, ou se sentant heureux, dans leur scepticisme
d'hommes lettrés, d'être délivrés de ce qu'ils considéraient comme
des entraves. Cette classe de renégats qui, déjà avant leur apos-
tasie, n'avaient plus aucun attachement pour le judaïsme et
n'étaient restés juifs que par une sorte de pudeur, ceux-là étaient
loin d'en vouloir à leurs persécuteurs de leur avoir imposé le
baptême. Ils se couvraient du masque du christianisme, prati-
quaient môme parfois leur nouvelle religion avec un zèle exagéré,
sans être devenus ni plus croyants, ni meilleurs. Il s'en trouvait
même parmi eux qui étaient assez lâches pour essayer de rendre
ridicules le judaïsme et ses adeptes, ou pour porter contre leurs
anciens coreligionnaires les plus odieuses accusations. Les Juifs
que les persécutions n'avaient pas pu détacher de leur foi étaient
raillés et calomniés en prose et en vers. C'est ainsi que Don Pedro
316 HISTOIRE DES JUIFS.
Ferrus, Juif baptisé, lança des traits sans nombre contre le rabbin
et la communauté d'Alkala.
Ces satires, dont les conséquences étaient souvent fâcheuses
pour les Juifs, rendirent un service signalé à la poésie espagnole.
Grâce à l'esprit caustique de quelques nouveaux chrétiens, cette
poésie, jusqu'alors raide et solennelle, devint plus vive, plus alerte,
pétillant de bonne humeur et de gaieté, comme autrefois la poésie
néo-hébraïque en son beau temps. Car les Juifs convertis trou-
vèrent peu à peu des imitateurs parmi les poètes chrétiens, qui
s'approprièrent la manière et quelquefois les mots plaisants et
les traits acérés de leurs modèles. A l'exemple du moine Diego,
de Valence, apostat juif, qui mêlait des mots hébreux à ses satires
contre les Juifs, le satirique chrétien Alphonse Alvarez de Villa-
sandino, surnommé le « prince des poètes », émaillait très habi-
lement ses poésies de termes spécialement juifs. Il se passait donc
ce fait singulier qu'au moment où l'Espagne persécutait les Juifs,
sa poésie se Judaïsait. Ainsi, les Juifs, en se baptisant, ne four-
nirent pas seulement à la chrétienté des hommes de talent de
tout genre, des écrivains, des médecins et des poètes, ils l'enri-
chirent également de leurs biens et de leur esprit.
Parmi les Juifs convertis, il s'en rencontra qui déployèrent ua
vrai zèle de dominicain à faire des prosélytes, comme s'ils se
sentaient isolés au milieu de leurs nouveaux coreligionnaires et
avaient besoin d'attirer leurs anciens amis au christianisme pour
se créer une société. C'est ainsi que le médecin apostat Astrue
Raimuch de Fraga, auparavant un des plus fermes appuis du ju-
daïsme, faisait une propagande chrétienne très active, sous le
nom de Francisco Dioscarne. Il désirait surtout avec ardeur l'abju-
ration d'un de ses jeunes amis, auquel il adressa une lettre en
hébreu pour lui montrer dans quel état d'abaissement se trouvait
le judaïsme et pour lui prouver la vérité des dogmes chrétiens. On
ressent une impression assez étrange en lisant cette épitre, où
l'on voit l'auteur employer des contons bibliques pour parler de la
Trinité, du péché originel, de la Rédemption et de la Gène. L'ami
auquel cette lettre était adressée y répondit par des faux-fuyants
et en termes très modérés. Il savait qu'aux attaques les plus vio-
lentes, les Juifs ne pouvaient répliquer qu'avec douceur, pour ne
L'APOSTAT PAUL DE SANTA-MARIA. 317
pas froisser la très vive susceptibilité de TÉglise et de ses ser-
viteurs. Le poète satirique Salomon ben Reuben Bonfed ne prit
pourtant pas tant de précautions; il répondit sans ménagement à
Astruc-Francisco, en prose rimée. Pour s'excuser de prendre part
à cette discussion, il dit qu'il y est intéressé comme Juif et qu'il
n'a pas le droit de se taire devant ce parti pris évident de rendre
obscures les choses les plus claires. Après avoir fait ressortir les
côtés un peu singuliers de certains dogmes chrétiens, Bonfed ter-
mine par cette remarque : « Vous torturez le texte de la Bible
pour lui faire proclamer le dogme de la Trinité. Si vous aviez à
prouver l'existence d'une quadrinité^ vous arriveriez aussi à la
trouver dans les Saintes Écritures. »
• Mais aucun des renégats juifs ne fit tant de mal à ses anciens
coreligionnaires que Salomon Lévi, de Burgos, connu, comme chré-
tien, sous le nom de Paul de Santa-Maria (né vers 1351-52 et
décédé en 1435). Avant son baptême, il exerçait les fonctions de
rabbin; il connaissait donc la Bible, le Talmud et la littérature
rabbinique^ et il était très considéré pour sa piété. Esprit prudent
et avisé, il savait quand il était de son intérêt de parler ou de se
taire. Il était surtout vaniteux et ambitieux, et se sentait à l'étroit
entre les quatre murs de son école; il fallait à son orgueil un
théâtre plus vaste. Désireux d'être reçu à la cour et d'y jouer un
rôle, il déployait une activité bruyante et menait une vie de grand
seigneur, sortant dans des carrosses luxueux, accompagné d'une
nombreuse escorte. Surviennent les massacres de 1391. Salomon
Lévi prévoit qu'après ces événements il lui sera impossible, s'il
reste juif, d'être jamais nommé à quelque emploi élevé. Il se
décide donc, à l'âge de quarante ans, à recevoir le baptême et à
le faire recevoir avec lui à son frère et à ses quatre fils. Pour tirer
plus de profit de son abjuration, il fit accroire que c'était par con-
viction qu'il s'était converti au christianisme.
A cette époque, en dehors de l'état militaire, une seule carrière
pouvait conduire promptement à une situation élevée ; c'était l'état
ecclésiastique. Salomon ou plutôt Paul de Santa-Maria se rendit
donc à l'Université de Paris pour y étudier la théologie chrétienne.
Ses connaissances hébraïques lui furent très utiles en cette occur-
rence. Peu de temps après, le rabbin juif fut ordonné prêtre catho-
318 HISTOIRE DES JUIFS.
lique. Il alla ensuite à Avignon, où I*orgueiileux et entêté cardinal
Pedro de Luna venait d'être élu antipape sous le nom de Benoit XIII
et où la lutte des deux pontifes lui offrait une occasion favorable
pour intriguer et obtenir de Tavancement. Gr&ce à son habileté,
son zèle et sa facilité de parole, Paul gagna les bonnes grâces du
pape, qui voyait en lui un instrument qui pouvait lui être très
utile. Nommé archidiacre et chanoine, Paul aspira à devenir
évêque et même cardinal. Du reste, les circonstances étaient pro-
pices, et le rabbin converti savait en profiter. Pour se faire valoir,
il assura qu'il n'était pas un prêtre ordinaire, ayant une origine
plébéienne, mais qu'il descendait de l'ancienne noblesse juive, de
la tribu de Lévi, d'où était également sortie la Vierge Marie, et
que pour cette raison il avait pris le nom de a Santa-Maria ». Sur
la recommandation du pape, le roi de Castille, Henri III, le combla
de faveurs. Son ambition trouva donc satisfaction.
Une fois converti, Paul voulait également convertir ses anciens
coreligionnaires. Il ne craignit même pas de faire des tentatives
de prosélytisme auprès de deux des personnages les plus consi-
dérables du judaïsme espagnol, auprès de Joseph Orabuena, mé*
decin à la cour du roi de Navarre Charles UI et grand-rabbin des
communautés de ce pays, et de Méïr Alguadès, grand-rabbin de
Castille et médecin du roi Henri III. Voyant que ses efforts restaient
vains, il se mit à diriger toutes sortes d'accusations contre leÀ
Juifs pour provoquer contre eux de nouvelles persécutions. Sa
conduite indigna même le cardinal de Pampelune et d'autres
prélats, au point qu'ils lui intimèrent l'ordre de cesser ses ca-
lomnies. Aveuglé par sa haine contre ses anciens coreligionnaires,
ou craignant peut-être que Tun d'eux ne le supplantât dans les
bonnes grâces du roi, il conseilla à Don Henri III de défendre
l'accès des emplois publics non seulement aux Juifs, mais aussi
aux nouveaux chrétiens. Même dans ses explications de la Bible,
il manifestait sa malveillance pour le judaïsme et les Juifs.
Ces agissements montraient aux Juifs que cet apostat était leur
plus implacable ennemi, et les plus intelligents d'entre eux se
préparèrent à se défendre contre lui. Mais la lutte était bien
inégale. Les représentants du christianisme avaient une liberté
de parole absolue, et, de plus, ils disposaient de la prison et des
JOSUA BEN JOSEPH LORQUI. 319
tortures pour faire triompher leurs idées, tandis que les Juifs
étaieot obligés de voiler en quelque sorte ce qu'ils voulaient dire
et d'employer toute sorte de circonlocutions pour ne pas blesser
leurs dangereux adversaires. Aussi faut-il accorder toute son
admiration à ces quelques Juifs qui eurent le courage, malgré les
périls qu'ils savaient suspendus sur eux, de plaider publiquement
et avec énergie la cause de leur religion.
Les hostilités contre Paul de Santa-Maria furent ouvertes par
le médecin Josua ben Joseph Lorqui, de Canis, un de ses anciens
disciples. Dans une lettre écrite avec une feinte humilité et le
respect apparent d'un élève pour son maître, Josua Lorqui porta
des coups sensibles à Paul de Santa-Maria, et, sous prétexte d'ex-
poser simplement ses doutes, il s'attaqua aux dogmes chrétiens.
Au début de son épitre, il déclare que l'abjuration de son maître
bien-aimé, qui lui a enseigné les vérités du judaïsme, l'a forte-
ment surpris et troublé dans sa quiétude de croyant. Il lui parait
impossible d'admettre, ajoute-t-il, qu'il se soit converti par am-
bition ou par cupidité, encore moins par suite de doutes, puisqu'il
a accompli rigoureusement toutes les pratiques de sa religion
jusqu'au moment de son baptême. Aura-t-il peut-être été mû par
la crainte de voir ces sanglantes persécutions faire disparaître la
race juive? Il doit pourtant savoir que la plus grande partie des
Juifs sont établis en Asie, où ils jouissent d'une assez grande indé-
pendance, et qu'en supposant même qu'il plaise à Dieu de laisser
périr les communautés juives des pays chrétiens, la race juive
n'en continuera pas moins à fleurir ailleurs. Ce ne peut donc être
que par conviction, et après un examen attentif du christianisme,
que Paul a embrassé cette dernière religion. Il le prie, par con-
séquent, de^ lui faire partager ses croyances en l'aidant à com-
battre les doutes que sa raison lui suggère contre les dogmes
chrétiens.
Lorqui développe alors ses doutes avec une grande vigueur,
et, dans son exposition, il ne cesse d'accabler Paul de ses traits
acérés. Celui-ci y répondit, mais d'une façon évasive, sans oser
s'attaquer de front aux arguments de Lorqui.
Hasdaï Crescas entra également en lice pour défendre le
judaïsme. Dans un ouvrage qu'il composa vers 1396, à Tinsti-
■ I
•si
320 HISTOIRE DES JUIFS.
gation de quelques amis chrétiens, et qui s*adressait bien plus
aux chrétiens qu*aux Juifs, il examine les dogmes du christia-
nisme au point de vue philosophique et montre combien il est
difflcile de comprendre le péché originel, la Rédemption, la
Trinité, Tlncarnation, etc. Il étudie aussi dans son livre les
rapports de l'Ancien et du Nouveau Testament avec une' calme
sérénité, sans avoir Tair de se douter que c'étaient là des
questions brûlantes dont l'examen pouvait lui coûter la vie.
Bien plus vive et plus mordante était une autre œuvre de
polémique, qu'un Juif converti, qui était revenu au judaïsme,
publia à cette époque contre ceux des nouveaux chrétiens qui
attaquaient lâchement leurs anciens coreligionnaires. Le nom juif
de l'auteur de cette satire était Isaac ben Moïse, mais il est plutôt
connu sous le nom de Profiat Duran et surtout sous celui
diEfodi. Médecin, astronome, historien, ce savant fut contraint,
pendant les. persécutions sanglantes de 1391, d'accepter le
baptême, en môme temps que son ami David En-Bonet Buen
Ciorn. Plus tard, tous deux résolurent de se rendre en Palestine
pour y retourner au judaïsme et faire pénitence de leur apostasie.
Après avoir mis ses affaires en ordre, Profiat Duran partit pour
un port du sud de la France, aQn d'y attendre son ami. Mais celui-
ci ne vint pas. Circonvenu par le renégat Paul de Santa-Maria, il
écrivit à Profiat Duran qu'il était décidé de rester chrétien, engagea
son ami à suivre son exemple, et célébra en termes enthousiastes
la haute valeur du christianisme et les vertus de Paul de Santa-
Maria. Profiat Duran lui adressa une réponse qui est un petit
chef-d'œuvre de malice et de fine ironie. Il a l'air de lui donner
raison sur tous les points, et à chaque paragraphe reviennent ces
mots, comme un refrain : « N'imite pas tes aïeux » {Al tehi ha-
aiotéka). Bien des chrétiens se sont trompés sur l'intention réelle
de l'auteur et ont pris sa réplique, qu'ils citent sous le titre i'Alteca
Boteca, pour une plaidoirie en faveur du christianisme.
Sous prétexte de démontrer les erreurs de la religion juive,
Profiat Ouran, dans sa réponse, met à nu avec une rigueur impi-
toyable les points faibles du christianisme, accumulant en quel-
ques lignes concises tous les arguments fournis par la logique, la
philosophie et la Bible contre quelques-uns des dogmes chrétiens.
PROFIAT DURAN. 321
Il y prend également à partie Paul de Santa-Maria, dont En-Bouet
lui avait fait un éloge pompeux : a  t*entendre parler de lui, lui
dit-il, il me semble que Paul a des chances de devenir pape, mais
tu ne m'annonces pas s'il sera nommé à Rome ou à Avignon »
(allusion ironique à la rivalité des deux papes). 11 continue
ainsi : « Tu le loues d'avoir fait exempter des femmes et des
enfants juifs de Tobligation de porter des signes distinctifs.
Annonce celte heureuse nouvelle aux femmes et aux enfants. Pour
moi, j*ai entendu dire qu'il a dirigé d'odieuses accusations contre
les Juifs et que le cardinal de Pampelune s'est vu forcé de lui
imposer silence. Tu émets aussi l'espoir que ton cher maître Paul
sera bientôt nommé évêque et aura le chapeau de cardinal. Je
partage ta joie, car je prévois que, grâce à lui, toi aussi tu seras
revêtu de dignités ecclésiastiques. » A la fin de la lettre, Profiat
Duran quitte son ton sarcastique, pour parler avec une sévère
gravité; il conseille à son ami de ne pas porter comme chrétien le
nom de son père, qui, s'il était encore en vie, préférerait certaine-
ment voir son fils mort plutôt que renégat. Cette satire, répandue
à profusion, produisit une profonde sensation, à tel point que le
clergé, une fois qu'il en eut reconnu le vrai caractère, en fit recher-
cher tous les exemplaires pour les brûler.
Sur les conseils de Hasdaï Crescas, qui lui avait confié autrefois
l'instruction de ses enfants, Profiat Duran composa encore un autre
ouvrage contre le christianisme, non plus sur le ton de l'ironie,
mais avec le calme et la sérénité de l'historien. Comme il connais-
sait le Nouveau Testament et l'histoire de l'Église, il put montrer
combien le caractère de la religion chrétienne avait été dénaturé
depuis sa fondation.
Protégé par l'antipape Benoît XIII, d'Avignon, Paul de Santa-
Maria s'éleva assez rapidement aux plus hautes dignités, il fut
nommé évêque de Carthagène, chancelier de la Castille, et, enfin,
conseiller intime du roi Don Henri III. Pourtant il ne réussit pas
à irriter le roi contre les Juifs. Don Henri avait deux médecins
juifs, auxquels il accordait une confiance absolue : Don Méïr
Alguadès, qui était également versé dans la connaissance de i'astro-
nomieet de la philosophie, et que le roi plaça comme grand-rabbin
à la tête des communautés de la Castille, et Don Moïse Carçal, qui
IV. 21
322 HISTOIRE DES JUIFS.
était poète et chanta en de beaux vers castillans la naissance,
impatiemment attendue, de Tiiéritier du trône de Castille. Du
reste, pendant le règne de Henri Ili, qui fut pour les Juifs comme
une accalmie entre deux orages, la civilisation juive eut encore en
Espagne quelques représentants remarquables.
Profiat Duran réussit, on ne sait par quels moyens, à se faire
pardonner son abjuration par ses anciens coreligionnaires et à se
maintenir en Espagne ou à Perpignan ; il eut également la bonne
fortune de n'être pas persécuté par les chrétiens pour son expo-
sition ironique de leurs dogmes. Ses œuvres sont assez nom-
breuses. Il commenta le « Guide » de Maïmonide et quelques tra-
vaux d'ibn Ezra, composa des ouvrages sur les mathématiques et
le calendrier, et écrivit Thistoire des persécutions subies par
les Juifs depuis le xiii® siècle. Mais son meilleur livre est sa gram-
maire hébraïque.
Son contemporain Hasdaï Crescas avait une intelligence d'une
envergure plus ample que la sienne. Penseur profond, il savait
s'élever au-dessus des détails d'un problème pour n'en voir que
l'ensemble. Déjà avancé en âge et le cœur torturé parle spectacle
des violences commises envers les Juifs et par le chagrin d'avoir
vu périr son fils dans un massacre, il résolut d'étudier dans un
vaste ouvrage les différents côtés du judaïsme, ses pratiques
comme ses doctrines, et de montrer que les divers éléments de
cette religion, qui s'étaient peu à peu désagrégés, devaient rester
réunis pour se compléter les uns les autres. Ce plan témoigne
autant en faveur de sa remarquable érudition que de la netteté
de son esprit. Il ne put malheureusement pas le réaliser, car
la mort semble l'avoir surpris quand il eut achevé la partie phi-
losophique ou l'introduction de cet immense travail.
Dans cette introduction, Hasdaï Crescas étudie d'abord les fon-
dements de la religion en général : l'existence de Dieu, son omni-
science, la Providence, le libre arbitre, la raison d'être de l'uni-
vers; puis il examine les doctrines particulières du judaïsme, ses
enseignements relatifs à la création du monde, à l'immortaUté de
rame et au Messie. Son esprit net et lucide lui fit découvrir rapi-
dement les points faibles de la philosophie aristotélicienne, telle
que la comprenait le moyen âge. Aussi l'admirait-il moins que ses
IDÉES PHILOSOPHIQUES DE HASDAÏ CRESCAS. 323
prédécesseurs, et il eut le courage de démolir Tédiflce consi-
dérable élevé par Maïmonide d'après les principes d'Aristote. Il
porta aussi des coups sensibles à la philosophie scolastique, dont
il connaissait toutes les subtilités.
Dans la pensée de Crescas, la philosophie de son temps était
engagée dans une voie difficile et dangereuse, tandis que le ju-
daïsme était établi sur des fondements inébranlables, et il défen-^
dait ardemment sa religion contre les objections des philosophes.
Comme il attribuait à Dieu une omniscience sans limites, il fut
amené à émettre une assertion assez téméraire, à savoir que
Thomme n'est pas absolument libre dans ses actes, que tout ce
qui arrive est Teffet nécessaire, fatal, d'une cause, et que chaque
cause, y compris la cause première, a forcément ses consé-
quences. Pour lui, la volonté de l'homme n'est pas libre, mais se
trouve forcément influencée par un ensemble de causes et d'effets
antérieurs. Et pourtant il admet que les hommes méritent des
récompenses et des punitions, même s'ils ne sont pas tout à fait
libres, parce que, selon lui, le mérite ou le démérite ne dépend
pas de Yacte, mais de Yintention. Quoique le bien ou le mal que
nous accomplissons soit la conséquence forcée d'un ensemble de
circonstances indépendantes de la volonté humaine, nous mé-
ritons quand même une récompense ou un châtiment, selon
Crescas, pour la pensée que nous avons eue d'être bons ou
méchants.
Enfin, pour notre philosophe, le bien suprême que doit pour-
suivre l'homme et qui est la raison d'être de la création, c'est la
perfection morale ou la félicité éternelle, bien qu'il peut atteindre
€n éprouvant pour Dieu uu amour sincère. Cet amour naît dans
le cœur humain sous l'influence de toute religion, et surtout du
judaïsme. Hasdaï Crescas qui, le premier, établit une distinction
entre la religion en général et les religions particulières, comme
le judaïsme et le christianisme, réduisit les treize articles de foi
de Maïmonide à huit, prétendant avec raison que ce dernier a
compté comme articles de foi spéciaux au judaïsme des vérités '
admises par toutes les religions.
A côté de ProQat Duran et de Hasdaï Crescas, il faut encore
mentionner un autre écrivain juif, Méïr Alguadès, grand-rabbin
324 HISTOIRE DES JUIFS.
de Castille. Entre deux persécutions, il traduisit en hébrea
l'a Ethique » d*Âristote. II fit cette traduction d'après un texte latin,
parce que les savants juifs de l'Espagne n'étaient plus très fami-
liarisés, à cette époque, avec la langue arabe. Alguadès publia ce
travail à l'instigation et peut-être avec la collaboration d'un per-
sonnage considérable de Saragosse, Don Salomon Benveniste iba
Labi de la Caballaria, dont le fils eut le courage, en un temps de
sanglantes violences, de défendre le judaïsme avec une ardeur
de conviction et une énergie inébranlables, et dont plusieurs
parents abjurèrent le judaïsme et devinrent les adversaires im-
placables de leurs anciens coreligionnaires.
Les temps étaient, en effet, devenus durs pour les Juifs d'Es-
pagne, et beaucoup d*entre eux n'eurent pas la force morale né-
cessaire pour persister dans la foi de leurs pères. Tant que le
jeune roi Don Henri III occupa le trône de Castille, la situation
resta supportable. Mais elle empira après la mort de ce sou-
verain (1406). L'héritier du trône, Juan II, avait deux ans, et la
reine mère, Catalina (Catherine) de Lancastre, à qui fut confiée la
régence, était une jeune femme capricieuse, hautaine, dévote, se
laissant entièrement dominer par ses favorites. Elle avait pour
co-régent l'infant Don Ferdinand (plus tard roi d'Aragon), qui était
d'un caractère doux et prudent, mais obéissait aveuglément au
clergé. Enfin, parmi les conseillers du royaume se trouvait Tapostat
Paul de Santa-Maria, Tennemi acharné des Juifs. Nommé par le
défunt roi. Don Henri III, exécuteur testamentaire et précepteur
du jeune prince, Paul jouissait d'une très grande influence
dans le conseil de régence. Belle perspective pour les Juifs de
Castille! Leurs craintes ne se réalisèrent que trop vite. La cour
ne tarda pas à leur témoigner de la malveillance et à faire prendre
contre eux des mesures humiliantes.
En effet, en 1408 parut, au nom du jeune roi, un édit qui re-
mettait en vigueur tous les paragraphes du recueil des lois
d'Alphonse le Sage qui étaient hostiles aux Juifs. « Comme l'accès
des Juifs aux emplois publics, dit cet édit, fait du tort au chris-
tianisme et à ses adeptes, il faut les en éloigner. » Aussi tout Juif
qui acceptait une fonction de la part d'un noble ou d'une ville
était-il passible d'une amende s'élevant au double de ce que cette
MORT DE MÉIR ALGUADÈS. 325
fonction lui rapportait, et si sa fortune ne suffisait pas pour payer
Tamende, on confisquait d*abord tous ses biens et, de plus, il était
condamné à recevoir cinquante coups de lanière. On reconnaît
dans cette loi l'infiuence de Paul de Santa-Maria. Ce renégat con-
naissait les points vulnérables des Juifs espagnols, il savait qu'il
s*en trouverait parmi eux qui ne reculeraient pas devant Tapos-
tasie pour conserver leurs dignités, et que ceux qui resteraient
fidèles à leur foi ne tarderaient pas, une fois exclus de la société
chrétienne et de toute participation à la vie publique, à déchoir
6t à perdre tout crédit.
Mais Paul de Santa-Maria poursuivait particulièrement de sa
haine Méïr Alguadès, médecin du défunt roi, peut-être parce que
ce savant avait servi de trait d'union entre les différents polé-
mistes juifs qui avaient démasqué et raillé l'apostat. Pour perdre
Alguadès, il le fit impliquer dans un procès criminel intenté à un
Jui^ de Scgovie. Pendant que la reine mère séjournait avec son
fils dans cette ville, un Juif fut, en effet, accusé d'avoir acheté une
hostie pour la profaner. Terrifié par les miracles qu'elle opérait,
il l'aurait rendue au prieur d'un couvent. L'évêque Juan Velasquez
de Tordesillas, voulant donner une très grande importance à cette
affaire, fit emprisonner plusieurs Juifs, et parmi eux Alguadès,
comme complices du principal accusé. Sur Tordre de la régente,
Alguadès et les autres inculpés furent mis à la question et avouè-
rent le sacrilège qu'on leur imputait. On répandit même le bruit
<iue, sous l'action de la torture, Alguadès aurait affirmé que Don
Henri III n'était pas mort de mort naturelle, mais que lui l'avait
empoisonné. Quoiqu'il fût de notoriété publique que le roi avait
été débile et maladif dès son enfance, Alguadès, à qui les juges
avaient sans doute posé cette question d'empoisonnement pendant
qu'on le torturait, fut déclaré coupable du meurtre du roi et
condamné à un horrible supplice : on lui arracha membre par
membre. Ce tribunal ordonna d'infliger le même supplice à ses
co-accusés et de transformer une synagogue en église.
Les maux dont souffraient alors les Juifs d'Espagne, et qui
n'étaient que le prélude des plus sombres événements, favorisèrent
i'éclosion de nouvelles rêveries messianiques, qui, comme précé-
demment . prirent naissance dans des esprits mystiques. En ce
326 HISTOIKE DES JUIFS.
temps, la Cabbale avait des adeptes actifs et convaincus, qui la
propageaient avec succès parmi les Juifs. Trois surtout d'entre
eux étaient particulièrement remuants : Abraham de Grenade,
Schem Tob ben Joseph et Moïse Botarel.
D'après Abraham de Grenade, qui florissait vers 1391-1409,
quiconque n'adorait pas Dieu à la manière des cabbalistes n'était
pas un vrai croyant et péchait par ignorance. Il affirmait aussi
que si tant de Juifs instruits avaient accepté le baptême pendant
les massacres de 1391, c'est parce qu'ils s'étaient occupés de
science et avaient négligé la Cabbale. Du reste, il prétendait que
ces nombreuses abjurations et les violences exercées contre les
Juifs indiquaient l'arrivée des temps messianiques et annonçaient
avec certitude une prochaine délivrance.
Pour Schem Tob ben Joseph ibn Schem Tob (décédé en 1430),
c'étaient les philosophes juifs, y compris Maïmonide etGersonide,
qui avaient égaré les Juifs, les avaient écartés de la vraie foi
et les avaient rendus incapables de supporter les épreuves pour
leur religion. Dans un ouvrage intitulé Emounot, il attaque avec
violence ces philosophes et, en général, Tétude de la philosophie»
et il proclame gravement que pour Israël, le salut ne peut venir
que de la Cabbale, qui seule enseigne la vérité et est dépo-
sitaire des anciennes traditions juives.
Si ces deux cabbalistes n'étaient pas de profonds penseurs, ils
avaient, du moins, le mérite d'être honnêtes et convaincus. Tout
autre était leur collègue. Moïse Botarel, de Cisneros, dans la Cas-
tille. Il comptait sur la crédulité de ses coreligionnaires pour se
faire accepter comme prophète et même comme Messie, annonçant
avec fracas qu'au printemps (de l'année 1393) des miracles seraient
opérés qui amèneraient la délivrance définitive d'Israël. Plus tard,
il composa un ouvrage où Ton ne trouve que mensonges et im-
posture. Orgueilleux et vantard, il publia des lettres adressées à
tous les rabbins, où il se déclare prêt à résoudre toutes les diffi-
cultés de la Bible et du Talmud et à éclaircir tous les doutes^ et où
il prend le titre de chef du Grand Synhédrin. Il parait que Hasdaï
Crescas lui-même, malgré sa haute et claire intelligence, eut foi
dans les paroles de Botarel et parla de lui dans la synagogue
comme d'un rédempteur. Celte agitation semble avoir pris fin
L'APOSTAT JÉRÔME DE SANTA-FÉ. 327
d'une façon si pitoyable que les écrivains juifs eurent honte d'en
parler longuement.
Du reste, les événements d'Espagne donnaient le plus cruel
démenti à ces annonces de prochaine délivrance. La population
juive avait déjà pour adversaires, dans ce pays, les bourgeois et les
nobles, jaloux de son bien-être, les ecclésiastiques, désireux de
faire montre de zèle religieux, les renégats, qui espéraient faire
croire à la sincérité de leur conversion en manifestant leur haine
pour leurs anciens coreligionnaires. A tous ces ennemis vinrent
se joindre, au commencement du xv® siècle, trois autres persé-
cuteurs, un Juif baptisé, un moine domin^Bain et un pape, qui
firent aux Juifs le plus grand mal. Ces trois nouveaux adversaires,
Josua Lorqui, Fray Vincent Ferrer et Pedro de Luna, connu
comme antipape sous le nom de Benoît XIII, firent verser des
larmes de sang aux malheureux Juifs d'Espagne.
Josua Lorqui d'Alcafiiz, qui, après son abjuration, prit le nom
de Jérôme de Santa-Fé et fut attaché comme médecin à la per-
sonne du pape d'Avignon, Benoît XIII, n'épargna rien, à l'exemple
de Paul de Santa-Maria, pour rendre suspects ses anciens coreli-
gionnaires ou les attirer au christianisme. Vincent Ferrer, cano-
nisé par l'Église, était un de ces moines ascétiques pour qui la
terre est et doit être une vallée de pleurs. Par l'austérité de ses
mœurs, son mépris pour les richesses et son humilité, il formait
un contraste saisissant avec le clergé régulier et séculier de son
époque. Comme il voyait régner dans la chrétienté, parmi les
laïques comme parmi les ecclésiastiques, un certain relâchement
dans les mœurs et de la tiédeur dans la foi, il pensait que la fln
du monde était proche et qu'il ne restait qu'un seul moyen de
sauver l'humanité : c'était de convertir tous les hommes sans
exception au christianisme, et de leur faire mener à tous une vie
de mortifications. Accompagné d'une troupe de fanatiques, il tra-
versait les divers pays, se flagellant tout nu en pleine rue et exci-
tant la foule à l'imiter. Plein de fougue, éloquent et doué d'une
voix sympathique et vibrante, il savait remuer les masses. Qu'il
racontât en sanglotant la Passion de Jésus ou qu'il annonçât
la destruction prochaine de l'univers, il arrachait des larmes à
tous les assistants et exerçait sur leur volonté une domination
328 HISTOIRE DES JUIFS.
absolue. Ce qui le graDdIssai.t eucore aux yeux de la foule, c*est
qu*il avait abaDdonné une situation élevée à la cour papale pour
parcourir le pays pieds nus, en simple moioe flagellant. Malheu-
reusement, par une vraie aberration de Tesprit, Vincent Ferrer
croyait sauver Thumanité en prêchant la violence et le meurtre.
Au lieu de s'attaquer aux abus qui régnaient alors dans l'Église^
comme l'avaient fait Wiclef et d'autres réformateurs^ Ferrer tourna
toute sa colère contre les Juifs et les hérétiques. Par la plume et
la parole il entreprit une croisade implacable contre les Juifs, et
la continua pendant de nombreuses années. Il dirigea d'abord ses
attaques contre les nouveaux chrétiens, qu'il accusait de n'être
pas assez fervents. Dans la crainte de se voir appliquer le terrible
châtiment réservé aux relaps, peut-être aussi en partie sous
l'impression de l'éloquence enflammée du dominicain, bien des
Marranes firent publiquement pénitence. Encouragé par ce premier
succès, qui lui apparaissait comme un triomphe sérieux pour
rÉglise, Ferrer espérait réussir à amener tous les Juifs au chris-
tianisme. Il jouissait d'une très grande influence auprès des rois
d'Espagne, parce que plus d'une fois, pendant les temps de trou-
bles et de guerres civiles, il était parvenu à apaiser des émeutes
populaires par la seule action de l'autorité qu'il exerçait sur la
foule. Il lui fut donc facile d'obtenir de la famille royale l'auto-
risation de prêcher dans les synagogues et les mosquées, et de
contraindre Juifs et musulmans à venir écouter ses prédications.
La croix à la main et un rouleau de la Loi sur le bras, au milieu
d'une escorte de flagellants et d'hommes d'épée, il invitait les
Juifs, a d'une voix terrible », à accepter le baptême.
Son action néfaste ne tarda pas à se faire sentir parmi les Juifs
de Castille. Peu de temps après son apparition à la cour (1412),
la régente Donna Catalina, d'accord avec l'infant Don Ferdinand et
Paul de Santa-Maria, promulgua, au nom de Tenfant-roi Juan II,
un édit en vingt-quatre articles destiné à appauvrir les Juifs, à
les humilier et à les abaisser, et à provoquer ainsi leur conversion
au christianisme.
En vertu de cet édit, ils étaient dorénavant obligés de demeurer
dans des quartiers spéciaux (juderias), qui ne pouvaient avoir
qu'une seule porte pour l'entrée et la sortie; il leur était interdit
LOIS RESTRICTIVES CONTRE LES JUIFS DE CASTILLE. 329
d'exercer des professions manuelles, de pratiquer la médecine,
d'avoir des relations d'affaires avec les chrétiens , de prendre
des chrétiens à leur service, même pour le jour de sabbat, et
d'occuper un emploi public quelconque. On leur enleva leur juri-
diction particulière. Quelques articles de Tédit réglaient la façon
dont ils devaient s'habiller. Ils ne pouvaient plus porter le cos-
tume du pays ni se revêtir d'étoffes riches, sous peine d'une
amende considérable; en cas de récidive, ils s'exposaient à un
châtiment corporel et même à la confiscation de leurs biens. Le
port des armes leur fut également défendu. Par contre, le port
de la rouelle, en étoffe rouge, était très rigoureusement exigé. Un
Juif se faisait-il enlever la barbe ou couper les cheveux un peu
court, il était puni de cent coups de lanière. II lui était enfin in-
terdit de se laisser donner par écrit ou verbalement le titre de
Don (Monsieur), ou de quitter une ville pour aller s'établir dans
une autre. Les malheureux Juifs n'avaient pas même la faculté
de se dérober par l'émigration à ces humiliations. Ceux qu'on
surprenait en train d'émigrer perdaient tous leurs biens et deve-
naient serfs du roi. La noblesse et la bourgeoisie étaient menacées
de sévères châtiments dans le cas où elles accorderaient leur pro-
tection à un Juif.
Cet édit, dont la cruauté rafQnée laisse deviner encore une fois
l'intervention de l'apostat Paul de Santa-Maria, fut exécuté avec
la plus stricte rigueur. Un contemporain, Salomon Alami, en décrit
les effets désastreux : « Les riches habitants des palais, dit-il,
^ont confinés dans des coins obscurs, dans de misérables huttes.
On nous force de remplacer nos somptueux et élégants vêtements
par des guenilles, pour nous vouer au mépris et à la raillerie. Nous
ne pouvons plus nous faire couper la barbe, et nous avons l'air
de gens en deuil. Les personnages considérables qui avaient la
ferme des impôts sont réduits à la pauvreté, parce qu'ils ne con-
naissent aucun métier qui leur permette de gagner leur vie.
Les ouvriers eux-mêmes ne peuvent plus se nourrir. La misère
est générale. Des enfants meurent sur le sein de leur mère, faute
de nourriture. »
Telle était la situation des Juifs quand Ferrer commença à prê-
cher le christianisme dans les synagogues, affirmant à ses audî-
330 HISTOIRE DES JUIFS.
tours que d'un côté ils trouveraient sécurité, honneurs et di-
gnités, et de l'autre des souffrances sur cette terre et la damnation
dans l'autre monde. Fanatisée par ces prédications, la populace
donnait souvent raison aux avertissements du farouche domini-
cain en se ruant sur les Juifs. Les maux augmentaient pour ces
malheureux et l'avenir leur apparaissait sous les couleurs les
plus sombres. Que faire? Se rendre dans un autre pays? On a vu
plus haut que Témigration leur était interdite sous les peines les
plus sévères. Quoi d*étonnant alors que, pour échapper à ces
souffrances, les plus faibles d'entre eux se convertissent? Aussi,
dans de nombreuses communautés, partout où Vincent Ferrer
était allé prêcher, bien des Juifs acceptèrent le baptême. Les
nouveaux convertis de Salamanque prirent même le nom de Vin-
centinois. Beaucoup de synagogues furent transformées en églises.
Pendant les quatre mois que Vincent Ferrer séjourna en Castille
(décembre 1412 — mars 1413), il fit tant de mal aux Juifs qu'ils
ne purent plus s'en relever.
Appelé en Aragon, où plusieurs prétendants se disputaient la
couronne, il réussit à faire nommer roi de ce pays l'infant cas-
tillan Don Ferdinand (juin 1414), qui, en récompense de ses ser-
vices, s'empressa de le prendre pour confesseur et directeur de
conscience et se mit à sa disposition pour réaliser ses désirs dans
l'Aragon. Dn des vœux les plus chers de Vincent était naturelle-
ment la conversion des Juifs aragonais. Ceux-ci aussi, comme
leurs coreligionnaires de Castille, furent obligés d'aller entendre
prêcher le moine dominicain, et dans bien des communautés, à
Saragosse, Daroque, Tortose, Valence et Majorque, les abjurations
furent nombreuses. On estime à vingt mille le nombre des Juifs
de Castille et d'Aragon qui, plus par contrainte que de leur plein
gré, acceptèrent le baptême à la suite des prédications de Vin-
cent Ferrer.
Jaloux, sans doute, du succès de Ferrer, l'antipape Benoît XIII
entreprit, à son tour, avec le concours de l'apostat Josua Lorqui
ou Jérôme de Santa-Fé, son médecin, de faire des prosélytes.
Quoique déclaré schismatique, hérétique et parjure parle concile
général de Pise, il était cependant reconnu comme pape dans la
péninsule ibérique, et il espérait confondre ses ennemis et se
LE COLLOQUE DE TORTOSE. 331
relever avec éclat aux yeux de la chrétienté en amenant, par se»
efforts, la conversion en masse des Juifs d'Espagne.
Dans ce but, et de concert avec le roi Don Ferdinand, il fit con-
voquer (fin de Tannée 1412) les plus savants rabbins et écrivains
juifs d'Aragon à un colloque religieux, à Tortose. A cette réunion,
Josua Lorqui devait leur démontrer par le Talmud que le Messie
était déjà arrivé et qu'il s'était incarné dans Jésus. La cour papale
voulait surtout convertir au christianisme les Juifs éminents
de TAragon, persuadée que les chefs une fois convertis, la foule
suivrait d'elle-même. Ce fut Jérôme de Santa-Fé qui dressa la liste
des personnes qu'on devait convoquer; ceux qui s'abstenaient
s'exposaient à être sévèrement punis par le pape ou le roi. Vingt-
deux Juifs des plus considérables d'Aragon se. présentèrent à ce
colloque, ayant à leur tête le poète et médecin Don Vidal Ben-
veniste ibn Labi (Ferrer), de Saragosse, fils de Salomon de la
Caballaria, et issu, par conséquent, d'une famille de vieille no-
blesse juive. On trouvait encore parmi eux Joseph Albo, de Monreal,
disciple de Hasdaï Crescas et philosophe très pieux; Zerahya
Hallévi Saladin, de Saragosse^ traducteur d'un ouvrage de philo^
Sophie arabe; Astruc Lévi, de Daroque, homme très considéré de
ses contemporains, et Bonastruc, de Girone, que le pape avait
fait convoquer d'une manière particulièrement pressante.
Ces représentants du judaïsme aragonais possédaient tous une
culture générale assez grande, et leur chef. Don Vidal, parlait
bien le latin. Mais il leur manquait cette fermeté de caractère et
celte force d'âme qui en imposent à l'ennemi le plus acharné, et
qui inspirèrent à Nahmani des accents si dignes et si fiers, quand
il défendit seul la cause du judaïsme contre deux adversaires
implacables, le dominicain de Penaforte et le renégat Pablo
Christiani. C'est que les persécutions et les humiliations répétées
avaient abattu le courage des plus vaillants. A l'heure des épreuves,
cette élite du judaïsme aragonais ne sut pas s'élever à la hauteur
de sa mission. Quoiqu'ils se fussent entendus entre eux, avant
le colloque, pour s'exprimer avec modération mais avec fermeté,
et pour marcher toujours d'accord, ils ne tardèrent pas à se
diviser et à donner prise sur eux.
Sur l'ordre du pape, Jérôme établit un programme pour ce
332 HISTOIRE DES JUIFS.
iîolloque. On devait d'abord essayer de prouver par le Talmud et
d'autres écrits rabbiniques que le Messie était venu dans la per-
sonne de Jésus. Si cette première argumentation n'amenait pas la
M^onversion en masse des Juifs, comme on s'en flattait à la coar
du pape, il faudrait attaquer violemment le Talmud, déclarer
qu'il contient toute sorte d'abominations et que son enseignement
«eul encourage les Juifs à persister dans leurs erreurs. Ce plan
une fois arrêté, Jérôme de Santa-Fé composa un ouvrage pour dé-
montrer, par des extraits de livres juifs, que Jésus est vraiment
Je Messie. Cet ouvrage, où l'on reconnaît à la fois l'influence du
Talmud et des Pères de l'Église, fut examiné et approuvé par le
pape et les cardinaux, et utilisé pour diriger la discussion.
Cette controverse, une des plus extraordinaires qu'on con-
naisse, se prolongea, avec maintes interruptions, pendant vingt
-et un mois (février 1413 — 12 novembre 1414) et occupa
soixante-huit séances. Quand les notables juifs furent amenés
devant le pape Benoît XIII (6 février 1413) et invités à faire con-
signer leurs noms dans un procès- verbal, ils eurent peur; ils
<jroyaient qu'il y allait de leur vie. Le pape les tranquillisa, leur
disant que c'était une pure formalité. Du reste, à cette audience
il les traita avec une certaine bonté, les rassurant et leur décla-
rant qu'il ne les avait convoqués que pour savoir si réellement le
Talmud reconnaissait Jésus comme Messie, et les autorisant à
parler librement. Il désigna ensuite une demeure pour chacun
•d'eux et ordonna qu'on eût soin d'eux. Agréablement surpris de
<îet accueil bienveillant , plusieurs des notables étaient déjà tout
rassurés sur le résultat final de ce colloque. Ils connaissaient
mal leurs persécuteurs.
Le lendemain de cette audience, on entama la controverse.
A leur entrée dans la salle des séances, les notables juifs furent
fortement impressionnés. Devant eux se tenait le pape dans ses
magnifiques vêtements pontificaux, assis sur un trône élevé, et
entouré des cardinaux et des hauts dignitaires de l'Église, et dans
la salle, près de mille assistants, appartenant aux plus hautes
<îlasses de la société. Au milieu de cette assistance imposante et
sûre de sa force, ils se sentaient vaincus avant d'avoir lutté. Le
pape, en ouvrant la séance, adressa une allocution aux Juifs pour
LE COLLOQUE DE TORTOSE. 333
leur déclarer qu'il ne s'agirait pas, dans ce colloque, d*examiner
la vérité du judaïsme ou du christianisme. Pour lui, la supériorité
de cette dernière religion était au-dessus de toute contestation.
La controverse ne devait porter que sur un seul point, à savoir si
vraiment le Talmud présente Jésus comme Messie.
Quand Benoît XIII lui eut donné la parole, Jérôme, après avoir
baisé le pied du pape, fit un discours prolixe où il entremêlait des
subtilités juives, chrétiennes et même scolastiques. Don Vidal Ben-
veniste, choisi par Içs notables pour être leur principal interprète,
lui répondit par un discours latin qui lui attira les compliments-
du pape, et où il fit ressortir la malveillance de Jérôme qui, avant
tout examen, adressait des menaces à lui et à ses collègues. A la
fin de cette première séance, les notables prièrent le pape de les-
dispenser de continuer la controverse. Naturellement, le pape s'y
refusa et les invita à revenir le lendemain.
Le même jour encore, les notables juifs et toute la communauté
de Tortose se rendirent anxieux à la synagogue, pour implorer
Dieu de leur venir en aide, lui qui avait si souvent secouru leurs
ancêtres, de leur inspirer des pensées justes et de ne leur faire-
prononcer aucune parole qui pût froisser leurs adversaires. Dans
un discours qu'il prononça à cette occasion, Zerahya Hallévi Sa-
ladin se fit l'interprète des sentiments de crainte qui animaient
toute l'assemblée.
Au début, on discutait dans des termes presque amicaux. LeS'
séances étaient fréquemment présidées par Benoit XIII. Mais
quand les princes eurent convoqué un concile à Constance pour
se prononcer au sujet des trois papes alors en fonctions, des préoc-
cupations personnelles obligeaient souvent Benoit XIII à s'ab-
senter. C'était alors le général des dominicains ou le chef de la
cour papale qui présidait.
Les arguments exposés par Jérôme de Santa-Fé n'étaient pas
difficiles à réfuter. Mais quand cela était nécessaire à sa cause,
il ne craignait pas de faire dire aux notables juifs, dans les pro-
cès-verbaux, tout le contraire de ce qu'ils avaient dit en public.
Pour échapper à ce piège, plusieurs d'entre eux prirent le parti
de mettre leurs réponses par écrit. On ne se gênait pas plus pour
y porter des modifications. Les représentants juifs voulaient-ils
334 HISTOIRE DES JUIFS.
examiner une question qui embarrassait Jérôme, il Técartaît
comme étrangère au programme.
La discussion traînait ainsi depuis soixante jours , sans qu'un
seul des représentants juifs parût encore disposé à se convertir.
Us s'affermissaient, au contraire, dans leurs convictions par la
lutte même. Le pape, irrité, changea alors ses moyens d'attaque.
Sur son ordre, Jérômes'en prit le soixante-troisième jour auTalmud,
Taccusant de contenir des horreurs de toute sorte, des blasphèmes,
des hérésies et des choses immorales, et demandant que ce livre
fût condamné. Pour atteindre plus facilement son but, il fit un
recueil de toutes les fantaisies et de toutes les singularités qu'il
put découvrir dans l'immense « océan » du Talmud, ajoutant
même, par ignorance ou par méchanceté, de prétendues citations
qui ne se trouvent nullement dans l'ouvrage incriminé. Ainsi, il
prétendit que, d'après le Talmud, il est permis de frapper ses
parents, de blasphémer Dieu, d'adorer des idoles et d'être parjure,
pourvu qu'on ait fait annuler d'avance, le jour de l'Expiation, les
serments qu'on pourrait prêter dans le courant de l'année. Cette
calomnie avait déjà été mise en avant par Nicolas Donin. Natu-
rellement, Jérôme répéta aussi l'imputation absurde, inventée par
Alphonse de Valladolid, que les prières journalières des Juifs con-
tiennent des malédictions contre les chrétiens. Enfin il soutint
que tous les passages du Talmud relatifs aux judéo-chrétiens
c'est-à-dire à des renégats, s'appliquent aux chrétiens en général,
mensonge qui fut répété ensuite à travers les siècles par tous les
ennemis des Juifs et eut de terribles conséquences.
A ces diverses accusations, les représentants du judaïsme oppo-
sèrent d'abord des réfutations sans réplique pour tout esprit non
prévenu. Mais on les harcela tellement de questions qu'à la fin
ils se divisèrent en deux groupes. D'accord avec la majorité de
ses collègues. Don Astruc Lévi déclara par écrit que les aggadot
incriminées du Talmud n'ont aucune autorité et n'imposent
nulle obligation religieuse. Pour sauver le corps, ils sacrifièrent
un membre.^ Mais Joseph Albo et Don Vidal protestèrent contre
cette déclaration. Eux, ils se soumettaient môme à l'autorité des
aggadot, avec cette réserve que les passages cités par Jérôme ne
devaient pas être pris à la lettre. Ainsi le, pape et ses acolytes
PRÉDICATIONS DE VINCENT FERRER. 335
avaient réussi à créer une scission parmi les notables juifs. Mais
en dépit de tous leurs efforts, malgré leurs prévenances, malgré
leurs menaces, malgré Toutrage et les calomnies qu'ils déversèrent
sur les croyances juives, ils ne parvinrent pas à ébranler dans sa
foi un seul des vingt-deux représentants du judaïsme.
Avant de renoncer définitivement à Tespoir de convertir les
notables juifs, le pape usa à leur égard d*un dernier moyen
d'intimidation. Pendant qu'on discutait à Tortose, Vincent Ferrer
avait continué sa campagne de prosélytisme avec Taide de sa
troupe de flagellants, et sous l'action de la terreur qu'ils inspi-
raient et des discours enflammés du dominicain, des milliers de
Juifs s'étaient fait baptiser (février — juin 1414). Il n'y eut
qu'un petit nombre de convertis dans les grandes communautés
de Saragosse, Catalajud et Daroque, mais, par contre, plusieurs
petites communautés, dont l'existence était menacée par les chré-
tiens au milieu desquels elles se trouvaient isolées, passèrent
tout entières au christianisme. Tous ces nouveaux convertis, la
cour papale les fit venir par groupes à Tortose, où ils se présen-
tèrent tous ensemble à la salle des séances et firent publiquement
leur profession de foi de chrétiens. C'étaient là, pour TÉglise, des
trophées vivants, et le pape pensait* qu'à leur vue les défenseurs
du Judaïsme perdraient enfin courage et se déclareraient vaincus.
Il fallait, en effet, une énergie à toute épreuve à Vidal Benve-
niste, à Joseph Albo, à Astruc Lévi et à leurs collègues pour rester
fidèles à leur religion au milieu de toutes ces défaillances et en
dépit des souffrances physiques et morales qu'ils avaient à sup-
porter. Car il paraît qu'un frère même de Vidal Benveniste, nommé
Todros Benveniste, de Saragosse, ainsi que plusieurs membres de
la célèbre famille Benveniste Caballeria avaient accepté le bap-
tême. Un de ces nouveaux chrétiens, Bonafos, qui, après son
abjuration, avait pris le nom de Micer Pedro de la Caballeria
et arriva à une situation élevée comme jurisconsulte, devint en-
nemi implacable de ses anciens coreligionnaires. Mais le pape
fut déçu dans ses prévisions, les Juifs ne se convertirent pas
en masse. A part quelques défaillances, les grandes communautés
de l'Aragon et de la Catalogne demeurèrent inébranlables dans
leur foi, et Benoît XIII n'eut pas la joie de se présenter en
» .
336 HISTOIRE DES JUIFS.
triomphateur, comme il Tespérait, devant le prochain concile de
Constance.
Dans sa déconvenue, il s*en prit au Talmud et à la pauvre
petite dose de liberté dont jouissaient encore les Juifs. A la der-
nière séance du colloque de Tortose, il congédia les notables juifs
avec une froideur où perçait la haine, et leur annonça que de
nouvelles mesures de restriction seraient prises contre leurs
coreligionnaires. Pour diverses raisons, ces mesures ne furent
promulguées que six mois plus tard (11 mai 1415). Une bulle de
treize articles défendit aux Juifs de lire ou d*enseigner le Talmud
et autres ouvrages rabbiniques. Tous les exemplaires devaient
être recherchés et anéantis. Ceux qui liraient les écrits de polé-
mique antichrétienne, notamment un traité intitulé Mar Mar
Téschu, seraient condamnés comme blasphémateurs. Nulle com-
munauté, petite ou grande, ne pouvait posséder plus d'une syna-
gogue. Il fut interdit aux Juifs de demeurer avec des chrétiens,
de se baigner, manger, entretenir des relations commerciales
avec eux, d'occuper un emploi public, d'exercer un métier ou de
pratiquer la médecine. Une nouvelle fois on leur enjoignit de porter
des signes distinctifs en étoffe rouge ou jaune. Enfin, il leur fut
ordonné d'aller entendre des sermons chrétiens trois fois par an,
et, après le sermon, la lecture de la bulle. Un fils de l'apostat
Paul, Gonzalo de Santa-Maria, baptisé en même temps que son
père, fut chargé de surveiller la stricte exécution de cet édit. Sans
doute, cette bulle, dans la plupart de ses paragraphes, ne faisait
que renouveler les dispositions prises récemment par la reine
Catalina. Mais, tandis que celle-ci n'avait promulgué son édit que
contre les Juifs de Castille, la bulle de Benoit XIII s'appliquait
aux Juifs de tous les pays chrétiens.
Heureusement, à ce moment, le pouvoir de ce pape était presque
nul, car pendant qu'il persécutait les Juifs, il fut destitué par le
concile de Constance, et les prédications fanatiques de Vincent
Ferrer lui enlevèrent encore les derniers partisans qui lui res-
taient. Le fanatique dominicain mit, en effet, le roi d'Aragon en
demeure d'abandonner « ce pape hypocrite et pervers k), il prêchait
dans les églises comme dans la rue a que tout chrétien sincère
avait le droit de persécuter jusqu'au sang et de tuer un tel pape ».
SITUATION SATISFAISANTE DES JUIFS DE PORTUGAL. 337
Abandonné de ses protecteurs, de ses amis et de ses propres
créatures, Pedro de Luna ne conserva bientôt plus de toute sa
magnificence que la petite forteresse de Peûiscola.
On ne sait ce que devint Josua Lorqui, autrement dit Jérôme
de Santa-Fé, après la chute de son protecteur. Dans les milieux
Juifs, ce renégat avait reçu le surnom bien mérité de Megaddéf
(le blasphémateur). Ses deux &Is, qui s'étaient également con-
vertis, furent élevés en Aragon à de hautes dignités. L*un des
deux, Francisco de Santa-Fé, fut nommé membre du conseil
d'État ; dans sa vieillesse, il fut brûlé sur le bûcher comme « hé-
rétique judaïsant d. Les autres persécuteurs des Juifs, le roi Fer-
dinand d'Aragon, la régente Catalina et leur mauvais génie, Vin-
cent Ferrer, disparurent presque en même temps de la scène
(1417-1419). Vincent eut même la douleur, avant sa mort, de voir
le concile de Constance condamner son ardeur de flagellant, qui,
auparavant, lui avait pourtant fait décerner le titre de a saint )>.
Malheureusement, la situation faite aux Juifs par ces personnages
leur survécut. En Castille, on continua d'appliquer les lois res-
trictives de Catalina, et la bulle de Benoit XIII resta en vigueur
dans l'Aragon. Vincent Ferrer surtout avait fait beaucoup de mal
âux Juifs, non seulement en Espagne, mais dans d'autres pays
encore, et ce mal ne pouvait pas être facilement réparé.
En Portugal, cependant, les Juifs n'eurent pas à souffrir du
fanatisme de Ferrer. Le souverain de ce pays, Don Joâo P^ avait
alors des préoccupations plus sérieuses que celle d'aider à con-
vertir des Juifs, il se préparait à faire en Afrique les premières
<^onquêtes qui marquèrent le début de la puissance maritime des
Portugais. Aussi, quand Ferrer lui demanda l'autorisation de venir
flétrir également en Portugal les péchés des chrétiens et l'aveu-
glement des Juifs, il lui fit dire a qu'il pouvait venir, mais la tête
ceinte d'une couronne de fer incandescente ». Grâce à la tolé-
rance du roi, les Juifs du Portugal jouissaient d'une complète
sécurité, et bien des Juifs baptisés d'Espagne se réfugièrent dans
ce pays. Du reste. Don Joao P' défendit expressément de mal-
traiter les nouveaux convertis émigrés en Portugal ou de les
livrer à l'Espagne.
Mais il y eut beaucoup d'autres contrées en Europe où. Ferrer,
IV. 22
338 HISTOIRE DES JUIFS.
soit par ses prédications, soit par la réputation de ses exploits,
causa un mal considérable aux Juifs. Dans la Savoie, où il
fit un court séjour, les Juifs furent obligés de se cacher dans des
cavernes avec leurs livres sacrés. En Allemagne, où la haine
contre les Juifs existait presque à Tétat endémique, elle se ma-
nifesta avec un caractère particulier de violence pendant la pé-
riode troublée du règne de l'empereur Sigismond et des délibé-
rations du concile de Constance. Les communautés d*Italie aussi,
dont la tranquillité fut pourtant à peine menacée, étaient quand
même dans une anxiété continuelle, s*attendant sans cesse à être
attaquées. Sous l'impression de cette crainte, elles organisèrent
un grand synode, à Bologne d'abord, et ensuite à Forli (1416
et 1418), pour examiner comment elles pourraient écarter les dan-
gers qui les menaçaient et recueillir les fonds nécessaires pour
acheter la protection du pape et du collège des cardinaux.
Au milieu de leurs inquiétudes, les Juifs virent subitement
luire pour eux un rayon d'espoir. Le concile de Constance venait,
en effet, d'élire comme pape un homme qu'on disait animé de
sentiments de justice et de tolérance. C'était Martin V. Le nou-
veau pontife, il est vrai, fit un accueil peu aimable aux Juifs de
Constance quand, dans son parcours en procession solennelle à
travers la ville, ils allèrent au-devant de lui, flambeaux en mains,
lui présenter un rouleau de la Loi et sollicitèrent son appui.
« Vous possédez la Loi, leur dit-il, mais vous ne la comprenez
pas; les vieilles choses ont disparu, remplacées par des choses
nouvelles. » Mais, à l'occasion, il leur témoigna de la bien-
veillance. Ainsi, sur la demande de l'empereur Sigismond, il con-
firma les privilèges des Juifs d'Allemagne et de Savoie, concédés
précédemment par l'empereur Robert, qui leur garantissaient la
sécurité de leurs biens et de leurs personnes et le libre exercice
de leur religion. A la suite de la promulgation de la bulle papale,
Sigismond, qu'on pouvait accuser de légèreté et de cupidité, mais
qui était ennemi de toute violence, ordonna à tous les princes
allemands, à ses fonctionnaires, villes et sujets, de respecter les
immunités accordées à ses « serfs de chambre » par Martin V
(26 février 1418).
Le synode italien aussi, lorsqu'il eut été informé des dispo-
LE PAPE MARTIN V. a39
••3
sitions bienveillantes du nouveau pape, délégua auprès de lui
plusieurs de ses membres pour lui demander sa protection. On
dit même que les Juifs espagnols lui envoyèrent une députation
chargée de plaider leur cause. Un des délégués était le très riche
Samuel Abravalla, qui s'était fait baptiser lors des massacres de
Valence. Comme les Juifs se plaignaient que leur vie fût sans
cesse en danger, leur foi menacée et leurs sanctuaires profanés,
le pape Martin promulgua une bulle (31 janvier 1419), qui -l
débutait ainsi : « Puisque les Juifs sont faits à Timage de Dieu
et que les débris de leur nation trouveront un jour le salut, nous
décrétons, à l'exemple de nos prédécesseurs, qu'il est défendu
de les troubler dans leurs synagogues, d'attaquer leurs lois, us et
coutumes, de les baptiser par contrainte, de les forcer à célébrer
les fêtes chrétiennes, de leur imposer le port de nouveaux signes
distinctifs ou de mettre obstacle à leurs relations commerciales
avec les chrétiens. » Cette bulle peut être considérée jusqu'à un
certain point comme une protestation contre les mesures prises
par Tantipape Benoit XIII.
Il est permis de supposer que les riches cadeaux offerts par les
différentes délégations juives à Martin V ne furent pas tout à fait
sans influence sur les sentiments de bonté manifestés par le
pontife à regard des Juifs. Il parait que sans monnaie trébu-
chante et sonnante on n'obtenait rien de lui. « Ici, à la cour
papale, dit l'ambassadeur de l'ordre teutonique, l'amitié s'évanouit
quand l'argent disparaît. » L'empereur Sigismond aussi, pour se
justifier de prélever des contributions extraordinaires sur les Juifs
d'Allemagne et d'Italie, leur dit qu'il n'avait pu faire renouveler
par le pape leurs anciens privilèges qu'au prix de sommes
considérables.
i
340 HISTOIRE DES JUIFS.
CHAPITRE XIII
UNE LÉGÈRE ACCALMIE DANS LA TOURMENTE
(1420-1472)
Sous le pontiQcat de Martin V, TÉglise fut secouée par une assez
forte commotion. Bien des chrétiens sincères et honnêtes étaient
révoltés de Torgueil démesuré des papes, des mœurs corrompues
du clergé séculier et des moines, et leur foi en était profondément
atteinte. On sentait bien, parmi les catholiques, qu'il était néces-
saire d'introduire des modifications dans TÉglise, et le concile de
Constance, composé de prélats, de juristes et de diplomates, s'était
réuni dans ce but. Mais au lieu d'appliquer des remèdes éner-
giques, ils proposèrent un simple palliatif. Ils décidèrent que les
pouvoirs étendus que possédaient les papes seraient confiés à
une assemblée de hauts dignitaires ecclésiastiques. C'est alors
qu'à l'exemple de l'Anglais Wiclef, un prêtre tchèque, Jean Huss,
de Prague, attaqua hardiment l'institution même de la papauté et
toute la constitution de l'Église catholique. Le concile de Cons-
tance le condamna à être brûlé vif. Mais il laissa en Bohême
de nombreux partisans, qui déclarèrent une guerre à mort au
catholicisme.
Il est à remarquer que toutes les fois qu'un parti s'est constitué
dans la chrétienté pour combattre l'Église régnante, il a pris une
couleur biblique, c'est-à-dire juive. Pour les hussites, les catho-
liques étaient des païens, tandis qu'eux se considéraient comme
le peuple d'Israël, chargé par Dieu de lutter contre les Philistins,
les Moabites et les Ammonites, et ils détruisaient les églises et
les couvents comme étant des lieux souillés par le culte des
idoles.
On aurait pu espérer que la lutte entre catholiques et hussites
écarterait des Juifs, pour un peu de temps, les souffrances qu'on
ACCUSATIONS DE MEURTRE RITUEL. 341
ne cessait de leur infliger; elle les augmenta, au contraire. Les
sauvages hussites ne manit'estèrent pourtant aucune haine pour
les Juifs. Il leur arriva une seule fois, quand ils pillèrent des
maisons catholiques, de piller en même temps des maisons juives,
et ils se montrèrent sévères pour quelques usuriers juifs. Mais ce
fut de la part des catholiques que les Juifs eurent à subir de
nouvelles violences. Accusés d'avoir fourni des armes et de l'ar-
gent aux hussites et de se montrer favorables à leurs hérésies,
les Juifs des villes bavaroises voisines des forêts de la Bohême
furent cruellement maltraités. Dans leurs prédications contre les
hussites, les dominicains excitaient en même temps les peuples
et les princes contre les Juifs, et, comme à Tépoque des croisades
et de la lutte contre les Albigeois, ce furent les Juifs qu'on mas-
sacra les premiers.
Les désordres commencèrent en Autriche. Dans sa conduite à
regard des Juifs, ce pays a un trait de ressemblance avec l'Es-
pagne, avec laquelle il avait, du reste, assez d'affinité politique
pour s'allier avec elle plus tard. Comme l'Espagne, l'Autriche traita
d'abord la population juive avec une généreuse tolérance, pour lui
faire endurer ensuite les plus sanglantes persécutions. On poussa
littéralement à bout l'honnête et digne archiduc Albert pour qu'il
se déclarât contre les « ennemis de Dieu ». On répandit contre les
Juifs toute sorte de calomnies, qui n'avaient même pas le mérite
de la nouveauté, mais avaient toujours produit leur effet et étaient
bien faites pour impressionner un prince juste, incapable de soup-
çonner chez des ecclésiastiques le mensonge et la duplicité. Un
accident arriva à trois enfants chrétiens devienne qui, en patinant,
tombèrent dans l'eau et se noyèrent. Quand les parents, qui igno-
raient cet accident, firent part de la disparition de leurs enfants,
on raconta immédiatement que les Juifs les avaient assassinés pour
se servir de leur sang pendant Pâque. A cette première accu-
sation vint s'en joindre bientôt une autre. Le bruit se répandit que
la femme du sacristain d'Enns avait dérobé une hostie pour la
vendre à un riche Juif du nom d'Israël, qui l'aurait fait présenter,
pour la profaner, aux communautés juives de l'Autriche et d'autres
pays. Au xv® siècle, ces accusations de meurtre d'enfants chrétiens
et de profanation d'hostie étaient encore acceptées en toute con-
342 HISTOIRE DES JUIFS.
fiaoce. Sur Tordre de l*archiduc, la femme du sacristain et ses deux
prétendus complices ou instigateurs du crime, Israël et sa femme,
furent amenés à Vienne, emprisonnés et contraints de faire des
aveux. On ne dit pas quels moyens furent employés pour faire
avouer les coupables. Mais on connaît les procédés dont usaient
les tribunaux chrétiens du moyen âge dans des affaires de ce
genre.
A la suite de ce prétendu crime, Tarchiduc Albert Gt arrêter, un
matin, et incarcérer tous les Juifs de son royaume (1420). Les
biens des riches furent confisqués, et les pauvres expulsés du
pays. Dans les prisons, on avait séparé les femmes de leurs maris
et les enfants de leurs parents. Quand on supposa que le décou-
ragement et le désespoir avaient fait leur œuvre, les prêtres
chrétiens se rendirent auprès des malheureux prisonniers pour
les engager à se convertir. Les âmes faibles cédèrent naturelle-
ment, mais beaucoup d'autres, inébranlables dans leurs con-
victions religieuses, se tuèrent et donnèrent la mort à leurs
proches en s'ouvrant les veines, en s*étranglant, en utilisant tous
les moyens qu'ils pouvaient avoir à leur disposition. Les enfants
furent enfermés dans des cloîtres. Parmi les survivants, ceux qui
restèrent fidèles à leur Dieu en dépit des supplices et de Tempri-
sonnement, furent livrés aux flammes. Plus de cent victimes péri-
rent ainsi à Vienne même (mars 1421), brûlées dans une prairie,
au bord du Danube. Un édit de Tarchiduc Albert interdite Tavenir
le séjour de TAutriche à tous les Juifs.
Quoique baptisés, les nouveaux convertis étaient restés atta-
chés, au fond du cœur, aux croyances de leurs ancêtres, et, dès
que les circonstances le leur permirent, ils quittèrent l'Autriche
pour se réfugier soit en Pologne , au nord , soit en Italie , au
sud, ou bien en Bohême. Mais ce dernier pays devint de moins en
moins sûr pour eux. La lutte religieuse entre catholiques et hus-
sites était devenue une lutte nationale entre Allemands et Tchè-
ques. Des deux côtés on chercha et Ton trouva des alliés. L'em-
pereur Siglsmond réunit des forces considérables, prenant à sa
solde lansquenets, Brabançons et Hollandais. Des bandes armées
accoururent de toutes parts pour pénétrer dans les vallées de
la Bohème et marclxer sur Prague, où, malgré sa cécité, Thé-
LES HUSSITES. 343
roïque Ziska organisait avec une ardente activité la défende
de son pays. Partout où ils passaient, les soldats allemands
déployaient leur valeur contre les malheureux Juifs. « Nous
allons au loin, disaient-ils comme autrefois les croisés, pour
venger notre Dieu qu'on outrage, nous ne devons donc pas épar-
gner ceux qui Tout tué. » Dans les provinces rhénanes, en Thu-
ringe, dans la Bavière, ils tuaient tous les Juifs qu'ils rencon-
traient et qui refusaient d'abjurer, menaçant d'exterminer toutes
les communautés quand ils reviendraient en triomphateurs. Bien
des pères de famille prenaient déjà leurs dispositions, pour faire
égorger leurs enfants à la moindre alerte et les empêcher de
♦tomber vivants entre les mains de ces meurtriers.
Devant l'imminence du danger, de nombreuses communautés
demandèrent conseil au rabbin le plus considéré de l'époque, Jacob
ben Moïse Moellin Hallévi, de Mayence, plus connu sous le nom de
Makaril{né vers 1365 et mort en 1427), et auteur de mélodies li-
turgiques et de règlements synagogaux qui sont encore en usage
aujourd'hui en Allemagne, en Pologne et en Hongrie. Maharil envoya
des messagers dans les communautés voisines pour leur ordonner
d'organiser des jeûnes publics; cet ordre devait être transmis de
proche en proche par toutes les communautés. Après s'être réunis
dans les synagogues pour prier et faire pénitence, et après avoir
jeûné plusieurs jours (1421), on clôtura cette période de deuil par
un jeûne d'une durée de trois jours consécutifs, qui fut observé
avec la même rigueur que le jeûne du jour de l'Expiation. Dans
l'intérêt de leur salut, ils demandèrent à Dieu de faire triompher
les hussites.
Leurs vœux semblèrent se réaliser, car, à l'annonce de l'ap-
proche de Ziska, l'armée impériale et les hordes de mercenaires
rassemblés près de Saaz furent pris d'une telle terreur, qu'ils
s'enfuirent en débandade et retournèrent dans leurs pays. Épuisés
de fatigue et affamés, plusieurs de ceux qui avaient juré la mort
des Juifs venaient leur demander un morceau de pain.
Mais les dominicains, qui prêchaient dans les églises contre les
hussites, continuaient en même temps leurs excitations contre les
Juifs. Ceux-ci, menacés encore une fois dans leur sécurité, im-
plorèrent l'aide de Martin V, qui émit une nouvelle bulle en leur
344 HISTOIRE DES JUIFS.
(àvear (23 février 1422). Dans cette bulle, il rappelle que la
religion chrétieDoe est issue du judaïsme, déclare Texisteuce des
Juifs indispensable au christianisme et interdit aux moines prê-
cheurs de chercher à isoler les Juilis des chrétiens. Il recommande
à ces derniers d*entretenir des relations amicales avec les Juifs.
Malheureusement, pas plus le pape que Tempereur Sigismond
n'étaient obéis, quand ils plaidaient la cause des Juifs. Les moines
continuaient d'accabler de leurs imprécations « la maudite nation
juive 9, et le peuple continuait de les maltraiter et les tuer; les
successeurs de Martin V eux-mêmes ne tenaient souvent pas
compte de sa bulle. Ainsi, malgré les objurgations du pape et de
Tempereur, la communauté juive de Cologne, probablement la
plus ancienne de TAllemagne, fut expulsée tout entière; elle alla
s*établir à Deutz (1426). Dans d'autres villes, à Ravensbourg,
Ueberlingen et Lindau, les Juifs, accusés d'un meurtre rituel,
furent brûlés (1430).
Cette succession de violences et de persécutions amena forcé-
ment rabaissement intellectuel des Juifs d'Allemagne. Même dans
le domaine des études talmudiques, où ils brillaient autrefois, les
rabbins allemands de cette époque se montraient assez médio-
cres. Un autre inconvénient, c'est que les princes se mêlaient
parfois de la nomination des rabbins. L'empereur Sigismond
chargea Tun de ses agents juifs, Hayyim de Landshut, de nommer
trois rabbins en Allemagne. C'est ainsi qu'en Espagne les grands-
rabbins étaient nommés par les rois. Il est à supposer que l'em-
pereur se laissa guider dans son choix par l'argent qu'il recevait
plus que par le mérite des élus, car il ne perdait aucune occa-
sion de se créer de nouvelles ressources. Quand une école eut
été instituée pour y former des chefs religieux, chaque rabbin
dut payer une taxe spéciale pour son entretien, quoique l'en-
seignement y fût gratuit. Souvent aussi les rabbins proposés
n'étaient pas acceptés ou avaient des attributions très limitées.
Après Jacob Moellin, dont il a été question plus haut, le seul
rabbin du temps qui ait laissé un nom fut Menahem de Mersebourg,
considéré comme une autorité religieuse par ses coreligionnaires.
En Espagne aussi, les Juifs d'alors brillaient peu par leur savoir.
Leur situation matérielle s'était cependant améliorée sous le
ABRAHAM BENVENISTE. 34^
règne du faible, mais généreux, roi Juan II, grâce à la bienveillance
que leur témoignait le chancelier Alvaro de Luna, favori ou
plutôt protecteur du souverain. Alvaro comptait beaucoup sur la
prudence, l'activité et Thabileté financière des Juifs pour Taider
à mettre fin aux dissensions intestines de la Castille, à réprimer
la révolte de la haute noblesse contre le roi et à faire renaître le
bien-être dans le pays. Parmi ses conseillers, un des plus écoutés
était certainement Abraham Benveniste, Dès que le roi fut devenu
majeur et se sentit délivré des intrigues du conseil de régence
(1432), Alvaro rengagea à laisser tomber en désuétude toutes les
lois restrictives édictées contre les Juifs. Abraham Benveniste,
aussi remarquable par sa fortune que par son intelligence et
rélévation de ses sentiments , fut placé par Juan II à la tète
de ses coreligionnaires castillans en qualité de grand-rabbin et
juge suprême ; il fut également autorisé à exercer la juridiction
pénale à l'égard des membres indignes et des délateurs qui pour-
raient se rencontrer dans les communautés. On sait que cette
juridiction avait été enlevée aux tribunaux juifs, cinquante ans
auparavant, par Juan P^
Appuyé par la faveur royale, Benveniste se mit immédiatement
à Toeuvre pour mettre fin au désordre qui régnait dans les com-
munautés, entièrement désorganisées à la suite des massacres et
des conversions forcées. Avec Tautorisalion du souverain, il con-
voqua à Valladolid des rabbins et des laïques notables, et rédigea
avec leur concours, dans le palais du prince, un règlement (1432)
qui fut ratifié par Juan II et acquit ainsi force de loi pour tous les
Juifs de Castille. Dans ce règlement, il introduisit des articles
relatifs à la restauration des écoles talmudiques ruinées par les
persécutions, à la création d'écoles primaires et à la nomination
de juges et de rabbins pour les diverses communautés. Il y énonce
aussi les mesures à prendre contre Timmoralité et surtout la
délation, y indique la façon de recueillir et de répartir les impôts
dus par les communautés, et y interdit à ses coreligionnaires,
surtout aux femmes, de porter des vêtements luxueux et de nom-
breux bijoux, pour ne plus attirer sur eux, comme cela est arrivé
maintes fois auparavant^ l'envie et la colère de la population
chrétienne.
346 HISTOIRE DES JUIFS.
Abraham Benveniste réussit à relever les courages abattus,
mais dans le domaine intellectuel, ses eiïorts demeurèrent en
grande partie infructueux. Malgré tout son zèle, 11 ne parvint pas
à revivifier les études talmudiques. La poésie néo-hébraïque éga-
lement, qui avait fleuri avec tant d'éclat en Espagne^ resta fade
et incolore. Elle n'eut, du reste, à cette époque que peu de repré-
sentants, dont on connaît Salomon Dafiera, Don Vidal Benveniste,
le principal orateur juif du colloque de Tortose, et Salomon Bonfed.
Ce dernier qui, comme poète, était le mieux doué des trois, avait
pris pour modèle Ibn Gabirol. Mais s'il était susceptible et se
croyait victime de la destinée comme Ibn Gabirol, il ne possédait
qu'une bien petite partie de son admirable talent poétique.
En ce temps, l'activité littéraire des Juifs se concentrait presque
tout entière sur un seul point, la défense du judaïsme contre les
attaques de TÉglise. Pour raffermir la foi des faibles parmi les
Juifs d'Espagne et d'autres pays, et pour les prémunir contre
les arguments spécieux des convertisseurs, les penseurs juifs es-
timaient de leur devoir de proclamer publiquement l'inébranlable
fermeté de leurs convictions. Plus l'Église multipliait ses pièges
«t faisait d'efi'orts pour prendre les Juifs dans ses filets, plus on
s'armait d'énergie et de sage prudence dans le camp juif pour ne
pas se laisser dérober par ruse l'ancien patrimoine des aïeux. Il
fallait avant tout faire connaître aux ignorants et aux esprits peu
clairvoyants les difl'érences existant entre les dogmes juifs et les
dogmes chrétiens. Aussi les prédicateurs juifs développaient-ils
bien plus souvent qu'auparavant, dans leurs sermons, le dogme
de l'unité de Dieu, montrant que IVÉglise n'entendait nullement
ce dogme de la même façon que la Synagogue. De là, la naissance
de toute une littérature polémique ayant pour but de plaider la
cause du judaïsme, d'appeler l'attention des Juifs sur les agisse-
ments des agents de prosélytisme, peut-être aussi de réveiller et
de maintenir le remords dans la conscience des nouveaux con-
vertis qui ne s'étaient faits chrétiens que pour échapper à la mort.
Ces écrits étaient consacrés, pour la plupart, à la réfutation de
certaines attaques, venant surtout d'apostats, qui avaient l'odieux
courage d'outrager leurs anciennes croyances et leurs anciens
coreligionnaires. C'est ainsi qu'autrefois le parti juif a belle-.
POLÉMISTES CHRÉTIENS ET JUIFS. 347
nisant » avait travaillé à détacher ses coreligionnaires de leur
culte et s'était fait aider par le bras séculier dans son œuvre
de trahison. Le renégat Paul de Santa -Maria qui, de degré
en degré, s'était élevé jusqu'à la dignité d'éveque de sa ville
natale, avait quatre-vingt-deux ans (1434) quand, un an avant sa
mort, il composa encore un libelle haineux contre les Juifs et le
judaïsme, «Examen de TÉcriture sainte», sous la forme d'un dia-
logue entre le mécréant Saiil et le converti Paul. S'il est vrai,
comme l'affirmaient ses admirateurs chrétiens et juifs, que Paul
de Santa-Maria avait de Tesprit, il n'en laisse rien paraître dans
ce pamphlet, qui est très orthodoxe au point de vue catholique,
mais manque absolument d'intérêt. Un autre rabbin que les pré-
dications de Vincent Ferrer avaient attiré au catholicisme dans
sa vieillesse, Juan de Espanya, connu encore sous le nom de
Juan « l'ancien », de Tolède, publia également de violentes atta-
ques contre le judaïsme. Il écrivit un mémoire sur sa conversion
et un commentaire sur le 72® psaume. Dans ces deux travaux, il
essaie de justifier son abjuration et engage ses coreligionnaires
à l'imiter. Le réquisitoire dressé contre le Talmud par le re-
négat Jérôme de Santa-Fé, spécialement pour le colloque de
Tortose, fut aussi répandu par son auteur comme ouvrage de
propagande catholique. Trompés par le zèle, sincère ou hypocrite,
d'apostats de ce genre, qui étaient familiarisés avec la litté-
rature rabbinique, bien des esprits faibles se laissèrent entraîner
à accepter le baptême.
Il faut d'autant plus admirer le mérite des savants courageux
qui, sans crainte du danger, se placèrent devant la brèche pour
repousser les assaillants et raffermir la foi ébranlée de leurs
frères. Parmi ces vaillants défenseurs, on trouve au premier rang
deux des champions énergiques du colloque de Tortose, Don Vidal
(Ferrer) ibn Labi et Joseph Albo. Le premier réfuta, dans un ou-
vrage hébreu, les accusations de Jérôme, et Joseph Albo publia en
espagnol, à l'usage de ses coreligionnaires, une controverse reli-
gieuse qu'il avait soutenue contre un haut dignitaire de l'Eglise. Un
autre savant juif, Isaac Nathan ben Kalonymos, de Provence, dont le
père était originaire d'Espagne, et qui, par suite de ses nombreuses
relations avec les chrétiens, était souvent amené à discuter avec
348 HISTOIRE DES JUIFS.
eux sur des questions religieuses, publia également une réplique
aux assertions de Jérôme, sous le titre de : « Réfutation du trom-
peur ». De plus, il écrivit un ouvrage considérable pour permettre
à chaque Juif de répondre aux objections dirigées contre sa reli-
gion. Dans ses rapports avec les chrétiens, Isaac Nathan eut, en
effet, l'occasion de remarquer que plus d'une objection faite au
judaïsme et plus d'une preuve mise en avant en faveur du chris-
tianisme reposaient sur une expression hébraïque mal comprise.
Il espérait empêcher à l'avenir ces raisonnements erronés et aider
les Jui& à défendre leurs croyances en composant une sorte de
vocabulaire de la Bible qui indiquât le sens exact et précis des
mots et des versets. Dans sa pensée, un simple coupd'œil jeté sur
cet ouvrage suffirait pour faire savoir non seulement combien de
fois chaque mot se trouve dans la Bible, mais aussi quelle est sa
vraie signification dans tel ou tel passage. C'était là un travail de
longue haleine^ auquel il consacra plusieurs années de sa vie
(septembre 1437-1445). Cette « Concordance de la Bible » range
ensemble tous les versets par ordre alphabétique, en tenant
compte, pour établir cet ordre, de la racine du mot principal qui
se trouve dans chaque verset. Bien que son travail fût en quelque
sorte de nature purement mécanique, Isaac Nathan n'en a pas
moins rendu un service important à l'étude de la Bible. Composée
pour un besoin momentané, sa Concordance a été non seulement
très utile à l'époque de ces polémiques, mais peut encore être
considérée aujourd'hui comme une œuvre d'une réelle valeur.
Un autre écrivain juif, Joseph ibn Schem Tob (né vers 1400 et
mort martyr vers 1460), qui possédait des connaissances phi-
losophiques, était un prédicateur aimé et avait des relations à
la cour de Juan IL crut aussi de son devoir, pour défendre sa
religion, de mettre en évidence les points faibles du christianisme.
Par suite de ses rapports fréquents avec de hauts fonctionnaires
chrétiens, ecclésiastiques et laïques, qui l'engageaient à abjurer,
il s'était vu dans la nécessité d'étudier la théologie chrétienne pour
se mettre en état de repousser victorieusement les tentatives de
prosélytisme et combattre l'affirmation de la prétendue supériorité
du christianisme sur le judaïsme. Il consigna les résultats de ses
études dans un opuscule intitulé : « Objections contre la religion
HAYYIM IBN MOUSA. 349
de Jésus », où il critique les dogmes chrétiens dans un style mor-
dant. Dans rintérêt de la foi juive et de ses adeptes, il commenta
également la satire de Profiat Duran contre le christianisme, et il
mit à la portée de ses coreligionnaires l'écrit polémique de Hasdaï
Crescas contre le christianisme, en le traduisant de Tespagnol en
hébreu.
Parmi les polémistes juifs d'Espagne dont le nom mérite de
passer à la postérité, il reste encore à mentionner un contempo-
rain de Joseph ibn Schem Tob, Hayyim ibn Mousa (né vers 1390
et mort vers 1460), qui est resté jusqu'à présent dans Toubli.
Originaire de Bejar, dans la région de Salamanque, il était médecin,
écrivain et versiflcateur. Comme sa réputation de médecin habile
lui donnait accès à la cour et auprès des grands d'Espagne, il avait
souvent l'occasion de s'entretenir de questions religieuses avec des
prélats et des savants laïques. Une conversation qu'il rapporte
dans un de ses ouvrages est très caractéristique, parce qu'elle
fait connaître le ton qui régnait alors, en Espagne, dans ces
controverses, avant que l'Inquisition eût rendu impossible toute
libre discussion. « Si les Juifs possèdent réellement la vraie reli-
gion, comme ils le prétendent, dit un jour un savant ecclésiastique
à Hayyim ibn Mousa, pourquoi ne réussissent-ils pas à reconquérir
la cité sainte et la Palestine? — Ils ont perdu ce pays, répliqua
Ibn Mousa, parce que leurs aïeux ont péché envers Dieu, et ils ne
pourront en reprendre possession qu'après avoir fait sincèrement
pénitence. Mais, ajouta-t-il, pourquoi les chrétiens ne possèdent-
ils plus le Saint-Sépulcre, ni les autres lieux où se sont passés
les divers actes de la Passion, qui se trouvent tous entre les mains
des musulmans ? Pourtant, les chrétiens peuvent se confesser et
se faire donner à toute heure l'absolution de leurs péchés. »
Comme l'ecclésiastique tardait un peu à répondre, un chevalier
qui avait visité la Palestine et qui assistait à cette conversation,
dit: « Les musulmans seuls méritent d'être les maîtres de l'em-
placement du temple et des lieux saints, parce qu'ils témoignent
pour leurs maisons de prières un respect bien plus grand que les
chrétiens et les Juifs. Dans les nuits qui précèdent Pâques, les
chrétiens tenaient une conduite scandaleuse dans les éghses de
Jérusalem, y hébergeaient des voleurs et des assassins, s'y bat-
3a0 HISTOIRE DES JUIFS.
taient jusqu'au sang et y commettaient des actes obscènes. Les
Juifs aussi avaient déshonoré autrefois leur temple. C*est pour-
quoi Dieu, dans sa sagesse, a enlevé la ville sainte aux Juifis et
aux chrétiens pour la placer sous la domination des musulmans;
car ces derniers la préser\'eront sûrement de toute profanation. »
Le prêtre chrétien et le médecin juif, confus, restèrent silencieux
devant ces observations.
Pour mettre fin aux attaques dirigées par les chrétiens contre
le judaïsme, Uay^lm ibn Mousa essaya de leur fermer l'arsenal où
ils puisaient leurs armes, c'est-à-dire les ouvrages du franciscain
Nicolas de Lyre, en réfutant toutes les assertions émises dans ces
écrits.- Il avait aussi remarqué que les plus laborieuses discus-
sions ne donnaient aucun résultat certain et que chacun des deux
adversaires s'attribuait sincèrement la victoire, parce qu'on er-
gotait, d'habitude, sur des points secondaires et qu'on ne prenait
jamais la précaution de s'entendre sur les prémisses qui devaient
servir de fondement à l'argumentation. Il pensa donc qu'il serait
utile pour ses coreligionnaires de se conformer, dans leurs con-
troverses, à des lois données et de savoir défendre le judaïsme
d'après des principes fixes, et^ dans ce but, il réunit un certain
nombre de règles dans un ouvrage qu'il intitula : « Bouclier et
glaive ».
A Alger aussi, où pourtant l'Église ne faisait aucune propa-
gande, la polémique antichrétienne eut deux représentants,
Simon ben Cémah Duran et son fils Salomon Duran. Il est vrai
que par leur origine, comme par leur éducation, ils appartenaient
à l'Espagne. Dans son examen philosophique du judaïsme, Simon
Duran (né en 1361 et mort en 1439) consacre à la religion chré-
tienne un chapitre spécial intitulé : a Arc et Bouclier ». On voit
par ce chapitre que Simon Duran connaissait parfaitement le
Nouveau Testament et les dogmes chrétiens, et grâce à cette
érudition spéciale, il lui fut possible d'emprunter à ses adver-
saires mêmes les éléments de la critique acérée qu'il dirigea
contre le christianisme.
Salomon Duran I" (né vers 1400 et mort en 1467) avait succédé
à son père comme rabbin d'Alger. .Tout en étant un talmudiste
remarquable, il désirait voir prédominer l'influence de la raison
/ JOSEPH ALBO. 351
dans le domaine du judaïsme, et, fort différent en cela de son
aïeul Nahmani et de son père, il était ennemi déclaré de la Cab-
bale. Sous le titre de: « Lettre de combat », il publia un traité
assez étendu contre les accusations de Jérôme de Santa-Fé.
La philosophie religieuse, à laquelle des penseurs juifs d'Es*
pagne avaient seuls imprimé un caractère scientifique, jeta pen-
dant cette période ses dernières lueurs dans ce pays. Les mêmes
hommes qui défendaient leur religion contre les attaques des
chrétiens la protégeaient également contre les obscurantistes juifs
que toute lumière gênait et qui, à Texemple des dominicains, exi-
geaient une foi aveugle. Pour des zélateurs comme Schem Tob
ibn Schem Tob, qui ne connaissaient que le Talmud et dont l'es-
prit était troublé par les élucubrations de la Cabbale, les études
scientifiques menaient à Thérésie. Frappés de ce fait que la plu-
part des Juifs qui avaient abjuré sous Tinfluence des prédications
de Vincent Ferrer et de la propagande du pape Benoit XIII étaient
des gens cultivés, ces mystiques se sentaient affermis dans
leur conviction que toute instruction profane, toute réflexion en
matière religieuse était dangereuse pour la foi. Leur dédain
pour la science et les spéculations philosophiques les conduisit
tout naturellement à condamner Maïmonide et tous les penseurs
juifs. Mais ils rencontrèrent un adversaire redoutable dans Jo-
seph Albo, qui, sous le titre de Ikkarim^ « Principes », composa
un traité de théologie, où il essaie de déterminer les vérités fon-
damentales du judaïsme et de fixer les frontières indiquant où
finit la foi et où commence l'hérésie.
Joseph Albo (né vers 1380 et mort vers 1444), de Monreal, un
des principaux représentants du judaïsme au colloque de Tortose,
se vit probablement contraint, par Tintolérance du pape Benoît,
d'émigrer à Soria. Comme il était médecin, il avait étudié les
sciences naturelles, telles qu'elles étaient connues de son temps,
et, en sa qualité de disciple de Hasdaï Crescas, il était familiarisé
avec la philosophie contemporaine. Quoique sincèrement attaché
au judaïsme talmudique, il aimait, comme son maître, les spécu-
lations philosophiques. Mais il n'avait pas la pénétration d'esprit
de Hasdaï Crescas et ne savait pas toujours conduire son argu-
mentation avec une rigoureuse logique. Désireux de rechercher
352 HISTOIRE DES JUIFS.
jusqu'à quel point le judaïsme admet le libre examen dans les
questions religieuses et si cette liberté de penser est limitée par
des articles de foi, il fut amené à se demander si Ton ne peut
rejeter aucun des treize articles de foi énumérés par Maïmonide
sans être taxé d'hérésie. C'est ainsi qu'il se décida à composer
un traité de théologie, le dernier qui ait été écrit en Espagne.
Dans sa façon d'exposer son système, Albo diffère sensiblement
-de ses prédécesseurs. Prédicateur habile et séduisant, il déploie
dans son ouvrage les qualités qui distinguaient ses sermons, pré-
sentant ses idées sous une forme claire, attrayante et accessible
à la foule. II sait faire comprendre ses conceptions philosophiques
par des images saisissantes; il les illustre par des versets bi-
bliques et des sentences de TAggada. Mais il a le défaut de ses
qualités. A force de vouloir être clair, il devient prolixe.
Par une contradiction singulière et qui montre avec quelle
puissance agit Tinfluence du milieu, Albo, qui tenait à créer son
système de philosophie religieuse avec des éléments purement
juifs, place en tête de ce système un principe d'origine chré-
tienne. Il admet, en effet, que le but assigné par le judaïsme à
ses adeptes est le salut de Vâme, Pour Albo, le bonheur suprême
de l'homme ne consiste pas dans Télovation de Tâme, mais dans
son salut, et ce bonheur ne peut être atteint que dans l'autre
monde, ce monde-ci étant simplement une préparation à cette vie
supérieure. Il existe, d'après Albo, trois sortes d'institutions qui
font passer l'homme de l'état de barbarie à l'état civilisé : c'est
d'abord le droit naturel, base de la société; ensuite, les lois
de l'État, chargées de maintenir Tordre et les bonnes mœurs, et
enfin les lois philosophiques, faites pour assurer a l'homme une
félicité durable ou, du moins, pour lui en faciliter l'acquisition.
Mais toutes ces institutions ne peuvent pas procurer à Thomme
le bien suprême, c'est-à-dire le salut de l'âme ou la béatitude
éternelle, parce qu'elles s'occupent seulement des actes^ et non
pas du motif qui a inspiré les actes.
Si donc le but suprême de l'homme doit être de mériter la féli-
cité éternelle, il ne lui suffit plus d'obéir à des lois politiques ou
philosophiques, mais il a besoin d'être dirigé par une législation
divine, qui l'empêche d'errer dans les ténèbres et de s'écarter
THÉOLOGIE D'ALBO. 353
sans cesse de son but. Cette législation ne peut reposer que sur
les trois vérités fondamentales suivantes : Inexistence d*un Dieu,
la révélation de sa volonté, et la rémunération après la mort.
Dans la pensée d*Albo, le judaïsme a été constitué par Dieu tel
qu'il existe pour que ses adeptes puissent se rendre dignes de la
béatitude future. Comme il contient une grande quantité de pres-
criptions religieuses — elles sont au nombre de 613 d'après Ténu-
mération usuelle — chaque Juif peut faire son salut, car il suffit
d'accomplir une seule prescription avec sincérité et désintéres-
sement pour mériter la félicité éternelle. Par conséquent, c'est
dans l'intérêt des Juifs, et pour leur faciliter l'acquisition du
bonheur suprême, que la Tora leur a imposé tant de pratiques, et
non pas, comme le prétendent les docteurs chrétiens, pour les
accabler sous la charge de ces pratiques et leur faire encourir
un châtiment dans le cas où ils ne les observeraient pas toutes.
Albo se demande aussi, dans son ouvrage, si la révélation du
Sinaï ou le judaïsme peut jamais être changé. L'examen de cette
question exigeait une prudence toute particulière, parce que les
ecclésiastiques chrétiens objectaient souvent aux Juifs que la
doctrine du Christ est aussi une révélation, et que cette « nou-
velle alliance » a remplacé a l'ancienne », la Tora ayant fait place
à l'Évangile. Pour ne pas fournir d'armes contre lui par sa propre
argumentation, Albo établit une distinction entre les comman-
dements révélés directement par Dieu lui-même et ceux qu'un
prophète a ordonnés. Ce que Dieu a promulgué de sa propre
bouche, comme le Décalogue, est immuable, et c'est dans le Déca-
logue que sont contenus les trois principes fondamentaux de
la Révélation. Mais les autres lois du judaïsme, prescrites au
peuple d'Israël par l'intermédiaire de Moïse, peuvent être mo-
difiées ou même abolies. En réalité, cette faculté de modifier une
partie et même la majeure partie des prescriptions religieuses
n'a qu'une valeur théorique; Albo veut simplement dire que ce
changement est possible. Mais, dans la pratique, les Juifs sont
obligés d'observer toutes les lois de la Tora, jusqu'à ce qu'il
plaise à Dieu d'en donner d'autres par l'intermédiaire d'un pro-
phète aussi grand que Moïse, et d'une façon aussi solennelle et
aussi authentique que la Révélation du Sinaï.
IV. 23
354 HISTOIRE DES JUIFS.
Au point de vue juif, la théologie d'Albo ne satisfait pas l'es-
prit. Après avoir accepté comme point de départ la doctrine chré-
tienne du salut, elle est amenée à exiger la foi, dans le sens
chrétien du mot, comme condition principale de ce salut, et à
faire jouer aux prescriptions du judaïsme le môme rôle que les
sacrements, tels que le baptême, la communion, etc., jouent dans
le christianisme.
Quoique prédicateur comme Albo, son jeune contemporain Jo-
seph ibn Schem Tob mettait plus de méthode dans son argumen-
tation. Au grand regret, sans doute, de son père fanatique et par-
tisan résolu de la Cabbale, qui regardait la philosophie comme
une science pernicieuse, Joseph étudia avec ardeur la doctrine
aristotélicienne telle que l'avait comprise Maïmonide. D'après lui,
les connaissances philosophiques aident l'homme, et surtout l'Is-
raélite, à accomplir sa vraie destinée; car, à son avis, le Juif qui,
après s'être familiarisé avec la philosophie, pratique sincèrement
sa religion, est plus apte à atteindre le but supérieur qui lui est
assigné que celui qui accomplit machinalement les préceptes de
son culte. Pour Joseph ibn Schem Tob, la doctrine du Sinaï est
venue combler une lacune de la philosophie, à laquelle elle est,
du reste, supérieure, parce qu'elle enseigne que la béatitude de
l'homme consiste dans la faculté que possède l'àme de survivre
au corps. Cette béatitude, le judaïsme dit que ses adeptes s'en
rendent dignes en accomplissant strictement les pratiques de leur
religion. Pour ce point particulier, Joseph ibn Schem Tob est, en
partie, d'accord avec Albo. Lui aussi prétend que les lois reli-
gieuses ont un caractère sacramentel, tout en insistant moins sur
la doctrine du salut. Il affirme même que ces lois n'ont pas de
but connu, et il leur attribue jusqu'à un certain point une
signification mystique.
Les auteurs de tous ces ouvrages polémiques et philosophiques
de la première moitié du xv® siècle ne les écrivirent point parce
qu'ils avaient des loisirs ou qu'ils y étaient poussés par leur ca-
price; ils y furent contraints par la plus dure des nécessités, pour
défendre leur patrimoine moral et religieux. Si le judaïsme ne
s'était point fortifié en dedans et n'avait énergiquement repoussé
les attaques injustes du dehors, il aurait risqué de périr.
LA FAMILLE DE PAUL DE SANTA MARIA. 355
A ce moment surtout, il était impérieusement commandé aux
Juifs de s'armer de fermeté, car une nouvelle ère de luttes et de
dangers allait s'ouvrir pour eux dans la péninsule ibérique, amenée
par des calomniateurs sortis d'Israël même. De misérables renégats,
parvenus aux plus hautes dignités, qui ressentaient pour les Juifs
6t le judaïsme une haine plus violente encore que les chrétiens,
voyaient avec colère leurs anciens coreligionnaires de Castille
jouir de la faveur du roi et surtout du chancelier Alvarq de Luna.
Des Juifs notables, tels que Joseph ibn Schem Tob, Abraham Ben-
venîste, Joseph Naci, étaient accueillis avec bienveillance à
la cour et chargés, comme au beau temps de leur splendeur, d'ad-
ministrer les finances de l'État; des médecins juifs étaient con-
sultés par des chrétiens, en dépit des défenses répétées des papes,
des conciles et des princes, et Juifs et chrétiens entretenaient de
nouveau entre eux de bonnes relations. Cette situation déplaisait
aux apostats, et principalement aux fils de Paul de Santa Maria,
qui avaient hérité de leur père son ambition, son astuce, son es-
prit d'intrigue et sa haine des Juifs. Grâce à leur intelligence
remarquable et aux emplois élevés qu'ils occupaient, ils formaient
une vraie puissance avec leurs oncles et leurs cousins ; la famille
était ordinairement désignée sous le nom de Cartagena, L'aîné
des fils, Gonzalo de Cartagena, avait succédé à son père comme
évèque de Burgos et fut envoyé comme délégué castillan au
concile de Bâle. Le deuxième, Alfonso de Cartagena, était doyen
de Santiago et Ségovie; le troisième^ Pedro, était chevalier
de la garde royale et honoré de plusieurs distinctions mili-
taires , et le plus jeune, Alvar Sanchez, était un magistrat in-
fluent. Leurs oncles, Pedro Suarez et Alvar Garcia, qui avaient
abjuré en même temps que leur père, occupaient également des
postes importants.
Cette coterie détestait cordialement le chancelier Alvaro de
Luna, non seulement parce qu'il se montrait équitable pour les
Juifs, mais aussi parce qu'il avait toujours réprimé avec la plus
grande énergie les intrigues qu'elle n'avait cessé de fomenter contre
le roi Don Juan en faveur des infants, du roi d'Aragon et de ses
frères. Plus d'une fois, ils avaient essayé de faire tomber Alvaro
du pouvoir. Comme ils ne réussirent pas dans leur propre pays à
356 HISTOIRE DES JUIFS.
nuire aux Juifs, ils tentèrent d'intéresser le concile de Bâle à
leurs mauvais desseins.
Pendant les treize ans qu'il resta réuni (juin 1431-mai 1443),
ce concile délibéra sur toutes les grandes affaires européennes,
s'efforçant de faire rentrer les hussites dans le giron de l'Église,
de corriger les mœurs du clergé et des moines et de convertir les
Juifs. Ces derniers surtout étaient Tobjet des préoccupations du
concile. Comme il lui paraissait nécessaire de les humilier peur
raffermir le christianisme, il renouvela contre eux toutes les an-
ciennes mesures restrictives et en promulgua de nouvelles. C'est
ainsi qu'il remit en vigueur les dispositions canoniques qui défen-
daient aux Juifs d'avoir des relations avec les chrétiens, de les
employer comme domestiques, d'être leurs médecins, d'occuper
des emplois publics, et qui leur prescrivaient de porter des vête-
ments distincts et de demeurer dans des quartiers spéciaux. A ces
anciennes prohibitions, il ajouta un certain nombre de défenses
qui étaient nouvelles ou qui, du moins, n'avaient pas été
ratifiées jusqu'alors par Tautorité supérieure ecclésiastique. Les
Juifs ne pouvaient obtenir aucun grade universitaire et devaient
être contraints, même par la violence, d'aller écouter les prédi-
cations des convertisseurs; on résolut également d'enseigner dans
les écoles supérieures l'hébreu, le chaldéen(et l'arabe), pour faci-
liter la conversion des Juifs. On voit par là que le concile de
Bâle accepta tous les articles de la bulle de Benoit XIII, quoique
ce pape fût mort en état d'hérésie. Ce concile s'occupa égale-
ment des Juifs convertis. Il prescrivit de se montrer bienveillant
à leur égard, mais aussi de les surveiller pour qu'ils ne pussent
pas se marier entre eux.
Il est probable que, dans ses délibérations, le concile de Bâle
n'eût pas abordé la question juive, complètement étrangère à son
ordre du jour, s'il n'y avait été incité par les apostats Gonzalo
et Alfonso de Cartagena, que le roi Don Juan II avait délégués
à cette assemblée, où Alfonso était très considéré comme théo-
logien et jurisconsulte. On reconnaît, du reste, l'influence des deux
frères dans plusieurs des résolutions votées par le concile, et qui
n'avaient de raison d'être qu'autant qu'elles étaient dirigées contre
les Juifs d'Espagne. Ainsi, on ne pensait certes pas à l'Allemagne
LE PAPE EUGÈNE IV. 357
quand on défendit aux Juifs d'occuper une chaire dans une école;
les Juifs allemands n'osaient pas aspirer, à cette époque, à en-
seigner dans une université.
A la suite des résolutions prises par le concile contre les Juifs,
les sentiments de malveillance que les masses leur manifestaient
devinrent encore plus intenses, et prirent un caractère particulier
de violence à la fin du xv« siècle. Dans les contrées mêmes où la
population juive n'avait pas trop souffert jusqu'alors de la haine
de l'Église, elle allait bientôt subir les plus douloureuses persé-
cutions. Du reste, le destin paraissait réellement s'acharner contre
les malheureux Juifs. A l'heure où les membres du concile de
Baie forgeaient contre eux de nouvelles armes, survint en Alle-
magne la mort de l'empereur Sigismond (1437). Non pas que ce
prince fût pour eux un défenseur bien zélé; comme il avait de
grands besoins d'argent, il les accablait d'impôts de toute sorte.
Mais, du moins, ne permettait-il pas qu'on les maltraitât. Son
successeur, le duc Albert d'Autriche, était un ennemi implacable
des Juifs et des hérétiques, et il les aurait volontiers exterminés
tous ensemble si les hussites n'avaient eu de bonnes armes pour
se défendre et si les Juifs n'avaient été une source inépuisable de
revenus. Mais, sous son règne, on pouvait impunément infliger
aux Juifs les avanies les plus humiliantes, et quand le conseil
d'Augsbourg décida d'expulser la communauté juive (1439), il
s'empressa de ratifier cette résolution inique. On leur accorda un
délai de deux ans pour vendre leurs maisons et leurs biens-fonds.
Ils furent ensuite tous chassés, et on employa les pierres tumu-
laires de leur cimetière comme matériaux de construction. Heu-
reusement, Albert II ne régna que deux ans, laissant la couronne
à Frédéric III. Ce souverain était bon et équitable, mais faible, et,
quoique disposé à protéger les Juifs, il manquait de l'énergie né-
cessaire pour les défendre efficacement. Ils auraient pourtant eu
besoin d'un protecteur puissant à cette époque. Car, à côté de
leurs nombreux adversaires, un nouvel ennemi se levait contre
eux, plus cruel et plus acharné que tous les autres, le moine
franciscain Jean de Capistrano.
Au début de son pontificat, Eugène IV, qui était parvenu à se
maintenir pape en dépit de l'hostilité du concile de Bâle, montra
358 HISTOIRE DES JUIFS.
des dispositions bienveillantes pour les Juifs. Ainsi, il confirma
les privilèges que leur avait accordés son prédécesseur, Martin V,
et défendit de les baptiser par contrainte ou de les maltraiter.
Mais brusquement il changea à leur égard. Cette volte-face subite
était certainement due à Tinfluence d*Alfonso de Cartagena,
évéque de Burgos, qui, au concile de Bâle, avait plaidé avec cha-
leur la cause du pape Eugène. Seul ce prélat d*origine juive, sur-
nommé par le pape « la joie de TEspagne et Thonneur du clergé »,
était capable d'accuser les Juifs de Castille d'arrogance et de pré-
somption. A la suite de cette intervention, Eugène IV adressa un
bref aux évèques de Castille et de Léon (10 août 1442) pour leur
dire que les Juifs abusaient, au détriment des croyants, des pré-
rogatives octroyées par les papes, commettaient des actes cou-
pables et contribuaient ainsi à nuire au christianisme. Il prétendait^
par conséquent, se trouver dans Tobligation de déclarer nuls et
non avenus tous les privilèges qu'ils avaient obtenus de lui, de
Martin V et d'autres papes. A cette occasion, Eugène IV remit en
vigueur toutes les mesures restrictives promulguées contre les
Juifs par le pape Benoit, et qui n'avaient jamais été prises en con-
sidération sous le règne de Juan II. Ce bref fut publié dans plu-
sieurs villes de la Castille, à l'insu du roi. C'était la un coup droit
porté à Alvaro de Luna, le protecteur des Juifs.
Mais Alvaro était homme à riposter. Il publia, au nom du roi, une
pragmatique (du 6 avril 1443) datée d'Arevalo, qui annulait le bref
papal. Dans ce document, il déclare que, d'après le droit canon
et la législation royale, les Juifs sont autorisés à vivre parmi les
chrétiens, et que le roi est vivement irrité des tentatives faites
par des audacieux,, dans plusieurs villes, pour leur causer du mal,
sous prétexte qu'ils forment une classe inférieure. Il est vrai
que certaines dispositions canoniques leur interdisent l'accès des
dignités et défendent aux chrétiens d'entretenir avec eux des
relations amicales, mais on va beaucoup trop loin en cherchant
à les isoler complètement et à les éloigner même des emplois sub-
alternes. Il est permis aux [chrétiens de garder les troupeaux des
Juifs, de labourer leurs champs et d'avoir avec eux des relations
commerciales. A la fin de sa déclaration, le roi défend à tous ses
sujets, sous les peines les plus sévères, d'édicter à son insu une
VIOLENCES CONTRE LES MARRANES DE TOLÈDE. 3o9
mesure quelconque contre les Juifs, et il exprime Tespoir que le
pape fera connaitre d'une façon claire et précise la conduite que
les chrétiens peuvent et doivent tenir à leur égard.
Cette intervention habile d'Alvaro de Luna pour faire échouer
leurs desseins irrita vivement le groupe des nouveaux chrétiens
qui haïssaient les Juifs, et, dans leur colère, ils complotèrent la
mort du ministre castillan. Les événements allaient leur prouver
que, malgré leur conversion, eux aussi, comme leurs anciens core-
ligionnaires, étaient sans cesse en danger. Grisés par leur si-
tuation brillante ou leurs richesses, beaucoup d'entre eux mon-
traient un orgueil de parvenu, s'attirant par leur arrogance pré-
somptueuse l'envie et la haine des anciens chrétiens. Ce sentiment
de malveillance se fil jour, pour la première fois, à Tolède, où, à la
faveur de troubles,, plusieurs nouveaux chrétiens des plus considé-
rables furent tués et attachés à une potence.(i449). Alvaro fit sem-
blant de marcher sur Tolède avec le roi pour punir les promoteurs
de rémeute, mais, en réalité, il ne châtia pas les coupables et ne
prit aucune mesure pour mieux protéger les nouveaux chrétiens.
Encouragés par la molle attitude d'Alvaro devant ces désordres,
les notables chrétiens de Tolède formèrent une ligue pour exclure
les nouveaux chrétiens de tout emploi laïque ou ecclésiastique.
Non content de ce premier succès, remporté sur ceux qui n'avaient
cessé de méditer sa chute, Alvaro dressa contre eux un réqui-
sitoire qui servit à porter des coups terribles, non pas à ceux qui
étaient personnellement visés dans cet acte d'accusation, mais à
leurs descendants. A son instigation, le roi écrivit, en effet, au
pape Nicolas V (1451) que bien des nouveaux chrétiens, laïques
et.ecclésiastiques, moines et religieuses, pratiquaient en cachette
les rites juifs et se moquaient de la religion chrétienne. Ému de
ces dénonciations, le pape ordonna, par un bref (1451), à l'évêque
d'Osma et aux professeurs dominicains de l'Université de Sala-
manque, de faire comparaître devant un tribunal spécial les Mar-
ranes soupçonnés de judaîser. Les inculpés, quelque haute que
fût leur situation, fussent-ils mémeévêques, devaient comparaître
devant ce tribunal, se justifier, et, s'ils étaient reconnus coupables,
être dépouillés de leurs biens et de leurs dignités et livrés au bras
séculier pour être mis à mort.
360 HISTOIRE DES JUIFS.
Grâce à ce bref, Alvaro de Luna était absolument mailre de la
fortune et de la vie des nouveaux chrétiens. Il suffisait, pour les
perdre, d'une apparence de preuve qu'ils avaient observé secrè-
tement des pratiques juives. Le tribunal institué par Nicolas V
pour juger les nouveaux chrétiens pouvait déjà faire prévoir
rinquisition, qui allait soumettre, en Espagne, toute une gé*
néralion de Marranes à des épreuves telles que jamais peuple ni
race n'en avaient subies. Sous l'impulsion de l'effroyable danger
qu'Âlvaro avait suspendu sur leur tête, les plus influents des
Marranes firent un nouvel effort pour amener sa perte. Cette fois,
ils réussirent. Le roi Don Juan fit comparaître Alvaro devant un
conseil dont plusieurs membres étaient des Marranes. L'un de
ceux-ci, Fernando Diaz de ïoledo, prononça la sentence de mort
contre le chancelier; ses biens furent confisqués et il fut pendu
(1453). C'est ainsi que succomba, sous les efforts réitérés des
nouveaux chrétiens, un des protecteurs les plus zélés des Juifs de
Castille, au moment où ceux-ci allaient être assaillis de nouveaux
orages.
A Eugène IV succéda, en effet, Nicolas V, qui haïssait profon-
dément les Juifs. Il commença par enlever aux Juifs italiens
leurs anciens privilèges, confirmés peu auparavant par Martin V,
et auxquels le pape Eugène même n'avait pas touché, puis il les
soumit, par une nouvelle bulle, à toutes les lois restrictives que
son prédécesseur avait édictées contre les Juifs de Castille. Cette
bulle, qui remettait en vigueur toutes les dispositions iniques
d'Eugène IV, eut pour les Juifs des conséquences particulièrement
funestes, parce qu'elle chargea Jean de Capistrano, ennemi im-
placable des Juifs, ou, à son défaut, les moines franciscains, d'en
surveiller la stricte exécution, et que Capistrano s'acquitta de sa
lâche avec une férocité inouïe.
La malveillance manifestée par les papes et le concile de Bâle à
l'égard des Juifs servait naturellement d'encouragement à tous les
ennemis du judaïsme. C'est ainsi que le duc bavarois de Landshut,
Louis le Riche, fit arrêter en un seul jour (1450) tous les Juifs de
son royaume, enfermant les hommes dans les prisons et les fem-
mes dans les synagogues, et s'emparant de leur argent et de leurs
bijoux. Il autorisa les débiteurs chrétiens à ne payer à leurs créan-
LE CARDINAL NICOLAS DE CUSA. 361
ciers juifs que le capital même qu'ils avaient emprunté, déduction
faite des intérêts déjà versés. Après une détention d'un mois, les
Juifs durent racheter leur vie au prix de 30,000 florins et pren-
dre le chemin de Texil dans le plus grand dénuement. Le duc
Louis aurait infligé volontiers le même traitement à la riche et
importante communauté de Ratisbonne, placée sous sa domina-
tion. Mais comme il n'avait qu'une autorité limitée sur les Juifs de
cette ville, qui, en qualité de bourgeois de Ratisbonne, avaient
droit à la protection du conseil de la cité, il dut se contenter de
leur imposer une contribution. Il parait qu'à cette époque, bien
des Juifs, par crainte ou par nécessité, embrassèrent le chris-
tianisme.
Quand on va au fond des choses, il semble qu'on peut expliquer
jusqu'à un certain point l'excessive sévérité du droit canon à
l'égard des Juifs par la crainte que TÉglise éprouvait de voir l'es-
prit juif agir sur les populations chrétiennes. Ce sentiment, soi-
gneusement dissimulé dans les bulles papales, apparaît clairement
dans l'ouvrage d'un cardinal du temps. Ce dignitaire, appelé Nico-
las de Cusa (originaire de Cuez, sur la Moselle), poursuivait la
chimère de réunir toutes les religions sous la bannière de l'Église
et d'en former une religion unique. Il était disposé à sacrifier, dans
ce but, les cérémonies du culte chrétien et même à accepter la
circoncision ; par contre, il voulait que l'on acceptât le dogme de
la Trinité. Mais il craignait, comme il le dit explicitement, que
l'attachement obstiné des Juifs au dogme de l'unité de Dieu ne fût
un obstacle très grand à la réalisation de son plan. Il exprimait
pourtant l'espoir qu'il réussirait à briser l'opposition de cette poi-
gnée de récalcitrants, et, au concile provincial de Bamberg (1450-
1451), où il assistait comme légat du pape, il proposa un certain
nombre de mesures pour triompher de leur résistance. Quoiqu'il
eût été déjà prescrit aux Juifs, à plusieurs reprises, de porter des
signes distinctifs, il fit décréter une nouvelle fois, par le concile de
Bamberg, que les hommes fussent contraints d'attacher un mor-
ceau de drap rouge sur leur poitrine et les femmes une bande
bleue à leur coiffure (mai 1451). Précaution indispensable, à son
sens, pour empêcher tout commerce entre Juifs et chrétiens et
soustraire ainsi ces derniers à l'influence des idées juives.
564 HISTOIRE DES JUIFS.
Quelques années plus tard, après les prédications de Capistraao,
changement de ton complet ! « Ému des plaintes de ses ouailles >,
dit cet évèque, il se voit contraint de prendre des mesures -contre
les Juifs (1453). Il leur prescrit de vendre tous leurs biens-fonds
avant le mois de janvier de Tannée suivante et d*émigrer quinze
jours après, « de façon qu'il n*y ait plus un seul Juif dans son
évêché ». Ordre était donné en même temps aux villes, aux com-
tes, aux seigneurs et aux juges de faire partir les Juifs.
Ce fut surtout en Silésie que Capistrano se montra digne du
litre de a fléau des Hébreux » dont le qualifiaient ses admirateurs.
Cette province, dont la moitié appartenait à la Pologne et Tautre
moitié à la Bohème^ renfermait alors deux communautés impor-
tantes, celles de Breslau et de Schweidnitz. Invité par Tévèque
Pierre Nowak, de Breslau, à venir reprocher à son clergé sa con-
duite scaudaleuse, Capistrano se rendit dans cette ville, réunit les
ecclésiastiques dans Téglise, et là, toutes portes closes, il leur fit
honte de leurs mœurs déréglées. Ce devoir accompli, il s'éleva
avec sa violence habituelle contre les hussites et les Juifs. Sa
guerre contre les Juifs lui fut rendue facile, grâce à un bruit qui
se répandit à Breslau pendant qu'il y séjournait.
Un des plus riches Juifs de cette ville, nommé Meyer, qui avait de
nombreux débiteurs dans la bourgeoisie et la noblesse, fut accusé
Savoir acheté à un paysan une hostie, qu'il aurait ensuite percée et
profanée et dont il aurait envoyé une partie aux communautés de
Schweidnitz et de Liegnitz. Naturellement, le sang coula de l'hos-
tie ainsi perforée. Cette fable absurde trouva créance auprès des
•conseillers de Breslau, qui firent incarcérer tous les Juifs de la
ville, confisquèrent leurs biens et, ce qui importait surtout aux
yeux des meneurs, mirent la main sur leurs titres de créance,
d'une valeur d'environ 25,000 florins or de Hongrie (1453).
Comme plusieurs de ces malheureux avaient essayé de prendre
la fuite, le peuple crut avec plus de conviction encore à cette
accusation. Sur Tordre de Capistrano, qui dirigeait le procès,
plusieurs des inculpés furent mis à la question, et, pour échapper
à de nouvelles tortures, avouèrent tout ce qu'on voulait.
A cette accusation vint bientôt s'en ajouter une autre. Par haine
<iontre ses anciens coreligionnaires, une Juive convertie déclara
CAPISTRANO A BRESLAU. 365
que les Juifs de Breslau avaient brûlé une fois une hostie, et
qu'une autre fois ils avaient volé un garçon chrétien, Tavaient
engraissé, enfermé et roulé dans un tonneau rempli de pointes
acérées, jusqu'à ce qu'il eût rendu l'âme. Les meurtriers avaient
alors pris de son sang pour en envoyer aux autres Juifs de la
Silésie. Les autorités, encore qu'ils n'eussent fait aucune enquête,
crurent à la réalité de ce crime. Trois cent dix-huit Juifs furent
arrêtés dans diverses communautés de la Silésie, conduits à Bres-
lau et jugés par Capistrano. De ces inculpés, quarante et un
furent brûlés (2 juin 1453) sur le SaUring, aujourd'hui le BlU-
cherplat^y où demeurait Capistrano. Le rabbin de la communauté
conseilla à ses codétenus de se tuer ; lui-même se pendit. Toute
la population juive fut expulsée de Breslau ; les enfants âgés de
moins de sept ans avaient été arrachés à leurs parents, baptisés
et confiés à des chrétiens pour être élevés dans la religion chré-
tienne.
Toutes ces violences avaient été ordonnées par Capistrano, qui
prouva, dans un mémoire savant, au roi Ladislas qu'elles étaient
conformes à l'esprit du christianisme. Telle ne paraissait pas être
l'opinion de l'honnête greffier municipal Eschenlœr, qui, trop
timoré pour se prononcer publiquement sur ces cruautés, con-
signe cette remarque dans son journal : « De pareils excès sont-ils
vraiment prescrits par Dieu? Je dois m'en rapporter au jugement
des docteurs de l'Église. » Mais à ce moment, ces docteurs s'étaient
changés en bourreaux. Les biens des Juifs brûlés et chassés furent
consacrés à l'érection de l'église des Bernardins. Dans les autres
villes de la Silésie, les Juifs subirent le même sort qu'à Breslau ;
les uns furent livrés aux flammes, les autres pillés et.chassés.
Sollicité par le conseil de la bourgeoisie de Breslau d'interdire,
à l'avenir, l'établissement des Juifs dans cette ville, le jeune roi
Ladislas ne se contenta pas de ratifier cette demande, « à la gloire
de Dieu et de la foi chrétienne », mais, en digne fils du cruel
Albert II, qui avait chassé les Juifs d'Autriche, il approuva le sup-
plice infligé aux Juifs de Silésie par ces paroles iniques « qu'ils
avaient été traités selon leur mérite ». A l'instigation, sans doute,
de Capistrano, qui séjourna quelque temps à Olmutz, Ladislas
expulsa les Juifs de cette ville ainsi que de Briinn.
366 HISTOIRE DES JUIFS.
Les excitations de Capistrano firent sentir leur action mal-
faisante jusqu'en Pologne, où elles troublèrent la tranquillité dont
les Juifs jouissaient dans ce pays depuis des siècles. La Pologne
était devenue, en effet, depuis longtemps, un asile pour les Juifs
persécutés d'Allemagne, d'Autriche et de Hongrie, qui y vi-
valent en sécurité sous la protection des privilèges accordés par
le duc Bolesias et ratifiés par le roi Casimir le Grand et ses suc-
cesseurs. La présence des Juifs était, du reste, très utile à la
Pologne, où ils formaient la classe intermédiaire entre la noblesse
et les serfs, s'occupant de commerce, contribuant à la circu-
lation du numéraire et faisant valoir les ressources du pays.
Pendant que Casimir IV, peu de temps après son avènement au
trône, résida à Posen, celte ville fut entièrement détruite par un
incendie, sauf quelques maisons construites en pierre, et avec
elle disparut la charte où se trouvaient énumérés les privilèges
accordés aux Juifs un siècle auparavant par Casimir le Grand.
Inquiets de la perte d'un document aussi important, des délégués
de nombreuses communautés polonaises vinrent demander à Casi-
mir IV de faire établir une nouvelle charte d'après les copies
existantes, et, en général, de leur confirmer leurs anciennes pré-
rogatives. Le roi, accédant à leur vœu, leur octroya les pri-
vilèges qu'ils sollicitaient de lui (Cracovie, 14 août 1447).
Grâce à ce nouveau statut, dont les dispositions étaient même
plus favorables que celles de l'ancien et abolissaient plusieurs lois
canoniques, les Juifs de Pologne avaient une situation bien plus
satisfaisante que leurs coreligionnaires des autres pays d'Europe.
Ainsi, ce statut défend de les citer devant un tribunal ecclésias-
tique, et, s'ils sont cités, ils peuvent ne pas en tenir compte.
Les palatins sont invités à les protéger efficacement contre le
clergé et contre tout autre agresseur. Défense est faite de porter
contre eux une accusation de meurtre rituel ou de profanation
d'hostie, parce que « les Juifs ne commettent pas de tels crimes,
qui sont interdits par leur religion ». Un chrétien les accuse-t-il
d'un pareil acte, il n'est cru que s'il est appuyé par « d'honnêtes
témoins juifs du pays et quatre témoins chrétiens, également
honnêtes et indigènes ». En tout cas, on ne pourra punir que
le coupable, mais nul autre de ses coreligionnaires. Si l'accu-
CASIMIR IV ROI DE POLOGNE. 367
saleur ne peut pas prouver son dire par le témoignage de per-
sonnes véridiques, c'est lui qui sera condamné à mort. Casimir
espérait ainsi mettre fin à ces odieuses calomnies de meurtre
rituel, qui avaient déjà fait tant de victimes parmi les Juifs. Le
roi laissait aussi aux Juifs leur juridiction spéciale. Les procès
criminels entre Juifs seuls ou entre Juifs et chrétiens devaient
être soumis, non pas aux tribunaux ordinaires, mais à un tribunal
composé du palatin, ou de son suppléant, et de Juifs. Pour les
affafres de peu d'importance, les « anciens » (rabbins) de la com-
munauté seuls avaient à en connaître. Ils avaient également le
droit de punir d'une amende le refus de comparaître. Ce fut avec
l'assentiment des magnats polonais que Casimir accorda ces im-
portants privilèges aux Juifs. Il confirma aussi (1446) les préro-
gatives que les Garaïtes de Troki, Luzk et autres villes avaient
obtenues, au xiii® siècle, de Witold, duc de Lilhuanie.
Le clergé voyait d'un mauvais œil les Juifs jouir en Pologne
d'une existence calme et heureuse, et il résolut d y faire mettre
fin par le roi Casimir. Il y avait alors à la tête du clergé polo-
nais le puissant évêque de Cracovie, le cardinal Zbigniew Oles-
nizki. Invité par ce prélat à venir prêcher en Pologne contre les
hussites, Capistrano se rendit à Cracovie, où il reçut un accueil
triomphal du roi et des ecclésiastiques. Pendant toute la durée de
son séjour dans cette ville (1453-1454), il ne^ cessa, avec le con-
cours de l'évêque Zbigniew, d'exciter le roi contre les hussites et
les Juifs. Il faisait des remontrances publiques à Casimir, le me-
naçant de tous les supplices de l'enfer et lui prédisant finalement
qu'il serait défait dans sa guerre contre l'ordre des chevaliers de
Prusse, s'il ne se décidait à abolir les privilèges des Juifs et à
abandonner les hérétiques hussites à la colère des ecclésiastiques.
Dès que les chevaliers prussiens, aidés de leurs collègues d'Alle-
magne, eurent, en effet, battu l'armée polonaise et obligé Casimir
à s'enfuir honteusement du champ de bataille (septembre 1454),
le clergé fut maître de la situation. Il répandit le bruit, en
Pologne, que cette défaite était un châtiment envoyé par Dieu,
pour punir Casimir de sa bienveillance à regard des Juifs et des
hérétiques. Furieux de son échec, le roi était résolu à recommen-
cer une vigoureuse campagne contre les Prussiens, mais il ne
368 HISTOIRE DES JUIFS. :
pouvait rien faire sans l'appui de l'évêque Zbigniew. Force lui fut
donc de sacrifier les Juifs. Dans tout le pays, des crieurs publics
annoncèrent que tous les privilèges des Juifs étaient abolis, « parce
que les mécréants ne devaient pas être mieux traités que les
adorateurs du Christ, ni les serviteurs plus honorés que les fils
de la maison d. Capistrano avait enfin triomphé même en Pologne,
où jusqu'alors les Juifô avaient pu vivre tranquilles. Ceux-ci in-
formèrent leurs coreligionnaires d'Allemagne de cette calamité,
se lamentant de ce que sur eux aussi le « moine d eût réussi à
faire fondre le malheur, et cela dans cette Pologne qui, aupara-
vant, offrait un refuge assuré aux persécutés des autres contrées.
Les Juifs d'Allemagne ne pouvaient rien en leur faveur, mais il
survint alors un événement qui eut pour eux des conséquences
favorables.
Cet événement, qui fit trembler toute la chrétienté, fut la prise
de Constantinople (29 mai 1453) par le conquérant turc Mahomet II,
et la destruction de Tempire byzantin. Le vainqueur infligea aux
vaincus toute sorte d'humiliations, de tourments et de supplices.
Hais si l'on songe que depuis Constantin, fondateur de l'em-
pire byzantin, jusqu'au dernier monarque, Constantin Dragossès
Paléologue, tous les souverains de Byzance, sauf l'apostat Julien,
avaient manifesté un orgueil démesuré, des sentiments de dissi-
mulation et d'ip'pocrisie, et une ardeur excessive de persécution;
que le peuple et les dignitaires de l'Église et de l'État s'étaient
montrés dignes de leurs maîtres; que c'est dans la législation
byzantine que les peuples germains, romans et slaves et les
.représentants de TEglise avaient puisé ce principe odieux qu'il
fallait avilir et même exterminer les Juifs ; si l'on songe à toutes
les iniquités accomplies dans cet empire pendant son existence
de dix siècles, les souffrances qu'il eut à subir après la défaite
peuvent être considérées comme un châtiment mérité.
Après s'être emparé de Constantinople, Mahomet II se disposa
à marcher contre d'autres pays européens. La chrétienté courait
un grand danger. Le pape Nicolas V, comprenant bien la gravité
de la situation, aurait voulu réunir tous les peuples et les
princes chrétiens dans une action commune et énergique contre
les Turcs. Mais, à ce moment, la papauté n'avait plus son près-
MAHOMET II ET LES JUIFS. 369
tige d'autrefois, et quand les légats du pontife parlèrent de croi-
sade à la diète de Ratisbonne, on leur répliqua par ces dures
paroles que le pape pas plus que Tempereur ne songeaient sérieu-
sement à organiser une campagne contre les Turcs, mais qu'ils
voulaient faire recueillir de l'argent pour le conserver. Capis-
trano lui-même échoua, quand il prêcha une croisade contre les
Turcs; il ne vit accourir à sa voix que des étudiants, des paysans,
des moines mendiants et des gueux.
Il semble vraiment que ce fut par une intervention spéciale de
la Providence que se fonda l'empire turc, pour servir d'asile aux
malheureux Juife, au moment même où les persécutions sévis-
saient contre eux en Europe avec une intensité croissante. Car
Mahomet II se montra équitable et bienveillant pour les Juifs, les
autorisant à s'établir librement à Constantinople et dans les autres
villes, mettant à leur disposition des emplacements particuliers
pour y demeurer, et leur permettant d'élever des synagogues et
des écoles.
A la tête des communautés juives de Turquie, Mahomet II plaça
Ain grand-rabbin. Ces fonctions furent confiées à un homme pieux,
instruit et énergique. Moïse Capsali, que le souverain appela à
faire partie du divan et honora de son estime, le faisant asseoir
-à côté du mufti et lui donnant la préséance sur le patriarche
grec. Moïse Capsali (né vers 1420 et mort vers 1495) était autorisé
■par le sultan à exercer une sorte de souveraineté politique sur les
Juifs de Turquie. Il faisait la répartition des impôts que les Juifs
turcs devaient verser individuellement ou par groupes, diri-
geait les encaissements et transmettait les sommes recueillies
au Trésor impérial. Il possédait aussi le pouvoir d'infliger des
punitions aux membres des communautés et de ratifier la nomi-
nation des rabbins. En un mot, il était le chef et représentant
officiel du judaïsme turc.
Même le caraïsme se réveilla un instant de sa torpeur, dans
Tenipire turc, au contact des rabbanites. Les communautés caraïtes
de Constantinople et d'Andrinople reçurent de nouvelles recrues,
venues de la Crimée, de l'Asie et de la Pologne méridionale. Mais
l'ignorance des caraïtes de ce temps était déplorable. Eux à qui
leur religion ordonnait d'observer seulement les prescriptions que
IV. 24
370 HISTOIRE DES JUIFS.
leur interprétation personnelle leur faisait découvrir dans la
Bible, ils accomplissaient maintenant des pratiques qui, à leurs
yeux, ne pouvaient avoir d'autre valeur que celle d'avoir été éta-
blies par des autorités religieuses du temps passé. Bien plus que
les rabbanites, ils s'appuyaient sur la tradition. Les descendants
des fiers maîtres des études bibliques n'étaient plus que des
élèves médiocres, obligés de recourir au savoir des rabbanites
pour comprendre l'Écriture Sainte.
Un autre fait, survenu à cette époque dans la Turquie, montre
également combien le caraïsme était resté immobile dans son
engourdissement. Un collège caraïte avait déclaré qu'il est permis
d'allumer dans la journée du vendredi des lumières pour le ven-
dredi soir, pour que Ton ne soit pas obligé de passer cette soirée
de fêle dans l'obscurité. Bien que, d'après le principe caraïte, tout
particulier puisse s'autoriser de l'interprétation individuelle d'un
verset pour abolir un ancien usage ou une ancienne pratique,
cette réforme rencontra quand même (vers 1460) une sérieuse
opposition. De là, des discussions et des anathèmes. Les caraîtes
étaient également encore en désaccord, à cette époque, sur le
moment précis où commencent les fêtes. Ces dissentiments étaient
un mal héréditaire, pour lequel il n'existait aucun remède. Cons-
cients de leur faiblesse et de leur ignorance, les caraîtes de Tur-
quie eurent, du moins, le mérite de reconnaître la supériorité
des rabbanites et de ne plus se déclarer adversaires irrécon-
ciliables du judaïsme talmudique.
Un phénomène qui est vraiment surprenant, c'est qu'en dépit
de la situation précaire des Juifs d'Allemagne, en dépit « des an-
goisses, des tourments et des persécutions qui ne leur laissaient
pas un instant de répit », les études talmudiques reprirent dans
ce pays un tel essor qu'elles attirèrent des disciples des plus
lointaines communautés dans les écoles d'Erfurt, de Nuremberg,
de Ratisbonne et de Prague, et que les rabbins formés dans ces
établissements étaient partout estimés pour leur savoir. Capsali,
chef religieux de la Turquie, avait également reçu son instruction
en Allemagne. On retrouvait chez les talmudistes de ce pays la
pénétrante perspicacité des tosafisles, jointe à l'érudition solide et
étendue des écoles de Ramerupt, de Sens et de Paris, Parmi les
LES JUIFS EN TURQUIE. 371
représentants les plus éminents de la science talmudique de ce
temps, se distinguaient surtout Jacob Weil (vers 1375-14S5) et
Israël Isserlein (vers 1400-1460), qui, tous deux, jouirent d'une
autorité incontestée auprès de leurs contemporains, et plus tard
encore. Tous deux aussi combattirent avec énergie les prétentions
exorbitantes de certains rabbins qui, à l'exemple des prêtres chré-
tiens, voulaient exercer une sorte de domination spirituelle, au
détriment de la liberté des communautés.
Mais à côté de ce relèvement intellectuel, que de souffrances
et de misères ! Aussi les Juifs d'Allemagne émigrés en Turquie pour
échapper aux persécutions éprouvaient-ils un véritable enchan-
tement à la vue de la situation si heureuse de leurs coreligion-
. naires turcs. Dans ce pays, ni « denier d'or » à payer, ni taxes de la
couronne, absorbant parfois le tiers de la fortune, mais liberté de
circulation et liberté commerciale. Chacun pouvait disposer de ses
biens à sa guise, s'habiller comme il l'entendait, se couvrir de
vêtements de soie et d'or. La Turquie où, selon l'expression d*un
enthousiaste^ a rien ne manquait », offrait un vaste champ a l'ac-
tivité des Juifs, ce Si nos frères d'Allemagne connaissaient seule-
ment la dixième partie de la prospérité de ce pays, disaient deux
jeunes gens juifs, Kalmann et David, émigrés en Turquie, ils sur-
monteraient toutes les difficultés pour venir ici en masse. » Un
autre émigré, Isaac Çarfati, envoie aux Juifs de Souabe, des pro-
vinces rhénanes, de la Styrie, de la Moravie et de la Hongrie une
circulaire où il oppose la sécurité dont la population juive jouit
sous la protection du croissant au joug pesant dont elle est acca-
blée dans les pays chrétiens, et il les engage à émigrer en Turquie.
Cette description, où l'ombre et la lumière ressortent avec un
relief puissant, est faite (vers 1454) dans un style pittoresque et
si pétillant de verve qu'il est parfois intraduisible : a On m'a
raconté, dit-il dans ce document, que nos frères d'Allemagne ont
à subir des souffrances plus amères que la mort, sont soumis à
des lois iniques, baptisés par contrainte et expulsés. Quittent-ils
un endroit pour échapper à leurs maux, ils sont atteints ailleurs'
par des maux encore pires. J'entends les clameurs poussées par
un peuple arrogant contre mes frères, je le vois lever la main sur
eux. Ils souffrent au dedans et au dehors. Chaque jour, on invente
372 HISTOIRE DES JUIFS.
autre chose pour leur extorquer de Targent. Le clergé et les
moines, tous ces faux prêtres lancent des imprécations contre ma
malheureuse nation et disent : « Nous la persécuterons jusqu'à
a complète extermination ; que le nom dlsraël disparaisse à
c jamais I > Leur foi leur paraissait en danger, parce que les Juifs
de Jérusalem pouvaient à la rigueur acheter Téglise du Saint-
Sépulcre. Voilà pourquoi ils ont donné ordre de jeter dans les flots
tout Juif embarque sur un navire chrétien qui fait voile vers
rOrient. Que les saintes communautés d'Allemagne sont mal-
traitées! qu'elles sont déchues! — I^les frères et mes maîtres, et
vous tous, mes amis, moi, Isaac Çarfati, originaire de France et
né en Allemagne, dont j'ai fréquenté les écoles, je vous annonce
que la Turquie est un pays où l'on ne manque de rien. Chacun
peut y vivre en sécurité, à l'ombre de son figuier et de sa vigne.
Dans les pays chrétiens, si vous habillez vos enfants en bleu ou
en rouge, vous exposez leurs corps à être rendus bleus ou rouges
par les coups. On vous oblige à vous couvrir de misérables
haillons. Pour vous, les jours de la semaine aussi bien que les
jours de sabbat et de fête sont tous sombres. Des étrangers seuls
jouissent de votre fortune. Quelle satisfaction le Juif riche a-t-il
de ses trésors? Il ne les conserve que pour son malheur. Un beau
jour, ses ennemis inventent une calomnie contre lui et les lui en-
lèvent. Vous les appelez vôtres; en réalité, c'est à eux qu'ils appar-
tiennent. Ils n'épargnent ni les savants ni les vieillards. Eussent-ils
scellé leurs promesses de soixante sceaux, ils n'hésitent pas à les
violer. Toujours prêts à vous infliger des amendes et des tortures,
et à vous piller, ils ferment vos temples et vos écoles. Israël,
pourquoi dors-tu? Lève-toi et abandonne ce pays maudit. »
A la suite de l'appel de Çarfati, bien des Juifs se préparèrent à
se, rendre en Palestine et en Turquie. Mais les chrétiens ne leur
laissèrent même pas la liberté d'échapper à leurs maux; il leur
fut défendu d'émigrer.
L'interdiction qui leur fut faite de se rendre en Palestine avait
été inspirée par un motif tout spécial. Un pacha avait autorisé les
habitants juifs de Jérusalem à construire une synagogue sur une
certaine partie de la montagne de Sion. Comme cet emplacement
touchait une propriété des franciscains, ou que ceux-ci possédaient
DERNIÈRES LUEURS DU JUDAÏSME ESPAGxNOL. 373
sur cet emplacement une chapelle en ruine appelée « chapelle de
David », ils s'en plaignirent au pape, lui disant qu*à la fin les
Juifs s'empareraient encore de l'église du Saint-Sépulcre. Immé-
diatement, le pape publia une bulle pour détendre à tout capi-
taine de navire chrétien de recevoir des Juifs sur un vaisseau à
destination de la Terre Sainte. Et comme c'étaient surtout des
vaisseaux vénitiens qui se rendaient alors aux échelles du Levant,
il insista auprès du doge pour qu'il recommandât, de son côté,
aux navigateurs de Venise de tenir compte de cette bulle. Mais,
quand les souverains chrétiens crurent avoir enfin fermé toute
issue aux Juifs, comme à un fauve qu'on traque de toutes parts,
la Turquie, ainsi qu'on l'a vu plus haut, leur offrit un asile.
Avant qu'un demi-siêcle fût passé, cet asile dut s'ouvrir pour
recevoir une partie des malheureux expulsés de la péninsule
ibérique.
. CHAPITRE XIV
RECRUDESCENCE DE VIOLENCES A L'ÉGARD
DES JUIFS ET DES MARRANES
(1455-1485)
L'Espagne devenait de moins en moins habitable pour les
Juifs, en dépit des services considérables qu'ils avaient rendus
à ce pays. De tous côtés s'élevaient contre eux d'implacables en-
nemis. Leur situation paraissait pourtant satisfaisante sous le règne
de Don Henri IV (1457-1474), roi de Castille, et de Don Juan II
(1450-1479), roi d'Aragon; mais c'était là le calme trompeur qui
précède la tempête. Henri IV, peut-être encore plus indolent que
«
son père, était bon et généreux jusqu'à la prodigalité, pas très
soumis à l'Église et peu préoccupé de savoir si les lois canoniques
concernant les Juifs leur étaient réellement appliquées. A l'exemple
de son père, il abandonna la direction des affaires à un favori,
Juan de Pacheco, qui, tout en descendant de la famille juive Ruy
i •
374 HISTOIRE DES JUIFS.
CapoD, ne craignait pas de faire maltraiter les Juifs s'il y trouvait
quelque avantage. Il était heureusement tenu d'entretenir de
bonnes relations avec le riche Don Joseph Bcnveniste et ses fils
Don Vidal et Don Abraham, qui, à Texemplede leur aïeul, nommé
autrefois grand-rabbin par Juan II, se préoccupaient avec un zèle
louable des intérêts matériels et moraux de leurs frères. Un autre
descendant de Juifs, Diego Ârias Davila, ministre de la maison
royale, qui n'était pas plus scrupuleux que Juan de Pacheco, se
permettait même de nommer des Juifs comme sous-fermiers des
impôts. Dans les dernières années de sou règne, Don Henri IV
éleva à la dignité de grand-rabbin Jacob ibn Nunès, qui était
sans doute son médecin ou son favori.
Le roi d'Aragon pouvait encore bien moins se brouiller avec les
Juifs riches de son pays, car, étant plus pauvre que sa noblesse,
il avait besoin de leur concours. Du reste, il avait un faible pour
l'astrologie, et avait appelé auprès de lui quelques astrologues
juifs, entre autres le prédicateur Abraham Bibago. Il se faisait
également soigner par des médecins juifs, et l'un d'eux, Don
Abialar ibn Crescas Haccohen, le guérit d'une double cataracte.
Ce qui prouve avec éclat qu'il se montra bienveillant pour les
Juifs de son royaume, c'est qu'à sa mort, plusieurs communautés,
en habits de deuil, se réunirent, sous la présidence du médecin
Ibn Crescas, pour célébrer un service funèbre en son honneur.
Hommes et femmes, cierge en main, chantèrent des psaumes
hébreux et des élégies espagnoles.
Encouragée par l'exemple des souverains, la haute noblesse
non plus ne tenait nul compte des dispositions canoniques rela-
tives aux Juifs. Elle continuait à employer des médecins juifs,
qui avaient ainsi leurs entrées chez les grands et gagnaient leur
confiance par leur habileté professionnelle. Comme il existait à
cette époque peu de médecins chrétiens, les dignitaires de
l'Église eux-mêmes recouraient à des Juifs, en cas de maladie, en
dépit des bulles des papes Eugène, Nicolas et Calixte. Ils aimaient
trop leur corps pour ne pas enfreindre une défense pontificale
quand il s'agissait de leur santé.
Mais les ennemis des Juifs espagnols ne restaient pas inactifs,
surtout dans les grandes villes. Pour atteindre leur but, ils eurent
ALFONSO DE ESPINA. 375
recours à un moyen qu'ils avaient vu réussir dans d'autres pays,
ils accusèrent les Juifs de meurtres rituels. C'est ainsi qu'ils ré-
pandirent le bruit qu'aux environs de Salamanque un Juif avait
arraché le cœur à un enfant chrétien, et que, dans une autre loca-
lité, un Juif avait coupé des morceaux de chair sur le corps d'un
enfant. Sous la pression de Topinion publique, les juges firent
emprisonner les inculpés. A la suite d'une enquête sérieuse, or-
donnée par le roi, qui connaissait la source et le mobile de ces
accusations, le tribunal proclama l'innocence des Juifs. Mais leurs
ennemis n'en persistèrent pas moins dans leur dire, accusant les
juges de corruption, le roi de partialité, et dénonçant l'interven-
tion des nouveaux chrétiens en faveur de leurs anciens coreli-
gionnaires.
Parmi ces ennemis, se distinguait, par sa violence et son achar-
nement, un moine franciscain, Alfonso de Espina, prédicateur à
Salamanque, qui avait acquis une certaine notoriété en accompa-
gnant comme confesseur le tout-puissant ministre Alvaro de Luna
jusqu'au lieu d'exécution. Ce moine attaquait avec virulence les
Juifs et leurs protecteurs par la parole et la plume. D'abord, il
tonna contre eux du haut de la chaire. Quand il vit que ses prédi-
cations n'étaient pas suffisamment efficaces, il écrivit en latin,
vers 1459, un libelle haineux contre les hérétiques, les Juifs et les
musulmans, sous le titre de Fortalitium fidei, « Forteresse de la
foi ». C'est un ramassis de toutes les absurdités, de toutes les
calomnies, de toutes les fables inventées par les ennemis des
Juifs. Dans ce réquisitoire, il demande l'extermination pure et
simple des hérétiques et des musulmans. Il se montre plus clé-
ment à l'égard des Juifs, exigeant seulement, à l'exemple de Duns
Scot et de Capistrano, qu'on leur enlève les jeunes enfants pour
les élever chrétiennement. Roi, noblesse, clergé, il reproche à
tous, avec la plus amère véhémence, leur bienveillance pour les
Juifs, et, pour produire une plus profonde impression sur la foule,
il affirme que, grâce à la protection du souverain, les Juifs peu-
vent impunément égorger des enfants chrétiens et profaner des
hosties. Un apostat, Pedro de la Caballiera, de l'illustre famille
juive Benveniste de la Caballiera, publia également un libelle de
ce genre, sous le titre de « Colère du Christ contre les Juifs».
376 HISTOIRE DES JUIFS.
Ces excitations ne tardèrent pas à produire leur effet. Quand ua
moine, la croix en main, engagea les habitants de Médina del
Campo, près de Valladolid, à égorger la population juive, il fut
immédiatement obéi. La foule se rua sur les Juifs, en brûla quel-
ques-un^ avec les rouleaux de la Loi, et pilla leurs biens (1461).
Ce fut surtout aux Marranes que s^attaquèrent à cette époque
les fanatiques, parce que les nouveaux chrétiens étaient arrivés
aux plus hautes situations politiques et ecclésiastiques, jouant un
rôle prépondérant dans les certes et le conseil d*État et occupant
des sièges épiscopaux. Alfonsode Espina les accusait d'être restés
juifs en secret et de profaner la sainteté de TÉglise par leur con-
duite. C'était là une exagération très grande, et probablement
préméditée, que de déclarer que tous les Marranes étaient restés
attachés aux croyances de leurs ancêtres et pratiquaient en ca-
chette les rites juifs. Car précisément ceux des Marranes qui s'ef-
forçaient d'arriver au premier rang éprouvaient, sinon de la haine,
du moins une indifférence absolue pour le judaïsme, tandis que
ceux qui, au fond du cœur, étaient encore fidèles au culte de
leurs pères, vivaient dans une modeste réserve. Mais il importait
aux ennemis des Marranes de les impliquer tous dans la même
accusation, pour agir avec plus de force sur l'opinion publique et
aussi sur le faible roi Henri IV.
On sait que, pour avoir en main une arme contre les Marranes,.
ses adversaires, Âlvaro de Luna avait sollicité du pape une
bulle autorisant l'établissement d'un tribunal d'inquisition en
Espagne et punissant de mort les nouveaux chrétiens convaincus
de pratiquer le judaïsme. Cette bulle, les moines de Salamanque
la possédaient, mais elle n'avait pas encore été mise en vigueur^
Il s'agissait maintenant d'obtenir du roi la permission de créer ce
tribunal. Dans ce but, un prédicateur fanatique vint lancer du
haut de la chaire les plus véhémentes imprécations contre les
Marranes, reprochant à beaucoup d'entre eux d'avoir même fait
circoncire leurs enfants. Pour calmer l'effervescence populaire
produite à Madrid par ces prédications contre les Marranes, le roi
se vit obligé de faire remplacer ce moine par un orateur plus
modéré. A Tolède, le mécontentement public contre les nouveaux
chrétiens se fit jour par des scènes sanglantes. A la faveur de
MARIAGE DE FERDINAND ET D'ISABELLE. 377
troubles populaires, la foule tua plus de cent trente Marranes ;
ceux qui voulurent se défendre furent pendus. Six cents maisons
de Marranes furent brûlées.
Mais des maux plus grands encore atteignirent les Juifs et les
Marranes après le mariage de Tinfante Isabelle, surnommée plus
tard a la Catholique », avec l'infant Don Ferdinand d'Aragon. Les
Juifs et les Marranes ne furent pas tout à fait étrangers à la con-
clusion de cette union, qui eut des conséquences si malheureuses
pour eux et pour l'Espagne. La vraie héritière du trône était l'in-
fante Jeanne, fille du roi Henri IV. Mais, comme son vrai père était
un certain Beltran , favori de la reine, le roi, qui avait d'abord
reconnu Jeanne comme sa fille, se décida, sur les instances de
son entourage, à la désavouer et à désigner sa sœur Isabelle pour
lui succéder. Celle-ci, tout en ayant promis de ne se marier
qu'avec le consentement de son frère, épousa quand même l'infant
Ferdinand, pour qui Henri IV avait toujours ressenti une profonde
antipathie. Elle avait été aidée dans l'accomplissement de son
projet par un Juif habile et riche, Don Abraham Senior.
Abraham Senior était intervenu dans cette affaire, parce qu'il
pensait que le mariage de Ferdinand avec Isabelle aurait d'heu-
reuses conséquences pour les Juifs. On racontait, en effet, que la
bisaïeule de Tinfant Ferdinand était une Juive, Paloma, femme
d'une grande beauté, que son bisaïeul Frédéric Henriquez, amiral
de Castille, avait séduite et dont il avait eu un fils, qu'il avait
reconnu, élevé et fait nommer plus tard à la dignité d'amiral. Ce
fils lui-même, enfant d'une Juive, eut une fille, Jeanne Henriquez,
qui devint la seconde femme du roi Juan II d'Aragon, et mit au
monde l'infant Ferdinand. Comme ce prince avait du sang juif
dans les veines, Abraham Senior espérait naturellement qu'il se
montrerait bienveillant pour les Juifs. Un Marrane, Don Pedro de
la Caballeria le jeune, qui s'appelait autrefois Salomon, aida éga-
lement à aplanir les difficultés que rencontrait l'union de Ferdi-
nand avec Isabelle, et il offrit à cette dernière, comme cadeau de
fiançailles, un magnifique collier et une forte somme d'argent.
Enfin, le mariage conclu. Don Abraham réussit à réconcilier lé
roi avec sa sœur. Pour témoigner sa reconnaissance à Don Abra-
ham, Isabelle lui assura un traitement annuel considérable à
378 HISTOIRE DES JUIFS.
prendre sur les revenus de ses propres biens. Les Juifs ne se
doutaient pas alors que ce couple royal leur infligerait de si terri-
bles épreuves.
Au début même du règne de Ferdinand et d'Isabelle, des excès
se produisirent contre les Juifs. Les habitants de Sepulveda, pe-
tite \ille située près de Ségovie, accusèrent les Juifs de la localité
d*avoir martyrisé et tué un enfant chrétien, pendant la semaine
sainte (1471), à Tinstigation de leur rabbin, Salomon Pichon. Sur
Tordre de Tévêque, Juan Arias Davila, fils du ministre marrane
Diego Arias Davila , huit des accusés, ceux qu'on considérait
comme les plus coupables, furent amenés à Ségovie et condamnés
les uns à être brûlés, les autres à être pendus ou étranglés. Cette
exécution ne parut pas un châtiment suffisant à la population de
Sepulveda, qui se jeta sur les Juifs et les tua presque tous sans
pitié. La légende de Tcnfant martyrisé par les Juifs se répandit
rapidement à travers l'Espagne et trouva partout créance.
A Cordoue, ce furent les Marranes qu'on massacra. Il s'était
formé (en 1473) dans cette ville une confrérie pieuse, placée sous
la protection de la Vierge, et d'où les Marranes étaient exclus. A
Toccasion d'une procession organisée par cette confrérie, les mai-
sons et les rues de Cordoue furent décorées de fleurs et de tapis,
mais les Marranes ne prirent aucune part à cette fête. Cette abs-
tention était déjà considérée comme outrageante pour la Vierge.
Il y eut plus. Par un malheureux hasard, une jeune fille mar-
rane répandit de l'eau dans la rue, pendant la procession, et quel-
ques gouttes de cette eau atteignirent l'image de la Vierge.
Aussitôt les xMarranes furent accusés d'avoir souillé l'image divine
par un liquide malpropre, leurs maisons furent livrées aux flam-
mes et la plupart d'entre eux tués; le reste s'enfuit de la ville.
Les Juifs d'Espagne étaient assez perspicaces et avaient déjà
acquis assez d'expérience pour se rendre promptement compte
qu'avec le temps, leur situation deviendrait intolérable. Aussi tour-
nèrent-ils leur pensée vers les pays d'Europe ou leurs coreligion-
naires étaient alors traités avec le plus d'équité, vers l'Italie et la
Turquie. En Italie, la population voyait de trop près les faiblesses
de la papauté et du clergé pour s'émouvoir sérieusement des dé-
fenses de l'Eglise et des prêtres. Du reste, les relations commerciales
YEHIEL DE PISE. 379
que les républiques de Venise, Florence, Gênes et Pise entrete-
naient avec le monde entier avaient fait disparaître, en partie,
toute étroitesse d'espi*it chez les habitants, et élargi les idées. On
savait apprécier la fortune et Tintelligence de ceux même qui ne
professaient pas le culte catholique. C'est que non seulement les ^ -
marchands, mais aussi les princes, grands et petits, avaient
besoin d'argent pour payer les condottieri et les mercenaires à
leur solde. On se montrait donc très tolérant, en Italie, envers les y^
Juifs, qui possédaient de grands capitaux et étaient d'habiles con- "~t
seillers. Aussi, quand la ville de Ravenne, désireuse d'être ratta- . ]
'i
chée à la république de Venise, lui soumit ses conditions, de- ';
manda-t-elle, entre autres, qu'on lui envoyât des Juifs riches pour
organiser un mont-de-pîété et aider ainsi à soulager la misère de
la population.
Dans bien des villes italiennes, les princes ou le sénat dirigeant
autorisèrent des Juifs à ouvrir des banques et à faire le com-
merce d'argent. En 1476, l'archevêque de Mantoue déclara, au
nom du pape, qu'il était permis aux Juifs de prêter à intérêt.
Yehiel, de Pise, possédait assez de capitaux pour être maître du
marché d'argent de Toscane. Les écrivains ecclésiastiques le re-
présentent comme un homme sans cœur, âpre au gain; c'est une
calomnie. Yehiel avait des sentiments généreux et se montrait
toujours disposé à venir en aide aux malheureux, en parole et en
action. Quand, après s'être emparé des villes africaines d'Arcilla et
de Tanger, Alphonse V, roi de Portugal, eut amené dans son royaume
des prisonniers juifs parmi les captifs qu'il avait faits, les Juifs de
Portugal s'empressèrent de racheter leurs coreligionnaires. Mais
les communautés ne disposant pas de ressources suffisantes pour
les entretenir jusqu'à ce qu'ils fussent en état de gagner eux-
mêmes leur vie, Yehiel, sur la demande d'Abrabanel, recueillit
des secours en Italie. D'ailleurs, Yehiel, qui était très versé dans
la littérature hébraïque et s'y intéressait beaucoup, entretenait
des relations amicales avec Isaac Abrabanel, le dernier homme
d'Etat juif de la péninsule ibérique.
Les médecins juifs étaient également très considérés en Italie;
car on trouvait peu d'habiles médecins chrétiens dans ce pays,
quoiqu'il y eût de longue date une école de médecine à Salerne,
380 HISTOIRE DES JUIFS.
et, en cas de maladie, les dignitaires de TÉglise comme les grands
préféraient recourir aux soins de Juifs. Un célèbre médecin juif,
Guglielmo (Benjamin) di Portaleone, de Mantoue, après avoir été
attaché à la personne du roi Ferdinand, de Naples, et élevé par lui
à la dignité de chevalier, entra ensuite au service de Galeazzo
Sforza, duc de Milan, et plus tard (en 1479) à celui du duc Ludovic
Gonzague. Il devint le chef, en Italie, d'une famille noble et d'une
suite d'habiles médecins. Dans ce pays, Juifs et chrétiens entre-
tenaient entre eux les meilleures relations. Ainsi, quand un Juif
de Crema, Léon, célébra le mariage de son ûls par des fêtes qui
se prolongèrent pendant huit jours, de nombreux chrétiens y pri-
rent part, au grand émoi du clergé. On semblait avoir déjà com-
plètement oublié la bulle par laquelle le pape Nicolas V venait
d'interdire tout commerce avec les Juifs et défendait de recourir
à des médecins juifs. Au lieu de porter les signes distinctifs pres-
crits par l'Église, les médecins juifs revêtaient une sorte de cos-
tume, comme leurs collègues chrétiens, et les Juifs qui fréquen-
taient les cours portaient des chaînes d'or et d'autres Insignes
d'honneur.
A cette époque, se passa à la fois eu Italie et en Allemagne un
fait presque identique, qui, par les conséquences bien différentes
qu'il eut dans les deux pays, contre avec éclat combien la si-
tuation des Juifs italiens était plus satisfaisante que celle de leurs
autres coreligionnaires. A Pavie, une mère de famille, par aversion
pour son mari, avait manifesté le désir de se faire baptiser. Elle
entra alors dans un couvent, où elle fut catéchisée pour être prête
à recevoir le baptême. Mais se repentant brusquement de sa réso-
lution, elle demanda à rest^ juive. Loin de la punir de son chan-
gement d'opinion ou de mettre obstacle à la réalisation de son
vœu, l'évêque de Pavie plaida, au contraire, sa cause auprès de
son mari et porta témoignage en faveur de sa bonne conduite, afin
que le mari, qui était cohen^ ne fût pas contraint, conformément
à la loi juive, de la répudier.
Dans la même annéC; un chantre de Ratisbonne, du nom de
Calmann, voulut aussi embrasser le christianisme. Il se rendait
souvent à l'église, faisait de fréquentes retraites dans un couvent
et alla enfin demeurer chez l'évêque, qui l'instruisit dans la reli-
MESSER LEON. 381
gioa chrétienne. Il eut même la pieuse pensée d'accuser ses core-
ligionnaires de posséder des écrits injurieux pour le christianisme.
Mais lui aussi regretta sa démarche, et il proflta un jour de
l'absence de Tévêque pour s'enfuir de sa demeure et retourner
chez les Juifs. Appelé à comparaître devant la cour prévôtale et
accusé d'avoir voulu outrager l'Eglise, Dieu et la Vierge, il fut
condamné à mort et noyé.
Il est à remarquer que toutes les fois que les Juifs pouvaient
jouir librement de l'air et de la lumière, ils manifestaient de l'in-
térêt pour la science. En Italie particuUèrement, ils s'y sentaient
encouragés par le souvenir, encore récent, d'Immanuel et de Leone
Romano. Aussi prirent-ils une part active au réveil scientifique et
littéraire qui illustra l'époque des Médicis. Des jeunes gens juifs
fréquentaient les universités italiennes et montraient un zèle
louable pour la haute culture. Ce furent des Juifs italiens qui uti-
lisèrent les premiers l'invention de Gutenberg, établissant des
imprimeries à Reggio, Mantoue, Ferrare, Pieva de Sacco, Bo-
logne, Soncino, Iscion et Naples. Pour des motifs spéciaux, ils ne
s'intéressaient pas aux arts de la peinture et de la sculpture.
Mais plusieurs d'entre eux contribuèrent largement au dévelop-
pement de la science. Deux surtout méritent d'être mentionnés :
Messer Léon et Elia del Medigo.
Messer Léon (vers 1450-1490), de Naples, appelé en hébreu
Juda ben Yehiel, était à la fois médecin et rabbin à Mantoue.
Familiarisé avec la littérature hébraïque, il connaissait également
les ouvrages latins et savait apprécier les finesses de style de
Cicéron et de Quintilien. Disciple d'Aristote, il commenta quelques
écrits de ce philosophe si estimé par la Synagogue et l'Église, et
composa une grammaire et un traité de logique, le tout en hébreu.
Sa principale œuvre est un traité de rhétorique, Nofét Çouflm,
où il indique les règles suivies par les grands écrivains pour
donner à leur style de la grâce, de la chaleur et de la force, et où
il montre que ces mêmes règles sont observées dans l'Ecriture
Sainte. Il fut le premier Juif qui eut la témérité de comparer la
langua des prophètes et des psaumes avec celle de Cicéron, à une
époque où Juifs etiiîhrétiens considéraient une telle comparaison
comme un blasphème. Messer Léon était, en général, assez libre
■ -A
i
382 HISTOIRE DES JUIFS.
dans ses idées, et il blâmait vivement les obscurantistes de vouloir
défendre le judaïsme contre toute influence étrangère comme
d'une profanation.
Elia del Medigo uu Elia Crelensis (né en 1463 et mort
en 1498) descendait d'une famille allemande émigrée dans l'ile de
Crète ou Candie. C'est la première personnalité vraiment éminente
que le judaïsme italien ait produite. D'une intelligence claire et
nette, il formait un vif contraste avec les esprits un peu nébuleux
de son temps. Ses connaissances étaient très étendues, il avait
reçu une sérieuse culture classique, était familiarisé avec la phi-
losophie et écrivait le latin avec une grande facilité. Son bon sens
le préserva des exagérations néo-platoniciennes qui égarèrent
alors tant d'esprits superficiels en Italie. Par ses traductions
comme par ses travaux originaux et son enseignement, il fit con-
naître à ses contemporains italiens les doctrines des philosophes
grecs, juifs et arabes. Il eut comme élève^ ami et protecteur le
célèbre comte Jean Pic de la Mirandole, à qui il enseigna l'hébreu
et la philosophie arabo-aristotélicienne. Le maître juif aurait ^-
lement pu enseigner à son élève à mettre de la clarté dans ses
idées.
Il arriva, à ce moment, qu'à propos d'une question scientifique,
les maîtres et les élèves de l'université de Padoue se divisèrent
en deux camps et cherchèrent, à la fin, à résoudre le point en
litige à coups de rapière. Pour mettre un terme à ces querelles,
l'université de Padoue, d'accord avec le sénat de Venise, demanda
à Elia del Medigo de faire connaître son avis. Elle savait que des
deux côtés on s'inclinerait devant l'érudition et l'impartialité du
savant juif. Elia fit des conférences publiques à Padoue sur la
question controversée, et ses conclusions furent, en effet, ac-
ceptées par toute l'université. A la suite de cet incident, il fut
chargé officiellement d'enseigner la philosophie à Padoue et à
Florence. Ainsi, la papauté, qui avait promulgué tant de lois humi-
liantes contre les Juifs d'Espagne, dut tolérer en Italie qu'un Juif
réunit autour de sa chaire des élevés chrétiens.
Après avoir acquis les connaissances les plus variées, Pic de la
Mirandole, qui était plutôt un érudit qu'un penseur, désira éga-
lement se faire initier aux mystères de la Cabbale. Il prit pour
ÉLIA DEL MEDIGO. 383
guide un Juif de Constâatinople émigré eu Italie, Yohanan Alemau,
qui parvint à le convaincre de la haute antiquité et de la profonde
sagesse de cette doctrine. Grâce à sa puissance d'assimilation,
Pic de la Mirandole se familiarisa rapidement avec les théories
cabbalistiques, où il crut même trouver une confirmation des
vérités du christianisme. Persuadé que la Cabbale enseigne les
dogmes de la Trinité, de l'incarnation, du péché originel, de la
chute des anges, du purgatoire et de Tenfer, il traduisit de Thé-
breu en latin plusieurs ouvrages cabbalistiques pour mettre cette
merveilleuse doctrine à la portée des chrétiens. Parmi les neuf
cents propositions qu'à l'âge de vingt-quatre ans, il s'engagea à
défendre devant les savants du monde entier, invités par lui à se
rendre à Rome à ses frais, se trouvait aussi l'affirmation qu'aucune
science ne proclame avec plus d'évidence la divinité du Christ
que la magie et la Cabbale. Le pape. Sixte IV (1471-1484) se prit
alors d'un grand amour pour la Cabbale et, dans l'intérêt du chris-
tianisme, déploya un zèle actif pour faire traduire en latin des
écrits cabbalistiques.
Loin de partager l'enthousiasme de son ancien élève pour la
Cabbale, Elia del Medigo eut, au contraire, le courage de mani-
fester ouvertement son dédain pour cette fausse science, d'en
montrer l'inanité et d'affirmer qu'on n'en trouve aucune trace
dans le Talmud, et que le Zohar, si vénéré par les cabbalistes,
était l'œuvre, non pas de Simon ben Yohaï, mais d'un falsificateur.
Tout en étant un fervent adepte du judaïsme rabbinique, Elia
n'acceptait pourtant pas comme vraies toutes les assertions du
Talmud. Sollicijé par un de ses disciples juifs, Saiil Cohen Asch-
kenazi, de Candie, de montrer à quels signes on reconnaît, selon
lui, qu'une religion est vraie, il composa un petit livre, très sub-
stantiel, intitulé « Examen de la religion », Behinat Eaddat^ qui
jette un jour lumineux sur l'ensemble de ses conceptions.
Non pas qu'Elia ait exposé des idées neuves dans son « Examen
de la religion ». Les Juifs italiens, en général, n'étaient pas assez
vigoureux d'esprit pour pouvoir enrichir le judaïsme de notions
nouvelles. Du reste, dans son ouvrage, Elia s'inspire bien plus de
la foi que de la raison, et il y cherche plutôt à défendre sa religion
qu'à créer du nouveau. Mais son époque est si stérile en pro-
384 HISTOIRE DES JUIFS.
ductions intellectuelles que les coaceptioDs saines de son esprit
^apparaissent comme une oasis au milieu du désert. Il eut égale-
ment le mérite de reconnaître et de dénoncer le caractère étranger
des additions et des modifications par lesquelles les cabbalistes
et les faux philosophes essayèrent de dénaturer la religion juive.
Les idées d'Elia del Medigo, de Messer Léon et, en général, de
tous les partisans des spéculations philosophiques, turent vive-
ment combattues en Italie par les rabbins venus d'Allemagne.
A cette époque, il se trouvait, en effet, de l'autre côté des Alpes
plusieurs rabbins allemands que les persécutions avaient chassés
de leur pays. L'empereur Frédéric lU, qui régnait alors en Alle-
magne, ne manifestait pourtant aucune animosité à Tégard des
Juifs; il édicta, au contraire, quelques décrets en leur faveur.
Mais pendant les cinquante ans qu'il occupa le trône, il gouverna
-avec une telle indolence qu'on s'habitua à ne tenir aucun compte
de ses ordres, et que les ennemis des Juifs purent accomplir im-
punément leurs sanglants exploits. De nombreuses villes ban-
nirent leurs Juifs. Parmi les expulsés de Mayence, se trouvèrent
deux talmudistes distingués, Juda Menz et Moïse Menz; le premier
émigra à Padoue, où ses coreligionnaires, lui confièrent les fonctions
de rabbin, et le second resta d'abord en Allemagne, puis se rendit
à Posen. D'autres contrées encore de l'Allemagne partirent des
rabbins qui allèrent s'établir en Italie, où leur réputation de
savants talmudistes leur valut d'être placés comme chefs religieux
à la tête des plus importantes communautés. Mais à côté de leur
savoir, ils implantèrent en Italie une piété, sincère, il est vrai,
mais étroite et quelque peu excessive, croyant de leur devoir de
mettre obstacle aux efforts faits par les Juifs italiens pour sortir
des entraves du moyen âge. Outre Juda Menz, le rabbin le plus
considéré de l'Italie était Joseph Colon, qui s'associa à son collègue
pour interdire toute spéculation philosophique et toute libre
recherche dans le domaine du judaïsme.
La sécurité dont les Juifs jouissaient en Italie et la situation
honorable qu'ils y occupaient devaient forcément les signaler au
fanatisme haineux des moines. Leur plus implacable ennemi était,
à ce moment, le franciscain Bernardin de Feltre, digne élève
de Capistrano. Dans ses prédications, il engageait sans cesse les
BERNARDIN DE FELTRE. 385
parents à veiller avec soin sur leurs enfants, aQn d'empêcher les
Juifs de les voler, de les maltraiter ou de les crucifier. A ses yeux,
Capistrano, qui avait fait massacrer tant de Juifs, était le modèle
du vrai chrétien, tandis qu'il déclarait coupables envers TÉglise
ceux qui entretiendraient des relations amicales avec la popu-
lation juive. Il admettait bien que le christianisme ordonne de se
montrer juste et humain à l'égard des Juifs, parce qu'eux aussi
sont des hommes, mais, en réalité, il ne prenait en considération
que les dispositions du droit canon interdisant tout commerce
avec eux et défendant de prendre part à leurs repas ou de se
faire soigner par des médecins juifs.
Dans leur propre intérêt, les nobles et les grands soutenaient
les Juifs. Pour se venger d'eux, Bernardin excita la populace contre
leurs protégés. Comme il se trouvait parmi les Juifs de riches
capitalistes, qui avaient amassé une fortune assez élevée, il qua-
lifiait tous les Juifs, sans exception, de sangsues, a Moi, dit-il, qui
vis d'aumônes et mange le même pain que les pauvres, je ne peux
pas rester un chien silencieux, sans aboyer, quand je vois les
Juifs dévorer la moelle des chrétiens. Pourquoi n'aboierais-je pas
en l'honneur du Christ? » C'est là un échantillon de son style ora-
toire. Si la population italienne n'avait pas été déjà douée, à celte
époque, d'un robuste bon sens, les prédications violentes de Ber-
nardin auraient eu pour les Juifs d'Italie les mômes conséquences
funestes que celles de Vincent Ferrer, au commencement du
siècle, pour les Juifs d'Espagne, et celles de Capistrano pour les
communautés allemandes et slaves.
Les souverains également contribuèrent, pour leur part, à
rendre vaines les excitations de Bernardin et à faire échouer ses
tentatives criminelles. Quand il vint prêcher à Bergame contre
les Juifs, Galeazzo, duc de Milan, lui imposa silence. A Florence,
et, en général, dans toute la Toscane, le prince et le sénat défen-
dirent énergiquement les Juifs contre ses menées. Il accusa alors
ces personnages de s'être laissé acheter pour des sommes consi-
dérables par Yehiel, de Pise, et d'autres Juifs riches du pays.
Dans sa colère, il alla jusqu'à fomenter des troubles, excitant
surtout la jeunesse contre les Juifs; les autorités lui signifièrent
alors l'ordre de quitter Florence et la contrée.
IV. 25
386 HISTOIRE DES JUIFS.
A la fin, ce moine tenace réussit quand même à faire éclater
contre les Juifs, sinon en Italie, du moins dans le T}to1, une per-
sécution sanglante qui s'étendit jusqu'en Allemagne. Il avait re-
marqué avec un vrai chagrin qu'à Trente les populations juive et
chrétienne avaient ensemble les meilleurs rapports, et qu'un
habile médecin juif, Tobias, et une Juive très intelligente, Bru-
netta, étaient surtout très considérés dans les classes élevées de
la société. Selon lui, une telle situation était scandaleuse, et il
lui semblait indispensable d'y mettre fm. Bientôt les églises de
Trente retentirent de ses imprécations contre les Juifs. Aux ob-
jections de quelques chrétiens disant que les Juifs de Trente,
tout en ne professant pas la vraie religion, étaient pourtant de
braves gens, Bernardin répliqua : a Vous ne savez pas quel mal
vous feront ces braves gens. Avant que le dimanche de Pâques
soit passé, vous aurez une preuve manifeste de leur bonté à votre
égard. » Il pouvait prophétiser à coup sûr, car, de concert avec
d'autres moines, il forma un plan vraiment diabolique, qui n'amena
pas seulement l'extermination de la communauté de Trente, mais
eut aussi de terribles conséquences pour les Juifs d'autres pays.
Dans cette circonstance, lui et ses complices furent admirable-
ment servis par le hasard.
Dans la semaine de Pâques (1475), un enfant chrétien d'en-
viron trois ans, nommé Simon, de parents pauvres, se noya à
Trente, dans l'Adige, et le cadavre, emporté par l'eau, fut retenu
par un barrage, *tout juste devant la maison d'un Juif. Pour em-
pêcher toute fausse supposition, le Juif s'empressa d'aller in-
former révêque Hinderbach de cet accident. L'évêque, accompagné
de deux personnes notables, se rendit à l'endroit indiqué et fit
transporter le cadavre à Féglise. Dès qu'ils eurent appris cette
nouvelle. Bernardin et d'autres prêtres fanatiques répandirent le
bruit que les Juifs avaient martyrisé et tué cet enfant et l'avaient
ensuite jeté dans le fleuve. Pour surexciter plus sûrement les
passions populaires, ils exposèrent publiquement le corps de
l'enfant.
Sur Tordre de l'évêque Hinderbach, tous les Juifs de Trente
furent incarcérés, et on commença aussitôt leur procès. Un mé-
decin, Mathias Tiberinus, consentit à attester que l'enfant avait été
ACCUSATION DE MEURTRE RITUEL A TRENTE. 387
assassiné, et un Juif baptisé formula contre ses anciens coreli-
gionnaires les plus odieuses accusations. On répandit aussi le
bruit qu'on avait découvert chez un rabbin , Moïse , une lettre,
adressée de Saxe, pour réclamer du sang chrétien pour la pro-
chaine Pâque. Bien plus, les inculpés eux-mêmes, soumis à la
torture, déclarèrent qu'ils avaient martyrisé Simon et employé
son sang pour la fête de Pâque, ajoutant que Brunetta avait fourni
les épingles pour percer le corps. La douleur leur faisait avouer
tout ce qu'on leur demandait. Un seul des prisonniers, Moïse, sup-
porta courageusement tous les supplices plutôt que de reconnaître
ces calomnies comme vraies. Bernardin triompha. Tous les Juifs
de Trente furent brûlés, et le séjour de celte ville fut interdit
pour l'avenir aux Juifs. On dit que le médecin Tobias se donna
lui-même la mort. Seuls quatre inculpés acceptèrent le baptême
pour avoir la vie sauve.
Encouragés par ce premier succès, l'évêque de Trente, Ber^
nardin et les moines de tout ordre eurent l'idée de se servir du
cadavre de Simon pour nuire également aux Juifs des autres con-
trées. Ils le firent embaumer et le recommandèrent comme une
sainte relique à la piété des fidèles. Des milliers de pèlerins allè-
rent le visiter ; il y en eut même qui virent une auréole rayonner
autour de ces ossements. A force de le répéter aux autres, les
inventeurs de cette lamentable histoire finirent par croire eux-
mêmes au martyre de cet enfant, et de toutes les chaires de Trente
les dominicains annoncèrent le nouveau miracle et s'élevèrent
contre la perversité des Juifs. Deux jurisconsultes de Padoue,
venus à Trente pour s'assurer par eux-mêmes de la réalité de
l'auréole que tant de pèlerins voyaient briller autour du corps,
furent presque tués par la foule, parce qu'ils prétendaient ne rien
apercevoir. Dans tous les pays chrétiens informés de cet évé-
nement, les Juifs furent de nouveau exposés aux plus grands
dangers. En Italie même, ils ne pouvaient plus sortir hors des villes
sans risquer d'être assommés par la populace.
A la suite des plaintes des Juifs, menacés dans leurs biens et
leurs personnes, le doge Pietro Mocenigo et le sénat de Venise
invitèrent le podestat de Padoue à les défendre énergiquement
contre toute agression et à interdire les prédications fanatiques
388 HISTOIRE DES JUIFS.
des moines. Le doge ajouta même que le prétendu meurtre de
Teafant Simon n'était qu'une pure invention. Le pape Sixte IV,
de son côté, refusa de canoniser cet enfant; il fit connaître son
refus à toutes les villes dltalie (1475), et défendit aux chrétiens
de considérer Simon comme un saint, avant que cette afîaire ne fût
éclaircie par une enquête sérieuse. Malgré cette haute intervention,
le clergé continua d'organiser des pèlerinages pour aller visiter
les ossements du martyr. En Allemagne, surtout, la haine contre
les Juifs s'en accrut. A Francfort-sur-le-Mein, près du pont qui
conduit à Saxenhausen, les bourgeois élevèrent une statue repré-
sentant un enfant martyrisé et d'horribles personnages juifs en
conversation avec le diable. Sur le piédestal on grava ces deux
mauvais vers :
So lang Trient und das Kind wird genannt,
Der Juden Schebnstàck bleibt hekannt (O-
Mais nulle part cette histoire de Trente n'eut pour les Juifs des
conséquences aussi terribles qu'à Ratisbonne. La communauté
juive de cette ville, une des plus anciennes de l'Allemagne du Sud,
se distinguait, non seulement par sa profonde piété, mais aussi
par son austère moralité. On ne se rappelait pas, de mémoire
d'homme, qu'un Juif indigène de Ratisbonne eût été cité devant
la justice pour une action malhonnête. Les Juifs de Ratisbonne
étaient, en général, très instruits et particulièrement estimés
parmi leurs coreligionnaires d'Allemagne. Depuis de nombreux
siècles ils possédaient des privilèges, garantis par lettres-patentes,,
que chaque empereur confirmait à son avènement. On les consi-
dérait presque comme bourgeois de la ville, et ils montaient la
garde, comme miliciens, en même temps que les chrétiens. C'était
à qui les réclamait, parmi les princes de Bavière et les diverses
autorités, naturellement pour leur extorquer de l'argent, et il»
étaient devenus pour ainsi dire une pomme de discorde entre
Tempereur Frédéric III et le duc de Bavière-Landsberg. D'autres
encore, la famille des Kamerauer, le conseil de la ville et natu^
(1) Tant qu'on parlera de Trente et de l'enfant,
On conservera le souvenir de la coquinerie des Juifs.
LA COMMUNAUTE JUIVE DE RATISBONNE. 389
Tellement Tévêque préteiidaieirt avoir des droits sur eux, et très
souvent le Conseil recevait Tordre, tantôt d*un côté, tantôt de
Tautre, d^emprisonner les Juifs ou leurs administrateurs ou bien
encore leur rabbin, — à cette époque c'était le malheureux Israël
Bruna, -r- jusqu'à ce qu'ils se fussent décidés à payer les sommes
exigées. Si le Conseil de la ville les protégeait, ce n'était qu'autant
que par sa protection il ne faisait courir aucun danger aux bour-
geois ou que les Juifs ne portaient pas ombrage, par leur concur-
rence, aux corporations chrétiennes.
Pour échapper aux vexations et aux exigences tyranniques de
leurs différents maîtres, les Juifs de Ratisbonne songèrent alors à
se placer sous l'égide de quelque noble ou de quelque guerrier hus-
site, qui garantit leur sécurité plus efficacement que l'empereur.
Car les Hussites, qui s'étaient battus avec une vaillance héroïque
dans leur lutte contre les Allemands, inspiraient encore, à cette
époque, une crainte salutaire aux catholiques, et surtout au clergé
d'Allemagne.
Et certes, à ce moment, les Juifs de Ratisbonne avaient besoin
d'un protecteur puissant. De nouveau, un grave péril menaçait
leur tranquillité. Un évêque récemment élu, Henri, d'une implacable
intolérance, s'entendit avec le duc Louis, autre ennemi des Juifs,
pour amener leur ruine ou leur conversion. Pour réaliser leur
plan, ils s'assurèrent le concours du pape et de quelques mem-
bres influents du Conseil de la bourgeoisie, et eurent recours aux
services de deux misérables Juifs renégats. L'un d'eux, Peter
Schwarz, publia contre ses anciens coreligionnaires d'odieux
réquisitoires, et l'autre, Hans Bayol, dirigea les plus graves accu-
sations contre le vieux rabbin Israël Bruna, affirmant que cet
homme lui avait acheté et avait ensuite égorgé un enfant chrétien
de sept ans. Cette accusation pouvait entraîner la peine capitale
pour Bruna. Du reste, ce rabbin était un de ces malheureux que
la destinée se plaît à accabler de ses coups. Quand l'empereur
Frédéric réclama les impôts dus à la couronne par la commu-
nauté de Ratisbonne, que le duc Louis les revendiqua, de son
côté, et que le Conseil de la ville hésita à se prononcer entre les
deux, l'empereur fit incarcérer Israël Bruna pour qu'il contraignît
la communauté, sous peine d'excommunication, à donner au sou-
i
390 HISTOIRE DES JUIFS.
vcruiii le tiers do ses biens. A j^eine échappé à ce danger, le
pauvre rabbin se voit accusé du meurtre d*un enfant chrétien et
d*autrcs forraits.
A Ualisbonne, le peuple croyait, en général, à sa culpabilité, et
on était tout prol, sur Tordre du clergé, à le mettre à mort. Mais -1
In Conseil de la ville craignit d'être rendu responsable de cette
exécution, et, pour soustraire Israël Bruna à la fureur populaire,
il lo fil mettre on prison. i
Très inquiète au sujet du dénouement de cette affaire, la com-
munauté juive s'adressa, non seulement à Tempereur, mais aussi
à Ladislas, roi de Bohème. Les deux souverains demandèrent
avec instance (juc Bruna fût relâché sans payer aucune amende.
Le Conseil était tout disposé à se conformer à leurs ordres, mais
il craignait d*irriter Tévèque et la foule. 11 eut donc recours au
subterfuge suivant. Il fit amener Hans Bayol sur le pont de pierre,
où Tatlendait le bourreau, et là on rengagea à dire la vérité avant
de mourir. Bayol maintint ses accusations contre les Juifs en gé-
néral, mais reconnut que Bruna était absolument innocent du
meurtre de l'enfant, dont il Tavait incriminé. A la suite de celte
rétractation et d'une nouvelle lettre de Tempereur, Bayol fut
brûlé et Israël Bruna remis en liberté. Mais Bruna dut prêter ser-
ment qu'il ne tirerait jamais vengeance des souffrances qu'on lui
avait infligées. Le malheureux vieillard ne songeait certes pas à se
venger ! «^
Sur ces entrefaites parvint à Ralisbonne la nouvelle du pré-
tendu meurtre de l'enfant de Trente. L'évoque Henri, tout joyeux
qu'une si bonne occasion s'offrît à lui pour persécuter impu-
nément les Juifs et les faire souffrir pour la plus grande gloire
du christianisme, demanda instamment au Conseil de Ratisbonne
d'intenter un procès criminel à un certain nombre de Juifs de la
ville. A la suite d'aveux arrachés par la torture, toute la commu-
nauté fut déclarée prisonnière. Jour et nuit, des gardes se tinrent
près des quatre portes du quartier juif, ne permettant à personne
d'entrer ou de sortir. Les biens de la communauté entière furent
confisqués.
L'issue du procès qui, en son temps, causa une profonde sen-
sation, fut aussi désastreuse pour la ville que pour les Juifs, car,
i
FRÉDÉRIC III ET LES JUIFS DE RATISBONNE. 3M
dans cette circonstance, Feirfpereur Frédéric sortit de son indo-
lence habituelle pour prendre avec énergie la défense des Juifs.
Absolument convaincu de la fausseté de Taccusation dirigée contre
eux, il fit adresser lettres sur lettres au Conseil de Ratisbonne,
lui intimant Tordre de faire sortir de prison les Juifs incarcérés,
de laisser circuler librement les habitants du quartier juif et de
rendre à leurs propriétaires les biens confisqués. Et comme le
Conseil, par crainte des représailles de Tévêque et du duc, hésitait
à obéir à Tempereur, et que, de plus, il fut accusé auprès de ce
souverain d'avoir transgressé ses ordres en faisant mettre à mort
plusieurs Juifs, Frédéric entra dans une violente colère. Il mit la
ville de Ratisbonne au ban de Tempire pour cause de rébellion,
et invita les conseillers à venir se justifier devant lui. En même
temps, il délégua à Ratisbonne un fonctionnaire impérial pour
enlever à la ville la juridiction criminelle et la menacer encore
d'autres châtiments.
Déconcerté un instant par l'attitude résolue de Frédéric, le
clergé de Ratisbonne espéra modifier les sentiments de Tempereur
à regard de la population juive en l'impliquant dans de nouvelles
inculpations. A ce moment, des Juifs de Passau, accusés d'avoir
acheté et profané des hoslies, avaient été exécutés sur l'ordre de
révêque de cette ville. Les uns avaient été condamnés à mourir
par le glaive, les autres à être brûlés sur le bûcher, d'autres enfin
à avoir les chairs arrachées par des tenailles rougies au feu. « En
l'honneur de Dieu » et de ces exécutions sanglantes, on construisit
une nouvelle église au printemps de 1478. Comme un Juif et une
Juive de Ratisbonne avaient été également inculpés d'avoir pris part
à cette profanation d'hosties et incarcérés, le clergé en informa
l'empereur, dans l'espoir d'exciter sa colère contre les Juifs. Mais
Frédéric persista dans l'opinion que les Juifs de Ratisbonne étaient
innocents, et il défendit de torturer ou de tuer les Juifs détenus
pour profanation d'hosties. Il ajouta : « Il est de mon droit et de
mon honneur de ne plus laisser massacrer la population juive, et
comme les bourgeois de Ratisbonne se sont montrés longtemps
rebelles à mes ordres, je leur défends de juger dorénavant les
Juifs. »
A la fin, après de longues résistances, le Conseil dut promettre
392 HISTOIRE DES JUIFS.
par écrit de remettre ea liberté les Juifs emprisonnés et de
n'expulser aucun Juif de la ville à cause de ce procès. En outre,
la ville fut condamnée à verser au trésor impérial une amende de
huit mille florins et à donner caution pour une amende de dix mille
florins, due, on ne sait pourquoi, par les Juifs de Ratisbonne. Par
prudence, le Conseil n'en appela pas au pape, parce qu'il savait
< qu*on était encore plus rapace à la cour pontificale qu'à la cour
impériale ».
Quand la communauté de Ratisbonne fut informée qu'elle rede-
viendrait libre si, outre son amende, elle consentait à payer celle
de la ville et les frais du procès, elle refusa de souscrire à ces
conditions. Comme le faisaient remarquer ses représentants, toute
sa fortune n'y suffirait pas. Il faut ajouter que depuis trois ans
ils étaient privés de liberté et, par conséquent, n'avaient pu rien
faire pour gagner leur vie. Plutôt que d'être complètement réduits
à la mendicité, ils préféraient continuer de supporter la détention.
Us restèrent donc encore incarcérés pendant deux ans, et ne rede-
vinrent libres qu'après avoir juré qu'eux et leurs biens demeu-
reraient à Ratisbonne (1480).
A cette époque, tous les Juifs de Souabe furent expulsés, très
probablement à cause du meurtre de l'enfant de Trente. Cet odieux
mensonge fut répété jusqu'au xvni* siècle, engendrant dans plu-
sieurs contrées des explosions de violences contre les Juifs. Mais
nulle part la persécution des Juifs ne présenta, en ce temps, un
caractère aussi tragique que dans la péninsule ibérique.
CHAPITRE XV
ÉTABLISSEMENT DE TRIBUNAUX D'INQUISITION
EN ESPAGNE.
(1481-1485)
Le mariage d'Isabelle et de Ferdinand avait réalisé un des
vœux les plus chers des Espagnols, en réunissant sous un même
sceptre les trois pays de Castille, d'Aragon et de Catalogne. Mais
LES MARRANES EN ESPAGNE. 393
leur satisfaction n'était pas complète. Ils étaient troublés dans
leur quiétude par la présence des Marranes, fils et petits-flls de
Juifs qui, pour sauver leur vie, avaient dû se couvrir du masque
du christianisme. Ces Marranes ou nouveaux chrétiens, arrivés
aux plus hautes situations dans TÉlat et TÉglise et devenus riches
et puissants, avaient contre eux, d'une part, les vrais chrétiens,
qui enviaient leur prospérité et leur influence, et, de l'autre, les
dominicains, qui ne croyaient pas à la sincérité de leurs con-
victions et leur reprochaient de saper les fondements de l'Église.
Des deux côtés on s'efforçait d'humilier, sinon d'exterminer ces
Juifs déguisés. On avait bien essayé, déjà, de les perdre sous le
règne du faible Henri IV, mais sans y réussir. Maintenant, avec
une reine dévote et fanatique comme Isabelle, le succès paraissait
plus assuré.
A Séville, quand le couple royal reçut les hommages de ses
sujets, les adversaires des Marranes remarquèrent avec un pro-
fond dépit que, malgré les massacres de Tolède, de Cordoue et
d'autres villes, les nouveaux chrétiens occupaient encore, en
grand nombre, de très hautes charges, et que plusieurs d'entre
eux étaient évêques. Il leur semblait que toute la cour fût d'ori-
gine juive. Les dominicains recommencèrent donc avec une nou-
velle ardeur leurs excitations contre les hérétiques. L'un d'eux,
Alfonso de Ojeda, prieur du couvent Saint-Paul de Séville, parla
avec horreur à la reine de la perversité des nouveaux chrétiens
et de leurs blasphèmes contre le christianisme. Isabelle ajouta foi
à toutes ces accusations. On put môme lui faire accroire que Dieu
ne lui avait donné le pouvoir que pour lui permettre de guérir
l'Espagne chrétienne de la lèpre juive. On racontait aussi qu'étant
infante, elle avait fait vœu, sous la pression de Thomas de Tor-
quemada, son confesseur, de consacrer sa vie, une fois montée
sur le trône, à l'extermination des hérétiques. Le moment était
donc favorable pour réaliser l'idée, qui hantait depuis quelque
temps l'esprit du clergé, de créer un tribunal chargé de juger les
chrétiens « judaïsants » et de faire exécuter les condamnés. Sur
les instances de Ferdinand et d'Isabelle, le pape Sixte IV pro-
mulgua une bulle (1478) autorisant le couple royal à nommer
comme inquisiteurs des ecclésiastiques, qui auraient le pouvoir de
yj\ UlriTOIFîE DES JUIFS.
jijîj';r les Ip-rrliqii^s et les relaps ainsi que leurs protecleurs
Holon la-, us i:l Ciiiitume.-; de la vieille Inquisition, et, ce qui im-
portait .-jirtoiit ;iu souverain, de coûfisquer les biens des coupables.
Ali (If'rhut, Isabelle essaya d'obtenir des conversions par la
dourciir. Sur son invitation, l*archevùque de Séville composa un
(wil(M;liisrnr; à l*usa^e des Marranes de son diocèse et destiné a
m
leur (;risei(;nor les doj^es, usages et sacrements de l'Eglise,
(rétait, tout au moins, une naïveté de croire que TexpositioD aride
d'un catécJiistnr; aurait raison de l'aversion des Juifs convertis
pour le clirisliani.'^me. Aussi de nombreux Marranes persistèrent-
ils, selon Tcxpression ecclésiastique, dans leur aveuglement,
c'est-u-dirc dans leur fldélité aux croyances de leurs aïeux. Lors-
qu'à celto première déception vint s'ajouter, chez la reine, la
culèro do voir attaquer les pratiques idolâtres du catholicisme et
lo carar.lrrc. duspolique du gouvernement dans un opuscule publié
par un Juif ou un Marrano, elle se montra beaucoup plus disposée
(\ laiss(^r lonctionnor un tribunal dMnquisition.
Avant tout, il Tallait réfuter le pamphlet, qui avait produit beau-
cou p crolVol ; c'ost co que flt((îii 1 >îH()), par ordre supérieur. Fernando
do Talavora, confosscur do la reine. Ensuite, après que la com-
mission nommée par Ferdinand et Isabelle pour rendre compte
dos dispositions rolifçieusos des Marranes eut déclaré qu'ils
s*obslinni(Mil dans leurs erreurs, elle fut chargée de rédiger le
nV^Mnont du nouveau tribunal. Si des démons s'étaient coalisés
pour ohorohor à lourmonlor los hommes et a faire de leur vie une
lon^uo suito do soutTranoos, ils n'auraient pas pu inventer un
instrumont do torture plus porfectionné que celui que les moines
fal^riquorout oonlro los Marranos. Cet instrument, sous forme de
statuts, fut airrôô par lo couplo royal, et le tribunal d'inquisition
otaii orôo \liSO\ Il se composa do doux moines dominicains,
.MiiTUol Morillo ol Juan do San Martino, et d'assesseurs laïques.
Uoooiinu par lo papoSixto IV, il oommouf^a à fonctionnera Séville
ot aux oa\ irons, p;uvo quo collo roiîion ôtail directement gou-
xorn.o psir îo souverain, sans rinlormôdiaire de cortès. et qu'elle
rou:Vr:v..\.; /..^i^v.is prôs v:\:n s;C\*lo i:u cranJ nombre de Marranes.
V;, 5 '.:> :V.:: v^-.y.u\:;o< :.:v:^:^.: r.wi'.os par une ordonnance royale
il
i
L'INQUISITION A SÉVILLE. 395
Devant Timminence du danger, les plus influents des Marranes
formèrent un complot pour empêcher le fonctionnement de l'In-
quisition. On compta parmi les conspirateurs un homme exces-
sivement riche, nommé Diego de Souson, un savant, Juan Fer-
nando Aboulafla, et plusieurs personnes qui étaient à la tête de la
police de Séville. Ce complot fut dénoncé par une fille de Souson,
qui entretenait secrètement des relations amoureuses avec un
chevalier chrétien. A la suite de cette trahison, plusieurs conjurés
furent jetés en prison. D'autres arrestations suivirent, et il y eut
bientôt tant de Marranes arrêtés que les cachots du couvent Saint-
Paul en étaient complètement remplis.
Quand Tlnquisition eut été organisée à Séville, bien des nou-
veaux chrétiens de celte ville se réfugièrent sur le territoire
de Medina-Sidonia et de Cadix pour échapper à la persécution,
mais là non plus ils ne se trouvèrent pas en sécurité. Car, dès
qu'il lut constitué (2 janvier 1481), le tribunal d'inquisition pres-
crivit, par un édit, à tous les fonctionnaires de livrer les Marranes
fugitifs et de mettre leurs biens sous séquestre, menaçant ceux
qui ne se conformeraient pas à ses ordres, non seulement de l'ex-
communication, mais du châtiment même réservé aux hérétiques.
Les arrestations furent si nombreuses que le tribunal dut choisir
un autre local, plus vaste, pour y juger tous les inculpés. Il alla
siéger dans un château du faubourg de Séville appelé « la Ta-
Uada ». Plus tard, on inscrivit au portail de cet édifice des ver-
sets de la Bible dont le choix seul suffit pour montrer la cruauté
des juges : « Lève-toi, Éternel, rends ton jugement ! » — « Saisissez
pour nous des renards. » Tous les fugitifs qu'on arrêtait étaient
considérés, sans autre examen, comitie des hérétiques.
La chasse aux Marranes fut fructueuse, et le tribunal put
ouvrir sa première séance; le gibier ne manquait pas. Six Mar-
ranes, qui proclamèrent devant leurs juges leur fidélité au ju-
daïsme ou firent des aveux sous l'action de la torture, furent con-
damnés à mort et brûlés. A cette première exécution, le prieur
Alfonso de Ojeda prononça un sermon plein d'onction. Puis vint
le tour des conjurés, et, à leur tête, le riche Souson. Il y eut en-
suite, chaque jour, tant de victimes que la ville de Séville fut
obligée de mettre à la disposition du tribunal une de ses places
396 HISTOIRE DES JUIFS.
pour y entretenir un bûcher en permanence. Cette place reçut le
nom de Qîcemadero (fournaise). Ornée de quatre monstrueuses
statues de prophètes, elle s*est conservée jusqu*à nos jours, à la
honte de FEspagne et de la chrétienté. Que d'innocentes victimes
y furent livrées aux flammes pendant trois siècles I
Avec des paroles mielleuses, qui, sous leur apparente douceur,
cachaient la plus méchante hypocrisie, Miguel Morille et ses col-
lègues engagèrent les Marranes coupables d'avoir « judaïsé» à se
présenter spontanément devant le tribunal, dans un délai donné,
et à faire sincèrement pénitence de leur faute; Us auraient alors
Tabsolution et conserveraient leurs biens. C'était là « Tédit de
^râce ». Mais à ceux qui laisseraient passer ce délai sans se dé-
iioncer eux-mêmes, ou qui seraient dénoncés par d'autres comme
relaps, on appliquerait dans toute sa rigueur le châtiment réservé
aux hérétiques par le droit canon. Bien des Marranes, naïvement
confiants dans les promesses des inquisiteurs, allèrent tout contrits
leur avouer qu'ils étaient restés secrètement attachés à leur an-
cienne religion. Mais avant de leur accorder leur pardon, le tri-
bunal exigea que chacun d'eux signalât par leur nom, leur état,
leur demeure et d'autres renseignements, les relaps dont il avait
connaissance, et qu'il fit ses déclarations sous la foi du serment.
C'était les contraindre, au nom de la religion, à se faire délateurs
^t traîtres; l'ami devait dénoncer son ami, le frère son frère, le
fils son père. Avec de tels procédés, le tribunal était sûr de pouvoir
toujours dresser des listes d'hérétiques et alimenter les bûchers.
Après les Marranes, tous les chrétiens espagnols, sans exception,
furent invités par les inquisiteurs, sous peine d'excommunication,
à leur désigner les hérétiques « judaïsants » qu'ils connaîtraient.
Le tribunal faisait ainsi appel aux plus mauvaises passions pour
trouver des collaborateurs zélés. La méchanceté, la haine, les
vengeances particulières pouvaient facilement se satisfaire grâce
à ce système de délations; les gens cupides dénonçaient pour
acquérir des richesses, et les dévots fanatiques pour acquérir
leur salut. Pour faciliter ces dénonciations, l'Inquisition énuméra
les faits qui constituaient le crime d'hérésie ou d'apostasie. Un
Juif converti devenait relaps s'il se permettait de célébrer le sabbat
ou un autre jour de fête juive, de circoncire ses enfants, d'observer
LES AUTODAFES EN ESPAGNE. 397
les lois alimentaires, de couvrir sa table d'un tapis le sabbat, de^
mettre en ce jour une chemise blanche ou des vêlements plua
beaux que d'habitude, ou de s'y abstenir d'allumer du feu. Il était
également taxé d'apostasie si on le voyait sortir déchaussé ou
demander pardon à un ami le jour de l'Expiation, ou bénir ses
enfants en leur imposant les mains sur la tête sans faire le signe-
de la croix, ou prononcer une formule de bénédiction [Barahay
Berakha) sur une coupe de vin et en faire boire aux convives.
On devenait surtout suspect en s'abslenant de suivre les usages-
chrétiens, comme de terminer un psaume sans ajouter : « Gloire
au Père, au Fils, etc. », ou de manger de la viande pendant le
carême. Les pratiques les plus innocentes, du moment qu'elles^
étaient également prescrites par le culte juif, pouvaient être décla-
rées criminelles. Quelqu'un envoyait-il à un Juif ou recevait-il de
lui des cadeaux pendant la fête des Cabanes, ou un mourant sa
tournait-il du côté du mur au moment d'expirer, ils étaient accusés-
de judaïser. On voit donc que pour des personnes peu scrupu-
leuses, il n'était pas difficile d'inculper des Marranes, et le tribunal
trouvait toujours quelque prétexte pour condamner pour hérésie les
nouveaux chrétiens les plus fermement attachés au christianisme,
s'il voulait détruire leur influence ou s'emparer de leurs richesses.
Aussi les prisons de l'Inquisition se remplirent-elles rapidement,
car dès les premiers jours il y eut quinze mille arrestations.
Au premier « acte de foi » ou autodafé, les prêtres miséricordieux-
du Christ inaugurèrent le bûcher par une procession solennelle,,
qu'ils eurent l'occasion de renouveler des milliers de fois pendant
trois siècles. Voici comment on procédait : revêtus d'une robe de
bure [san ienito), sur laquelle était peinte une croix rouge, les
condamnés s'avançaient vers le lieu d'exécution, accompagnés d'ec-
clésiastiques couverts de leurs somptueux ornements, de nobles
habillés de noir et portant des bannières, et au milieu des chants
d'une foule considérable. Quand ils étaient arrivés près du bûcher,
les inquisiteurs leur donnaient lecture de l'arrêt. Joignant l'hypo*
crisie à la cruauté, le tribunal, pour l'exécution de la sentence,
remettait le coupable au juge royal, sous prétexte que l'Église « ne
veut pas la mort du pécheur ».
Sur le lieu du supplice, les hérétiques étaient immédiatement
398 HISTOIRE DES JUIFS.
livrés aux (lammcs, ou, s^ils montraient quelque repentir, étran-
glés au préalable. Le 26 mars, dix-sept victimes furent brûlées
sur le Quemadero. Depuis ce jour jusqu^en novembre, on fit
monter sur le bûcher, dans le seul district de Séville, près de
trois cents personnes. Les morts mêmes n'étaient pas à Tabri de
la fureur du Saint-Office. Si des Marranes décédés étaient con-
vaincus d*avoir judaïsé, leurs ossements étaient déterrés et brûles,
et leurs biens enlevés à leurs héritiers et confisqués. C'était le
roi qui s'en emparait.
Après avoir été seulement dirigée contre les Marranes, la per-
sécution ne tarda pas à atteindre également les Juifs. On pré-
tendait que c'étaient les Juifs qui, par leur influence, empê-
chaient les nouveaux chrétiens de professer sincèrement le catho-
licisme. Aussi le général de Tordre des Hiéronymites, Alfonso
de Oropesa, qui était pourtant loin d'approuver la cruauté des
inquisiteurs, affirmait-il par la parole et la plume que les Juifs
encourageaient les Marranes à s'obstiner dans leurs hérésies et
essayaient même d'attirer d'anciens chrétiens au judaïsme. De
difl'érenls côtés on exprima alors l'avis d'isoler complètement les
Marranes des Juifs. Se conformant à ce désir, le couple royal or-
donna que dans l'Andalousie, et particulièrement dans les diocèses
de Séville et de Cordoue, où les nouveaux chrétiens se trouvaient
en grand nombre, les Juifs fussent expulsés.
* A la suite de cet ordre, plusieurs milliers de Juifs, dont les
aïeux habitaient peut-être déjà cette région avant l'arrivée des
Visigoths et leur conversion au christianisme, en furent impla-
cablement chassés (1482). Plus de quatre mille maisons ayant
appartenu à des Juifs restèrent en partie inhabitées. Hors de
l'Andalousie môme, dans les villes où ils pouvaient s'établir, on
leur appliquait avec la dernière rigueur les lois qui leur inter-
disaient tout commerce avec les chrétiens et les obligeaient à
porter des signes distinctifs. Exception n'était faite que pour les
médecins juifs, que la population espagnole continuait d'appeler
auprès des malades en dépit de toutes les prohibitions. Le temps
n'était plus où des Juifs influents pouvaient faire intervenir la
cour en faveur de leurs coreligionnaires et adoucir l'effet des lois
restrictives.
LE PAPE SIXTE IV ET L'INQUISITION. 399
Pourtant, à cette époque, il y avait à la cour un Juif, Don
Abraham Senior, très considéré pour son esprit prudent et
fertile en ressources et pour ses richesses, à qui la reine Isabelle,
en reconnaissance de ses services, avait accordé une pension
viagère. Don Abraham avait, en effet, aidé les souverains catho-
liques à chasser l'islamisme des territoires qu'il possédait encore
dans TEspagne méridionale en leur procurant les ressources né-
cessaires à l'entretien de l'armée. Pour récompenser son habileté
et son dévouement, et sans tenir compte des défenses du droit
canon et de leurs propres ordonnances, Ferdinand et Isabelle le
chargèrent d'administrer les finances de l'État et le nommèrent,
comme successeur de Jacob Nunès, grand-rabbin des commu-
nautés espagnoles. En mainte circonstance, Don Abraham avait
montré avec quelle ardeur il s'intéressait au sort de ses coreli-
gionnaires. Mais il ne réussit pas à triompher des sentiments
d'intolérance qui animaient la cour, sous l'inspiration de Ferdinand
et d'Isabelle.
Les Marranes réfugiés à Rome se plaignirent alors auprès de
Sixte IV des procédés arbitraires et horriblement cruels du tri-
bunal d'inquisition. Le pape exprima son mécontentement au
couple royal et blâma en termes très sévères la conduite des in-
quisiteurs. Après avoir déclaré qu'il avait agi sans réflexion en
autorisant l'institution d'un tribunal d'inquisition, il ajouta qu'oh
lui avait rapporté que ce tribunal ne se conformait pas aux règles
judiciaires, faisait incarcérer des innocents, appliquait la torture
avec une impitoyable férocité, condamnait de bons chrétiens
comme hérétiques et s'emparait des biens de leurs héritiers. Par
condescendance pour les souverains, faisait-il remarquer, il ne
révoquait pas encore les inquisiteurs Morille et San Martine, mais
il était bien résolu, dans le cas où de nouvelles plaintes lui se-
raient adressées, à les priver de leurs fonctions et à confier le
pouvoir inquisitorial aux évêques, comme l'exigeait, du reste, la
justice. Sixte IV repoussa également la requête de Ferdinand, qui
lui demandait d'autoriser la création de tribunaux d'inquisition
dans les autres districts de l'Espagne.
Mais comme le roi connaissait les besoins d'argent du pape, il
sut en profiter pour obtenir de lui la permission d'introduire Tin-
400 HISTOIRE DES JUIFS.
quisition dans les provinces aragonaises et de nommer comme
juge suprême le dominicain Ttiomas de Torquemada, à qui son
fanatisme impitoyable a valu une triste célébrité. Sixte IV, qui
était alors particulièrement intéressé à entretenir des relations
amicales avec la cour d'Espagne, accorda encore au souverain
une autre concession importante. Il arrivait souvent que des Mar-
ranes, condamnés comme hérétiques en Espagne, réussissaient
à se réfugier à Rome, où la cour pontificale leur accordait Tabso-
lulion contre une somme d'argent, en se contentant de leur imposer
secrètement une légère pénitence. De cette façon, Ferdinand et
Isabelle voyaient échouer les efiTorts qu'ils faisaient pour exter-
miner les Marranes, purifier la foi chrétienne et s'approprier la
fortune des coupables. Us demandèrent donc au pape de nommer
en Espagne môme un juge d'appel pour les procès d'hérésie, afin
que les arrêts prononcés par les tribunaux d'inquisition ne pus-
sent plus être mis en discussion en dehors du pays et battus en
brèche par toute sorte d'influences. Sixte IV obtempéra à leur
désir.
Depuis trois ans que l'Inquisition fonctionnait, plusieurs mil-
liers de Marranes avaient disparu de l'Espagne, brûlés sur les
bûchers, oubliés dans les prisons ou échappés du pays. Mais la
persécution ne prit un caractère de sauvage férocité qu'à partir
du moment où l'Inquisition eut à sa tête un prêtre dont le cœur
était fermé à toute compassion et dont chaque parole était un
ordre de mort. Il se rencontre parfois des hommes qui vont jus-
qu'aux conséquences extrêmes d'un principe, bon ou mauvais, et
deviennent en quelque sorte la personnification même de ce prin-
cipe. Torquemada, lui, personnifie l'Inquisition avec son infernale
méchanceté, sa sévérité inexorable et sa cruauté sanguinaire.
Jusqu'alors, l'action de l'Inquisition avait été limitée à l'Espagne
méridionale, aux districts de Séville et de Cadix, à l'Andalousie
proprement chrétienne, mais elle n'avait pas pu s'étendre dans les
autres provinces de l'Espagne à cause de l'opposition des certes.
Par suite de la cupidité de Ferdinand, qui recevait en partage le
patrimoine des victimes, et de la piété fanatique d'Isabelle, cette
situation changea. Les souverains nommèrent un inquisiteur
général chargé d'instituer des tribunaux partout où il le jugerait
LE GRAND INQUISITEUR TORQUEMADA. 401
nécessaire, de les diriger et de les surveiller, de façon qu'aucun
Marrane suspect ne pût se soustraire à son sort et que la popu-
lation terrorisée renonçât à toute résistance. Ce poste échut à
Torquemada. Immédiatement après sa nomination, Torquemada
établit trois nouveaux tribunaux dans les villes de Cordoue, Jaën
et Villareal, et un autre, un peu plus tard, à Tolède. Dans tous
les tribunaux il plaça des dominicains zélés et fanatiques, com-
plètement soumis à sa volonté, et prêts à accomplir, sur son ordre,
les plus horribles forfaits avec une parfaite sérénité. C'est surtout
sur les bâtiments de l'Inquisition, élevés par Torquemada dans
presque toutes les grandes villes de l'Espagne, qu'on aurait pu
graver cette inscription placée par Dante à l'entrée de son Enfer :
« Vous qui pénétrez ici, laissez dehors toute espérance. » L'Es-
pagne tout entière se remplit d'une affreuse odeur de prisonniers
pourrissant au fond des cachots, de cadavres déterrés et de corps
carbonisés; d'un bout du pays à l'autre retentirent les cris d'an-
goisse des martyrs. Bien des chrétiens, émus d'une profonde pitié,
auraient voulu faire cesser ces atrocités, mais les souverains
couvraient les bourreaux de leur protection.
Pour affermir le pouvoir de l'Inquisition dans le royaume
d'Aragon et avoir le droit de s'approprier, là aussi, les biens des
victimes, Ferdinand ne craignit pas d'abolir les privilèges garantis
au pays par lettres patentes depuis un temps immémorial, et en
vertu desquels il était défendu de confisquer la fortune d'un Ara-
gonais pour quelque crime que ce fût. Torquemada plaça alors
le diocèse de Saragosse sous la surveillance de deux inqui-
siteurs, aussi fanatiques que lui, le chanoine Pedro Arbues de
Epila et le moine dominicain Gaspard Jouglar. Il rédigea égale-
ment une sorte de code pour servir de règle aux juges dans les
procès d'hérésie et leur permettre de serrer assez le filet tendu à
travers toute l'Espagne pour que nul suspect ne pût en échapper.
Un « délai de grâce » d'un mois était accordé à ceux qui se
dénonceraient spontanément comme « judaïsants », mais ils de-
vaient mettre leurs aveux par écrit, répondre en toute franchise
aux questions qui leur seraient adressées et désigner les noms de
leurs complices et même de ceux qui leur paraîtraient simplement
suspects. Les coupables qui ne se feraient connaître qu'après le
IV. 26
402 HISTOIKE DES JUIFS.
a délai de grâce » perdraient leurs biens. On leur donnerait Tab-
solution, mais ils resteraient flétris, ne pourraient jamais occuper
un emploi public, ni eux ni leurs descendants, ni porter des vête-
ments de quelque prix.
Dans sa fureur de persécution, Tlnquisition s*attaquait même
à des dignitaires ecclésiastiques. Ainsi, elle cita devant son tri-
bunal un chanoine, Pedro Fernandez de Alcandete, né et élevé
dans la religion catholique, qui remplissait les fonctions de tré-
sorier à la cathédrale de Cordoue. Le crime commis par ce cha-
noine méritait un châtiment exemplaire. D*après laccusation, il
aurait, en effet, porté en secret un nom juif, observé les fêtes
juives et mangé du pain azyme pendant Pâque. On lui repro-
chait aussi d*avoir encouragé des Marranes à rester fidèles au
judaïsme. Vraies ou non, ces accusations valurent au chanoine
d'être condamné à mort par le tribunal de Cordoue. Il fut brûlé.
Au mois de mai 1485 s'ouvrit le tribunal d'inquisition de Tolède.
A la séance d'inauguration, un licencié exalta, dans un sermon,
la pieuse entreprise de l'Inquisition, puis on lut la bulle de Sixte IV
donnant aux inquisiteurs droit de vie et de mort sur les Espagnols,
et on annonça que l'Eglise punirait de l'excommunication majeure
tous ceux qui, en parole ou en acte, manqueraient de respect à
l'Inquisition. Ensuite, tous les fonctionnaires royaux promirent
par serment leur concours absolu aux pieux tribunaux, puis,
pour clore la cérémonie, on adressa un appel à tous les Mar-
ranes pour les engager à venir divulguer eux-mêmes leur retour
au judaïsme et à faire pénitence de leur péché. On leur accorda
un délai de quarante jours pour se dénoncer. Quinze jours se pas-
sèrent sans qu'un seul Marrane se présentât.
Tout à coup, le bruit se répandit que les Marranes avaient formé
un complot pour tomber sur les inquisiteurs, pendant une pro-
cession, et les tuer avec leur suite, composée de nobles et de
chevaliers. On ajouta même plus tard que les conjurés étaient
résolus à exterminer toute la population chrétienne de Tolède. Il y
a là une exagération évidente. Cette conspiration n'était dirigée
par aucune personnalité de marque, tous les Marranes influents de *
Tolède ayant été tués ou réduits à s'enfuir vingt ans auparavant ;
elle ne pouvait donc pas être bien dangereuse. Un des chefs du
^
LINQUÏSITION A TOLÈDE. 403
complot était un jeune savant, de la Torre, et ses complices
étaient des ouvriers. Quand le gouverneur de la ville, Gomez Man-
rique, en eut connaissance, il fit arrêter et pendre quatre ou cinq
des plus coupables. Bien des conjurés parvinrent probablement
à s'enfuir. Si le gouverneur avait agi avec rigueur envers tous les
Marranes suspects, il eût certainement dépeuplé la ville; il se
contenta de leur imposer une taxe pour contribuer aux frais de
la campagne entreprise contre le royaume maure de Grenade.
Leur complot découvert, les Marranes de Tolède furent con-
traints de se soumettre, c'est-à-dire de se reconnaître coupables
d'avoir plus ou moins « judaïsé », et de demander Tabsolution.
Pour se rendre compte si leurs aveux et leur repentir étaient sin-
cères, les inquisiteurs exigèrent de chacun d'eux, sous peine
d'excommunication, qu'il désignât dans un délai donné les Mar-
ranes judaïsants qu'il connaîtrait. Ils convoquèrent également
les rabbins du district de Tolède et leur firent jurer devant la Tora
que, dans les synagogues, ils engageraient tous les Juifs, sous
menace d'anathème, à dénoncer les nouveaux chrétiens pratiquant
les rites juifs. Les Marranes qui ne se dénonçaient pas eux-mêmes
dans le délai prescrit ou donnaient de fausses indications étaient
jetés dans des cachots, où ils restaient jusqu'à ce que le tribunal
les appelât à comparaître devant lui.
Les premières victimes de l'Inquisition, à Tolède, furent trois
hommes et trois femmes qu'un malheureux hasard avait fait tomber
en son pouvoir. Craignant d'être arrêtés par le tribunal et con-
damnés à être livrés aux flammes, Sancho de Ciudad, sa femme
Marie Diaz, son fils et sa bru, ainsi que Gonzalez de Téba et sa
femme, tous Marranes de Villareal qui avaient pratiqué secrè-
tement le judaïsme, s'étaient enfuis à Valence et s'y étaient em-
barqués pour émigrer. Poussés par une tempête dans un port
espagnol, ils furent pris, conduits à Tolède et brûlés.
Cette exécution fut suivie, à Tolède, de beaucoup d'autres.
Parmi les nouveaux chrétiens enfermés dans des cachots, à la
suite de dénonciations, et soumis à la torture, la plupart se sen-
taient tellement las de vivre qu'ils déposaient coptre eux-mêmes,
contre leurs amis et même leurs voisins. Un procès en amenait
donc un autre, qui, à son tour, en engendrait de nouveaux, et ainsi
404 HISTOIRE DES JUIFS.
les arrestations se multipliaient et les victimes montaient de plus
pn plus nombreuses sur les bûchers.
Pourtant, dans les royaumes d'Aragon et de Valence, l'Inquisition
rencontra au début une sérieuse résistance. Dans TAragon sur-*
tout, la population, qui tenait à ses privilèges, ne pouvait admettre
que les inquisiteurs fussent les maîtres absolus de toutes les vies
et de toutes les fortunes. Naturellement, les Marranes haut
placés usaient de leur influence pour entretenir le mécontente-
ment des Aragonais. Aussi, quand l'Inquisition fut introduite dans
le pays (1485), des émeutes se produisirent; on les étouffa dans
le sang.
Nullement découragés par ce premier échec, les Marranes,
appuyés par de hauts fonctionnaires chrétiens, essayèrent d'un
autre moyen pour paralyser l'action de l'Inquisition. Dès que
celle-ci eut fait exécuter ses premières victimes à Saragosse, ils
poussèrent les certes à protester énergiquement auprès du pape
et du roi contre l'institution des tribunaux d'inquisition. A Rome,
le succès était presque sûr, car, en y mettant le prix, on pouvait
obtenir l'intervention favorable de la cour pontificale. Mais il
paraissait plus difficile de convaincre le roi Ferdinand. Et de fait,
celui-ci refusa énergiquement de supprimer ces tribunaux. On se
décida alors à ourdir une conspiration pour faire disparaître
Arbues, grand inquisiteur dans le royaume d'Aragon et digne
collègue de Torquemada. Par le meurtre d'Arbues on espérait
effrayer l'Inquisition.
A la tête du complot se trouvaient Juan Pedro Sanchez, très
considéré, avec ses frères, à la cour royale, un jurisconsulte du
nom de Jaime de Montesa, et deux Marranes, Sancho de Paternoy
et Louis de Sant-Angel. D'autres hommes influents s'associèrent
aux efforts des conjurés, même des fonctionnaires qui avaient
prêté serment d'accorder leur concours à l'Inquisition, notam-
ment Francisco de Santa-Fé, fils de l'apostat Lorqui. Un noble,
Blasco de Alagan, recueillit les fonds nécessaires à l'entreprise,
et Juan de Abadia fut chargé de trouver des hommes disposés à
tuer Arbues. Les conspirateurs étaient également soutenus par
des personnes notables, d'origine juive, des villes de Saragosse,
Tarragone, Calatayud, Huesca et Barbastro.
MEURTRE DU GRAND INQUISITEUR ARDUES. 405
Un jour qu'avant l'aube (15 sept. 1485) Arbues, une lanterne
à la main, se rendait à l'église pour entendre la messe du matin,
les conjurés se glissèrent derrière lui et, quand il fut agenouillé,
le blessèrent grièvement. On le porta hors de l'église, couvert de
sang, et deux jours après il mourut. La nouvelle de cet attentat
produisit une profonde émotion à Saragosse. a Au feu les chré-
tiens judaïsants qui ont assassiné le grand inquisiteur I » criait-on
de toutes parts. Tous les Marranes auraient été massacrés sans
l'intervention de l'archevêque Alfonso de Aragon, qui parcourut
la ville à cheval et conseilla le calme à la population, en lui pro-
mettant que les coupables seraient sévèrement châtiés.
Cette conspiration manquée eut pour effet de consolider l'In-
quisition en Aragon. Pour Ferdinand et Isabelle, le grand inqui^
siteur Arbues devint presque un dieu, et plus que jamais ils lais-
sèrent persécuter hérétiques et Marranes. Les dominicains aussi,
surent exploiter au profit de leur pouvoir le meurtre d'Arbues^
qui était venu à propos pour entourer le tribunal d'inquisition
de l'auréole du martyre. Tous leurs efforts tendaient maintenant
à faire de Pedro Arbues un saint.
Le meurtre d' Arbues fut cruellement vengé. Grâce aux aveux
publics faits par un des conspirateurs, Vidal de Uranso, les inqui-
siteurs connurent les noms de tous ceux qui avaient pris part au
complot, et ils les persécutèrent avec un double acharnement,
comme hérétiques et comme ennemis du Saint-Offlce. Une fois
arrêtés, les principaux coupables furent traînés à travers les rues
de Saragosse, eurent les mains coupées et furent pendus. Plus de
trois cents Marranes furent condamnés à être brûlés, et, parmi
eux, près de trente hommes et femmes des meilleures familles de
la ville. Francisco de Santa-Fé, fils du renégat Jérôme de Santa-Fé,
mourut également sur le bûcher.
Le fait suivant montre avec quelle cruauté inexorable et raf-
finée l'Inquisition poursuivait son œuvre de vengeance. Gaspar
de Santa-Cruz, un des conjurés, avait réussi à s'enfuir à Toulouse
et y était mort. Après l'avoir brûlé en effigie, les inquisiteurs
emprisonnèrent son fils, à qui ils reprochaient d'avoir aidé son
père à s'échapper, puis le condamnèrent à se rendre à Toulouse
et à faire déterrer et brûler le cadavre de son père par les demi-
406 HISTOIRE DES JUIFS.
nicaîDs de cette ville. Le fils fat assez faible pour exécater en
tout point leurs ordres.
Dans TEspagne septentrionale aussi, à Lérida, à Barcelone et
dans d'autres localités, la population s'opposa vivement à Tintro-
duction de llnquisition. Mais la volonté obstinée du roi Ferdinand
et le fanatisme implacable de Torquemada eurent raison de toutes
les résistances. Dans Tannée qui suivit la mort d'Ârbues, les in-
quisiteurs firent leurs débuts à Barcelone et dans File de Msgorque
en livrant deux cents Marranes aux flammes. « La fumée des bû-
chers, dit un contemporain juif (Isaac Ârama), monte vers le ciel
dans toutes les r^ons de FEspagne et jusque dans ses iles. Un
tiers des Marranes a été brûlé, un autre tiers est en fuite, errant
partout et cherchant à se cacher, et le reste vit dans des transes
continuelles, tremblant sans cesse d*être arrêté par FInquisilion. »•
Sous Fimpulsion puissante des onze tribunaux qui fonctionnaient
en Espagne, le nombre des victimes s'accroissait d*année en
année, et bientôt ce beau pays ne fut plus qu'un immense brasier,
dont les flammes ne tardèrent pas à consumer même de bons et
sincères chrétiens. Pendant les treize années où Torquemada r^na
en maître absolu^ plus de deux mille Marranes montèrent sur
le bûcher. On estime à dix-sept mille le nombre de ceux qui
furent bannis après avoir fait acte de contrition.
CHAPITRE XVI
EXPULSION DES JUIFS D'ESPAGNE
ET DE PORTUGAL.
(1485-1497)
Après s'être attaquée aux Marranes, llnquisition devait forcé-»
ment étendre ses persécutions jusqu'aux Juifs. Ceux-ci vivaient,
en effet, en rapports trop étroits avec les Marranes pour ne pas
être atteints également par les coups qui frappaient leurs anciens
RELATIONS ÉTROITES ENTRE MARRANES ET JUIFS. 407
coreligionnaires. Leur sympathie était profonde pour ces convertis
qui n'étaient chrétiens que de nom, et ils s'efTorçaient d^entretenir
dans leur cœur Tamour du judaïsme. Même les Marranes nés dans
le christianisme étaient instruits dans les rites de leurs pères par
les Juifs, qui les convoquaient secrètement aux offices divins,
leur remettaient des livres religieux, leur indiquaient les dates
,des fêtes et des jeûnes, pratiquaient la circoncision sur leurs
enfants, leur fournissaient du pain azyme pour Pàque et, pen-
dant toute Tannée, de la viande préparée selon la loi juive.
Pour triompher de l'aversion obstinée des Marranes pour le
christianisme, Ferdinand et Isabelle prirent le parti de leur inter-
dire rigoureusement tout commerce avec les Juifs, d'abord à
Séville, et ensuite dans toute l'Andalousie, où les nouveaux
chrétiens se trouvaient en très grand nombre. Mais cette défense
n'eut aucun résultat. Au contraire, Juifs et Marranes se sentirent
stimulés, par la certitude même du danger qu'ils couraient, à
resserrer encore les liens qui les unissaient; leurs relations étaient
seulement devenues plus secrètes et entourées de plus de pré-
cautions. Pourtant Torquemada ne recula devant aucun moyen
pour rompre ces liens si étroits. Ainsi, il ne craignit pas d'exiger
des rabbins de l'aider à tenir éloignés du judaïsme les Marranes
qui tenaient absolument à pratiquer cette religion, et de les livrer
par leurs délations aux prêtres catholiques, c'est-à-dire au bûcher.
11 est bien improbable que les rabbins aient prêté leur concours
au grand inquisiteur dans cette circonstance. Une fois que l'In-
quisition fut bien convaincue que non seulement les Juifs ne
dénonceraient pas les Marranes , mais continueraient à entretenir
secrètement des relations avec eux, elle sollicita des rois catho-
liques l'expulsion de tous les Juifs d'Espagne.
Bien des symptômes faisaient prévoir depuis quelque temps
cette expulsion aux Juifs de Castille et d'Aragon. Mais ils éprou-
vaient pour l'Espagne un amour trop profond pour se décider à
s'en séparer sans y être absolument contraints. Du reste, ils ne
croyaient pas que la catastrophe fût si proche, car, à plusieurs
reprises, Ferdinand et Isabelle les avaient protégés contre des
émeutes. Ils pensaient aussi que jamais les chrétiens ne pour-
raient se passer de leurs services, et enfin ils avaient une con-
408 HISTOIRE DES JUIFS.
fiance saos bornes dans Tinfluence des favoris juifis sur la coor»
Outre Abraham Senior, qui avait aidé efficacement au mariage de
Ferdinand et d*lsabelle et jouissait auprès d*eux d*une grande
considération, une autre personnalité juive occupait, précisément
à cette époque, une haute situation à la cour de Castille : c'était
le célèbre Don Isaac Abrabanel.
Avec Isaac Âbrabanel (né à Lisbonne en 1437 et mort à Venise
en 1509) se clôt en Espagne la série des hommes d'État juils qui
usèrent de leur crédit pour le bien de leurs coreligionnaires. Cette
série avait commencé avec Hasdaî ibn Schaprout. Don Isaac Âbra-
banel, qui prétendait descendre de la famille royale de David, se
distinguait par la noblesse de ses sentiments, la précocité et la
clarté de son intelligence, mais son esprit n'avait ni profondeur»
ni ampleur. Sachant juger avec une grande justesse et infini-
ment de bon sens les événements présents, il n'était pas assez
perspicace pour se rendre suffisamment compte de certaines
éventualités. Dès sa jeunesse, Abrabanel étudia avec passion le
judaïsme, son passé brillant, sa conception de la divinité, et^
arrivé à peine à l'âge d'homme, il écrivit un ouvrage pour mettre
en lumière la protection spéciale accordée par Dieu à Israël. Mais
ses notions philosophiques, il les devait plus à ses lectures qu'à
ses méditations.
Ce qu'il possédait surtout à un degré éminent, c'était la con«
naissance et l'expérience des affaires; il était financier habile et
politique avisé. Alphonse V, roi de Portugal, qui savait apprécier
son grand mérite, l'appela auprès de lui pour lui confier la di-
rection des finances et lui demander conseil dans les circonstances
graves. Par son caractère élevé, sa piété sincère, sa modestie et
son désintéressement, Abrabanel conquit Testime et la sympathie
des plus grands seigneurs du royaume. Il entretenait des relations
amicales avec le puissant et gracieux duc Fernando de Bragance»
qui commandait à une agglomération de plus de cinquante villes,
hameaux, forts et châteaux, et disposait de 10,000 fantassins et
de 3,000 cavaliers, ainsi qu'avec ses frères, le marquis de Mon-
temar, connétable de Portugal, et le comte de Faro. II était aussi
très lié avec le savant Jouo Sezira, pour qui la cour avait une
grande considération, et qui aimait les Juifs.
DON ISAAG ABRABANEL. 409^
Abrabanel décrit lui-même Texistence heureuse qu'il menait
en Portugal. « Je vivais tranquille, dit-il, dans la maison que
j'avais eue en héritage, dans la belle ville de Lisbonne, où Dieu
me combla de ses bénédictions en me rendant riche et honoré. Je
disposais de vastes bâtiments et avais arrangé des salles spa*
cieuses. Ma maison était devenue le rendez-vous de sages et de
savants. On m'aimait à la cour d'Alphonse, souverain puissant et
juste, sous le règne duquel les Juifs étaient libres et heureux. l\
m'honorait de son estime, faisait souvent appel à mes services,
et, tant qu'il vécut, je fus un des familiers du palais. »
Ce furent les derniers beaux jours des Juifs du Portugal. On*
codifia bien, sous Alphonse V, pour les appliquer plus facilement,
les diverses lois portugaises, qui comprenaient aussi des ordon-
nances hostiles aux Juifs, d'origine byzantine et visigothe. Mais^
le roi, encore mineur au moment où ce recueil fut achevé, n'avait
pris aucune part à ce travail, et, de plus, il ne mit en vigueur
aucun de ces édits restrictifs. Sous son règne, les Juifs ne por-
taient aucun signe distinctif en Portugal. Comme les chrétiens, ils
sortaient en pourpoint de soie, la dague dorée au côté, montés sur
des chevaux ou des mulets magnifiquement harnachés. La plupart
des fermiers d'impôts étaient Juifs. Même des dignitaires de
l'Église, à en croire les plaintes formulées à ce sujet par les^
cortès de Lisbonne, chargeaient des Juifs de recueillir les taxes
ecclésiastiques. L'organisation autonome des communautés juives,
sous la direction d'un grand-rabbin et de sept rabbins provinciaux,
fut maintenue par Alphonse V et décrite dans le recueil des lois.
On inscrivit également dans ce code que les Juifs ne seraient plus
obligés d'écrire leurs documents spéciaux exclusivement en por-
tugais, comme ils devaient le faire jusqu'alors, mais pourraient
aussi les rédiger en hébreu.
A la cour d'Alphonse V, il y eut encore, à côté d'Abrabanel,-
deux autres favoris juifs, les frères ibn Yahya Negro, fils d'un
certain Don David. On rapporte qu'avant de mourir, ce Don David
aurait recommandé à ses enfants de transformer la succession
qu'il leur laissait en valeurs mobilières, parce que les Juifs du
Portugal étaient menacés d'une expulsion prochaine.
A ce moment, un tel événement paraissait encore lointain.
410 HISTOIRE DES JUIFS.
Comblé d'honneurs par Alphonse V, Isaac Abrabanel, selon les
termes de son fils Juda Léon, « servait à ses coreligionnaires de
bouclier et de rempart, protégeant les faibles contre les violences
de leurs adversaires, réparant les brèches et détournant la fureur
des féroces lions ». Plein de pitié pour toutes les souffrances,
il se montrait surtout compatissant pour ses malheureux core-
ligionnaires. Quand, après la prise de la ville africaine d*Ar-
zilla, les soldats d'Alphonse V amenèrent en Espagne, parmi leurs
nombreux captifs maures, deux cent cinquante Juifs qui furent
vendus et dispersés à travers le pays, Abrabanel organisa à Lis-
bonne un comité de douze membres pour recueillir Targent néces-
saire au rachat de ces prisonniers. Accompagné d'un de ses collè-
gues, il parcourut alors tout le Portugal pour faire affranchir, parfois
contre des sommes élevées, tous les esclaves juifs. Une fois libres,
ces Juifs et ces Juives de tout âge furent habillés, logés et entre-
tenus jusqu'à ce qu'ils connussent la langue du pays et fussent
en état de gagner leur vie.
Dans une autre circonstance encore, Abrabanel montra combien
il s'intéressait au sort de ses coreligionnaires. Parmi les délégués
envoyés par Alphonse V auprès de Sixte IV pour le féliciter de
son élévation au trône pontifical et l'informer de la victoire que le
souverain portugais venait de remporter sur les Maures d'Afrique,
se trouvait le médecin Joao Sezira, ami intime d* Abrabanel.
Celui-ci fit promettre à Sezira de parler au pape en faveur des
Juifs. En même temps il recommanda à son ami italien Yehiel, de
Pise, de faire un accueil cordial à Joao Sezira ainsi qu'à Lopo
de Almeida, chef de l'ambassade, et de leur dire que les Juifs ita-
liens étaient reconnaissants à Alphonse V de sa bienveillance
pour leurs coreligionnaires du Portugal. Il pensait que de telles
paroles flatteraient Alphonse et ses ministres et les engage-
raient à persister dans leurs sentiments d'équité envers les Juifs
portugais.
Abrabanel vivait ainsi heureux avec sa pieuse et vertueuse
compagne et ses trois fils bien-aimés, Juda Léon, Isaac et Samuel,
quand survinrent des événements politiques qui détruisirent com-
plètement ce bonheur. Alphonse V, son prolecteur, mourut et eut
pour successeur son fils Joao II (1481-1495). Celui-ci, plus éner-
FUITE D'ISAAG ABRABANEL EN ESPAGNE. 411'
gique que son père, était dur et dissimulé. Séduit par la politique
de son contemporain Louis XI, roi de France, il essaya, lui aussi,
de créer une monarchie absolue en abattant les grands du Por«
tugal. Il commença par le duc Fernando de Bragance, qui, issu de
sang royal, était peut-être aussi puissant et certainement plus
aimé que le roi.
Pendant qu'il accablait le duc de Bragance de protestations
d'amitié, il faisait dresser en secret un réquisitoire ou il Taccusait
d'avoir conspiré contre lui avec le couple royal d'Espagne, accu-
sation dont aujourd'hui encore on n'a pas pu prouver la réalité.
Le duc de Bragance fut emprisonné, jugé comme traître et exé-
cuté (juin 1483), et ses possessions furent ajoutées au domaine
royal. Ses frères prirent la fuite. En sa qualité d'ami du duc de
Bragance et de ses frères, Isaac Abrabanel fut également impliqué
dans l'accusation de trahison, et un jour le roi Joâo lui fit dire de
venir se présenter devant lui. Sans rien soupçonner, Abrabanel
se rendait à la cour quand un ami inconnu l'accosta, l'informa du
danger qu'il courait et lui conseilla de s'enfuir.
Abrabanel suivit ce conseil et, quoique poursuivi par de nom-
breux cavaliers, arriva sain et sauf en Espagne. De là il écrivit
au roi Joâo II en termes très respectueux, mais très fermes, pour
prolester de son innocence et repousser en même temps les
accusations dirigées contre le duc de Bragance. Mais le souverain
portugais ne tint nul compte des protestations d'Abrabanel et fit
confisquer ses biens ainsi que ceux de son fils Juda Léon, quoique
ce dernier, qui était médecin, possédât une fortune toute person-
nelle. Il permit pourtant à sa femme et à ses enfants d'aller le
rejoindre en Castille.
Accueilli par ses coreligionnaires d'Espagne avec des démons-
trations de respectueuse estime, Abrabanel eut bientôt réuni
autour de lui un grand nombre de savants et de disciples. Il se
lia surtout avec le rabbin Isaac Aboab et le fermier général des
impôts, Abraham Senior, qui parait même l'avoir associé à ses
fonctions dès son arrivée en Espagne. Dans ce pays, il fut pris de
scrupule d'avoir délaissé l'étude de la Loi pour les aiïaires poli-
tiques, et, à ses yeux, son malheur était un juste châtiment que
lui envoyait la Providence. Aussi s'empressa- t-il, sur les instances
412 HISTOIRE DES JUIFS.
de ses nouveaux amis, de se consacrer à l'explication des pro-
phètes historiques, que les commentateurs avaient négligés jus-
qu'alors sous prétexte qu'ils étaient clairs et faciles à comprendre.
Comme il s'en était déjà occupé auparavant, il acheva assez rapi^
dément ce travail.
Personne mieux qu'Abrabancl n'était préparé pour expliquer
ces parties historiques de la Bible. Outre qu'il était familiarisé
avec la langue hébraïque, il avait l'expérience des affaires et
savait l'art compliqué de la politique, connaissances qui sont néces-
saires pour bien se rendre compte de la fondation, du dévelop-
pement et de la décadence du royaume d*Israël. Une autre supé-
riorité qu'il avait, c'est qu'il était en état de pouvoir utiliser égale-
ment les ouvrages des commentateurs chrétiens et qu'il sut en tirer
la quintessence. Aussi réussit-il, dans ses commentaires, à éclairer
plus d'un point obscur des prophètes historiques. Il sut, en général,
donner à son travail un caractère scientifique, mettant de l'ordre
dans ces récits et faisant précéder chaque livre d'une introduction
lumineuse et d'un sommaire, comme il l'avait vu faire par des
auteurs chrétiens. Ses commentaires seraient certainement de-
venus populaires ou auraient, du moins, mérité de l'être, s'il
s'était montré moins prolixe et s'il n'avait pas traité avant chaque
chapitre une série de questions souvent inutiles. Il a également
le tort de disserter à perte de vue sur des problèmes philoso-
phiques, qu'il expose d'autant plus longuement qu'il les comprend
moins.
Dans le domaine de la foi, Abrabanel marcha sur les traces des
Nahmanide et des Hasdaï. Jugeant avec sévérité tous ceux qui
s'étaient permis de parler librement du judaïsme et de ses dogmes,
il déclare hérétiques les recherches d'Albalag et de Narboni et
fait l'injure à ces savants de les placer sur le même rang que le
peu scrupuleux apostat Alphonse de Valladolid. 11 en veut aussi
à Lévi ben Gerson, parce que celui-ci n'accepte pas tous les mi^
racles sans examen, A l'exemple de Joseph Yaabéç et des obscu-»
rantistes de son temps, il est convaincu que c'est en punition des
tendances rationalistes de certains penseurs juifs que ses coreli-
gionnaires d'Espagne sont si durement frappés. Il oublie que les
Juifs d'Allemagne, d'une piété presque outrée, et qui ignoraient
FIN DU ROYAUME MAURE DE GRENADE. 413
les spéculations philosophiques, Q*oQt pas moins souffert que
leurs coreligionnaires d'Espagne.
Abrabanei ne put s'adonner que pendant un temps très court
à ses travaux littéraires, car bien vite Técrivain dut de nouveau
céder la place à Thomme d'État. Il allait commencer à mettre en
lumière le rôle joué par les divers rois de Juda et d'Israël, quand
Ferdinand et Isabelle lui confièrent l'administration des finances
espagnoles. Pendant les huit ans qu'il occupa ces fonctions (mars
1484-1492), il sut justifier la confiance royale, car pas une seule
fois il ne s'attira un reproche. Il est vrai qu'il s'acquitta de sa
lourde tâche avec prudence et habileté. Lui-même raconte que
ses services lui rapportèrent richesses et honneurs, et qu'il était
très estimé à la cour et auprès de la haute noblesse castillane.
Il fallait que le concours d'Abrabanel fût bien nécessaire à
l'État pour que les souverains catholiques pussent le garder si
longtemps comme trésorier sous les yeux du terrible Torquemada,
en dépit des prohibitions canoniques et malgré la défense, fré-
quemment renouvelée par les certes, de confier un emploi quel-
conque à un Juif. Comme à Lisbonne, il fit profiter ses coreligion-
naires de sa haute situation, leur servant de « rempart » et les
protégeant contre les violences des dominicains. Ce fut certai-
nement à Abrabanei que les Juifs de Castille furent redevables
d'avoir été préservés, à ce moment, du châtiment que les inqui-
siteurs voulurent leur infliger pour l'appui qu'ils avaient prêté
aux Marranes.
Mais bientôt un événement survint qui rendit inévitable pour
les Juifs d'Espagne la catastrophe finale : ce fut la conquête de
Grenade. Pendant dix ans, avec des interruptions plus ou moins
longues, les Castillans avaient tenu la campagne contre les Maures
de Grenade. Ce pays était habité par un assez grand nombre de Juifs,
auxquels étaient venus se joindre beaucoup de Marranes quand
l'Inquisition avait commencé d'allumer les bûchers en Espagne.
Non pas que leur sort fût bien enviable dans le royaume de Gre-
nade, car là aussi sévissait la haine des Juifs. Mais ils pou-
vaient, du moins, pratiquer librement leur religion et ne cou-
raient pas continuellement le risque de se voir arrêter et con-
damner à mort. Un des derniers rois de Grenade eut pour médecin
414 HISTOIRE DES JUIFS.
le Juif Isaac llamon, qui fut influent à la cour et que le peuple
estimait beaucoup, comme le prouve le fait suivant. Un jour qu'une
querelle s'était élevée entre Maures dans les rues de Grenade,
des assistants adjurèrent les combattants, au nom de Mahomet, de
se séparer, mais sans succès. Par contre, ils furent écoutés quand
ils les prièrent au nom d'Isaac Hamon. Irrités de ce que le nom
du médecin juif eût produit plus d'effet sur la foule que celui de
Mahomet, des musulmans fanatiques se ruèrent sur les Juifs de
Grenade. Ceux-là seuls échappèrent au massacre qui purent se
réfugier dans le château fort royal. Pour ne plus exciter la jalousie
de la population musulmane, les médecins juifs de Grenade réso-
lurent, après cet événement, de ne plus porter de vêtements de
soie et de ne plus sortir à cheval.
Enfin, après une guerre longue et sanglante, le beau royaume
de Grenade tomba au pouvoir des Espagnols. Par une convention
secrète, signée le 25 novembre 1491, le dernier roi maure, Tin-
souciant Muley Abou Abdallah (Boabdil) s'engagea envers Fer-
dinand et Isabelle à leur livrer, dans un délai de deux mois, la
ville et le district de Grenade. Abstraction faite de la perte de leur
indépendance, les Maures n'eurent pas à subir des conditions bien
dures. Ils pouvaient continuer à pratiquer leur religion, à se faire
juger par leurs tribunaux spéciaux et à conserver leurs us et cou-
tumes, avaient le droit d'émigrer et n'étaient assujettis qu'aux
impôts qu'ils avaient payés jusqu'alors aux princes maures. On
garantissait toute sécurité aux relaps, c'est-à-dire aux Maures
convertis (Modejaresj qui^ par crainte de l'Inquisition, s'étaient
enfuis d'Espagne dans le royaume de Grenade et y étaient re-
tournés à l'islamisme. Mêmes garanties pour les Juifs de la ville
de Grenade, du quartier Albaicin, des faubourgs et des environs;
rinquisition ne devait avoir aucun pouvoir sur eux. Les Marranes
étaient libres d'émigrer pendant le premier mois qui suivrait la
reddition de la ville; passé ce délai, ceux qui resteraient pour-
raient être arrêtés par les inquisiteurs.
Le 2 janvier 1492, Ferdinand et Isabelle, entourés de leurs
troupes, firent leur entrée solennelle dans la ville de Grenade, au
son des cloches, et la puissance musulmane disparut ainsi à jamais
de la péninsule ibérique. Après avoir jeté un triste regard d'adieu,
ÉDIT D'EXPULSION CONTRE LES JUIFS D'ESPAGNE. 415
a avec son dernier soupir », sur son beau royaume, qu'il venait
de perdre, Muley Abou Abdallah se retira dans le domaine qu'on
lui avait abandonné dans les monts ÂIpuxarres. Mais, ne pouvant
surmonter sa douleur, il partit pour TAfrique.
Après un laps de temps d'environ huit siècles, TEspagne tout
entière était donc redevenue chrétienne, comme du temps des
Visigoths. Ce triomphe du christianisme ne servit en rien l'huma-
nité, mais fut, au contraire, le signal d'atrocités inouïes. Les Juifs
furent les premières victimes de la victoire des Espagnols sur les
Maures.
C'est que la lutte contre les musulmans de Grenade avait pris
peu à peu le caractère d'une vraie guerre sainte, entreprise pour
la propagation du christianisme. Aussi la défaite des Maures sur-
excita-t-elle à un degré élevé le fanatisme des Espagnols, qui ne
pouvaient pas comprendre qu'après avoir vaincu les mécréants
musulmans, on permit aux Juifs, encore beaucoup plus coupables,
de circuler librement en Espagne. Torquemada et ses acolytes
s'empressèrent naturellement de profiler de ces dispositions, si
propices à leurs desseins, pour multiplier leurs attaques contre
les Juifs. Cette fois, leurs accusations furent accueillies avec plus
de faveur. Du reste, l'énorme bu lin que les Espagnols avaient ra-
massé dans les riches cités du royaume conquis semblait rendre
la présence des habiles capitalistes juifs moins indispensable à la
prospérité de l'État.
Avant même d'avoir pris complètement possession de Grenade,
Ferdinand et Isabelle songèrent déjà à expulser les Juifs d'Es-
pagne. Ils envoyèrent une délégation au pape Innocent VIII pour lui
faire connaître leur résolution et lui demander de les appuyer de
son exemple en commençant par chasser les Juifs de ses États.
Le pape se refusa à donner un tel exemple, et Meschoullam, de
Rome, informé de la décision d'Innocent VIII, se hâta d'annoncer
cette joyeuse nouvelle aux communautés d'Italie et de Naples.
Mais les souverains d'Espagne persistèrent quand même dans leur
détermination.
Ce fut par un édit daté du palais de l'Alh ambra, du 31 mars 1492,
que les « rois catholiques », Ferdinand et Isabelle, ordonnèrent
l'exil de tous les Juifs d'Espagne. Il fut prescrit à ces derniers,
416 HISTOIRE DES JUIFS.
sous peine de mort, de quitter dans un délai de quatre mois les
territoires de Castille, d'Aragon, de Sicile et de Sardaigne. On leur
permettait d'emporter leur avoir, sauf les métaux précieux, le
numéraire et certaines marchandises dont Texportation était pro-
hibée. Dans les considérants de leur édit, Ferdinand et Isabelle ne
reprochaient nullement aux Juifs d'avoir fait de l'usure, ou acquis
leurs richesses par des moyens illicites, ou causé des dommages
aux chrétiens; ils invoquaient seulement les efforts incessants des
Juifs pour faire revenir les Marranes au judaïsme. Les souverains
ajoutaient qu'ils auraient dû proscrire plus tôt les Juifs pour leurs
menées insidieuses, mais qu'ils espéraient d'abord pouvoir les
amènera résipiscence par la douceur, en n'expulsant que les
Juifs d'Andalousie et en ne châtiant que les plus coupables d'entre
^ux. Ils ne s'étaient décidés à les bannir tous d'Espagne qu'après
s'être convaincus que, malgré toutes les remontrances, ils conti-
nuaient à détourner les Marranes du christianisme et à les entre-
tenir dans les « hérésies juives ». C'était donc pour couper le mal
dans sa racine que, d'accord avec les dignitaires de l'Église, les
«grands et les savants, ils avaient décrété le bannissement de tous
les Juifs de leurs États. Le délai de quatre mois écoulé, on confis-
querait les biens de tout chrétien qui protégerait ou accueillerait
Ain Juif.
Elle avait donc enfin éclaté, cette effroyable catastrophe, que
des esprits clairvoyants avaient prévue depuis longtemps! Les
Juifs d'Espagne étaient donc définitivement condamnés à fuir le
pays auquel ils étaient attachés par toutes les fibres de leur cœur,
où reposaient leurs aïeux depuis quinze siècles, et dont ils avaient
tant contribué à rehausser la grandeur, à augmenter les riches-
ses et à relever la civilisation 1 Ils étaient tout étourdis du coup
qui les frappait. Abrabanel espérait encore pouvoir détourner ce
malheur de ses coreligionnaires. Il se rendit auprès de Ferdinand
et d'Isabelle et leur offrit des sommes considérables pour obtenir
la révocation de l'arrêt d'exil. Sa demande fut appuyée par des
grands d'Espagne, ses amis.
Peut-être Ferdinand, qui avait plus à cœur les intérêts de son
trésor que ceux de sa foi, aurait-il accepté la proposition d'Abra-
ianel. Mais, dès que Torquemada eut appris au palais la démarche
PRÉPARATIFS DE DÉPART DES JUIFS D'ESPAGNE. 417
du ministre juif, il accourut, à ce qu'on raconte, auprès des rois
catholiques, un cruciHx à la main, et leur adressa ces paroles
véhémentes : « Judas Iscariote vendit le Christ pour trente pièces
d'argent. Vos Majestés veulent le vendre pour trois cent mille du-
cats. Eh bien, le voici, vendez-le. » Impressionnée par ces paroles,
peut-être aussi influencée par les conseils de prêtres fanatiques,
Isabelle résolut de maintenir l'édit d'expulsion, et, comme elle
avait beaucoup d'énergie et de ténacité, elle réussit à faire par-
tager son opinion à son époux. Don Abraham Senior, grand favori
de la reine, essaya, après Abrabanel, de s'entremettre auprès d'elle
en faveur de ses coreligionnaires, mais en vain. Un membre du
conseil royal d'Aragon, Juan de Lucena^ dont la dignité équi-
valait à celle de ministre, insista sur la nécessité de faire exé-
cuter l'arrêt d'exil.
A la fm d'avril (1492), on proclama dans tout le pays, à son de
trompe, que les Juifs n'étaient plus autorisés à rester en Espagne
que jusqu'à la fin du mois de juillet, pour liquider leurs affaires,
et que ceux qui y prolongeraient leur séjour au delà de ce délai
seraient passibles de la peine de mort. Malgré leur désespoir de
quitter leur chère patrie et les tombes de leurs aïeux, pour aller au-
devant d'un avenir incertain, dans des pays dont ils ne compre-
naient pas la langue et dont les habitants se montreraient peut-
être à leur égard plus malveillants encore que les Espagnols, les
malheureux Juifs étaient bien obligés de s'habituer à la doulou-
reuse pensée de leur prochain exil et de faire leurs préparatifs de
départ.
Ils s'aperçurent alors de plus en plus combien était terrible
la calamité qui les atteignait. S'ils avaient pu partir avec leurs
richesses, comme les Juifs anglais vers la fin du xm* siècle et
les Juifs français un siècle plus tard, il leur eût été possible de
triompher en partie des difficultés qui les attendaient à l'étranger.
Mais obligés de transformer leur numéraire en lettres de change,
puisqu'il leur était défendu de l'emporter, ils ne purent pas
se procurer assez de traites en Espagne^ où prédominaient la no-
blesse et le clergé, et qui, par conséquent, n'avait pas, comme
l'Italie, des relations commerciales étendues. Le commerce avait
été surtout entre les mains des Juifs et des Marranes, et ceux-ci
IV. . 27
/
#
418 HISTOIRE DES JUIFS.
craignaient, en obligeant leurs anciens coreligionnaires^ de s'ex-
poser à la colère de Tlnquisition.
Faute d'acheteurs, les biens-fonds des proscrits se vendaient à
des prix dérisoires. A en croire le témoignage d*un contemporain,
André Bernaldez, curé de Los Palacios, une maison s'échangeait
contre un âne, et un vignoble contre une pièce de drap ou de
toile. Pour rendre encore plus difficile aux Juifs la vente de leurs
immeubles, Torquemada interdit aux chrétiens tout commerce
avec eux. De plus, le roi Ferdinand fit mettre sous séquestre, dans
ses États, une partie des propriétés des expulsés pour couvrir
leurs dettes et aussi pour donner satisfaction, le cas échéant, aux
réclamations des couvents qui prétendraient avoir des droits sur
ces biens. C'est ainsi que s'évanouirent en quelque sorte en fumée
les richesses considérables des Juifs d'Espagne, qui auraient pu
leur être si utiles dans leur détresse.
Quand il vit les Juifs réduits au désespoir, Torquemada ordonna
aux dominicains de leur prêcher le christianisme en faisant mi-
roiter devant eux la promesse qu'après leur conversion ils pour-
raient rester en Espagne. Mais, grâce aux exhortations des rabbins
et à la fermeté de leurs propres convictions, les Juifs demeurèrent
inébranlables dans leur foi, acceptant leurs souffrances comme
une épreuve et se confiant tout entiers en ce Dieu qui, si fréquem-
ment, avait secouru leurs ancêtres. « En face de nos ennemis et
de ceux qui nous outragent, disaient-ils l'un à Tautre, supportons
tout avec courage pour notre religion et la doctrine de nos aïeux.
Sachons accepter notre sort avec une vaillante résignation, qu'on
nous laisse la vie ou qu'on nous Tôle, et ne profanons pas l'alliance
de notre Dieu. Ne nous laissons pas effrayer, mais marchons
sans cesse dans la voie tracée par l'Éternel. »
D'ailleurs, ils savaient bien que le baptême non plus ne les
aurait pas protégés contre la fureur sanguinaire des inquisiteurs.
Les plus tièdes d'entre les Juifs ne songeaient plus à embrasser le
Christianisme depuis qu'ils avaient vu pour quels motifs futiles les
convertis étaient condamnés au bûcher. Ainsi, une année avant la
promulgation de l'édit d'expulsion, dans la seule ville de Séville,
trente-deux nouveaux chrétiens avaient été brûlés vivants et seize
en effigie, et six cent vingt-cinq avaient été condamnés à une
SOLIDARITÉ DES PROSCRITS D'ESPAGNE. 419
humiliante pénitence. Les Juifs avaient aussi remarqué avec
quelle habileté Torquemada dressait ses pièges pour capturer ses
victimes. De nombreux Marranes de Séville, de Cordoue et de
Jaën s'étaient enfuis dans le royaume de Grenade et y étaient re-
tournés au judaïsme. Après la prise de Grenade, Torquemada leur
adressa un appel pressant pour les engager à revenir à TÉglise,
« toujours indulgente et toujours prête à recevoir dans son giron
ceux qui s'adressaient à elle contrits et repentants », et il leur
promit qu'ils seraient traités avec douceur et qu'ils recevraient
secrètement l'absolution. Se fiant aux paroles de Torquemada,
plusieurs de ces Marranes se rendirent à Tolède, où on leur fit la
grâce de les livrer aux flammes.
Aussi, malgré les incitations fallacieuses des dominicains, mal-
gré la grandeur de la calamité qui les atteignait, les Juifs d'Es-
pagne restèrent presque tous fidèles à leur religion. Il n'y eut que
quelques rares conversions, principalement dans les familles ri-
ches et cultivées, entre autres celles du fermier d'impôts et grand
rabbin Abraham Senior, de ses fils et de son gendre. On raconte
qu'Abraham Senior ne se décida à accepter le baptême que le
désespoir au cœur et devant la menace faite par la reine, très
attachée à son trésorier, qu'elle infligerait encore de plus grands
maux aux proscrits s'il ne se faisait pas chrétien. De fait, la joie
fut grande à la cour quand on apprit la résolution d'Abraham Se-
nior et de sa famille, et le couple royal lui-même ainsi qu'un car-
dinal leur servirent de parrains et de marraine. Les convertis
prirent le nom de Coronel^ et leurs descendants furent élevés plus
tard aux plus hautes fonctions de TÉtat.
Frappés par le même malheur et soumis aux mêmes souffran-
ces, les Juifs d'Espagne manifestèrent les uns pour les autres, au
moment de leur expulsion, les plus admirables sentiments de
solidarité. Quoique leur fortune fût considérablement diminuée,
les plus riches partagèrent fraternellement avec les pauvres, qu'ils
empêchèrent ainsi de se laisser séduire par les promesses des
convertisseurs, et subvinrent à leurs frais de départ. Accompagné
de trente notables, le vieux rabbin Isaac Aboab, ami d'Abrabanel,
prit les devants pour aller engager des pourparlers avec Joao II,
roi de Portugal, afin qu'il autorisât l'établissement des exilés es-
420 HISTOIRE DES JUIFS.
pagDols dans son pays ou leur permit de le'Jraverser; il réussit en
partie dans ses négociations.
A mesure que s'approchait la date fatale, les Juifs ressentaient
plus profondément la douleur d*être contraints de quitter un pays
qu'ils aimaient d'un si ardent amour. Ils déploraient surtout
amèrement la nécessité de se séparer à tout jamais des chères
tombes de leurs parents. A Ségovie, la communauté juive tout
entière passa les trois derniers jours de son séjour en Espagne
dans le cimetière, émouvant les chrétiens mêmes par leurs navran-
tes lamentations. A la fin, ils enlevèrent les pierres tombales, les
emportant comme des reliques sacrées ou les confiant à la garde
des Marranes.
Au lieu de faire partir les Juifs le 31 juillet, comme ils l'avaient
décidé à Torigine, Ferdinand et Isabelle les autorisèrent à rester
jusqu'au surlendemain. Par une coïncidence saisissante, leur
^xode définitif de TEspagne eut lieu le 9 du mois d'Ab, date dou-
loureuse entre toutes dans Thistoire juive, puisqu'elle rappelait
déjà à Israël, entre autres tristes événements, la destruction du
temple de Jérusalem. On évalue à trois cent mille le nombre des
exilés, qui se dirigèrent, les uns du côté du nord, vers le royaume
voisin de Navarre, les autres au sud, pour se rendre en Italie, en
Turquie ou en Afrique ; la plus grande partie gagna le Portugal. De
crainte que l'un ou l'autre des proscrits, au moment de partir, fût
trop épouvanté à l'idée de quitter pour toujours sa patrie et
résolût d'acheter au prix d'une apostasie l'autorisation de de-
meurer en Espagne, plusieurs rabbins, dans l'intention d'étourdir
le chagrin des expulsés, prirent avec eux le chemin de l'exil au
-son du fifre et du tambourin.
Par suite du départ des Juifs, l'Espagne perdit la vingtième
partie de ses habitants, et certes la partie la plus industrieuse, la
plus laborieuse et la plus cultivée, qui formait la classe moyenne
de la population. Grâce à leur activité, les richesses qu'ils créaient
circulaient sans cesse à travers le pays, comme le sang dans le
corps, pour lui donner la vie. On ne trouvait pas seulement, parmii
eux, des capitalistes, des marchands, des laboureurs, des médecins
et des savants, mais aussi des ouvriers de tout genre, armuriers,
métallurgistes, etc. Us auraient certainement fait de l'Espagne^
CONSÉQUENCES DE L'EXPULSION DES JUIFS D'ESPAGNE. 421
après la découverte de l'Amérique, TÉtat le plus riche, le plus flo-
rissant et le plus solide, qui, par suite de son unité, aurait facile-
ment rivalisé avec rilalie. Torquemada préféra en faire un centre
d'atroces cruautés et d'exécutions sanglantes.
Du reste, les chrétiens espagnols ne tardèrent pas à s'apercevoir
des effets désastreux de l'expulsion des Juifs. Les petites villes,
auxquelles la présence des Juifs donnait auparavant quelque ani-
mation, déclinèrent rapidement, au point de devenir de simples
hameaux, n'ayant plus le sens de la liberté et subissant sans résis-
tance le joug de plus en plus lourd du despotisme royal et de
la tyrannie ecclésiastique. Les nobles, de leur côté, se plai-
gnaient que leurs villes et leurs domaines eussent perdu toute
importance, et déclaraient bien haut qu'ils se seraient opposés
de toutes leurs forces à l'exécution de l'arrêt d'exil s'ils en avaient
pu prévoir les conséquences. Immédiatement après le départ des
Juifs, on souffrit surtout du manque de médecins. Pour empê-
cher les habitants de Vitoria et des environs de devenir la proie
des charlatans, des rebouteurs et des exorcistes, les autorités de
la ville durent faire venir un médecin de loin et lui assurer un
traitement annuel considérable. La proscription des Juifs eut
encore bien d'autres inconvénients pour l'Espagne, et tout l'or
qu'elle tirait de ses nouvelles possessions américaines ne pouvait
pas remplacer l'activité commerciale et industrielle de ceux qu'elle
venait de chasser. La foule oublia peu à peu le nom même de ces
Juifs qui avaient tant contribué à la grandeur de leur patrie
d*adoption, mais ce nom devait forcément se présenter pendant
longtemps encore à l'esprit des savants, à cause des nombreux
éléments juifs contenus dans la littérature espagnole.
En vertu d'un ordre royal, les écoles, les hôpitaux, et, en
générai, tous les biens que les Juifs étaient obligés de laisser en
Espagne devinrent la propriété du fisc; les synagogues furent
changées en églises ou en couvents. Ainsi, la magnifique syna-
gogue de Tolède, construite aux frais de l'homme d'État juif Don
Samuel Allavi, d.evint une église [de nuestra Senora de san Benito)
et forme aujourd'hui encore, avec son style mauresque et ses
admirables colonnes, un des ornements de la ville.
Il restait pourtant des Juifs en Espagne, mais couverts du
422 HISTOIRE DES JUIFS.
masque du christianisme et cachés sous le nom de « nouveaux
chrétiens ». Ils prêtèrent leur aide, dans la mesure de leurs moyens,
à leurs frères bannis, acceptant d*eux en dépôt de Tor et de Tar*
gent et leur envoyant, à Toccasion, ces métaux précieux par des
personnes de confiance, ou leur donnant en compensation des
lettres de change sur des places étrangères. Quand le roi en fut
informé, il fit rechercher et confisquer ces richesses en dépôt ;
il empêchait aussi par tous les moyens le payement des lettres de
change. Mais, malgré les difficultés et les dangers, bien des Mar-
ranes persistaient dans leur sympathie pour les Juifs et poursui-
vaient de leur rancune, avec une impitoyable rigueur, ceux qui
s'étaient montrés durs pour les malheureux proscrits; ils les accu-
saient d'hérésie et les livraient aux inquisiteurs, les frappant ainsi
de leurs propres armes. Par contre, ils étaient obligés, eux, pour
ne pas trahir leur attachement secret au judaïsme, de manifester
extérieurement un zèle plus vif pour la religion chrétienne, pro-
diguer en toute circonstance les signes de croix, égrener force
chapelets et marmotter force patenôtres.
Parfois, devant cette nécessité constante de dissimuler, les sen-
timents secrets des Marranes faisaient explosion malgré eux, triom-
phant de leur volonté et se manifestant par des paroles imprudentes.
C'est ainsi qu'à Séville, à la vue d'une statue qui devait repré-
senter Jésus et qu'on offrait à l'adoration des fidèles, un Marrane
s'écria : « Qu'ils sont malheureux ceux qui se voient condamnés
à voir de pareilles choses et à y croire 1 » De telles manifestations
fournissaient à Tlnquisition d'excellents prétextes pour arrêter et
juger non seulement le coupable, mais aussi ses proches, ses amis
et tous les Marranes qui possédaient quelque fortune. Par la même
occaision, on donnait également satisfaction à la foule, dont le
spectacle fréquent des exécutions avait émoussé la sensibilité, et
qui tenait à assister de temps à autre à ces solennels autodafés.
Il n'est donc pas étonnant que dans l'espace de quatorze ans, sous
la direction de l'inquisiteur général Thomas de Torquemada (1485-
1498), les tribunaux d'inquisition aient livré au moins deux mille
Juifs aux flammes.
Torquemada n'ignorait pas que sa cruauté lui avait attiré de nom-
breuses haines, et il craignait sans cesse pour sa vie. Sur sa table
LES PROSCRITS ESPAGNOLS EN NAVARRE. 423
se trouvait une licorne, qui, d'après les croyances superstitieuses
du temps, avait le pouvoir d'annuler TeiTet des poisons. Quand il
sortait, il était escorté d'une garde (familares) composée de cin-
quante cavaliers et de deux cents fantassins.
Il eut pour successeur Deza. Cet inquisiteur général renchérit
sur Torquemada, car sous lui, les bûchers s'élevèrent encore
en plus grand nombre. Aux exécutions des Marranes vinrent
s'ajouter celles des Morisques restés en Espagne, et, un peu plus
tard, celles des partisans du réformateur allemand Luther. Grâce
à la férocité sanguinaire du Saint-Office, l'Espagne prit l'aspect
d'une grande boucherie humaine. Il arriva alors, ce qui était iné-
vitable, qu'à force de voir partout des suspects, les bourreaux se
méfiaient les uns des autres. Deza lui-même fut accusé^ à la fin,
de pratiquer secrètement les rites juifs.
L'expulsion des Juifs d'Espagne produisit une impression pénible
sur presque tous les princes d'Europe, et le Parlement de Paris
blâma sévèrement Ferdinand et Isabelle d'avoir proscrit de leur
pays une classe de citoyens aussi utiles. Le sultan Bajazet fit cette
remarque : « Vous appelez Ferdinand un monarque avisé, lui qui
a appauvri son empire et enrichi le mien I »
Parmi les exilés, ceux qui avaient habité la Catalogne et TAragon
furent relativement plus heureux que leurs compagnons de souf-
france, parce qu'ils purent s'établir, au moins pour quelque
temps, dans un État voisin, la Navarre. Ils eurent ainsi le temps
d'examiner dans quelle contrée ils se rendraient définitivement.
C'est que, jusqu'alors, le prince et le peuple de Navarre s'étaient
opposés à l'établissement de l'Inquisition dans leur pays. Quand,
après le meurtre de l'inquisiteur Arbues, plusieurs Marranes, com-
plices de ce crime, se furent réfugiés en Navarre et furent réclamés
parle tribunal d'inquisition, la ville de Tudèle déclara aux émis-
saires chargés d'arrêter les coupables qu'elle ne permettrait pas
à l'Inquisition de s'emparer de personnes à qui elle avait donné
asile; elle ne céda même pas aux menaces de Ferdinand. Il est
vrai que d'autres villes de la Navarre se refusèrent à recevoir des
proscrits juifs d'Espagne. Le nombre des exilés qui s'établirent en
Navarre peut être évalué à douze mille, dont le comte de Lérin
accueillit probablement la plus grande partie. Mais ils ne séjour-
424 HISTOIRE DES JUIFS.
nèrent que peu d*anaées dans ce pays, où ils furent relancés par
la haine de Ferdinand. Sur les instances de ce dernier, le roi de
Navarre les contraignit à choisir entre rémigration et le baptême.
La plupart se convertirent, parce qu'on ne leur laissa qu*un délai
très court pour se décider. Même dans la communauté de Tudèle,
si connue pour sa piété, cent quatre-vingts familles acceptèrent le
baptême.
D'autres proscrits encore n'eurent pas trop à souffrir de l'arrêt
d'expulsion : ce furent ceux qui, considérant dès l'abord la décision
du couple royal comme irrévocable, partirent avant l'expiration du
délai qu'on leur avait accordé, pour se rendre en Italie, en Afrique
ou en Turquie. A ce moment, l'émigration était encore facile, car
les Juifs d'Espagne avaient une renommée si grande et la sentence
de bannissement avait produit dans TEurope une telle sensation
que les navires affluèrent dans les ports d'Espagne, venus du
pays même ou de l'Italie, surtout de Gênes et de Venise, pour se
mettre à la disposition des exilés.
Avant leur départ, de nombreux Juifs d'Aragon, de Catalogne
et de Valence avaient envoyé des délégués auprès de Ferdinand 1°',
roi de Naples, pour lui demander l'autorisation de s'établir dans
son pays. Libre de préjugés à l'égard des Juifs et ému de compas-
sion devant la catastrophe qui les frappait, ce souverain leur ouvrit
toutes larges les portes de son État. Peut-être aussi espérait-il que
leur présence servirait les intérêts matériels et intellectuels de son
royaume. Plusieurs milliers de Juifs espagnols débarquèrent donc
à Naples et y reçurent un excellent accueil. Leurs coreligionnaires
italiens les reçurent en frères, secourant les pauvres qui ne pou-
vaient pas s'acquitter de leurs frais de voyage et subvenant
provisoirement à tous leurs besoins.
Parmi les proscrits espagnols réfugiés à Naples se trouvait
également Abrabanel avec sa famille. Dans les premiers temps
de son séjour, il vécut retiré, uniquement occupé à commenter
les livres historiques de la Bible, travail qu'il avait dû inter-
rompre en Espagne pour se mettre au service de l'État. Mais quand
Ferdinand P' eut appris sa présence à Naples, il le fit appeler
pour lui confier un emploi élevé, probablement la direction des
finances.
LES PROSCRITS ESPAGNOLS EN ITALIE. 425
Qu'il le fit de sa propre initiative ou sur les instances d'Abra-
banel, le roi de Naples se montra très humain envers les pauvres
réfugiés. Ces malheureux étaient frappés sans relâche par la
destinée, car ils étaient à peine dans le royaume de Naples depuis
six mois, quand la peste éclata parmi eux. Craignant que la foule,
affolée, ne les attaquât, le roi les engagea à enterrer leurs morts
secrètement, pendant la nuit. Mais lorsque Tépidémie eut redoublé
de violence et qu'il ne fut plus possible de tenir la chose cachée,
le peuple et la noblesse sollicitèrent de Ferdinand l'expulsion des
Juifs. Le roi s'y refusa. Go raconte même qu'il menaça d'abdiquer
dans le cas où on leur ferait le moindre mal. R fit établir des
baraquements, en dehors de la ville, pour les malades, leur envoya
des médecins, et, pendant une année entière, leur prodigua libé-
ralement des secours.
A Pise aussi, les réfugiés espagnols furent accueillis par leurs
coreligionnaires avec une grande cordialité. Les fils de Yehiel, de
Pise, le vieil ami d'Abrabanel, s'étaient installés au port pour
recevoir les émigrants, aider à leur établissement dans la ville
même ou les envoyer dans d'autres localités.
Mais tous les autres proscrits, d'après le témoignage même des
contemporains, eurent à subir des épreuves inouïes. Ceux qui
furent épargnés par la famine et la peste périrent par la main des
hommes. Comme le bruit s'était répandu que les proscrits, pour
emporter de l'or et de l'argent en dépit de la défense qui leur en
était faite, en avaient avalé de grandes quantités, des cannibales
les éventraient pour chercher dans leurs entrailles ces trésors
cachés. Les capitaines des navires génois, surtout, traitèrent avec
une férocité sauvage les malheureux exilés qui s'étaient confiés à
leur loyauté. Par cupidité, ou par simple caprice, pour se repaître
des souffrances et des cris désespérés des Juifs, ils en précipi-
tèrent un grand nombre dans les flots. Sur les côtes de l'Afrique,
ils furent torturés et tués par les Rerbères, ou persécutés par les
convertisseurs chrétiens.
Dans le port de Gênes aussi, ils furent assaillis de maux sans
nombre. Il existait alors une loi qui défendait aux Juifs de séjour-
ner dans cette ville pendant plus de trois jours. Or, il arriva que
des navires sur lesquels étaient embarqués des exilés espagnols
426 HISTOIRE DES JUIFS.
furent coatraiats de faire escale dans le port de Gênes, pour des
réparations urgentes. Les autorités permirent aux Juifs de des-
cendre à terre el de séjourner, non pas dans la ville même, mais
près du môle, jusqu'à ce que les navires pussent reprendre la mer.
On vit alors débarquer les malheureux Juifs d'Espagne , hâves,
décharnés, les yeux profondément enfoncés dans les orbites, plus
semblables à des cadavres qu*à des êtres vivants. Poussés par la
faim, les enfants se rendaient dans les églises et se faisaient bap-
tiser pour un morceau de pain, et des chrétiens étaient assez durs,
non seulement pour accepter de pareilles conversions, mais
encore pour se promener parmi les Juifs, la croix dans une main
et du pain dans Tautre, et amener, par ce moyen, de nouvelles
recrues au christianisme ! Par suite de la difficulté des répara-
tions, le séjour des Juifs se prolongea à Gênes jusque dans le
cœur de 1* hiver; les conversions et les souffrances de toute sorte
éclaircirent alors de plus en plus leurs rangs. Dans d'autres ports
italiens, les exilés ne furent même pas autorisés à descendre quel*
ques heures à terre, soit parce que cette année était précisément
une année de disette, soit parce que la peste sévissait parmi eux.
Quand ceux des exilés qui s'étaient arrêtés à Gênes en purent
repartir, leur nombre était fortement réduit. Ils se rendirent à
Rome. Là, une nouvelle déception, plusamère encore, les attendait.
Leurs propres coreligionnaires, par crainte de la concurrence,
essayèrent de s'opposer à leur établissement à Rome; ils offrirent
i ,000 ducats au pape Alexandre VI, pour qu'il refusât de recevoir
les nouveaux arrivants. Bien qu'en général ce pontife ne péchât
pas par excès de scrupules, il fut quand même tellement outré de la
dureté des Juifs de Rome pour leurs malheureux coreligionnaires
d*Espagne qu'il ordonna de les chasser. La communauté de Rome
fut obligée de verser 2,000 ducats pour faire annuler le décret
d'expulsion et de laisser les fugitifs espagnols s'établir librement
à Rome.
Corfou, Candie, et d'autres îles grecques encore reçurent ^-
lement un fort contingent de proscrits juifs d'Espagne. Les uns
y vinrent de leur plein gré, les autres y furent amenés comme
esclaves. Dans la plupart des communautés de ces îles, on fit les
plus louables efforts pour secourir les nécessiteux et racheter les
LES PROSCRITS ESPAGNOLS EN PORTUGAL. 427
esclaves. Pour se procurer les ressources nécessaires, on alla jus-
qu'à vendre les ornements des synagogues. Elkana Capsali, chef
de la communauté de Candie, recueillit avec un zèle infatigable
des subsides en faveur de ces malheureux. Des Persans, qui se
trouvaient à Corfou lors de l'arrivée des proscrits espagnols, en
achetèrent un certain nombre, dans Tespoir que les Juifs de leur
pays leur payeraient une forte rançon.
De tous les exilés juifs d'Espagne, les plus heureux furent sans
contredit ceux qui purent arriver en Turquie. Le sultan Bajazet II
se montra à Tégard des Juifs bien plus humain et plus avisé que
tous les princes chrétiens; il comprenait de quelle utilité seraient
pour son pays Tintelligence et l'activité des proscrits espagnols.
Aussi invita-t-il les fonctionnaires des provinces européennes de
son empire à faire bon accueil aux émigranls juifs, leur défen-
dant, sous peine de mort, de les persécuter ou de les molester.
Comme la plupart des expulsés arrivaient en Turquie dans un
lamentable dénûment, Moïse Capsali, le grand-rabbin de Constan-
tinople, parcourut les communautés pour recueillir des secours ;
il imposa à tous les membres aisés une taxe « pour le rachat des
captifs espagnols ». Il faut ajouter que les Juifs turcs entrèrent
avec empressement dans la voie indiquée par leur chef religieux, et
vinrent tous, dans la mesure de leurs ressources, au secours de
leurs frères d'Espagne. Ceux-ci s'établirent par milliers dans la
Turquie, et, avant qu'une génération eût disparu, ils eurent con-
quis la direction du judaïsme turc et purent faire prévaloir leurs
idées, leurs usages et leurs traditions.
En Portugal aussi, les bannis trouvèrent, au début, le calme et
la sécurité. Un grand nombre d'entre eux s'étaient décidés à se
diriger vers ce pays, voisin de l'Espagne, parce qu'ils espéraient
qu'après leur départ la population espagnole apprécierait mieux
les services qu'ils avaient rendus et qu'ils pourraient encore
rendre à leur patrie, et que Ferdinand et Isabelle ne tarderaient
pas à les rappeler. Au pis aller, se disaient-ils, ils pourraient tou-
jours s'embarquer en Portugal, pour gagner soit l'Afrique, soit
ritalie. On sait qu'Isaac Aboab et d'autres délégués étaient allés
demander au roi Jo5o II l'autorisation pour leurs coreligion-
naires de s'établir dans ses États. Tout en étant d'avis de les rece-
428 HISTOIRE DES JUIFS.
voir contre de Targent, le souverain consulta quand même les
membres de son Conseil. Les uns, par pitié pour les Juifs ou par
flatterie pour le roi, se montrèrent favorables aux exilés espa-
gnols, mais d'autres protestèrent énergiquement contre leur
venue en Portugal. Comme le roi comptait sur les sommes que
lui verseraient les émigrants pour pousser avec vigueur la guerre
en Afrique, il ne tint nul compte des objections.
Dans leurs pourparlers avec Joâo II, les délégués des exilés
espagnols s'étaient d'abord proposé de demander la permission
de s'établir déflnitivement en Portugal. Mais les Juifs portugais
eux-mêmes jugèrent que si pareille faveur était accordée à leurs
coreligionnaires d'Espagne, elle aurait très probablement des
<5onséquences funestes. Car il y aurait alors en Portugal trop de
Juifs, en proportion du nombre d'habitants du pays, et il faudrait
craindre que le roi, qui n'était pas bon et n'aimait pas les Juifs,
s'avisât un jour d'expulser de son royaume la population juive
tout entière. Dans la réunion des notables juifs portugais qui
délibérèrent sur cette question, un généreux vieillard, Joseph, de
la famille Ibn Yahya, plaida avec une éloquence chaleureuse la
cause des exilés espagnols. Mais la majorité était d'avis que ces
exilés mettraient en danger tous les Juifs du royaume en restant
déFmitivement dans le pays. II ne fut donc question, dans l'entrevue
des délégués espagnols avec le souverain portugais, que d'un séjour
provisoire ; au bout d'un certain temps, les proscrits devaient de
nouveau quitter le Portugal pour se rendre dans une autre
contrée.
On s'arrêta de part et d'autre aux stipulations suivantes. Tout
juif espagnol, riche ou pauvre, à l'exception des nourrissons,
payera, comme droit d'entrée en Portugal, une capitation de
8 cpuzados or (environ 25 francs), en quatre termes, pour un
séjour de huit mois. Les ouvriers seuls, tels que métallurgistes et
armuriers, étaient autorisés à s'établir défmitivement dans le pays
et ne payaient, dans ce cas, que la moitié de la somme imposée aux
autres réfugiés. Le roi s'engageait, le délai expiré, à mettre à la
disposition des proscrits des navires qui les transporteraient, pour
un prix modéré, dans le pays où ils voudraient se rendre. Ceux qui
ne pourraient pas prouver qu'ils ont acquitté la taxe décapitation
SAVANTS JUIFS EN PORTUGAL. 429-
OU seraient trouvés en Portugal, les huit mois écoulés, seraient
réduits en esclavage.
Ces conditions arrêtées, un groupe considérable de Juifs espa-
gnols, au nombre d'environ 95,000, passèrent les frontières por«
tugaises et gagnèrent les villes que le souverain leur avait dési-
gnées pour leur séjour provisoire. Outre la taxe qu'ils versaient
au trésor royal, ils avaient encore à payer un impôt aux bourgeois
de ces villes.
Quoique les Juifs fussent relativement peu nombreux dans le
petit pays du Portugal avant l'arrivée de leurs coreligionnaires
d'Espagne, plusieurs d'entre eux s'y distinguèrent pourtant par
leur savoir. Joâo II eut à son service plusieurs médecins juifs.
D'autres Juifs étaient d'habiles mathématiciens et d'excellents
astronomes. A cette époque, où le Portugal brûlait d'une sorte de
fièvre pour aller à la découverte de nouvelles contrées et nouer
avec elles des relations commerciales, les mathématiques et>
l'astronomie, considérées jusqu'alors presque comme des sciences
d'amateur, avaient une grande valeur pratique. Pour trouver le
chemin des Indes, ce pays de l'or et des épices dont les Portugais,
rêvaient sans cesse, il fallait, en effet, renoncer au simple cabo-
tage et gagner la haute mer. Mais il n'était pas possible de se
lancer en plein Océan, à moins de risquer de s'égarer, si Ton
n'avait pas des points de repère sur l'immensité des eaux, et si
l'on ne pouvait pas se rendre compte, par la hauteur du soleil et
des étoiles, de la direction qu'on suivait. Les hardis navigateurs
qui partaient pour la découverte de nouveaux mondes avaient donc
besoin de tables astronomiques. On sait que précisément l'astro-
nomie avait été cultivée avec succès par quelques Juifs d'Espagne,
et qu'au xm^ siècle un chantre de Tolède, Isaac (Zag) ibn Sid,
avait établi des tables astronomiques, connues sous le nom de
« Tables alphonsines » , et adoptées, avec des modifications peu im-
portantes, par les savants compétents de l'Allemagne, de la France,
de l'Angleterre et de l'Italie.
Quand le roi Joâo II eut résolu de faire partir du Portugal des
navires pour aller à la découverte des Indes par l'océan Atlantique,
il convoqua une sorte de congrès astronomique pour rédiger des
tables pour les navigateurs. A côté du célèbre astronome aile-
430 HISTOIRE DES JUIFS.
mand Martin deBehaim et du médecin chrétien Rodrigo, siégeaient
également à ce congrès deux Juifs, un certain Moïse et Joseph
(José) Vecinho ou de Viseu, médecin du roi. Celui-ci utilisa,
comme base de ses travaux astronomiques, le calendrier perpé-
tuel ou « les Tables des sept planètes », ouvrage qu'Abraham
Zacuto avait composé pour un évêque de Salamanque. Joseph
Vecinho perfectionna également, en collaboration avec deux spé-
cialistes chrétiens, l'instrument servant à mesurer la hauteur
des astres (l'astrolabe), et si nécessaire à la navigation. Ce fut
cet instrument ainsi perfectionné qui aida Vasco de Gama à
découvrir la route maritime des Indes par le cap de Bonne-
Espérance.
Joâo II prit encore à son service deux autres Juifs, Rabbi
Abraham de Béja et Joseph Çapateiro de Lamégo, dont il mit à
profit les connaissances géographiques et l'esprit délié pour les
envoyer en Asie, où ils devaient transmettre ses communications
aux explorateurs qu'il avait chargés de rechercher le pays fabu-
leux du prêtre Jean. Mais, au fond, il n'avait aucune sympathie
pour les Juifs, car dans l'année même où il envoya Joseph Çapa-
teiro et Abraham de Béja en Asie, il nomma une commission
d'inquisition, à l'instigation du pape Innocent VIII, pour arrêter les
Marranes relaps venus d'Espagne et les condamner au feu ou à la
prison perpétuelle. Le sort de ces milliers de Juifs espagnols réfu-
giés en Portugal était donc bien incertain, puisqu'il dépendait de
la bonne volonté d'un monarque, qui était plutôt, pour eux, un
ennemi qu'un protecteur.
Mais ces malheureux n'avaient pas seulement les hommes
contre eux, la nature aussi leur était contraire. Dès leur arrivée
en Portugal, la peste éclata parmi eux et les décima. Comme elle
exerça également des ravages parmi les Portugais, ceux-ci accu-
sèrent les Juifs espagnols de l'avoir introduite dans le pays et,
par conséquent, reprochèrent au roi d'avoir fait accueil à ces
exilés. Joâo II se vit donc obligé d'exiger rigoureusement que tous
les réfugiés eussent quitté le Portugal dans le délai fixé.
Conformément aux stipulations, le souverain mit des navires à
leur disposition, à des prix modérés, et recommanda aux capitaines
de les traiter avec douceur et de les conduire dans les ports
SOUFFRANCES DES PROSCRITS ESPAGNOLS. 431
qu'eux-mêmes leur désigneraient. Mais une fois en mer, lés
capitaines des vaisseaux ne se préoccupèrent plus des ordres du
roi, et, soit , par haine, soit par cupidité, ils réclamèrent des
sommes bien supérieures aux prix de transport convenu. En cas
de refus, ils promenaient ces malheureux à travers TOcéan jusqu'à
ce qu'ils eussent épuisé leurs provisions et fussent obligés d'en
acheter auprès des capitaines, qui, naturellement, ne leur en
livraient que contre de fortes sommes d'argent. Il y en eut qui
furent réduits à donner leurs vêtements en échange d'un morceau
de pain. Des femmes et des jeunes filles furent violées par ces
bandits sous les yeux de leurs maris et de leurs parents. Plusieurs
capitaines jetèrent les pauvres Juifs sur des côtes désertes ou
inhospitalières, où ils devinrent la proie de la faim et du déses^
poir, ou furent emmenés comme esclaves par des Maures.
Un témoin oculaire, le cabbaliste Juda ben Jacob Hayyat, rap-
porte les souffrances que lui et ses compagnons eurent à endurer
sur un de ces vaisseaux portugais. Embarqué avec sa femme et
deux cent cinquante autres proscrits de tout âge, ils partirent de
Lisbonne en hiver (au commencement de 1493) et errèrent pen-
dant quatre mois sur les flots, parce que la peste sévissait parmi
eux et qu'aucun port ne voulait les recevoir. Naturellement, les
vivres devinrent de plus en plus rares. Par surcroît de malheur,
le navire fut capturé par des corsaires de la Biscaye, pillé et con-
duit dans le port espagnol de Malaga. Là, on ne permit aux Juifs ni
de descendre à terre, ni de repartir, ni de se procurer des vivres.
Le clergé et les autorités espéraient que la faim les forcerait à
accepter le baptême. Et de fait, une centaine d'entre eux, à
demi morts d'épuisement, se convertirent. De ceux qui restèrent
inébranlables dans leurs croyances, cinquante environ, vieillards,
femmes et enfants, périrent de faim, et, parmi eux, la femme de
Hayyat. A la fin, émus de pitié devant tant de souffrances, les
habitants de Malaga apportèrent aux Juifs du pain et de l'eau.
Lorsque, au bout de deux mois, les survivants furent enfin auto-
risés à se diriger vers la côte d'Afrique, de nouveaux maux les
atteignirent. Accompagnés partout de la peste, ils ne purent
entrer dans aucune ville et durent camper en plein champ.
Hayyat fut jeté par un musulman dans un cachot plein de serpents
432 HISTOIRE DES JUIFS.
et de salamandres, et menacé d*être lapidé s*il ne se convertissait
pas à rislamisme. Resté ferme dans ses convictions en dépit de
toutes les souffrances, il fut enfin racheté par les Juifs d'une
petite ville et conduit à Fez. Là renaît une telle famine que, pour
un morceau d'un mauvais pain, il tournait tous les jours une
meule.
En apprenant les mauvais traitements infligés par les capitaines
de vaisseau aux émigrants, les autres proscrits qui étaient encore
en Portugal eurent peur de s'embarquer. Du reste, beaucoup
d'entre eux étaient trop pauvres pour payer le prix de transport.
Rs remettaient donc leur départ de jour en jour, espérant que le
roi leur permettrait peut-être de se fixer dans ses États. Vaine
illusion. Joâo II exigea la stricte exécution de la convention. Le
délai de huit mois expiré, les retardataires furent donnés ou
vendus comme esclaves aux membres de la noblesse (1493).
Ce qu'il y eut de particulièrement cruel dans la conduite du roi,
c*est qu'il fit arracher aux parents réduits ainsi en esclavage les
enfants de trois à dix ans, pour les envoyer dans les contrées
nouvellement découvertes, à l'île de Saint-Thomas, aux îles Per-
dues ou à l'île des Serpents, et les élever dans le christianisme.
En vain les mères éplorées supplièrent le roi de ne pas les séparer
de leurs enfants. Joao resta insensible à leurs cris de désespoir.
Une mère, à qui on avait pris sept enfants, se jeta aux pieds du
roi, à sa sortie de l'église, implorant de lui la faveur de garder au
moins le plus jeune. Mais, selon l'expression d'un chroniqueur, le
souverain « la laissa gémir et se lamenter comme une chienne
à laquelle on a enlevé ses petits ». Aussi, bien des mères, pour ne
pas se séparer de leurs enfants, se jetèrent-elles avec eux dans
les flots. Dans l'île de Saint-Thomas, où furent envoyés ces
enfants, pullulaient les serpents venimeux et d'autres bêtes mal-
faisantes ; on y reléguait paiement les criminels. La plupart des
enfants juifs y succombèrent donc bien vite; beaucoup d'entre
eux n'avaient même pas pu supporter les fatigues du voyage et
étaient morts en chemin. Peut-être faut-il attribuer ces actes
inhumains du roi à la douleur qu'il ressentait d'avoir perdu son
unique fils légitime.
Après la mort de JoSo H (fin octobre 1495), Manoël, son cousin,
MANOEL ET ISABELLE IL 433
•qui lui succéda, sembla vouloir mettre Qn aux soulTrances des
Juifs établis dans son royaume. Informé qu'une partie des exilés
espagnols n*étaient restés en Portugal, après le délai convenu,
que forcés par les circonstances, il remit en liberté ceux qui
avaient été réduits en esclavage. Il refusa même Targent que,
par reconnaissance, les affranchis lui offrirent. Il est vrai qu'en
les traitant ainsi avec douceur, il nourrissait Tespoir, d'après
son biographe, qu'ils se décideraient plus facilement à se con-
vertir. Il défendit également aux prédicateurs de continuer leurs
excitations contre les Juifs.
A sa cour vivait, honoré et respecté, le mathématicien et as-
tronome juif Abraham Zacuto, venu à Lisbonne du nord de TEs-
pagne ; Manoël rattacha à sa personne comme astrologue. Mais
Zacuto, tout en ayant des idées assez étroites et en ne sachant
pas se préserver des superstitions de son temps, ne se contentait
(pourtant pas de prédire au roi les événements futurs d'après
rinspection des constellations ; il lui rendit d'importants services
par ses connaissances astronomiques. Outre ses tables, il composa
encore un autre ouvrage astronomique, et, au lieu de l'instrument
•en bois dont on se servait jusqu'alors pour mesurer les hauteurs
des astres, il en fabriqua un en métal qui fournissait à la navi-
gation des données plus précises.
Malheureusement, le répit accordé aux Juifs par Manoël ne fut
•que de très courte durée. Dès que le jeune souverain fut monté
:sur le trône de Portugal, les rois catholiques d'Espagne songèrent
à faire de lui un allié en se l'attachant par un mariage. Ils lui
firent donc proposer pour femme leur plus jeune fille, Jeanne, que
rsa jalousie excessive et ses manières de folle devaient rendre
(plus tard si célèbre. Manoël était tout disposé à s'apparenter à la
Camille royale d'Espagne, mais désirait se marier avec une sœur
plus âgée de Jeanne, Isabelle II, qui avait épousé peu auparavant
J'infant de Portugal et était devenue veuve peu de temps après
«on mariage.
Fermement décidée, d'abord, à ne pas se remarier, Isabelle
•modifia sa résolution sur les instances de son confesseur, qui lui
fit comprendre de quelle utilité serait pour le christianisme son
anion avec le roi de Portugal. On espérait, en effet, à la cour
IV. 28
434 HISTOIRE DES JUIFS.
d'Espagne, qu'elle interviendrait auprès de son époux pour faire
expulser du Portugal les proscrits juifs et musulmans qui s*y
étaient réfugiés. Les souverains d'Espagne accordèrent donc à
Hanoël la main de leur fille Isabelle, à condition qu'il contractât
une alliance avec l'Espagne contre Charles YIII, roi de France, et
qu'il chassât de son pays tous les Juifs sans exception, indigènes
et immigrés.
Hanoël hésita d'abord à souscrire à ces deux conditions, car it
entretenait les meilleurs rapports avec la France, et il n'ignorait
pas quel profit considérable le Portugal tirait des richesses et de
l'activité industrieuse des Juifs. Il soumit donc la question des
Juifs à ses conseillers les plus prudents parmi les grands. Les avis
se partagèrent. Ce fut Isabelle qui triompha des scrupules du roi,
dont la probité avait reculé jusqu'alors devant l'acte cruel et
déloyal qu'on réclamait de lui.
Sous l'influence du clergé, ou peut-être par haine personnelle
contre le judaïsme, cette princesse en était arrivée à cette con-
viction que le chagrin qui avait assombri les derniers jours de
Joao II lui avait été infligé en punition du bon accueil qu'il avait
fait aux exilés juifs d'Espagne, et elle craignait que son union avec
Manoël fût également malheureuse si les Juifs continuaient de
demeurer en Portugal. Manoël ne céda pourtant pas tout de suite.
Dans son cœur se livra un violent combat. Chasser les Juifs,
c'était trahir les promesses qu'il leur avait faites, fouler aux
pieds tout sentiment d'humanité et sacrifier les intérêts de l'État ;
mais les laisser dans son royaume, c'était renoncer à l'infante
espagnole et, par conséquent, à l'espoir de porter un jour la cou-
ronne d'Espagne. A la fin, quand sa fiancée, qu'il était allé at-
tendre à la frontière, lui écrivit une lettre pour lui déclarer qu'elle
n'entrerait pas en Portugal tant qu'elle risquerait d'y rencontrer
les « maudits » Juifs, il se conforma à son désir.
La première conséquence du mariage de Don Manoël avec
l'infante Isabelle fut donc le bannissement des Juifs du Portugal.
En effet, le contrat de mariage fut signé le 30 novembre 1496, et,
dès le 24 du mois suivant, le roi promulgua une loi ordonnant aux
Juifs et aux musulmans, sous peine de mort, de se faire chrétiens
ou de quitter le Portugal dans un délai donné. Pour apaiser en
VIOLENCES CONTRE LES JUIFS DE PORTUGAL. 435
partie ses scrupules, il se montra d'abord assez bienveillant pour
les malheureux que son édit frappait si durement; il leur laissait
presque une année, jusqu'en octobre, pour faire leurs préparatifs,
et leur désignait trois ports (Lisbonne, Oporto et Setubal) où ils
pourraient s'embarquer librement.
II eût peut-être mieux valu pour les Juifs portugais que le roi
n'y mit pas, au commencement, tant de ménagements, car, trompés
par cette douceur, ils se disaient que, grâce aux amis qu'ils
avaient à la cour, le roi reviendrait sur sa détermination et les lais-
serait en Portugal. Et comme ils avaient encore devant eux un délai
assez long, ils ne hâtèrent pas suffisamment leurs préparatifs de
départ, d'autant plus qu'ils étaient autorisés à emporter de l'or
et de l'argent. D'ailleurs, l'hiver était une saison peu favorable
pour s'embarquer, et beaucoup trouvaient qu'il était préférable
d'attendre le printemps. Mais, dans l'intervalle, les sentiments de
Manoël se modifièrent à leur égard. D'une part, il était irrité
qu'une très faible partie des proscrits se fût seulement décidée à
se convertir, et, de l'autre, il voyait avec déplaisir tant de richesses
sortir de son royaume avec les Juifs. Il chercha alors le moyen de
les garder en Portugal comme chrétiens.
Ayant donc réuni le Consul d'Etat, il lui demanda s'il ne serait
pas possible de contraindre les Juifs par la violence à accepter le
baptême. Le clergé portugais, il faut le dire à son honneur,
s'opposa énergiquement à une mesure aussi inique. L'évèque
d'Algarve, Fernando Coutinho, invoqua des autorités ecclésias-
tiques et des bulles papales pour démontrer que l'Église défend
d'obliger les Juifs par la force à se faire chrétiens. Devant ces
résistances, Manoël, qui tenait beaucoup a empêcher tous ces
laborieux Juifs de partir, déclara qu'il ne se préoccupait ni des
bulles ni de l'avis des prélats, et qu'il se dirigerait d'après ses
propres inspirations.
Sur le conseil d'un apostat juif, Lévi ben Schem Tob, qui por-
tait probablement le nom chrétien d'Antonio et avait publié un
factum haineux contre ses anciens coreligionnaires, Manoël fit
fermer toutes les synagogues et toutes les écoles et défendit aux
Juifs de se réunir les jours de sabbat pour faire leurs prières en
commun. Comme ces mesures ne produisirent pas le résultat
436 HISTOIRE DES JUIFS.
désiré et que des Juifs courageux, au risque d'encourir les plus
rigoureux chàtimeuts, établirent des oratoires dans leurs de-
meures, le roi, à l'instigation du même renégat, ordonna secrète-
ment (au commencement d'avril 1497} que le dimanche de Pâques
on arrachât à leurs parents tous les enfants juifs âgés de moins de
quatorze ans, et qu'on les traînât de force aux fonts baptismaux.
Malgré toutes les précautions prises, quelques Juifs furent
informés de ce que tramait le roi et prirent leurs mesures pour
échapper par la fuite à la « flétrissure du baptême ». Quand
Hanoël apprit ce fait, il prescrivit qu'on procédât immédiatement
au baptême des enfants. Alors se produisirent des scènes déchi-
rantes dans toutes les localités habitées par des Juifs. Les
parents s'attachaient désespérément â leurs enfants, qui, de leur
côté, se cramponnaient à eux de toutes leurs forces ; on les sépa-
rait à coups de lanière. Plutôt que de se laisser enlever leurs
enfants, bien des parents les étranglaient dans leurs derniers
embrassements ou les précipitaient dans des puits ou des fleuves,
et se tuaient ensuite. « J'ai vu de mes propres yeux, raconte
l'évêque Coutinho, des enfants traînés par les cheveux aux fonts
baptismaux, et les pères les accompagner, la tête voilée de deuil,
poussant des cris lamentables et protestant jusqu'au pied de l'au-
tel contre ce. baptême forcé. J'ai vu bien d'autres cruautés
encore, v Les contemporains gardèrent surtout un souvenir dou-
loureux de rhorrible genre de mort choisi, pour lui et ses en-
fants, par un Juif cultivé et très considéré, Isaac ibn Cahin, pour
échapper aux convertisseurs.
Des chrétiens même se prirent de compassion pour ces
malheureux, et, sans tenir compte du châtiment auquel ils
s'exposaient, cachèrent des enfants juifs dans leurs maisons
pour les sauver momentanément. Mais Manoël et sa jeune épouse
restèrent sourds aux supplications comme aux gémissements.
Après le baptême, les enfants juifs recevaient un nom chrétien
et étaient ensuite disséminés dans diverses villes, où on les éle-
vait dans la foi chrétienne. Sur un ordre secret, ou par excè^
de zèle, les émissaires royaux arrêtaient même des jeunes gens
de vingt ans pour les baptiser.
Il est probable que, dans ces tristes circonstances, de nombreux
BAPTÊME FORCÉ DES JUIFS PORTUGAIS. 437
Juifs apostasièrent pour ne pas s'éloigner de leurs enfants. Mais
le roi, guidé par Tlntérêt bien plus que par la foi, ne se contenta
pas de ces conversions, il voulait que, convaincue ou non, toute
la population juive de Portugal se fit chrétienne et restât dans le
pays. Pour entraver leur émigration, il revint sur l'autorisation
qu'il leur avait donnée de s'embarquer dans trois ports, et ne leur
permit plus de partir que par Lisbonne. Tous les émigrants
durent donc se réunir dans cette dernière ville ; ils y vinrent au
nombre d'environ 20,000.
Une fois rassemblés à Lisbonne, ils se heurtèrent contre d'autres
difficultés. Le roi, il est vrai, fit mettre des maisons à leur dispo-
sition pour y loger, mais, sur son ordre, ils rencontrèrent, pour
leur embarquement, tant d'obstacles que le délai passa et que le
mois d'octobre arriva sans que la plupart d'entre eux eussent pu
partir. Devenu ainsi, par les termes mêmes de la convention,
maître absolu de leur liberté et de leur vie, il les fit entasser
comme du bétail dans un hangar et leur déclara qu'ils étaient
maintenant ses esclaves et que leur sort dépendait de sa seule
volonté. Il leur laissait le choix de se faire chrétiens de leur propre
gré, avec la perspective de recevoir honneurs et richesses, ou de
n'accepter le baptême que par la violence. Comme presque tous
s'obstinèrent à rester juifs, il les priva de nourriture pendant
trois jours. Mais ni la faim ni la soif ne purent triompher de leur
résistance. Pour avoir raison de leur aversion pour le christia-
nisme, Manoël les fit traîner de force à l'église, à l'aide de cordes,
ou tout simplement par les cheveux ou la barbe. Mais beaucoup
de Juifs préférèrent la mort au baptême ; il y en eut qui se tuèrent
dans l'église même. Un père couvrit ses enfants de son talit, les
égorgea et se tua ensuite.
Les Maures aussi furent expulsés, à ce moment, du Portugal, mais
on les laissa partir tranquillement, sans les maltraiter, non pas par
égard pour eux, mais parce que Manoël craignit que l'un ou l'autre
des princes musulmans en Afrique ou en Turquie usât de repré-
sailles envers les chrétiens de son pays. Manoël, que quelques his-
toriens ont surnommé « le Grand », ne se montra si cruel envers
les Juifs que parce qu'il savait qu'ils n'avaient pas de défenseur.
Imposée par la contrainte, la cpnversion au christianisme des
438 HISTOIRE DES JUIFS.
Juifs portugais et des réfugiés espagnols n'était pour eux qu*une
sorte de masque dont on les obligeait à s'affubler, mais qu'ils se
bâtaient de jeter au loin dès que les circonstances le leur per-
mettaient. De ces convertis, plusieurs devinrent plus tard des
rabbins considérés, notamment Lévi ben Habib, nommé rabbin
de Jérusalem. Réussir, à cette époque, à sauver sa vie sans
apostasier, était considéré par les Juifis comme un vrai miracle, un
bienfait tout spécial de la Pro\1dence. Isaac ben Joseph Caro, de
Tolède^ qui avait cherché un refuge en Portugal et y avait vu
périr tous ses enfants, petits et grands, remercia Dieu de Tavoii
protégé sur mer et conduit sain et sauf en Turquie. Abraham
Zacuto aussi, quoique étant ou peut-être parce qu'il était favori,
astrologue et chronographe du roi Manoël, vit pendant quelque
temps son existence menacée avec celle de son fils Samuel.
Après avoir heureusement résisté aux plus dures épreuves, ils
parvinrent à sortir du Portugal, furent faits deux fois prisonniers
et arrivèrent enfin à Tunis.
Les Juifs restés en Portugal, qui s'étaient soumis au baptême
pour ne p»s se séparer de leurs enfants ou pour échapper aux
tortures, ne se résignèrent pas non plus à demeurer chrétiens.
Comme le siège pontiQcal était alors occupé à Rome par un pape,
Alexandre VI, qui, selon un mot très répandu dans la chrétienté,
était « capable de vendre les clés du ciel, l'autel et le Christ »,
ils envoyèrent auprès de lui, avec une forte somme d'argent, une
délégation de sept membres pour lui demander de déclarer nul
le baptême qu'on leur avait imposé. Ce pape et le sacré-col-
lège firent aux délégués juifs un accueil encourageant ; le car-
dinal de Sainte-Anastasie leur accorda même sa puissante pro-
tection. Mais sur Tordre du couple royal d'Espagne, l'ambassa-
deur espagnol Garcilaso mit tout en œuvre pour faire échouer
leurs démarches. Ils semblent pourtant avoir obtenu un résultat,
car le roi Manoël promulgua (30 mai 1497) un « édit de tolérance »
pour protéger pendant vingt ans tous les Juifs baptisés de force
contre toute accusation fondée sur la prétendue observance des
rites juifs. On voulait leur laisser le temps de se corriger de
leurs anciennes habitudes et de s'accoutumer aux pratiques chré-
tiennes. Ce délai de vingt ans expiré, les procès d'hérésie, d'après
L'ÉDIT DE TOLÉRANCE EN PORTUGAL. 430
le nouvel édit, seraient jugés dans les formes ordinaires, et .les
biens des condamnés ne seraient pas confisqués, comme en Esr
pagne, mais reviendraient à leurs héritiers. Les médecins et les
chirurgiens convertis qui ne comprenaient pas le latin étaient au-
torisés à étudier leur art dans des livres hébreux. Grâce . à ce
décret, les nouveaux chrétiens pouvaient observer secrètement,
en toute sécurité, les pratiques du judaïsme et s'adonner à l'étude
de la littérature talmudique. Nul chrétien portugais n'était, en
«ffet, capable, en ce temps, de distinguer, parmi les ouvrages
hébreux, un livre de médecine de tout autre livre.
L'édit de tolérance ne s'appliquait qu'aux Marranes portugais.
Par égard pour la cour d'Espagne ou plutôt pour Tinfante Isabelle,
sa femme, le roi Manoëi ordonna l'expulsion de tous les Marranes
espagnols. Cette mesure inhumaine lui était, du reste, imposée
par une clause de son contrat de mariage (août 1497), en vertu de
laquelle toutes les personnes d'origine juive condamnées par
l'Inquisition en Espagne, et qui s'étaient réfugiées en Portugal,
devaient être chassées dans le délai d'un mois.
Parmi les milliers de Juifs portugais qui s'étaient résignés au
isacriflce de leur foi, la plupart n'attendaient qu'une occasion
favorable pour émigrer dans un pays où ils seraient libres de
retourner au judaïsme. Comme le dit le poète Samuel Usque, les
eaux du baptême n'avaient modifié ni leurs croyances ni leurs
sentiments. Il y eut même quelques Juifs héroïques, comme Simon
Maïmi, probablement le dernier grand-rabbin (Arrabi mor) du
Portugal, sa femme, ses gendres, et d'autres encore, qui s'obsti-
nèrent à rester ouvertement fidèles à leur religion, en dépit des
horribles tortures qu'on leur infligea. Jetés dans un cachot,
ils furent emmurés jusqu'au cou et restèrent dans cette position
pendant trois jours. Comme ils persistèrent dans leurs croyances,
on fit tomber la maçonnerie qui les enveloppait; trois des sup-
pliciés, et parmi eux Maïmi, avaient succombé. Quoiqu'il fût sévè-
rement défendu d'ensevelir les victimes de ces tortures, que les
bourreaux seuls avaient le droit de mettre en terre, deux Marranes
risquèrent leur vie pour inhumer le pieux Maïmi dans le cimetière
juif, où un certain nombre de Marranes vinrent en cachette célé-
brer en son honneur une cérémonie funèbre.
440 HISTOIRE DES JUIFS.
Isabelle II, reine de Portugal, qui avait été riostigatrice de toutes- %'
les mesures iniques prises contre les JuiCs, mourut le 24 août 149&
en mettant au monde Théritier du trAne d'Espagne et de Portugal.
Ce fut probablement après la mort de sa femme que Manoël
permit aux rares Juifs restés fermes dans leurs croyances de
sortir du pays. Outre Abraham Saba, prédicateur et auteur d'ou-
vrages cabbalistiques, dont les deux enfants furent baptisés de
force et retenus en Portugal, il y avait encore, parmi les émigrants^
comme personnages connus, Schem Tob Lerma et Jacob Lual. Hais
les compagnons de détention de Simon Maîmi ainsi ^ue ses gen»
dres restèrent encore longtemps incarcérés. Sortis de prison, ils
furent envoyés à Arzilla, en Afrique, obligés de travailler les jours
de sabbat à des ouvrages de retranchement, et, à la fin, subirenl
le martyre.
Quatre-vingts ans plus tard, Tarrlère-petit-flls de Manoël, l'aven-
tureux roi Sébastien, qui conduisit la fleur de la noblesse portu-
gaise en Afrique, à la conquête de nouveaux territoires, perdit
son armée dans une seule bataille; tous les nobles furent tués ou
réduits en captivité. Amenés sur les marchés de Fez, les pri-
sonniers, offerts comme esclaves aux descendants des malheureuiL
Juifs si cruellement expulsés du Portugal, s'estimaient heureux
s'ils étaient achetés par des Juifs, parce*qu'ils connaissaient leurs
sentiments de bienveillance et leur cœur compatissant. Ils savaient
qu'ils seraient traités par eux avec humanité, quoique leurs aïeux
eussent infligé autrefois, en Portugal, tant de souffrances aux
pères de leurs nouveaux maîtres.
(1497-1520)
L'expulsion des Juifs d'Espagne inaugure une période nouvelle
pour le judaïsme tout entier, car cette catastrophe eut des consé-
quences désastreuses non seulement pour les proscrits, mais
CHAPITRE XVII j
ï
PÉRÉGRINATIONS DES JUIFS ET DES MARRANES
D'ESPAGNE ET DE PORTUGAL
'
:
li
DISPERSION DES PROSCRITS ESPAGNOLS ET PORTUGAIS. 441
pour les Juifs de tous les pays. Aux yeux de leurs coreligion-
naires, les Juifs espagnols ou Sefardim (1) formaient une véritable
aristocratie, comprenant même des descendants directs de la
famille royale de David. La douleur fut donc générale en Israël
quand on apprit que ces Juifs, nobles entre tous, avaient été
frappés, eux aussi, et plus durement encore que leurs frères des
autres contrées.
Décimés, en effet, par la famine, la peste, les naufrages et les
misères de toute sorte, les proscrits espagnols, d*abord au nombre
de plusieurs centaines de mille, étaient considérablement réduits.
Les débris erraient à l'aventure , avec des figures de spectres,,
chassés de pays en pays et mendiant leur pain, eux, les princes
d'Israël, aux portes de leurs frères. A leur sortie d'Espagne, ils
possédaient au moins trente millions de ducats, mais toutes ces^
richesses s'étaient comme fondues dans leurs pérégrinations. Ils
se trouvaient donc dans le plus grand dénuement, entourés partout
d'ennemis contre lesquels l'argent seul aurait pu les protéger.
A cette époque, des Juifs d'Allemagne furent également chassés
de quelques villes de l'ouest et de l'est de l'empire. Mais leurs
souffrances étaient loin d'égaler celles des Sefardim. Ils n'avaient
pas connu, comme ces derniers, les agréments d'une existence
confortable et le bonheur de posséder une patrie, et ils étaient
habitués de longue date aux avanies et aux violences.
Cinquante ans après leur bannissement de l'Espagne et du Por-
tugal, les exilés étaient disséminés à travers le monde entier. On
en rencontrait un groupe ici, là une famille ou quelques traînards
isolés. C'était comme une sorte de migration de peuples se diri-
geant vers l'Orient, surtout du côté de la Turquie. On aurait dit
qu'ils voulaient se rapprocher de leur ancienne patrie. Mais que
de maux ils eurent à endurer et d'obstacles à vaincre avant de
retrouver le calme et la sécurité !
Parmi les fugitifs, la famille d'Abrabanel fut très éprouvée. Le
chef de la famille, Isaac Abrabanel, que Ferdinand P% roi de
«
Naples, et son fils Alphonse avaient nommé à un poste élevé, dut
(1) En ce temps, le nom biblique de Sefarad désignait l'Espagne, et on
comprenait sous l'appellation de Sefardim tous les Juifs d'Espagne, de Cas-
tille, d'Aragon, de Léon, de Navarre et de Portugal,
442 HISTOIRE DES JUIFS.
fuir de Naples devant Tinvasion française et chercher un refuge,
avec son souverain, en Sicile d*abord et ensuite dans nie de
Corfou. n se Bxa déBnitivement à Monopoli, dans TÂpulie. Com-
plètement ruiné, séparé de sa femme et de ses enfants, il vivait
dans la douleur et TafOiction, et ne trouvait quelque consolation
que dans Tétude de la Bible.
Son Bis aine, Juda Léon Médigo, était établi à Gènes. Malgré
Texistence tourmentée à laquelle il était condamné, Builgré son
chagrin de s*ètre vu arracher son flls, élevé en Portugal dans la
foi chrétienne, il s'adonnait aux plus hautes spéculations. Il étail
supérieur à son père par la culture de son esprit et la variété de
ses connaissanees. Pour gagner sa vie, il professa la médecine et
reçut pour cette raison le surnom de Medigo^ mais il manifestait
une prédilection particulière pour Tastronomie, les mathématiques
et la philosophie. Il fut attaché comme médecin au capitaine-général
d*Espagne, Gonzalve de Gordoue, conquérant et vice>roi de Naples.
Gonzalve ne partageait point la haine de son souverain pour les
Juifs. Quand, après la conquête du royaume de Naples (1504],
Ferdinand le Catholique se proposa d'expulser les Juifs du pays,
Gonzalve combattit ce projet en faisant remarquer qu'ils étaient
peu nombreux et que leur départ serait très préjudiciable à TÉtat,
parce qu'ils émigreraient à Venise et y apporteraient leur activité
et leurs richesses. Le roi tint compte des conseils de Gonzalve,
mais autorisa le saint-office à établir un tribunal d'inquisition a
Bénévent, pour surveiller les Marranes émigrés d'Espagne et de
Portugal.
Le deuxième fils dlsaac Abrabanel, Isaac n, exerça la médecine
i Reggio, d'abord, et ensuite à Venise, où il fut rejoint par son
père. Enfin, le plus jeune fils, Samuel, qui devint plus tard le pro-
tecteur de ses coreligionnaires, était allé, sur Tordre de son pm,
dTspagne à Salonique pour y firéquenter Técole talmudiqoe. et
où il vécut heureux et tranquille.
A Venise, le vieux Abrabanel fut encore une fois amené à s*og-
cuper d^affaires politiques. A l'occasion d'une discussion d'intérèls
qui s'était élevée entre la cour de Lisbonne et la répui>Uque de
Venise, et à laquelle il réussit à mettre fin, il sut faire apprécier par
quelques sénateurs vénitiens son habileté financière et politique.
SEFARDIM ET ASCBKENAZIM. 443
et fut consulté, dès lors, pour toutes les questions importantes.
Mais les péripéties douloureuses de ses nombreuses pérégrinations
avaient eu raison de son énergie et de sa vigueur physique, et
avant sa soixante-dixième année il était déjà un vieillard débile
et caduc. Il est vrai qu'il aurait fallu aux proscrits de la péninsule
ibérique un corps d'airain pour ne pas succomber, avant l'âge,
aux maux qui les atteignirent.
Pourtant, leur fermeté d'âme resta à la hauteur de leurs souf-
frances. Ils se montraient presque fiers d'être si malheureux.
Dans l'esprit des Juifs sefardim existait, plus ou moins nettement,
cette idée qu'ils devaient être particulièrement aimés de Dieu
pour qu'il les eût frappés avec tant de rigueur. Aussi, contre toute
attente, triomphèrent-ils rapidement du découragement. Dès qu'ils
furent un peu remis des coups terribles qui leur avaient été
portés, ils marchèrent de nouveau la tête haute. Ils avaient tout
perdu , hormis leur fierté et leurs allures castillanes. Bien que
la haute culture eût moins d^adeptes parmi eux depuis que le
judaïsme s'était laissé envahir par l'esprit étroit et sectaire des
ennemis de la science et que l'intolérance les avait exclus de la
société chrétienne, ils étaient pourtant encore supérieurs ^ux
Juifs des autres pays par leurs connaissances variées, leur main-
tien digne, leur langage élégant et orné. Conservant au fond du
cœur un profond attachement pour leur ingrate patrie, qui les
avait expulsés, ils transplantèrent la langue et les manières es-
pagnoles dans toutes les contrées où ils s'établirent, en Afrique
comme dans la Turquie d'Europe, en Syrie et en Palestine comme
dans l'Italie et les Flandres. Aussi la langue castillane s'est-elle
conservée parmi leurs descendants, presque dans toute sa pureté,
jusqu'à nos jours.
Sous ce rapport, ils formaient un vif contraste avec les Juifs
allemands ou Âscàkeijtazim, qui parlaient un jargon corrompu et
considéraient presque comme un devoir religieux de vivre séparés
des chrétiens. Les Sefardim, au contraire, se mêlaient à la société
chrétienne, où ils savaient se faire estimer pour la fermeté et la
dignité de leur caractère. Il leur importait d'avoir un extérieur
convenable, une tenue soignée, un langage choisi; dans leurs
synagogues, ils avaient une attitude respectueuse. Leurs rabbins
444 HISTOIRE DES JUIFS.
prêchaient en espagnol ou en portugais, s*attachant à bien débiter
leurs sermons.
Les autres Juifs reconnaissaient la supériorité de leurs coreli-*
gionnaires sefardlm, dont Tinfluence ne tardait pas à prévaloir là
même où ils se trouvaient en minorité. Durant le siècle qui suivit
leur expulsion, ils furent mêlés partout, excepté en Allemagne eA
en Pologne, à tous les événements de Tbistoire juive, les noms de
leurs cbefs se trouvèrent partout en vedette, et ils fournirent des
rabbins, des écrivains, des penseurs et des rêveurs.
Tout le long de la côte de l'Afrique septentrionale et dans la
partie habitable de Tintérieur, demeuraient de nombreux Juifs
sefardim, qui n'avaient cessé d'y émigrer depuis la sanglante per-
sécution de 1391 jusqu'à l'expulsion déOnitive des Juifs d*Espagne.
Soumis à la tyrannie des petits princes berbères et aux caprices
cruels de la population maure, et parfois même contraints de
porter des vêlements spéciaux pour se distinguer du reste de la
population, les Juifs pouvaient pourtant donner libre cours à leur
activité, dans ces contrées, déployer à leur aise toutes les facultés-
de leur esprit et arriver à des situations élevées. Le souverain du
Maroc comptait parmi ses conseillers un Juif qui lui avait renda
d'importants services. Â Fez, ou se trouvait une communauté
juive de cinq mille familles, vivait un Juif d'origine espagnole
nommé Samuel Alavensi, que le roi aimait pour son courage et sa
grande valeur, et que la population, conOante en son habileté el
sa loyauté, plaça à sa tête comme chef. La ville de TIemcen était
habitée en grande partie par des Juifs sefardim. Après la pros-
cription d'Espagne, un des exilés, Jacob Berab, ègé de dix-huil
ans (1474-1541), vint se réfugier dans cette ville, où il se distingua
bientôt par sa grande activité. Il était peut-être, à cette époque,
le rabbin le plus instruit et le plus intelligent, après son collègue
allemand, Jacob Polak. Mais s'il avait beaucoup d'admirateurs, il
s'était également attiré de nombreuses inimitiés par son entête^
ment, sa manie d'ergoter et son caractère insupportable.
La communauté d'Alger, qui avait perdu depuis quelque temps
de son importance, était alors dirigée par un descendant de réfu-
giés espagnols de 1391, Simon Duran II, Qls de Salomon Duran.
De son temps, Simon fut considéré, ainsi que son frère, comme
ABRAHAM ZACUTO A TUNIS. 445
une autorité religieuse. A Texemple de son père, il manifestait en
toute circonstance les sentiments les plus élevés, n'hésitant jamais
à risquer sa fortune et sa vie quand il s'agissait de défendre la
religion ou la morale ou de venir en aide aux proscrits d*Espagne.
Un jour que cinquante de ces malheureux, qui avaient été jetés
par un naufrage sur la côte de Séville, incarcérés et retenus en
prison pendant deux ans et finalement vendus comme esclaves,
arrivèrent à Alger, Simon Duran fit les plus louables efforts pour
recueillir dans sa petite communauté la somme de 700 ducats
exigée pour leur rançon.
A Tunis aussi, deux sefardim distingués trouvèrent un re-
fuge pendant quelques années : ce furent Thistorien et astronome
Abraham Zacuto, alors au déclin de la vie, et un homme plus
jeune, Moïse Alaschkar. Bien que Zacuto eût dirigé, dans la
péninsule ibérique, une école de mathématiques et d'astronomie
fréquentée par des élèves chrétiens et musulmans, et eût publié
des ouvrages qui étaient beaucoup lus et utilisés, il fut con-
damné, après l'expulsion des Juifs, à mener la vie errante et mi-
sérable de banni et ne put échapper qu'avec peine à la mort. Il
semble avoir trouvé un peu de tranquillité à Tunis, où il acheva
(en 1504] sa chronique connue sous le nom de Yohasin^ et qui est
plus célèbre qu'utile. Cet ouvrage se ressent, en effet, de l'âge
avancé et de la situation précaire de son auteur, qui manqua,
du reste, des documents nécessaires pour écrire une histoire
sérieuse. Le Yohasin a pourtant un grand mérite, il réveilla
parmi les Juifs le goût des recherches historiques.
Moïse ben Isaac Alaschkar, qui résida à Tunis en même temps
que Zacuto, était un talmudiste remarquable, comme son maître
Samuel Alvalensi, mort à un âge peu avancé. Esprit juste et
ouvert, il défendit Maïmonide et sa philosophie contre les attaques
€t les anathèmes des obscurantistes, tout en marquant sa prédi-
lection pour la Cabbale.
Les succès remportés par les Espagnols dans le nord de l'Afrique
semblent avoir engagé Zacuto, Alaschkar et beaucoup d'autres
Juifs à quitter Tunis, car ils connaissaient par expérience la
cruauté des fanatiques Espagnols et ne voulaient pas s'exposer
à tomber entre leurs mains. Zacuto se réfugia en Turquie, où il
446 HISTOIRE DES JUIFS.
mounit (avaDi 1515} probablement peu de temps après son ar-
rivée, et Âlascbkar se rendit en Egypte, où ses connaissances
étendues et ses richesses lui assurèrent rapidement une situation
considérable.
En Egypte, et notamment au Caire, la capitale, se trouvaient éga-
lement de nombreux fugitifs juifs d*Espagne. Quand les exilés arri-
vèrent dans ce pays, toutes les communautés juives étaient encore
soumises, comme autrefois, à l'autorité d'un juge supérieur ou
prince juif {naguid ou reîs). Cette fonction était alors remplie
par Isaac Kohen Schalal ou Scholal, homme d'une rare loyauté,
très considéré du sultan d'Egypte, et heureux de pouvoir mettre
son influence et sa fortune au service des proscrits d'Espagne.
Parmi ces derniers, il faut surtout mentionner David ibn Abi
Zimra (né vers 1470 et mort vers 1573), élève du mystique Joseph
Saragossi. qui s'était fixé au Caire. Instruit, vertueux, riche et
chef d*une nombreuse famille, Ibn Âbi Zimra acquit trè^ vite au
Caire une situation prépondérante et fut regardé bientôt comme
la plus haute autorité religieuse du pays.
Un changement politique survenu en Egypte assura aux Juifs
espagnols la suprématie sur leurs coreligionnaires indigènes.
Dans une bataille livrée près d'Âlep, Sélim I«', sultan de Constan-
tînople, vainquit le dernier chef des mameluks d*Égypte. A la
suite de cette victoire, il s'empara de ce pays ainsi que de la
Syrie et de la Palestine, qui en dépendaient (1517), et il organisa
l'Egypte de façon qu'elle ne fût plus qu'une simple province
turque, gouvernée par un pacha avec le titre de vice-roi. Un
Juif d'origine espagnole, Abraham de Castro, fut chargé par Sélim
de frapper pour l'Egypte les nouvelles monnaies turques. Grâce
à ses richesses, son intelligence et sa générosité, de Castro acquit
une grande autorité sur les fonctionnaires turcs et les Juifs
d'Egypte. Très charitable, il distribua tous les ans en aumônes
une somme de trois mille florins or, et il se préoccupa toujours
sérieusement du bien-être de ses coreligionnaires.
Avant la conquête de l'Egypte par les Turcs, les communautés
juives de ce pays avaient à leur tête, depuis des siècles, un grand-
rabbin qui était investi d'un pouvoir très étendu. Il nommait les
rabbins, jugeait en dernière instance les différends qui surve^
DAVID IBN ABI ZIMRA. 447
nalent eotre les Juifs d'Egypte, avait le droit de rejeter ou de
ratifier tout nouveau règlement ou toute nouvelle ordonnance, et
pouvait même infliger des punitions corporelles aux Juifs soumis
à sa juridiction; un traitement important était attaché à ses
fonctions.
Quand TÉgypte fut devenue province turque, Sélim !«' ou le
vice-roi modifia totalement cette organisation. Chaque commu-
nauté fut autorisée à nommer elle-même son rabbin et à s'admi-
nistrer sous sa propre responsabilité. Le dernier grand-rabbin
d'Egypte, Isaac Schalal, dut se démettre de ses fonctions et partit
avec ses richesses pour Jérusalem, où il devint le bienfaiteur de la
communauté naissante. La direction religieuse du Caire fut confiée
au proscrit espagnol David ibn Abi Zimra, qui était tenu en telle
estime qu'il put abolir sans opposition une vieille coutume, main-
tenue jusqu'alors à travers les siècles, par suite d'une fidélité
exagérée à la tradition. En mémoire de la victoire remportée par
le roi syrien Séleucus sur les autres généraux d'Alexandre le
Grand, les Juifs de la Babylonie avaient adopté autrefois l'ère des
Séleucides. La dynastie des Séleucides était éteinte depuis long-
temps, et la Syrie avait été successivement conquise, depuis, par
les Romains, les Byzantins, les Musulmans, les Mongols et les
Turcs, mais les Juifs babyloniens et, après eux, les Juifs égyptiens
avaient continué à recourir à Tère des Séleucides pour indiquer
la date, non seulement des événements historiques, mais aussi
des lettres de divorce et autres documents de ce genre. En Pa-
lestine et en Europe, la population juive avait pris comme point
de départ, pour la chronologie, la destruction de Jérusalem ou la
création du monde, mais les Juifs d'Egypte étaient restés si obsti-
nément attachés à l'ère des Séleucides qu'ils déniaient toute
validité aux contrats de divorce qui n'étaient pas datés d'après
cette ère. David ibn Abi Zimra mit fin à cet usage suranné en
introduisant également en Egypte l'habitude de compter les an-
nées à partir de la création du monde.
Pendant que David était rabbin du Caire, un grave danger
menaça les chefs de la communauté. Achmet Schaïtan (Satan),
quatrième vice-roi d'Egypte, conçut le projet de rendre à l'Egypte
son indépendance et de se placer à sa tête comme sultan. Après
44» HISTOIRE DES JLIFS.
4iYoîr réussi dans la première partie de son entreprise, il ordonna
à Abraham de Castro de graver son nom sur les monnaies qu'il
frappait. Castro fit semblant de lui obéir et lui demanda de lui
Caire remettre cet ordre par écrit. Dès qu*il eut cet ordre en sa
possession, il quitta furtivement l'Egypte et se rendit à Constan-
tinople, auprès de Soliman D, pour Tinformer de la rébellion
d*Âcbmet. Celui-ci, irrité de la dénonciation d* Abraham de Castro,
■fit saisir quelques Juifs, probablement les amis et les parents du
dénonciateur, les jeta en prison et autorisa les mameluks à piller
le quartier juif du Caire. H manda ensuite auprès de lui douze
notables de la communauté et les menaça de les faire tuer avec
leurs femmes et leurs enfants s'ils ne lui versaient pas une cer-
taine somme d'argent.
La somme demandée était beaucoup trop considérable pour
pouvoir être payée par la communauté. Mais à toutes les suppli-
cations Achmet répondait par des menaces de mort. Désespérés,
les Juifs organisèrent des prières publiques pour implorer la pro-
tection de Dieu. Quand une délégation de la communauté apporta
au palais d' Achmet Targent recueilli, qui formait à peine le dixième
4e la somme réclamée, le secrétaire intime du prince fit mettre
les collecteurs aux fers et leur déclara qu'ils seraient exécutés ce
jour même avec tous les autres membres de la communauté, dès
que son maitre sera sorti du bain. Mais pendant que le pacha
était au bain, il fut surpris par un de ses vizirs, Mohammed-bey,
et d'autres conjurés, et gravement blessé. Il parvint quand même
à s'enfuir du palais, mais fut retrouvé, jeté en prison et décapité.
Sur l'ordre de Mohammed-bey, les notables juifs furent remis en
liberté. Les Juifs d'Egypte célébrèrent pendant quelque temps le
jour où la communauté du Caire fut ainsi sauvée (28 adar 1524)
sous le nom de Pourim du Caire.
A la suite de l'immigration de Juifs espagnols et portugais, les
<^mmunautés juives de Jérusalem et d'autres villes palestiniennes
gagnèrent aussi en importance et en considération. Dans l'espace
de sept ans (de 1488 à 1495), le nombre des Juifs de Jérusalem
s'éleva de soixante-dix à deux cents, et vingt ans plus tard (1495-
1521) on y trouva quinze cents. L'aisance augmenta également
dans la communauté de Jérusalem avec l'arrivée des émigrants.
OBADIA Dl BERTINORO A JERUSALEM. 449
Vers 1488, presque tous les membres de la communauté étaient
dans le plus grand dénuement ; trente ans plus tard, il n'y avait
plus que deux cents environ qui acceptaient l'aumône.
Chose plus importante, les moeurs s'améliorèrent également
sous Tinfluence des Juifs sefardim. Jérusalem ne ressemblait plus
à une « caverne de brigands j>, comme au temps où Obadia di Ber-
tinoro y arriva d'Italie et où une administration rapace, sans foi
ni scrupules, opprimait et maltraitait les membres de la commu-
nauté et les poussait au désespoir ou à l'émigration. Tous étaient,
au contraire, animés d'un véritable esprit de conciliation, de con-
corde et de justice. On y faisait encore montre, il est vrai, d'une
piété exagérée, mais cette piété n'était plus associée à une scan-
daleuse immoralité.
Cette heureuse modification dans les sentiments et les mœurs
-était due en très grande partie à l'action du prédicateur italien
Obadia di Bertinoro, qui, pendant plus de vingt ans, apprit à ses
coreligionnaires de Jérusalem, par la parole et l'exemple, à être
pieux sincèrement, mais sans ostentation, et à montrer de l'éléva-
tion dans la pensée et de la générosité dans les actes. A son arrivée
à Jérusalem, il écrivit à un parent : « S'il se trouvait dans ce
pays un Juif intelligent et capable de diriger un groupe important
d'hommes avec modération et douceur, il serait obéi, non seulement
•des Juifs, mais aussi des musulmans. » Il ne prévoyait pas encore,
à ce moment, qu'il accomplirait lui-même cette belle mission d'amé-
liorer la situation morale et intellectuelle des Juifs de Jérusalem.
Grâce à ses manières affables et à sa profondé bonté, il réussit
à désarmer la malveillance et à guérir les plaies dont souffrait la
<îommunauté et qu'il avait eu le courage de montrer à nu. « Les
paroles me font défaut, dit un pèlerin italien de Jérusalem, pour
louer convenablement Obadia. Il est l'homme le plus respecté du
pays, rien ne se fait que par son ordre, et tous lui obéissent. Quand
il prêche, les assistants Técoutent avec ferveur, dans un silence
religieux. » Obadia avait été soutenu dans sa noble entreprise
par les Juifs de la péninsule ibérique réfugiés à Jérusalem.
On peut sans doute attribuer également à Obadia di Bertinoro
et ù ses collaborateurs les ordonnances, animées d'un esprit si
élevé, que la communauté elle-même s'imposa comme lois per-
IV. 29
450 HISTOIRE DES JUIFS.
manehles et fit graver sur une table, dans la synagogue. En vertu
de ces ordonnances, il était défendu aux Juifs d'acheter des fausses
monnaies ou de mettre en circulation celles qui étaient parvenues
par hasard entre leurs mains; il leur était également ordonné de
ne pas boire de vin sur la tombe du prophète Samuel. Hommes
et femmes avaient, en effet, l'habitude de se rendre pêle-mêle en
pèlerinage sur cette tombe, d'y boire en abondance et d'y causer
du scandale dans la fumée de l'ivresse.
La communauté de Jérusalem grandit encore en importance,
lorsque Isaac Schalal y fut venu d'Egypte avec ses richesses et sa
grande expérience.
- A Safed, la ville relativement la plus récente de la Palestine, se
trouvait également une nombreuse population juive, qui s'accrut
peu à peu au point de dépasser à un certain moment celle de
la communauté de Jérusalem. A la fin du xv« et au commence-
ment du xvi^ siècle, la communauté de Safed ne comptait, il est
vrai, qu'environ trois cents familles juives, comprenant des abo-
rigènes (Morisques), des Berbères et des Sefardim. Elle n'avait non
plus, à l'origine, de talmudiste instruit dont l'autorité s'imposât
et qui pût en prendre la direction. Ce fut un fugitif espagnol,
Joseph Saragossi, qui l'organisa et la rendit assez forte pour lui
permettre de rivaliser avec la cité sainte.
Expulsé d'Espagne, de la ville de Saragosse, Joseph Saragossi
était venu chercher un refuge à Safed. Il fit pour les Juifs de cette
ville ce qu'Obadia di Bertinoro avait fait pour ceux de Jérusalem.
Doué, lui aussi, des plus belles vertus, affable, bienveillant pour
tous, il prêchait sans cesse l'union et la concorde, s'efforçant de
faire régner la paix dans les familles et entre les membres de la
communauté. Son action bienfaisante se faisait sentir même parmi
les Mahométans, qui lui témoignaient de l'affection et du respect.
Quand il voulut repartir de Safed, la communauté le retint presque
de force et lui assura un traitement annuel, dont les deux tiers
étaient payés par le gouverneur musulman de la ville. Joseph
Saragossi introduisit à Safed l'étude du Talmud, mais il y implanta
également la Cabbale.
A Damas, la capitale de la Syrie, s'était formée aussi, à côté de
l'ancienne communauté aborigène composée de Juifs arabes, une
LES EXILÉS ESPAGNOLS EN TURQUIE. 45i
nouvelle communauté espagnole. Celle-ci complaît, en ce temps,
cinq cents familles. Peu de temps après leur arrivée, les réfugiés
juifs d*EspagDè construisirent à Damas une synagogue monumen-
tale, qu'ils appelèrent khataïb. Leur nombre augmenta tellement
qu'ils purent se diviser en plusieurs groupes, selon les districts
espagnols dont ils étaient originaires.
Mais la plus grande partie des exilés espagnols se rendit dans
la Turquie d'Europe. Quoique les habitants de ce pays n'eussent
pas sans cesse à la bouche les grands mots d'amour et de frater-
nité des hommes, comme lès chrétiens, ils accueillirent pourtant
les fugitifs avec une cordiale bienveillance , et les sultans Ba-
jazet II, Sélim P' et Soliman P*" leur accordèrent les mêmes libertés
qu'aux croyants des autres cultes, tels que les Arméniens et les
Grecs. Tout joyeux de la sécurité dont ses coreligionnaires jouis-
saient en Turquie, un poète juif s'écrie dans son enthousiasme :
a L'Éternel a ouvert pour toi la Turquie, ô Jacob, afin d'y faire dis-
paraître tes souffrances, comme il a autrefois enlr'ouvert les flots
de la mer pour y noyer les Égyptiens. Là, tu vis en liberté et tu peux
pratiquer ouvertement le judaïsme, là... tu peux laisser de côté
Terreur, t'attacher à tes vieilles vérités et négliger des usages
contraires aux prescriptions divines, que tes adversaires t'avaient
condamné à observer. »
Dans les premiers temps de leur séjour en Turquie, les Juifs
furent particulièrement heureux, parce qu'on appréciait les ser-
vices qu'ils rendaient au jeune empire. Les Turcs étaient d'excel-
lents guerriers, mais c'était là leur seule qualité dont l'État pût
tirer profit. Quant aux Grecs, aux Arméniens et aux adeptes des
autres confessions chrétiennes, les sultans, qui avaient souvent
des rapports très tendus avec les puissances chrétiennes, ne pou-
vaient se fier que médiocrement à eux, ils avaient à craindre
d'être trahis. Par contre, ils pouvaient compter sur la fidélité, le
dévouement et l'activité des Juifs. Ceux-ci représentaient à la
fois la classe marchande et la bourgeoisie de la Turquie. Ils
n'avaient pas seulement entre les mains le commerce du gros et
du détail, mais exerçaient aussi les professions manuelles et pra-
tiquaient les divers arts. C'est ainsi que les Marranes, qui avaient
fui l'Espagne et le Portugal, fabriquaient pour les Turcs des armes
452 HISTOIRE DES JUIFS.
à feu, des canons et de la poudre, et leur apprenaient à s*en servir.
On estimait surtout, en Turquie, les médecins juifs, élèves dis-
tingués de l*école de Salamanque, que la population préférait,
pour leur habileté, leur culture, leur discrétion et leur prudence,
à leurs collègues chrétiens et même musulmans. Le sultan Sélim
eut pour médecin un Juif espagnol, nommé Joseph Ilamon, dont
le fils et le petit-fils occupèrent ensuite une situation analogue
auprès d*autres sultans. Le fils. Moïse Hamon (né vers 1490 et
mort avant 1565], attaché à la personne de Soliman P% fut encore
plus considéré et plus influent que le père. Très instruit et d'un ca-
ractère très ferme, il accompagnait d'habitude le sultan à la guerre.
De Perse, ou il avait suivi son maître dans une campagne. Moïse
Hamon ramena (vers 1535) un savant juif, du nom de Jacob Tous
ou Taws, qui avait traduit le Pentateuque en persan. Plus tard, il
fit imprimer à ses frais cette traduction persane, avec une version
chaldéenne et une version arabe. Moïse Hamon mettait au service
de ses coreligionnaires et du judaïsme la considération dont il
jouissait auprès de son souverain.
La communauté juive de Constantinople, qui s*était accrue con-
sidérablement par Taffluence des fugitifs de la péninsule ibérique,
était, à cette époque, la plus importante de TEurope; elle comp-
tait près de 30,000 âmes et possédait quarante-quatre synagogues,
c'est-à-dire quarante-quatre groupes différents. Les Juifs de la
capitale ottomane, comme ceux des autres villes, ne formaient
pas, en effet, une association unique, mais étaient divisés, dans
chaque localité, en groupes, d'après leurs divers lieux d'origine.
Chacune de ces fractions de communauté, pour maintenir son ori-
ginalité propre, conservait ses traditions, sa liturgie, ses rites, et
tenait même à avoir sa synagogue et son collège rabbinique. Elle
répartissait elle-même entre ses membres, non seulement les im-
pôts dus pour le culte, les fonctionnaires religieux, la bienfaisance
et les écoles, mais aussi les taxes destinées à TÉtat.
Au début de l'immigration des Juifs espagnols, les indigènes,
plus nombreux, avaient le pas sur les nouveaux arrivés. Ainsi,
après la mort de Moïse Capsali, dont la valeur, si grande, fut pour-
tant méconnue, la dignité de grand-rabbin fut confiée à Elia Miz-
rahi; probablement originaire d'une famille grecque immigrée.
ELIA MIZRAHL 453
Sous le règne des sultans Bajazet el Sélim I«^ et peut-être aussi
de Soliman, Elîa fut membre da divan, comme son prédécesseur,
et représenta officiellement le judaïsme turc. Son érudition lalmu-.
dique, ses connaissances variées et son caractère ferme et loyal,
le rendaient, du reste, digne de ces hautes fonctions.
Élève de maîtres allemands, Elia Mizrahi (né vers 1455 et mort
vers 1525-1527) était un excellent talmudiste, d'une piété rigou-
reuse, mais sans se déclarer pourtant ennemi des études pro-
fanes. Prompt à la lutte dans sa jeunesse, il s*attaqua aux Caraïtes
de la Turquie. Plus tard, quand Tâge eut modéré sa fougue, il se
montra plus bienveillant envers ses anciens adversaires et les
défendit même contre les obscurantistes. Plusieurs de ces derniers,
notamment des membres de la communauté d*Apulie à Constan-
tinople, voulaient, en effet, faire cesser les relations amicales
existant entre les Caraïtes et les rabbanites. Ils réunirent donc
un jour leur communauté et déclarèrent, un rouleau de la Tora
sur le bras, qu'ils excommunieraient tout membre qui enseignerait
la Bible, le Talmud ou même des sciences profanes, telles que les
mathématiques, Thistoire naturelle, la logique ou la musique, à
des Caraïtes jeunes ou vieux. Ils défendirent également aux do-
mestiques rabbanites de servir chez des Caraïtes. Comme ils sa-
vaient que la plupart des Juifs de Constantinople blâmaient les
mesures qu'ils avaient prises contre les Caraïtes, ils vinrent à la
synagogue, le jour où tous les groupes devaient délibérer ensemble
sur cette question, avec une populace armée de gourdins pour
empêcher leurs adversaires de prendre la parole. Leurs résolu-
tions contre les Caraïtes furent ainsi adoptées en public, malgré
Topposition d'une forte majorité. Mais Elia Mizrahi intervint éner-
giquement pour annuler leurs délibérations.
Outre leur grand-rabbin, les Juifs de l'empire ottoman avaient
encore un représentant politique (kahiya), qui avait accès auprès
du sultan et des hauts dignitaires et recevait son investiture de
la cour. Sous Soliman, cette fonction fut exercée par Schaltiel,
dont les contemporains louaient les sentiments élevés. Quand on
connaît le dédain que les Turcs manifestaient autrefois pour les
autres croyants, juifs ou chrétiens, l'arbitraire qui régnait dans
les administrations des pachas de province, et le fanatisme des
I
4->i HÎ^TOIFE DES JUIFS.
<::.r':i;^û% 'Z7^->. «z\ bj'.sareî. on n* s'étocnera pas qu* les JiiT? fis-
s^.'il parf-^is exff>î'';^, ^:j Tyri':!*?. ù des wlences ou à des iniqui-
té'?. Mais le k?ihi>a >\'i5i!tieî inlervenail chaque fois, et souvent
avfrc 5IJC/X-5, en fa\ear de ses coreîuionnaîres.
Aprr-s Constantifiople, c'était Saloalque qui reufermait la popu-
lation juive la plus considérable. Malsré sou insalubrité, cette ville
avait beaucoup d'aUrait pour les émi^rants sefardim. On y comptait
à l'ori^fine une dizaine de petites communautés, formées presque
toutes d'éiéments espa^^nols; plus tard, il y en eut trente-six. Les
Juif-: formaient la majeure partie des habitants de Salonique. Sa-
muel Usque nomme cette ville c une mère en Israël > et dit qu'elle
« renferme des plantes délicieuses et des arbres chargés de beaux
fruits, comme on n'en trouve pas présentement sur toute la sur-
face de la terre. Elle est devenue le refuge de la plupart des Juifs
expulsés d*Kurope et d'autres parties du monde, et elle fait à tous
un accueil cordial et affectueux, comme si elle était Jérusalem,
notre m<*Te vénérée <. !'
Les Juifs espa;rnoIs réussirent très vite à faire prévaloir leur {
autorité, a Salonique, sur les émigrants des autres pays et même
sur leurs coreli;;ionnalres indigènes. Aussi la langue espagnole
devint-elle prédominante parmi les Juifs de cette ville. Le plus
célèbre de ces émigrants était certainement Juda Benveniste, petit-
fils d'Abraham Fienvenistc, qui avait pu sauver assez de la fortune
paternelle pour se créer une bibliothèque remarquable. II devint
en quelque sorte le porte-drapeau des Juifs espagnols. La science
talrriudiquo avait pour représentants, à Salonique, les membres \\
d'une famille Taytasak et Jacob ibn Habib; ils n'étaient pourtant
pas des savants éminents. La philosophie et l'astronomie étaient
également cultivées dans cette ville par des fugitifs sefardim, ainsi
que la Cabbale, qui y avait comme principaux adeptes Joseph
Taytasak et Samuel Franco. Avec le temps, Salonique, dans la
Turquie d'Europe, et Safed, en Palestine, devinrent des centres
importants pour les études cabbalistiques.
D'autres fugitifs allèrent s'établir dans l'Asie Mineure, à Ama-
sieli, Brousse, Tria et Tokat, ou dans la Grèce, à Patras, Nègre- i
pont ctThèbos. Les Juifs de cette dernière ville passaient pour
être de savants talmudistes. Il se forma également une commu-
v
il
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!.♦■
M
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il
ELIA CAPSAU. 455
nauté juive à La Canée, dans Ule de Candie (Crète), qui apparte-
nait alors à la république de Venise. Les deux principales familles
de cette communauté étaient celle de Delmedigo, comprenant des
enfants et des parents du célèbre philosophe Delmedigo, et celle
de Capsali, apparentée à Tancien grand;rabbin de la Turquie.
Elia Capsali (né vers 1490 et mort vers 1555), membre de
cette famille, avait des connaissances historiques très étendues.
Quand la peste ravagea Candie (en 1523) et mit toute la popula-
tion en deuil, il écrivit en hébreu Thistoire de la dynastie turque
dans un style vif, attrayant, clair et sobre. A Thistoire turque il
entremêla les événements de l'histoire juive, décrivant avec une
rare vigueur les souffrances des exilés d'Espagne, telles que les
fugitifs eux-mêmes les lui avaient racontées. En composant cet
ouvrage, où il recherche avant tout la vérité, Capsali avait pour
but de distraire un instant l'attention de la population de Candie
des horreurs de la peste. Mais il a réussi à écrire un. livre dans un
hébreu excellent, parfaitement approprié à ce genre de composi-.
tion, qui méritait d'avoir et a eu des imitateurs^
Dans les États italiens, surtout, l'affluence des émigrants juifs
fut considérable. Car presque tous ceux qui furent expulsés d'Es-
pagne, de Portugal ou d'Allemagne, se rendirent d'abord en Italie
pour s'y établir sous la protection de quelque prince tolérant, ou
pour se diriger de là vers la Grèce, la Turquie ou la Palestine. De
tous les souverains italiens, les papes d'alors se montrèrent
certainement les plus bienveillants envers les Juifs. Alexandre VI,
Jules II, Léon X, Clément VU, plus préoccupés de. l'affermisse-
ment de leur pouvoir temporel que des lois restrictives à appli-
quer aux Juifs, employèrent même, eux et leurs cardinaux, des
médecins juifs, au mépris de la décision du concile de Bâle. Il
semble qu'à cette époque troublée, où, surtout depuis Alexan-
dre VI, les empoisonnements furent si fréquents à la cour pontifi-
cale, on préférât les médecins juifs parce que, de leur part,,
papes et cardinaux avaient moins à redouter de se voir verser du
poison à la place d'une potion. Ainsi, Alexandre VI eut un mé-
decin juif, Bonet de La tes, venu de Provence, qui avait étudié
l'astronomie et fabriqua un anneau astronomique, dont il dédia. la
description latine au pape. Bonet devint plus tard médecin de.
4S6 HISTOIRE DES JUIFS.
Léon X, qui Taimait beaucoup et tenait grand compte de ses con-
seils. Enfin, Jules II eut pour médecin le juif Siméon Çarfati.
A côté de ces médecins, il faut encore mentionner Abraham de
Balmas (mort en 1521), de Lecce, médecin du cardinal Domenico
Grimanî, qui s'occupa en même temps de philosophie et composa
sur la langue hébraïque un ouvrage qu'un chrétien publia avec
une traduction latine; Juda ou Laudadeus de Blanès, à Pérouse;
Obadia ou Servadeus de Sforno (né vers 1470 et mort en 1550),
établi d'abord à Rome, puis à Bologne, à la fois exégète et philo-
sophe^ et qui dédia quelques-uns de ses ouvrages hébreux, avec
traduction latine, à Henri H, roi de France. Un autre médecin
espagnol, Jacob Mantin (né vers 1490 et mort vers 1549), fut
bien supérieur à tous ceux qui viennent d'être nommés. Venu de
Tortose en Italie, il se distingua à la fois par ses connaissances
médicales, philosophiques et linguistiques. Outre l'hébreu et l'es-
pagnol, il savait le latin, l'italien et l'arabe, et il traduisit plu-
sieurs ouvrages de médecine et de métaphysique de Thébreu ou
de Tarabe en latin. Un de ces ouvrages philosophiques, traduit Aer
l'arabe, est dédié à Andréas Griti, doge de Venise. Il fut au ser-
vice d'un pape, de l'ambassadeur de Charles-Quint à Venise et du-
prince Hercule Gonzague, et jouit auprès de tous ses maîtres d'une
grande considération. Mais, grand savant, il avait très mauvais^
cœur.
Abraham Farissol (né en 1451 et mort vers 1525), originaire
d'Avignon, était venu, pour une cause inconnue, peut-être pressé
par la misère, s'établir à Ferrare. Jusqu'alors, presque tous les
écrivains juifs du moyen âge s'étaient occupés d'astronomie et
d'astrologie. Il fut lepremierauteur juif qui se consacrât à l'étude
de la géographie. Ce furent sans doute la découverte des rivages
de l'Afrique australe et des Indes, due aux Portugais, et la décou-
verte de TAmérique, faite parles Espagnols, qui lui inspirèrent
le désir de s'adonner à cette science.
Accueilli avec bienveillance à la cour du duc Hercule d'Esté ^%
de Ferrare, un des meilleurs princes de l'Italie, qui rivalisait avec
les Médicis pour encourager les artistes et les savants, Farissol,
sur Tinvitation de son protecteur, soutint à plusieurs reprises-
des controverses religieuses avec des moines instruits.
LES ABRABANEL EN ITALIE. 457
Grâce à Testime conquise par les médecins et les autres savants
juifs, de nombreuses villes du nord de Tltalie accueillirent avec
bienveillance des réfugiés juifs de la péninsule ibérique et de
TAllemagne, et même des Marranes revenus au judaïsme. Les
fugitifs allèrent s'établir de préférence à Rome, Venise, Padoue
et Ancône, et c'est dans ces villes qu'après l'extermination de la
communauté de Naples se trouvèrent les plus importantes agglo-
mérations juives de l'Italie. Le conseil de la république de
Venise manifesta des tendances opposées au ' sujet des Juifs.
D'un côté, les marchands vénitiens n'ignoraient pas que la pré-
sence des Juifs serait très utile à la république, et qu'en les
maltraitant ils s'exposeraient aux représailles des Juifs de la
Turquie. Mais, d'un autre côté, bien des commerçants crai-
gnaient la concurrence des Juifs et demandaient leur éloigne-
ment. Aussi les Juifs étaient-ils malheureux ou heureux à Venise,
selon que l'une ou l'autre de ces tendances triomphait. De toutes
les villes italiennes, Venise, la première, enferma ses Juifs (en
mars 1516) dans un quartier séparé, appelé ghetto.
En général, l'influence des réfugiés juifs, qu'ils fpssent espa-
gnols ou allemands, devint prépondérante dans les communautés
itali-ennes. Les Abrabanel surtout y jouèrent un rôle important.
Isaac, le chef de la famille, mourut avant que la situation de ses
coreligionnaires fût bien consolidée en Italie. Son fils aine, Léon
Médigo, n'exerça pas non plus une action bien sérieuse.Esprit rêveur
et un peu chimérique, il était trop préoccupé de poésie pour con-
descendre à prêter quelque attention aux choses de ce bas monde.
Par contre, Samuel Abrabanel (né en 1473 et mort vers 1550), le
plus jeune des trois frères, eut une grande influence sur ses con-
temporains juifs. Très considéré en Italie, il inspirait à ses core-
ligionnaires un profond respect. A son retour de l'école talmu-
dique de Salonique, il semble avoir mis au service de Don Pedro
deToledo, vice-roi de Naples, son habileté dans les questions de
finances, qu'il avait héritée de son père.
- Samuel Abrabanel réussit à acquérir à Naples une fortune consi-
dérable, évaluée à 200,000 sequins, qu'il employa à faire le bien.
Le poète marrane Samuel Usque parle de lui en termes très
élogieux : « Il mérite, dit-il, d'être surnommé trisméffistos {ivois
458 HISTOIRE pES JUIFS.
fois grand), car il est grand par la science, la naissance et la
fortune. Toujours prêt à consacrer ses richesses à des œuvres de
charité, il dote des orphelins, secourt des Indigents et rachète
des captifs ; il réunit en lui toutes les qualités requises pour être
prophète. »
Il était dignement secondé par sa compagne, Benvenida Âbra-
banela, femme d*élite, pour laquelle les contemporains profes-?
saient une véritable vénération. Pieuse et compatissante en même
temps que prudente et courageuse, elle était un modèle de bon
ton et d*exquise affabilité, qualités qu*on savait mieux apprécier
en Italie que dans les autres pays d'Eun^pe. Léonore, deuxième
fille du vice-roi Don Pedro, était très liée avec Benvenida, qu'elle
continua à fréquenter quand elle fut devenue duchesse de Tos-
cane, et qu'elle appelait du titre d*honneurde a mère». Samuel
Abrabanel et Benvenida firent de leur maison le rendez-vous des
savants juifs du sud de Tltalie ; ils recevaient également de nom-
breux savants chrétiens.
Comme on voit, les Juifs d'Italie entretenaient encore, à cette
époque, des relations amicales avec les chrétiens. Il n'en était
pas de même de l'autre côté des Alpes, en Allemagne. La, les
Juifs étaient aussi violemment haïs par la population qu*en
Espagne. Ils n'y occupaient pourtant ni emplois élevés, ni bril-
lantes situations à la cour, mais on leur enviait même l'existence
misérable qu'ils menaient dans les quartiers spéciaux. où ils
étaient forcés de s'entasser. Déjà, avant l'expulsion de. leurs core-
ligionnaires d'Espagne, ils avaient été chassés de certaines con-
trées allemandes, de Cologne, de Mayence, d'Augsbourg, de tout
le pays souabe. D'autres régions de l'Allemagne leur furent inter-
dites à l'époque où leurs frères durent quitter la péninsule
ibérique.
Il est vrai que l'empereur Frédéric III les protégea tant qu'il
put jusqu'à sa mort. Fait très rare en Allemagne, il attacha
môme à sa personne un médecin juif, le savant Jacob ben Yehiel
Louhans, à qui il donna le titre de chevalier. On raconte aussi
qu'avant de mourir il recommanda les Juifs à son fils, en lui en-
joignant de les défendre contre les odieuses accusations dirigées
si fréquemment contre eux, et dont il connaissait la fausseté.
EXPULSION DES JUIFS DE NUREMBERG. 459
Sous le règne de ce fils, devenu empereur sous le nom de Maximi*
lien I«% Jacob Louhans paraît avoir conservé sa situation élevée,
car le souverain aomma son parent, Joselin Louhans, de Rosheim,
représentant, défenseur et protecteur des Juifs, et lui fit prêter
un serment spécial de fidélité.
Malheureusement, Tempereur Maximilien manquait de fermeté.
Accessible à toutes les suggestions, il se montrait tantôt bienveil-
lant pour les Juifs, les protégeant contre leurs adversaires, et
tantôt il assistait impassible à leur expulsion et à leur humilia-
tion. Parfois même il semblait ajouter foi aux accusations de pro-
fanation d'hostie et de meurtre rituel répandues fréquemment,
sous son règne, contre les Juifs, par les dominicains, et qui trou-
vaient plus facilement créance auprès du peuple depuis le pré-
tendu meurtre de Simon, de Trente. Aussi, de son temps, les
Juifs d'Allemagne et des régions voisines furent-ils assez souvent
chassés, et même maltraités et tués. L'empereur s'appropriait
même sans scrupule les biens de ceux qui, avec ou sans son
assentiment, étaient expulsés du pays.
Dès son avènement au trône, Maximilien avait été sollicité par
la bourgeoisie de Nuremberg d'expulser les Juifs de cette ville, à
cause de leur « conduite licencieuse ». On leur reprochait d'ac-
cueillir trop facilement parmi eux des Juifs étrangers et d'ac-
croître ainsi leur nombre au delà du chiffre réglementaire, de
prêter à un taux trop élevé, de ruiner les ouvriers par leurs
exigences exagérées et souvent mal fondées, et enfin de donner
l'hospitalité à des gens sans aveu. Un riche bourgeois de Nurem-
berg, Antoine Koberger, alla plus loin. Pour répandre dans la
classe cultivée, c'est-à-dire parmi ceux qui comprenaient le latin,
la croyance que les Juifs blasphémaient Dieu, profanaient des
hosties et tuaient des enfants chrétiens, il fit imprimer à ses frais
le libelle venimeux du franciscain espagnol Alfonso de Espina.
Enfin, après de longues hésitations et sur les instances de plus
en plus pressantes de la bourgeoisie, l'empereur Maximilien, a eu
égard à la fidélité manifestée de tout temps par la ville de Nurem-
berg pour la maison impériale », se décida à aboUr les privilèges
de la communauté juive et à permettre au Conseil de les expulser
à une date déterminée, mais exigea que leurs maisons, leurs biens-
460 HISTOIRE DES JUIFS.
fonds, leurs synagogues et même leur cimetière devinssent la pro-
priété du fisc impérial. Il autorisa aussi la ville de Nuremberg à ne
plus jamais accueillir de Juifs (5 juillet 1498). Le Conseil ne
voulut d'abord accorder aux Juifs qu'un délai de quatre mois pour
faire leurs préparatifs de départ ; il comptait pourtant parmi ses
membres le patricien Willibald Pirkheimer, un des champions
futurs de l'humanisme, qui se posait en ami de la justice et de
Thumanité. A la suite des sollicitations des malheureux proscrits,
ce premier délai fut prolongé de trois mois. Mais ils durent prêter
serment, à la synagogue, qu'ils partiraient immanquablement à
la date fixée. En effet, le 10 mars 1499, les Juifs de Nuremberg,
qui, depuis quelque temps, avaient perdu beaucoup de leur im-
portance, quittèrent la ville. Ils en avaient déjà été chassés une
première fois, lors de la peste noire, mais étaient revenus s'y fixer
après la disparition de cette épidémie.
D'autres villes impériales chassèrent aussi leurs Juifs à cette
époque, notamment Dlm, Nordlingen, Colmar et Magdeboui^.
La communauté juive de Ratisbonne, la plus ancienne alors de
l'Allemagne, pouvait également prévoir, d'après bien des symp-
tômes, qu'elle était menacée d'une expulsion prochaine. On se rap-
pelle qu'à la suite de leurs démêlés avec les Juifs de leur ville, qu'ils
avaient impliqués dans une affaire de meurtre rituel, les bourgeois
de Ratisbonne avaient été humiliés par Frédéric III et condamnés
à une forte amende. Au lieu de s'en prendre à eux-mêmes de leur
déconvenue et de leur cruelle mortification, ils en accusèrent les
Juifs, et les relations cordiales qui avaient existé auparavant en-
tre les habitants juifs et chrétiens firent place, de la part de ces
derniers, à une hostilité, sourde d'abord, et bientôt ouverte et im-
placable. De son côté, le clei^é, irrité d'avoir vu échouer ses
intrigues contre les Juifs, s'efforçait de surexciter contre eux la
haine de la foule et ne cessait de répéter qu'il était indispensable
de les chasser. Comme il avait annoncé qu'il ne laisserait pas com-
munier les chrétiens qui leur vendraient des aliments, les meu-
niers leur refusaient de la farine et les boulangers du pain (1499).
Pendant certains jours de la semaine, il leur était interdit d'aller
au marché; à d'autres jours, ils ne pouvaient s'y rendre, pour
acheter des vivres, que de telle heure à telle heure. On défendit
LA COMMUNAUTÉ JUIVE DE PRAGUE. '461
aux chrétiens, « avec menace d*un châtiment rigoureux » et en
faisant appel à leur a respect pour la gloire de Dieu et au soin
qu'ils devaient prendre de leur salut », de faire un achat quelcon-
que pour un Juif. En dernier lieu, le conseil délibéra sur l'oppor-
tunité de solliciter de Maximîlien le bannissement définitif de tous
les Juifs de Ratlsbonne, sauf vingt-quatre familles. Cette expul-
sion eut, en effet, lieu quelques années plus tard.
Outre Ratisbonne, il n'existait plus en Allemagne, en ce temps,
que deux grandes communautés juives, celle de Francfort-sur-
le Mein et celle de Worms, qui, elles aussi, furent fréquemment
menacées de proscription.
A Prague également demeuraient de très nombreux Juifs. Mais
cette ville ne faisait alors pas partie de l'Allemagne proprement
<lite, elle se trouvait placée sous l'autorité de Ladislas, qui était à
la fois roi de Hongrie et de Bohême. Malheureusement, le sort des
Juifs de Bohême ne fut pas meilleur, sous le règne de Ladislas,
que celui de leurs coreligionnaires d'Allemagne. Bien des fois, la
populace de Prague pilla les habitants juifs de la ville, et la bour-
geoisie demanda avec instance leur expulsion. Par contre, la
noblesse leur était favorable. Quand un jour, à une diète, il fut
question du bannissement des Juifs, l'assemblée décida (7 août
1501) que la couronne de Bohême devrait, au contraire, leur per-
mettre, pour tous les temps, de se fixer dans le pays, et que dans le
cas où l'un ou l'autre d'entre eux transgresserait quelque loi, on
ne punirait dorénavant que le coupable, et non pas toute la po-
pulation juive.
. Après avoir d'abord ratifié la résolution de la diète , le roi La-
dislas, se laissant circonvenir parla bourgeoisie de Prague, auto-
risa l'expulsion des Juifs et menaça même de bannissement tout
chrétien qui interviendrait en leur faveur. Malgré la décision
royale, les Juifs, on ne sait par suite de quelle circonstance, pu-
rent rester à Prague. Un descendant de la famille des imprimeurs
italiens Soncin, Gerson Kohen, créa même dans cette ville une
imprimerie hébraïque (vers 1503), la première qui fonctionnât en
Allemagne ; il y avait alors déjà des imprimeries hébraïques en
Italie depuis environ quarante ans.
Mais, pendant que les imprimeries de l'Italie et de la Turquie
460 HIP^'
toDds, leurs 8v- .. ,vr--Ci anciens oa con-
prlétedu .v ' ,^..-'Y;^g„ n'imprima, pendant
P'"* l""" ...-.-lyii^^ijvfes de prières. Ce fait
™''°'' ' '"■'■""'■■«''■ ^ était peu cultivée, à cette
^u'un seul rabbin remarquable
.7^rf 1^60 Bt »30rt en 1535), établi à
"* .1 i'^'-'\j, fl'/'t ^ Après son homonyme Jacob Berab,
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■'■;„^'*[^ profond elle pli
'J^tf*'*' Je Pologne, fut le
us érudit de l'époque.
<-- V M luiug"^. 'ui id précurseur de cette
•'' ■ ■!<*• '"^Jitf '*"^' *'*"^ l'enseignement du Talmud, une
/^*''J JÏ^'''jut«iiJilé raffinée et quintessenciée, et qui altei-
,:««'"^^t-s, qui comprenait alors également la Lilhuanie,
«■^"*^'^ tW"*' *^''™'"s 1* Turquie et l'Italie, un refuge sûr
,jn«''^ ,uul«'* ou persécutés; il ser%-ait surtout d'asile à des
/!«'*'', iri's longtemps, la politique du gouvernement polonais
'^ _,„^bleaux Juifs. Quand Capistrano était venu en Pologne,
«i-iw''!"!® avaient bien troublé l'Iiarmonle régnant entre Juifs
.WtieiS' mais celte réaction n'avait ctc que passagère. Le roi
^uiHie la noblesse savaient que la présence des Juifs étail de la
•Ju* grande utilité pour l'Étal, parce que leur induslrie et leur ac-
livili* commerciale pouvaient seules produire les capitaux néces-
jaires au pays. La ferme des impôts et la distillerie de l'alcool
fiaient presque entièrement entre les mains des Juifs. Ils ne
fuisaierit pas seulement le négoce, mais s'adonnaient aussi à
l'ugricullure et exerçaient des professions manuelles. Ils comp-
taient, il est vrai, 3,200 négociants en gros, contre 500 cbrétiens,
mais on trouvait parmi eux trois fois plus d'ouvriers, tels que
tisserands, orfovres el foirerons. Régis par le statut si libéral de
Casimir IV, ils étaient considérés eu général comme des citoyens
polonais ; aucun signe apparent ne les distinguait des chrétiens,
et ils étaient même autorisés à porter l'opée.
Après la mort de Casimir IV, deux catégories d'ennemis essayè-
rent de faire modifier la situation si favorable des Juifs polonais.
Le clergé, d'abord, voyait dans la liberté dont jouissaient les
Juifs un oulrage au chrislianisme, et il s'efTorçait naturellement de
LES JUIFS EN POLOGNE. 463
leur faire imposer la législation restrictive qui leur était appliquée
daas des contrées voisines. Ensuite, la classe influente des commer-
çants allemands, établis depuis longtemps dans le pays, et qui
voulaient implanter en Pologne le régime suranné des corpora-
tions, les poursuivaient, comme concurrents, de leur jalousie et
de leur haine. Grâce à leurs efforts combinés, prêtres et marchands
réussirent à agir sur l'esprit de Jean-Albert et d'Alexandre, fils et
successeurs de Casimir IV, qui abolirent les privilèges des Juifs,
les enfermèrent dans des quartiers spéciaux et les expulsèrent
même de quelques villes (1496-1505.) Mais, dès l'avènement de
Sigismond l^^ (1506-1548), les Juifs furent de nouveau traités avec
la même équité qu'auparavant. Ils trouvèrent, du reste, en tout
temps, un appui efficace auprès de la noblesse polonaise, qui
éprouvait une antipathie profonde pour la race germanique et
soutenait les Juifs, non seulement parce que son intérêt l'exi-
geait, mais encore parce qu'elle pouvait les opposer aux Alle-
mands. Aussi, comme les palatins, les voïvodes et, en général,
les hauts fonctionnaires polonais étaient choisis dans la noblesse,
les lois restrictives édictées contre les Juifs restaient presque
toujours lettre morte^ au grand scandale du clergé et de la classe
des marchands allemands.
Les rabbins polonais servaient alors d'intermédiaires entre la
couronne et les Juifs ; ils étaient chargés de recueillir les impôts
dus par les communautés et de les verser au Trésor. Du reste, les
rabbins des grandes villes étaient nommés ou agréés par le roi,
sous le titre i'arcMradbins, et chargés d'administrer leurs commu-
nautés, de les représenter auprès du pouvoir royal et de juger les
affaires civiles. Parfois même, ils avaient le droit de connaître des
causes criminelles, d'exclure les coupables de la communauté et
même de prononcer contre eux la peine capitale.
Pourtant, dans ce pays qui devint plus tard un centre privi-
légié pour l'enseignement du Talmud, et où maîtres et disciples
se laissèrent totalement absorber par ces études, il ne se ren-
contra pas un seul rabbin éminent au commencement du xvi® siè-
cle. Ce ne fut qu'après l'immigration de nombreux savants alle-
mands que la science talmudique s'implanta en Pologne. Les fa-
milles juives qui affluèrent dans ce pays des provinces rhénanes et
464 HISTOIRE DES JUIFS.
4e la région du Mein, de la Bavière, de la Souabe, de la Bohême et
de TAutriche, arrivèrent ruinées sur les bords de la Vistule et du
Dnieper, mais elles y apportèrent quand même des biens précieux,
-qu'elles avaient défendus au prix de leur vie : leurs convictions
religieuses, Taustérité de leurs mœurs et leur science talmudique.
Chassés de leurs pays d'origine, les talmudistes allemands s*éta-
blirent en Pologne, en Lithuanie, dans la Ruthénie, la Volhynie
et sur d'autres points encore. Mais des éléments slaves se mêlè-
rent bientôt a renseignement de Técole rabbinique allemande,
•qui se modifia peu à peu, acquit de Toriginalité et devint une
^cole polonaise.
Outre leurs connaissances talmudiques, les fugitifs allemands
transplantèrent aussi leur langue en Pologne. Cette langue fut
adoptée également par les Juifs indigènes, qui négligèrent peu à
peu le polonais et le ruthène, pour ne plus parler que Tallemand.
£*est ainsi que les Juifs de la Turquie d'Europe et d'Asie avaient
adopté la langue des exilés espagnols réfugiés dans leur pays. On
peut même dire qu'à cette époque le judaïsme se divisait en deux
grandes parties : le groupe de langue allemande et le groupe de
langue espagnole, et cette division subsista pendant plusieurs
siècles. Placés entre ces deux groupes, les Juifs d'Italie comptaient
-à peine ; encore étaient-ils obligés de comprendre soit Tallemand,
soit l'espagnol. Aux yeux des Juifs de Pologne, la langue alle-
mande eut bientôt un caractère presque sacré, ils la vénérèrent
autant que l'hébreu, s'en servant dans le cercle intime de la
famille, dans Técole et à la synagogue.
Ce fut dans cette Allemagne, si dure aux Juifs, que se produisit,
-à cette époque, un événement qui eut un retentissement consi-
dérable dans toute la chrétienté et annonça le règne d'un esprit
nouveau. Et cho^e curieuse, cet esprit nouveau, qui allait révolu-
tionner si profondément l'Europe tout entière, se manifesta ù
propos des Juifs et du Talmud.
FIN DU TOME QUATRIÈME.
TABLE DES CHAPITRES
TROISIEME PERIODE.
LA DISPERSION.
DEUXIÈME ÉPOQUE.
LA SCIENCE ET LA POÉSIE JUIVES A LEUR APOGÉE.
Pages.
CHAPITRE PREMIER. — Saadia, HasdaI et leurs contemporains
(928-970). — Réveil intellectuel parmi les Juifs d*Onent et d'Occident. —
Saadia ben Joseph. — Sa traduction et son commentaire arabes de la Bible.
— Ses polémiques contre les Garaïtes.— Son élévation à la dignité de gaon
de Sora. — Sa lutte contre Texilarque David. — Son commentaire sur le
« Livre de la Création » et son c Traité des Croyances et des Opinions. »
— Saadia se réconcilie avec l'exilarque. — Sa mort. — Décadence de l'école
de Sora. — Les caraïtes Sahal et Yéphét Hallévi contre les rabbanites. —
Moïse ben Hanok fonde une école talmudique à Cordoue. — Les savants
jaifs de Kairouan. — Sabbatal Donnolo et son compatriote chrétien Nil le
jeune. — La culture juive dans TEspagne musulmane.— Hasdaï ibn Scha-
prout; sa situation élevée à la cour d'Abdul Rahman III. — Sa lettre aux
Khazars. — Il protège les savants et les poètes juifs. — Dounasch ben
Labrat. — Menahem ben Sarouk. — Son Mahbérét. — Moïse ben Hanok
rabbin à Cordoue. — Mort de Hasdaï 1
CHAPITRE II. — Fin du gagnât en Babylonie. Aurore de la civi-
lisation JUIVE EN Espagne (970-1070).— Le gaon Scherira. — Sa Zc//re sur
l'époque talmudique et post-talmudique. — Le gaon Haï. — Développement
de la civilisation juive en Andalousie. — L'aristocratie juive en Espagne.
— Jada ibn Hayyoudj. — Hanok ben Moïse en lutte avec Joseph ibn Abi-
tour. — Situation des Juifs en France* — Les Juifs allemands sous les
Othon. — Guerschom ben Juda surnommé la « Lumière de l'Exil ». —
Ses Ordonnances. — Premières persécutions contre les Juifs d'Allemagne.
— Les Juifs sous le khalifat des Fatimides. — Influence heureuse du gaon
Haï. — Samuel ben Hofni gaon de Sora. — Fin du gaonat de Sora et de
celui de Pumbadita. — Activité intellectuelle et religieuse des Juifs de
l'Andalousie. — Samuel ibn Nagrela. — 11 est nommé ministre du- roi
Ha bous. — Sa mansuétude. — Ses adversaires. — Il compose une métho-
dologie du Talmud et un traité de philosophie pratique. — Sa bienveil-
lance pour les savants juifs. — Abou-1-Walid Merwan ibn Djanah. — Ses
travaux grammaticaux. — Sa « Critique. » — Salomon ibn Gabirol. — Soa
IV. 30
4fi6 TABLE DES CHAPITRES.
Pag».
talent poétique. — Son hnmear mélaocoliqne et ses satires. — Son traité
philosophique « La. Soorc^^ de la Vie. » — Le i^ilosopbe Bahja ben Joseph.
— Son « Guide des devoirs des cœnri. » — Il place les lois morales au-
dessus des lois cérémooielleâ. — Le mé^Jeciu YitsbakL —Mort de Samuel
ibn Nagrela. — Son fils Joseph ibu Nagrela. — Il est tué dans une émeute.
— Mort de Salomon ibn Gabirol 3t
CHAPITRE IIL — Les cinq Isaac et TrrsHAKi (1070-1096}. — RéTeîl
des études talmudiques en Espagne. — Isaac ibn Albalia. — Il est placé
à la tête de la communauté de Cordoue. — Isaac ibn Giat. — Isaac ben
Reuben Albargueloui. — Isaac ben Saknal. — Isaac Alfasi de Fez. — Son
code talmudlque. — Salomon Yitshaki on Raschi. — Sa grande autorité.
— Il écrit un commentaire sur le Talmud et la Bible. — L'école française
de Troyes. — Nathan ben Yehiel de Rome. — Son Aroukh. — Les Juifs
de l'Europe orientale. — Les conseillers Juifs d' Alphonse VI roi de Cas-
tille.— Bulles du pape Grégoire VII contre les Juifs.— Lutte d'Alphonse \1
contre le roi musulman de Séville. — 11 est battu. — Souffrances des Juifs
espagnols pendant ces luttes. — Isaac Alfasi s'établit à Cordoue. — Ses
discussions ayec Isaac ibn Giat et Isaac ibn Albalia. — Coup d*œil sur
rhistoire des Juifs jusqu'à la fin du xi« siècle 6t
CHAPITRE IV. — La première croisade. Juda Hallévi (1096-1148).
— Situiition satisfaisante des Juifs d'Allemagne avant les croisades. —
Massacres des Juifs allemands par les premiers croisés. — Les Juifs de
Trêves, s'entre- tuent. — Les Juifs de Worms se réfugient dans le palais
épiscopal. — Us se donnent la mort pour échapper au baptême. •— Mêmes
scènes à Mayence. — Intervention généreose des bourgeois et de
l'évêque de Cologne en faveur des Juifs. — Massacres des Juifs en
Bohême. — L'em^jereur Henii IV autorise les Juifs allemands baptisés à
revenir au judaïsme. — Émigration des Juifs de Buhème. — Développe-
ment de l'esprit d'ascétisme parmi les Juifs d'Allemagne. — Réaction
salutaire amenée par les écoles talmudiques. — Situation heureuse des
Juifs d'Espagne sous les Almoravides. — Joseph ibu Migasch, — Les
poètes juifs. — Salomon ben Sakbel imite les Makâmât de Hariri. — Moïse
ibn Ezra. — Juda beu Samuel Hallévi. — Sa grande supériorité sur ses
contemporains. — Ses admirables Sionides. — Son ouvrage philosophique
Khozari, — Il place le judaïsme au-dessus de toute philosophie et au-
dessus des autres religious. — Son respect pour la langue hébraïque. —
Son amour ardent pour Jérusalem. — Il se rend en Palestine. — Sa mort. 73
CHAPITRE V. — La deuxième croisade et la première accusation
DE MEURTRE RITUEL DIRIGÉE CONTRE LES JuiFS (1148-1171). — LCS Julfs
de France sous Louis VI et Louis VII. — Les Tossaflstes. — Tossafot tal-
mudiques et bibliques. — Samuel beu Méïr ou Raschbam,^ La deuxième
croisade.— Lettres de l'abbé Pierre de Gluny contre les Juifs.— L'empereur
Conrad 111 protège les Juifs d'Allemagne contre les croisés. — Mandement
de saint Bernard en faveur des Juifs. — Excès des croisés contre les Juifs
d'Allemagne. — Leur contre-coup en France. -^ Les Juifs d'Allemagne
deviennent les Kammerknechte de l'empereur. — Souffrances des Juifs
TABLE DES CHAPITRES. 467
Pages.
dans le nord de TAfilque. — Les Almohades en Espagne. — DéplaceménV
de la culture juive de l'Espagne musulmane dans TEspagne Chrétienne.— '
Juda ibn Ezra. — Abraham ibn Daud. — Son ouvrage philosophique « La
Foi supérieure. » — Son ouvrage historique « Ordre de la tradition ».—
Abraham ibn Ezra. — Son esprit est formé de contrastes. — Il est mé- *
diocre poète, mais remarquable exégète. — Ses nombreux voyages. — Son —
séjour à Rome, puis en Provence et dans TAngleterre. — Rabbènoa Tarn.
— Synodes de rabbins en France. — Les Juifs de Blois accusés d'un
meurtre rituel. — Lear martyre 98
CHAPITRE VI. — Situation des Juifs a l'époque de MaTmonide
(1171-1205). — Avènement d'une ère d'incessantes persécutions contre
les Juifs. — Ils vivent en sécurité dans TEspagne chrétienne. — Le voya- :
geur Benjamin de Tudèle. — Zerahya Girondi. — Les Juifs dans le Lan-
guedoc et la Provence. — Kalonymos beu Todros de Narbonne. — Joseph i
ben Isaac Kimhi. — Ses fils Moïse et David Kimhi. — Les communautés •
de Béziers, Montpellier et Lunel. — Juda ben Saûl ibn Tibbon. — Ses di-
verses traductions. — Samuel ibn Tibbon. — Abraham ben David de Pos-
quières.— Philippe- Auguste fait arrêter les Juifs de son territoire. — Leur
expulsion.— Leur retour en France.- Les Juifs d'Angleterre sous Richard
Cœur de Lion.— Désordres à Londres. — Massacre des Juifs à York. — Ua
minnesasnger juif. — Attitude bienveillante du v^P^ Alexandre lll à •'
l'égard des Juifs. — Les Juifs dans l'empire byzantin et en Asie Mineure.
— Les communautés de Bagdad et de Mossoul. — L'imposteur David
Alroï.— Les Juifs en Arabie.— Samuel Ilallévi, chef de Técole talmudique
de Bagdad. — Les Juifs d'Egypte. — Leur chef Nathunel Il6
CHAPITRE VII. — ÉPOQUE de Maïmonide (1171-1205). — Moïse ben
Maïmoun.— Sa vaste science et son caractère élevé. — Sa famille se rend
d'Espagne à Fez. — Maïmonide excuse les Juifs acceptant l'islamisme par "
contrainte. — Il s'établit au Vieux-Caire.— Mort de son frère David. — Il
publie son commentaire sur la Mischna. — Ses treize articles de foi. — Les
Juifs persécutés au Yémen. — Maïmonide leur adresse « une Épître » pour '
raffermir leur foi. — Il est nommé rabbin du Caire. — Sou Mischné Thora.
— Valeur de cet ouvrage; son importance pour la connaissance du
Talmud. — Maïmonide énumère les lois bibliques. — Inconvénients pou-
vant résulter de la publication du Mischné Thora. — Influence de ce Code
sur le judaïsme. — Adversaires du Mischné Thora. — Maïmonide médecin.
— Son intervention en faveur de ses coreligionnaires opprimés. — Il est,
accusé par des envieux de rejeter certaines opinions talmudiques. — Son
More Neboukhim ou Guide des Égarés. — Il suit la philosophie d'Aristote.
— Ses idées sur la création, sur l'homme et sur l'immortalité. — Sa con-
ception de la prophétie. — Ce qu'il dit de la Thora. — Influence consi-
dérable du « Guide des Égarés » sur les contemporains et la postérité.—
Points faibles du système de Maïmonide. —Son Traité sur la résurrection.
— Opinion des mabométans sur le « Guide. » — Admiration des Juifs de
Provence pour Maïmonide. — Son « Guide » est traduit par Samuel ibn
Tibbon. — Sa mort ..^ 136
-468 .TABLE DES CHAPITRES.
Pages.
CHAPITRE VIII. — Dissensions dans le judaïsme: Obligation de
PORTER LA ROUELLE (1203-1236). — Abraham, fils de Maïinonide. — La
discorde menace de s'introduire dans le judaïsme. — Innocent III d'abord
laTorable puis hostile aux Juifs. — Sa lettre contre les Juifs au comte
de NeTers. — Les Juifs englobés dans les persécutions contre les Albigeois.
— Souffrances des Juifs d'Angleterre sous Jean sans Terre. — Canons du
concile de Rome contre les Juifs. — Obligation pour les Juifs de porter une
roue//e.— Origine de la rouelle.— Conséquences de cette humiliante obli-
gation. — Le pape Honorius 111 exige rigoureusement le port de la rouelle.
—Le pape Grégoire IX et les Juifs de Hongrie. —Dissensions intestines dans
le judaïsme. — Malmonistes et antimalmonistes. — Salomon de Montpellier
s'élève contre le « Guide des Égarés >».— La lutte s'étend. — David Kimhi
partisan de Malinonide. — Moïse Nahmani. — Il combat les idées de Mal-
mottide. — Les maïmonistes en Espagne. — Tentative de réconciliation
faite par Nahmani. — Salomon de Montpellier fait appel à l'Inquisition
contre le « Guide des Égarés )>. — Irritation générale produite par ^sette
démarche. — Moïse de Coucy. — La Cabbale. — Le cabbaliste Isaac
Taveugle. — Azriel et Ezra. — Doctrines des Cabbalistes. ^ Le En-Sof et
les dix aefirot. — Théorie de la création. — Idées des cabbalistes sur la
prière et la rémunération. — Le livre Bahir, — Déclin de la poésie néo-
hébraïque. — Juda al-Harizi. — Les fabulistes Bera^ya ben Natronaî et
Isaac ibn Schoula 160
CHAPITRE IX. — Controverses religieuses. Autodafé du Talmud
(1236-1270). — Intolérance croissante des chrétiens à l'égard des Juifs. —
.L'empereur Frédéiic II et les Juifs. — Statut libéral de Frédéric le Belli-
queux en faveur des Juifs. — Persécutions contre les Juifs de France. —
Accusations de l'apostat Nicolas Donin contre le Talmud. — Confiscation
de ce recueil. — Controverse à. Paris sur le Talmud. — Autodafé du Talmud.
—Canons du concile de Béziers contre les médecins juifs.— Les Juifs d'An-
gleterre sous Henri III.— Alphonse X, roi de Castille, et les Juifs. —Ses
sentiments contradictoires à leur égard. — Le renégat Pablo Christiani.—
Controverse à Barcelone sur le Talmud. — Courage de Moïse Nahmani.
— Censure du Talmud en Espagne. — Colère des dominicains contre
Nahmaui. — Son départ de l'Espagne pour la Terre-Sainte. — Son action
heureuse en Palestine. — Les Judenôreter en Allemagne. — Décisions
du synode d'Ofen contre les Juifs de Hongrie et de Pologne. — Situation
des Juifs en Castille et dans le Portugal , 190
CHAPITRE X. — Progrès de la bigoterie et de la Cabbale (1270- "
1325). — Salomon ben Adret; sa haute autorité. — Il réfute les ouvrages
du dominicain Raimond Martini. — Nouvelles luttes entre maïmonistes et
antimaïmonistes. — Le cabbaliste Salomon Petit. — Sa campagne contre
les ouvrages de Maïmonide. — Son échec. — Violences contre les Juifs
d'Allemagne à la suite d'accusations de meurtre rituel. —Ils essaient
d'émigrer en Palestine. — Méïr de Rothenbourg ; son arrestation et sa
mort.— Fausses accusations contre les Juifs d'Angleterre sous Edouard I«';
leurs souff'rances. — Ils sont expulsés. — Les Juifs sous Argun, khan des
Mongols. — Le ministre juif Saad-Addaula. — Progrès de la Cabbale en
TABLE DES CHAPITRES.
.409
Pages.
Espagne, — Le cabbaliste Abraham Aboulafia. — Ses aventures^— Moïse,
ben Schem Tob de Léon. — Il écrit fe Zohar. — Forme et fond de ce livre.
— Influence néfaste du Zohar. — Les philosophes allégoiHstes ; leurs exa-
gérations. — Lévi ben Hayyim de Villefranche. — Son adversaire Abba
Mari de Lunel. — Jacob Tibbon ou Don Profîat; ses démarches actives
contre les antimalmonistes. — Ascher ben Yehiel..— Il quitte l'Allemagne
à la suite de persécutions. — Son séjour en Espagne et son intervention
en faveur des obscurantistes. ~ Anathème de Ben Adret contre les études
profanes. — Riposte de Jacob Tibbon et de la communauté de Montpellier.
— Expulsion des Juifs de France sous Philippe le Bel. — Continuation de
la lutte entre amis et adversaires des études profanes. — Triomphe des
obscurantistes. — Retour des Juifs en France sous Louis X. — Excès san-
glants des Pastoureaux contre les Juifs de France.— Les Juifs d'Italie sous
Robert d'Anjou. — Kaloni^mos ben Kalonymos et son ouvrage « la Pierre
de touche ». — Immanuel ben Salomon Romi. — Sa verve et son style
jélégant. — Sa description de Tenfer et du paradis. — Les Juifs de Rome ,
menacés d'expulsion. — Violences contre les Juifs de Navarre.— Favoris
juifs d'Alphonse XI, roi de Gastille; leur rivalité. — Accusations du re-
négat Abner ou Alphonse de Valladolid contre les Juifs. — 11 est appuyé
par Gonzalo de Martinez. — Démarche de Léonore de Guzman en faveur
des Juifs. — Les fils d'Ascheri.— Son fils Jacob, auteur des quatre Turim.
— Lévi ben Gerson. — Son amour pour les recherches scientifiques. —
Moïse de Narbonne il2
CHAPITRE XI. — La peste noire. Massacres des Juifs (1325-1391).
— Recrudescence de violences contre les Juifs. — Massacres en AU-i-
mague par les Judenschlaeger et en Bavière.— Le pape Benoit XII essaie
«n vain d'intervenir en leur faveur. — La Peste noh-e. — Absurdité de
l'accusation d'empoisonnement dirigée contre les Juifs. — Intervention
inefficace du pape* Clément VI. — Atroces tueries en Espagne, en Savoie
€t en Allemagne. — Le « magistrat » de Strasbourg essaie de protéger les
Juifs; les corporations protestent.— Les flagellants en Allemagne; nou-
veaux massacres des Juifs. — Réclamations de princes et de villes d'Alle-
magne pour avoir des Juifs. — Retour des Juifs en France sous Jean II,
et Manessier de Yesoul. ^ Méir ben Baruch de Vienne et ses ordonnances.
— Situation heureuse des Juifs castillans sous Pierre le Cruel. — Le poète
Sanlob de Carrion. — Samuel ben Méïr Hallévi. — Il fait construire' une
synagogue à Tolède. — Sa disgrâce et sa mort. — Les Juifs partisans de
Pierre le Cruel dans sa lutte contre Henri de Transtamare.— Henri victo-
rieux les traite d'abord avec équité, puis leur impose le port de la rouelle.
— Controverse religieuse à Avila; Moïse de Tprdesillas. — Insuffisance
de la plupart des savants juifs d'Espagne en. ce temps. — Hasdaï Crescas.
— Isaac ben Schèschét. — Ses démêlés avec Hayyim Galipapa. — Orgueil
«t égoïsme des Juifs riches d'Espagne. — Joseph Pichon. — Ses adver-
saires juifs le font tuer. — Conséquences funestes de ce crime pour le
judaïsme espagnol. — Organisation du judaïsme en Portugal. — Les
grands-rabbins Don Juda et David Negro. — Ferran Martinez contre les
Juifs de Séville; leur extermination. — Massacres des Juifs dans toute
l'Espagne. — Expulsion des Juifs de France sous Charles VI. . . . ^ . 274
i
470 TABLE DES CHAPITRES.
Pages.
CHAPITRE XII.— Conséquences de ia persécution de 1391. Marranes
ET APOSTATS. NOUVELLES VIOLENCES (1391-1420). — LBS MaTTOneS OU COQ-
yertis juifs pratiquent secrètemeat le judaïsme.— Les éléments juifs dans
la poésie espagnole. — Zèle chrétien des apostats juifs. — Le renégat Paul
de Santa Maria. — Sa haine contre ses anciens coreligionnaires. — Josua
Lorqui et sa polémique antichrétienne. — Profiat Duran ou Efodi et sa
satire contre le christianisme. — Couceptions philosophiques de Hasdaî
Crescas.— Méfr Alguadès grand-rabbin de Castille.— Accusé par Paul de
Santa Maria, il est exécuté.— Éclosion de rêveries messianiques. — L'agi-
tateur Moïse Botarel. — Josua Lorqui devenu Tapostat Jérôme de Santa-Fé.
— Campagne de Vincent Ferrer contre les Juifs. — Son influence funeste en
Castille et en Aragon. — L'antipape Benoit XllI convoque des rabbins à un
colloque à Tortose. —Jérôme de Santa-Fé accusateur des Juifs et du Talmud
à ce colloque. — Les Juifs espagnols restent fermes dans leurs convictions.
— Mesures restrictives prises contre eux.- Craintes des Juifs devant les exci-
tations de Vincent Ferrer.— Bulles du pape Martin V en laveur des Juifs. 314
CHAPITRE XIII. — Une légère accalmie dans la tourmente (1420-
1472).— Les Juifs subissent le contre-coup de la guerre faite à Jean Huss. —
Accusation de meurtre rituel en Autriche. — Exécution des iuculpés. —
Jacob Moellin Haliévi ou Maharil, — Nouvelle intervention de Martin V
en faveur des Juifs. — Décadence des études talmudiques en Allemagne.
'— Abraham Benveniste, grand-rabbin de Castille, et ses réformes. — Polé-
miques religieuses entre Juifs et chrétiens. — Isaac Nathan et sa 6k)ncor-
dance de la Bible. — Les polémistes Joseph ibn Schem Tob et Hayyim
ibn Mousa. — Simon et Salomon Duran d'Alger. — Joseph Albo. — Son
ouvrage théologique Ikkarim et son système de philosophie religieuse. —
Distinction entre la révélation divine et les lois prescrites par les pro-
phètes. — Les idées théologiques de Joseph ibn Schem Tob. — Le concile
de Baie et les Juifs. — Changement de politique à l'égard des Juifs d'Alle-
magne. — Le pape Eugène IV hostile aux Juifs. — Excès contre les Mar-
ranes de Tolède. — Chute du ministre Alvaro de Luna, ennemi des Mar-
ranes. — Le cardinal Nicolas de Cusa et la conversion des Juifs. — Le
moine Jean de Capistrano et ses prédications fanatiques contre les Juifs.
— Son action néfaste à Breslau. — Protection accordée aux Juifs de Po-
logne par Casimir IV. — Son changement d'attitude sous i'iufluence de
Capistrano.— Conséquences de la prise de Constantinople par Mahomet II
pour les Juifs. — Leur heureuse situation en Turquie 340
CHAPITRE XIV. — Recrudescence de violences a l'égard des Juifs
et des Marranes (1455-1485). — Les Juifs sont relativement heureux dans
la Castille et l'Aragon. — Efforts de leurs ennemis pour modifier cette
situation. — Alfonso de Espina et son réquisitoire contre les Juifs. —
Émeutes contre les Marranes. — Le mariage de Ferdinand et d'Isabelle la
Catholique favorisé par des Juifs. — Massacres de Marranes à Cordoue. —
Les Juifs italiens et Yehiel de Pise. — Relations cordiales entre Juifs et
chrétiens en Italie. — Messer Léon. — Élia del Médigo. — Ses rapports
amicaux avec Pic de la Mirandole. — Sou « Examen de la Religion ». —
'Les rabbins alieûiands en Italie. — Excitation de Bernardin dô Feltre
TABLE DES CHAPITRES. 471
Pages.
contre les Juifs. — L'enfant Simon de Trente. — Les Juifs accusés de
l'avoir tué. — Le pape Sixte IV refuse de le canoniser. — Vexations in-
fligées aux Juifs de Ratisbonne.— Intervention de l'empereur Frédéric IIL
— Procès de la ville contre les Juifs de Ratisbonne. — Nouvelle inter-
vention de Frédéric 111 et échec du Couseil de la ville. 37S
CHAPITRE XV. — Établissement de tribunaux D*iNQUismoN en
Espagne (1481-1485). — Nouveaux efTorts du clergé pour perdre les Mar-
ranes. — Le pape Sixte IV autorise l'établissement de tribunaux d'inqui-
sition en Espagne. — Le premier ti-ibunal d'inquisition. — Complot des
Marranes contre ce iriburial à Séville. — Découverte et exécution des con-
jurés. —La délation devient un principe de gouvernement de l'Inqui-
sitiou. — Nombreuses dénonciations.— Le premier acte de foi ou autoi^dafé.
— Expulsion des Juifs de Séville et de Cordoue. — Démarches des Mar-
ranes auprès du pape Sixte IV. — Développement de llnquisition en Es-
pagne.— Le grand inquisiteur Torquemada.— L'Inquisition en Aragon. —
Un chanoine brùlé par l'Inquisition. — Nouveau complot de Marranes
contre les inquisiteurs de Tolède ; il est découvert. — Exécutions à Tolède.
— Meurtre du grand inquisiteur Pedro Arbues. — Châtiment des Mar-
ranes coupables. — L'Inquisition fonctionne à la fin dans toute l'Espagne. 392
CHAPITRE XVI. — Expulsion des Juifs d'Espagne et de Portugal
(1485-1497). — Attachement persistant des Marranes au judaïsme. —
Vaines tentatives pour isoler les Marranes des Juifs. — Don Isaac Abra-
banel.— Son influence à la cour de Portugal.— Situation satisfaisante dô
ses coreligionnaires poilugais.— Bonté d'Abrabanel pour les malheureux.
— Il est impliqué avec le duc de Bragance dans une accusation de tra-
hison. — Sa fuite en Espagne. — Son commentaire sur les prophètes his-
toriques. — Il est chargé de la direction des finances espagnoles. — Les
Juifs dans le royaume de Grenade. — Prise de Grenade par Ferdinand et
Isabelle. — Expulsion des Juifs d'Espagne. — Terribles eifets de cette ca-
tastrophe pour les proscrits. — Efforts de Torquemada pour les convertir.
— Ils restent fidèles à leurs croyances.— Solidarité étroite des proscrits. —
Leur départ définitif. — Conséquences désastreuses de l'expulsion des Juifs
pour l'Espagne. — Les Marranes prêtent leur aide aux proscrits. — Bon
accueil fait aux exilés espagnols en Navarre. — D'autres exilés se rendent
à Naples; bienveillance de Ferdinand 1" à leur égard. — Souffrances des
exilés dans le port de Gênes et à Rome. — Ils sont reçus avec sympathie
en Turquie. — Le roi du Portugal autorise le séjour provisoire d'un groupe
d'exilés dans son pays. — Conditions de leur admission.- Médecins, ma-
thématiciens et astronomes juifs en Portugal. — Souffrances des fugitifs
espagnols à leur départ du Portugal. -Enfants juifs arrachés à leurs
parents et baptisés de force en Portugal. — Le roi Manoël d'abord bien-
veillant pour les Juifs. — Son changement d'attitude après son mariage
avec Isabelle IL — Expulsion des Juifs du Portugal. — Obstacles opposés
par le roi à leur départ. — Baptême forcé de leurs enfants. — Scènes dé-
chirantes.— Démarches des Marranes portugais auprès du pape Alexandre VI
pour faire déclarer nulle leur conversion. — L'édit de tolérance. — Tor-
tures infligées à quelques Juifs portugais. ...... v. .. .3 406
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